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Introduction sonore

 

 

Transition : Du Haut des Cimes.

 

 

 

Ô midi de la vie, ô l’heure solennelle,

Jardin d’été !

Bonheur impatient, aux aguets, dans l’attente !

J’espère mes amis, nuit et jour, bras ouverts !

Où vous attardez-vous ? Venez, il est grand temps !

N’était-ce pas pour vous que le gris du glacier,

Ce matin, s’est paré de rose ?

C’est vous que le torrent cherche en sa course errante,

Vents et nuées, là-haut, dans l’azur s’entrechoquent

Et gagnent, pour vous mieux guetter,

Leur aire la plus élevée.

Ma table fut pour vous dressée sur les sommets.

Qui donc vit plus près des étoiles

Et tous près, cependant des tréfonds de l’abîme ?

Quel royaume jamais eut pareille étendue ?

Et mon miel, qui peut y goûter ?

Vous voici, mes amis. Hélas ! ce n’est pas moi

Que vous cherchez ? Vous hésitez surpris ?

Insultez-moi, plutôt. Dites, n’est ce plus moi ?

Ai-je changé de main, de pas et de visages ?

Ce que j’étais, amis, ne le suis-je donc plus ?

Je serais donc un autre ? A moi-même étranger,

À moi-même échappé ?

Lutteur qui trop souvent du se vaincre lui-même,

Et trop souvent raidi contre sa propre force,

Fut blessé, enchaîné par sa propre victoire ?

Je cherchais où soufflaient les plus âpres vents,

J’appris à vivre où nul ne gîte,

Aux lieux déserts que hante l’ours du pôle ?

J’oubliai l’homme et Dieu, blasphèmes et prières,

Je devins un fantôme, habitant des glaciers ?

O mes anciens amis, vous pâlissez soudain,

Plein de tendresse et d’épouvante.

Allez donc, sans rancune ! Hélas, vous ne sauriez

Vivre au pays perdu des glaces et des roches.

Ici l’on est chasseur et pareil au chamois.

Je me suis fait chasseur cruel. Voyez cet arc,

Voyez-en la corde tendue !

Seul le plus fort pouvait lancer un trait pareil.

Mais hélas ! cette flèche est mortelle entre toutes.

Partez, éloignez-vous, si la vie vous est chère.

Vous me fuyez ? Ô cœur, que n’as-tu supporté !

Ferme est restée ton espérance.

A de nouveaux amis ouvre grande tes portes,

Renonce à tes amis d’antant, aux souvenirs !

Tu fus jeune ? À présent tu sais mieux être jeune.

Le lien qui nous liait d’une même espérance,

Qui peut en déchiffrer les signes effacés ?

Signes pâlis, jadis tracés par tendresse,

Pareils aux parchemin consumé par le feu

Que la main n’ose plus saisir, - noircis, brûlés !

Plus d’ami ! Mais plutôt – ah comment les nommer ?

Des fantômes d’amis ! Parfois encore la nuit,

J’entends des doigts heurter à mon cœur, à ma vitre ;

On me regarde et l’on me dit : « C’est nous pourtant ! »

Mots fanés, mais où meurt comme un parfum de rose.

Jeunes rêves, hélas ! Si plein d’illusion !

Ceux vers qui j’ai crié dans l’élan de mon âme,

Ce que j’ai cru pareils à moi régénérés,

Un maléfice les retient : ils sont trop vieux !

Ceux qui savent changer son,t seuls de mon lignage.

O midi de ma vie, ô seconde jeunesse,

Jardin d’été !

Bonheur impatient, aux aguets, dans l’attente :

J’espère mes amis, nuit en jours, bras ouverts !

Ô mes nouveaux amis, accourez, il est temps !

L’hymne ancien s’est tu. Le doux cri du désir

Expira sur mes lèvres.

Un enchanteur parut, à l’heure fatidique,

L’ami du plein midi – non, ne demandez pas

Quel il est : à midi l’un s’est scindé en deux.

Célébrons, assurés d’une même victoire,

La fête entre toutes les fêtes.

Zarathoustra est là, l’ami, l’hôte des hôtes !

Le monde rit, l’affreux rideau s’est déchiré,

Voici que la Lumière a épousé la Nuit !

 

Par-delà Bien et Mal, « Du haut des cimes », Postlude.

 

L'Icare de la vérité.

 

 

 

 

Hélas ! qu’êtes vous devenues, une fois écrites et peintes, ô mes pensées ? Il n’y a pas longtemps encore, vous étiez si diaprée, si jeune, si malicieuses, si pleines de piquants et de secrets arômes ; vous me faisiez éternuer, vous me faisiez rire. Et maintenant ? Déjà vous avez dépouillé votre nouveauté, et quelques-unes d’entre vous sont prêtes, je le crains, à se changer en vérités. (Par-delà Bien et Mal, aphorisme 296).

 

Dans l'air clarifié,
quand déjà la consolation de la rosée
descend sur la terre,
invisible, sans qu'on l'entende,
car la rosée consolatrice porte
des chaussures fines, comme tous les doux consolateurs --
songes-tu alors, songes-tu, cœur chaud,
combien tu avais soif jadis
soif de larmes divines, de gouttes de rosée,
altéré et fatigué, combien tu avais soif,
puisque, dans l'herbe, sur des sentes jaunies,
les rayons du soleil couchant, méchamment,
au travers des arbres noirs, couraient autour de toi,
des rayons ardents et malicieux.

" Le prétendant de la vérité ? Toi ? -- ainsi se moquaient-ils --
Non ! Poète seulement !
une bête rusée, sauvage, rampante,
qui doit mentir,
qui doit mentir sciemment, volontairement,
envieuse de butin,
masquée de couleurs,
masque pour elle-même,
butin pour elle-même,
cela -- le prétendant de la vérité ?...

Non ! Fou seulement ! Poète seulement !
parlant en images coloriées,
criant sous un masque multicolore de fou,
errant sur des mensongers ponts de paroles,
sur des arcs-en-ciel mensongers,
parmi de faux ciels
errant, planant çà et là, --
fou seulement ! poète seulement !

Cela -- le prétendant de la vérité ?...
ni silencieux, ni rigide, lisse et froid,
changé en image,
en statue divine,
ni placé devant les temples,
gardien de seuil d'un Dieu :
non ! ennemi de tous ces monuments de la vertu,
plus familier de tous les déserts que de l'entrée des temples,
plein de chatteries téméraires,
sautant par toutes les fenêtres,
vlan ! dans tous les hasards,
reniflant d'envie et de désirs !
Ah ! toi qui cours dans les forêts vierges,
parmi les fauves bigarrés,
bien portant, colorié et beau comme le péché,
avec les lèvres lascives,
divinement moqueur, divinement infernal, divinement sanguinaire,
que tu cours, sauvage, rampeur, menteur...

Ou bien, semblable à l'aigle qui regarde longtemps,
longtemps, le regard fixé dans les abîmes,
dans ses abîmes...
-- oh ! comme il plane en cercle,
descendant toujours plus bas,
au fond de l'abîme toujours plus profond ! --

Puis,
soudain,
d'un trait droit,
les ailes ramenées,
fondant sur des agneaux,
d'un vol subit, affamé,
pris d'appétit pour ces agneaux,
détestant toutes les âmes d'agneaux,
haineux de tout ce qui a le regard
vertueux, l'oeil de la brebis, la laine frisée,
de tout ce qui est stupide et bienveillant comme l'agneau.

Tels sont,
semblables à l'aigle et la panthère,
les désirs du poète,
tels sont tes désirs, entre mille masques,
toi qui es fou, toi qui es poète ?...
Toi qui vis l'homme,
tel Dieu, comme un agneau --,
Déchirer Dieu dans l'homme,
comme l'agneau dans l'homme,
rire en le déchirant --
Ceci, ceci est ta félicité,
La félicité d'un aigle et d'une panthère,
la félicité d'un poète et d'un fou ! "...

Dans l'air clarifié,
quand déjà le croissant de la lune
glisse ses rayons verts,
envieusement, parmi la pourpre du couchant :
-- ennemi du jour,
glissant à chaque pas, furtivement,
devant les bosquets de roses,
jusqu'à ce qu'ils s'effondrent
pâles dans la nuit :
ainsi suis-je tombé moi-même jadis
de ma folie de vérité,
de mes désirs du jour,
fatigué du jour, malade de lumière,
-- je suis tombé plus bas, vers le couchant et l'ombre :
par une vérité
brûlé et assoiffé
-- t'en souviens-tu, t'en souviens-tu, coeur chaud,
comme alors tu avais soif ? --
Que je sois banni
de toute vérité !
Fou seulement ! Poète seulement !

 

Ainsi parlait Zarathoustra, « le chant de la mélancolie »

Dithyrambe pour Dionysos, « Fou seulement ! Poète seulement ! »

 

La porte !

 

 

 

 

J’habite ma propre demeure, Jamais je n’ai imité personne, Et je me moque de tous les maitres qui ne se moquent pas d’eux-mêmes. (Ecrit au-dessus de ma porte).

 

Ô, bons et même nobles, enthousiastes, je vous connais ! Vous voulez avoir raison, à nos yeux mais aussi aux vôtres ! – et une mauvaise conscience susceptible et raffinée vous aiguillonne et vous pousse si souvent contre cet enthousiasme, justement. Combien vous déployez alors d’esprit pour duper et engourdir cette conscience ! Comme vous haïssez les honnêtes, les simples, les purs, comme vous évitez leurs yeux innocents ! Ce savoir plus vrai dont ils sont les représentants et que vous entendez en vous-même douter à voix trop haute de votre croyance – comme vous cherchez à le rendre suspect en l’accusant d’être une mauvaise habitude, une maladie de l’époque, un abandon et une contamination de votre propre santé intellectuelle ! Vous allez jusqu’à la haine de la critique, de la science, de la raison ! Vous êtes contraint de falsifier l’histoire pour qu’elle témoigne en votre faveur, vous devez nier certaines vertus pour qu’elles ne rejettent pas dans l’ombre celles de vos idoles et de vos idéaux ! Images colorées, là où il y aurait besoin de justifications rationnelles ! Flamme et puissance des expressions !  Brouillards argentés ! Nuit d’ambroisie ! Vous vous entendez à éclairer ou à obscurcir, et à obscurcir avec de la lumière ! Et en vérité, lorsque votre passion se déchaîne, il vient un instant où vous vous dites : maintenant j’ai conquis ma bonne conscience, maintenant je suis magnanime, courageux, désintéressé, grandiose, maintenant je suis honnête ! Comme vous avez soif de ces instants ou votre passion vous assure à vos propre yeux d’un droit total et absolu et, pour ainsi dire, de votre innocence, où dans le combat, l’ivresse la fureur, l’espérance, vous êtes hors de vous et au dessus de tout doute, où vous décrétez : « celui qui n’est par hors de lui, comme nous, ne peut absolument pas savoir ce qu’est et où est la vérité ! » Comme vous avez soif de rencontrer dans cet état – celui de la dépravation intellectuelle – des hommes qui partagent votre croyance et d’allumer vos flammes à leurs incendies ! Fi de votre martyre ! De votre victoire, victoire du mensonge sanctifié ! Faut-il que vous vous causiez à vous-mêmes tant de mal ? – Le faut-il ? ( Aurore, « Ne pas faire de la passion un argument en faveur de la vérité », aphorisme 543). 

 

Epilogue – Mais en traçant, pour finir, lentement, lentement, ce sombre point d’interrogation, alors que j’avais l’intention de rappeler au lecteur les vertus du véritable art de lire, - hélas ! Quelles vertus oubliées et inconnue ! – je me rends compte que le rire le plus moqueur, le plus jovial et le plus lutin se fait entendre autour de moi : les esprits de mon livre eux-mêmes se jettent sur moi, me tirent les oreilles et me rappellent à l’ordre. « Nous n’y tenons plus – ainsi m’interpellent- ils – au diable, au diable cette musique sombre et noire comme la robe d’un corbeau. La clarté du matin ne brille-t-elle pas autour de nous ? Ne sommes-nous pas entourés d’une verte et molle pelouse, le royaume de la danse ? Y eut-il jamais une heure pour être plus joyeux ? Qui veut entonner un chant, un chant du matin, tellement ensoleillé, tellement léger, si aérien qu’au lieu de chasser les idées noires il les invite à chanter avec lui ? Plutôt la mélodie d’une stupide cornemuse que de tels sons mystérieux, de tels cris de hibou, de telle voix d’outre tombe, de tels sifflements de marmottes, par quoi vous nous avez régalés jusqu’à présent, dans votre sauvage solitude, monsieur l’ermite et musicien de l’avenir ! Non ! Pas ces sons ! Entonnons des mélodies plus agréables, plus entraînante et plus joyeuse ! ». – Voilà ce que vous voulez, mes impatients amis ? Eh bien ! Qui donc ne vous obéirait pas volontiers ? Ma cornemuse est prête, ma gorge aussi – il en sortira peut-être des sons rauques, arrangez-vous-en ! Nous sommes en montagne ! Mais ce que je vous ferai entendre sera du moins nouveau ; et, si vous ne le comprenez pas, si les paroles du trouvère vous sont inintelligibles, qu’importe ! C’est là la malédiction du trouvère ». Vous entendrez d’autant plus distinctement sa musique et sa mélodie, vous danserez d’autant mieux au son de son pipeau. Le voulez vous ?... (Gai Savoir, « Epilogue », aphorisme 383).

 

Prométhée.

 

 

 

On m’a assez souvent, et toujours avec une profonde surprise, déclaré qu’il y avait quelque chose de commun et de caractéristique dans tous mes ouvrages, depuis la Naissance de la tragédiejusqu’au dernier publié, le prélude à une philosophie de l’avenir : Ils contiendraient tous, m’a-t-on dit, des lacs et des rets pour des oiseaux imprudents. (Humain trop humain, « préface », 1).

Celui qui voudra descendre ici,
rapidement,
les profondeurs l'absorberont !
-- Mais toi, Zarathoustra,
tu aimes aussi l'abîme,
semblable au pin ! --

Le pin agrippe ses racines,
là où le rocher lui-même
regarde dans les profondeurs en frémissant --,
il hésite au bord des abîmes,
où tout autour de lui
tend à descendre :
auprès de l'impatience
des sauvages cailloux, des torrents impétueux
il est patient, tolérant, dur, silencieux,
solitaire...

Solitaire !
Qui oserait aussi
être hôte ici,
être ton hôte ?...

Un oiseau de proie peut-être,
qui d'aventure s'accroche,
joyeusement dans la chevelure
du martyr endurant,
avec un rire égaré,
un rire d'oiseau de proie...

Pourquoi tant d'endurance ?
-- se moque-t-il cruellement :
il faut avoir des ailes, quand on aime l'abîme...
il ne faut pas se cramponner,
comme tu le fais, pendu ! --

Ô Zarathoustra,
toi le plus cruel des Nemrods !
naguère chasseur de Dieu,
filet où se prenaient toutes les vertus,
flèche du mal ! --
Aujourd'hui --
harcelé par toi-même,
ta propre proie,
blessé par ta propre flèche...

Aujourd'hui --
solitaire avec toi-même,
en désaccord avec ton propre savoir,
au milieu de cent miroirs
faux devant toi-même,
incertain
parmi cent souvenirs,
souffrant de toutes les blessures,
refroidi par toutes les gelées,
étranglé par tes propres lacs,
connaisseur de toi-même !
bourreau de toi-même !

Pourquoi t'es-tu lié
avec la corde de la sagesse ?
Pourquoi t'es-tu attiré
dans le paradis du vieux serpent ?
Pourquoi t'es-tu glissé
dans toi-même -- dans toi-même ?...

Un malade maintenant
que le venin du serpent a rendu malade ;
un prisonnier maintenant,
qui a tiré le sort le plus dur :
travaillant courbé
dans son propre puit de mine,
creusé en toi-même,
t'attaquant à toi-même à coups de pioche,
inhabile,
rigide,
un cadavre --,
accablé de cent fardeaux,
accumulés par toi,
toi qui sais !
connaisseur de toi-même !
toi, le sage Zarathoustra !...
Tu cherchas le plus lourd fardeau :
alors tu te trouvas toi-même --,
tu ne sais plus te débarrasser de toi...

A l'affût,
accroupi,
tu es quelqu'un qui ne sait plus se tenir droit !
Tu finiras par t'incruster dans ta tombe,
esprit difforme !...

Naguère encore tu étais si fier,
sur toutes les échasses de ta fierté !
Naguère encore tu étais le solitaire sans Dieu,
le solitaire à deux, avec le diable,
le prince écarlate de toutes les insolences !...

Aujourd'hui --
comprimé
entre deux néants,
un point d'interrogation,
une énigme fatiguée --
une énigme pour les oiseaux de proie...
-- ils finiront bien par te " résoudre ",
ils sont affamés de ta " solution ",
ils voltigent déjà autour de toi, leur énigme,
autour de toi, pendu !...
Ô Zarathoustra !
Connaisseur de toi-même !...
bourreau de toi-même !...

 

Dithyrambes pour Dionysos, « Parmi les oiseaux de proie »

 

Pour le Mistral.

 

 

Vent mistral, chasseur de nuages,

Tueur de mélancolie, balayeur du ciel,

Toi qui mugis, comme je t’aime !

Ne sommes-nous pas tous deux les prémices

D’une même origine, au même sort

Éternellement prédestinés

Là, sur les glissants chemins de rochers,

J’accours en dansant à ta rencontre,

Dansant, selon que tu siffles et chantes :

Toi qui sans vaisseau et sans rames,

Libre frère de liberté,

T’élances sur les mers sauvages.

A peine éveillé, j’ai entendu ton appel,

J’ai accouru vers les falaises,

Vers les jaunes rochers au bord de la mer.

Salut ! Déjà comme les clairs flots

D’un torrent diamantin, tu descendais

Victorieusement de la montagne.

Sous les airs unis du ciel,

J’ai vu galoper tes chevaux,

J’ai vu le carrosse qui te porte.

J’ai même vu le geste de la main

Qui, sur le dos des coursiers,

Comme l’éclair abat son fouet,

Je t’ai vu descendre du char,

Afin d’accélérer ta course,

Je t’ai vu court comme une flèche

Pousser droit dans la vallée, -

Comme un rayon d’or traverse

Les roses de la première aurore.

Danse maintenant sur mille dos,

Sur le dos des lames, des lames perfides

Salut à qui crée des danses nouvelles !

Dansons donc de mille manières,

Que notre art soit nommé – libre !

Qu’on appelle gai - notre savoir!

Arrachons à chaque plante

Une fleur à notre gloire

Et deux feuilles pour une couronne !

Dansons comme des troubadours

Parmi les saints et putains,

La danse entre Dieu et le monde !

Celui qui, avec le vent,

Ne sait pas danser, qui s’enveloppe

De foulards, tel un vieillard,

Celui qui est hypocrite,

Glorieux et faux vertueux,

Qu’il quitte notre paradis.

Chassons la poussière des routes,

Au nez de tous les malades,

Épouvantons les débiles,

Purifions toute la côte

De l’haleine des poitrines sèches

Et des yeux sans courage !

Chassons qui trouble le ciel,

Noircit le monde, attire les nuages !

Éclairons le royaume des cieux !

Mugissons... toi le plus libre

De tous les esprits libres, avec toi

Mon bonheur mugit comme la tempête. -

Et prends, pour que le souvenir

De ce bonheur soit éternel,

Prends l’héritage de cette couronne !

Jette-la là-haut, jette-la plus loin,

À l’assaut de l’échelle céleste,

Accroche-la - aux étoiles !

Gai Savoir, « Pour le Mistral », appendice.

 

La grande Santé

 

 

 

Nous autres hommes nouveaux, innommés, difficiles à comprendre, précurseurs d'un avenir encore incertain - nous  avons besoin, pour une fin nouvelle, d'un moyen nouveau, je veux dire d'une nouvelle santé, d'une santé plus vigoureuse, plus aiguë, plus endurante, plus intrépide et plus joyeuse que ne le fut jusqu'à présent toute santé. Celui dont l'âme est avide de faire le tour de toutes les valeurs qui ont eu cours et de tous les désirs qui ont été satisfaits jusqu'à présent, de visiter toutes les côtes de cette « Méditerranée » idéale, celui qui veut connaître, par les aventures de sa propre expérience, quels sont les sentiments d'un conquérant et d'un explorateur de l'idéal, et, de même, quels sont les sentiments d'un artiste, d'un saint, d'un législateur, d'un sage, d'un savant, d'un homme pieux, d'un devin, d'un divin solitaire d'autrefois : celui-là aura avant tout besoin d'une chose, de la grande santé - d'une santé que non seulement on possède mais qu'il faut aussi conquérir sans cesse, puisque sans cesse il faut la sacrifier!... Et mainte­nant, après avoir été ainsi longtemps en chemin, nous, les Argonautes de l'Idéal, plus courageux peut-être que ne l'exigerait la prudence, souvent naufragés et endoloris, mais mieux portants que l'on ne voudrait nous le permet­tre, dangereusement bien portants, bien portants toujours à nouveau, - il nous semble avoir devant nous, comme récompense, un pays inconnu, dont personne encore n'a vu les frontières, un au-delà de tous les pays, de tous les recoins de l'idéal connus jusqu'à ce jour, un monde si riche en choses belles, étranges, douteuses, terribles et divines, que notre curiosité, autant que notre soif de posséder sont sorties de leurs gonds, - hélas! que main­tenant rien n'arrive plus à nous rassasier! Comment pourrions-nous, après de pareils aperçus et avec une telle faim dans la conscience, une telle avidité de science, nous satisfaire encore des hommes actuel si II est assez grave, mais inévitable, que nous ne prêtions plus sérieusement attention à leurs buts et à leurs espoirs les plus dignes, et peut-être même que nous puissions plus leur prêter attention. Un autre idéal court devant nous, un idéal singulier, tentateur, plein de dangers, un idéal que nous ne voudrions recommander à personne, parce qu'à per­sonne nous ne reconnaissons facilement le droit à cet idéal : c'est l'idéal d'un esprit qui se joue naïvement, c'est-à-dire sans intention, et parce que sa plénitude et sa puissance débordent, de tout ce qui jusqu'à présent s'est appelé sacré, bon, intangible, divin; pour qui les choses les plus hautes qui servent, avec raison, de mesure au peuple, signifieraient déjà quelque chose qui ressemble au danger, à la décomposition, à l'abaissement ou bien du moins à la convalescence, à l'aveuglement, à l'oubli momentané de soi; c'est l'idéal d'un bien-être et d'une bienveillance humains-surhumains, un idéal qui apparaîtra souvent inhumain, par exemple lorsqu'il se place à côté de tout ce qui jusqu'à présent a été sérieux, terrestre, à côté de toute espèce de solennité dans l'attitude, la parole, l'intonation, le regard, la morale, comme leur vivante parodie involontaire - et avec lequel, malgré tout cela, le grand sérieux commence peut-être seulement, le véritable problème est peut-être seulement posé, la destinée de l'âme se retourne, l'aiguille marche, la tragédie commence... (Gai Savoir, « la grande santé », aphorisme 382)

 

La Plainte d'Ariane

 

 

 

Qui me réchauffe, qui m'aime encore ?
Donnez des mains chaudes !
donnez des coeurs-réchauds !
Ètendue, frissonnante,
Pareille au moribond à qui l'on chauffe les pieds,
secouée, hélas ! de fièvres inconnues,
Tremblante devant les glaçons aigus des frimas,
chassée par toi, pensée !
Innommable ! Voilée ! Effrayante !
chasseur derrière les nuages !
Foudroyée par toi,
œil moqueur qui me regarde dans l'obscurité !
Ainsi je suis couchée,
je me courbe et je me tords, tourmentée
par tous les martyrs éternels,
frappée
par toi, chasseur le plus cruel,
toi, le dieu -- inconnu...

Frappe plus fort !
Frappe encore une fois !
Transperce, brise ce cœur !
Pourquoi me tourmenter
de flèches épointées ?
Que regardes-tu encore,
toi que ne fatigue point la souffrance humaine,
avec un éclair divin dans tes yeux narquois ?
Tu ne veux pas tuer,
martyriser seulement, martyriser ?
Pourquoi -- me martyriser ?
Dieu narquois, inconnu ?
Ah ! Ah !
Tu t'approches en rampant
au milieu de cette nuit ?...
Que veux-tu ?
Parle !
Tu me pousses et me presses,
Ah ! tu es déjà trop près !
Tu m'entends respirer,
tu épies mon cœur,
Jaloux que tu es !
-- de quoi donc es-tu jaloux ?
Ôte-toi ! Ôte-toi !
Pourquoi cette échelle ?
Veux-tu entrer,
t'introduire dans mon cœur,
t'introduire dans mes pensées
les plus secrètes ?
Impudent ! Inconnu ! Voleur !
Que veux-tu voler ?
Que veux-tu écouter ?
Que veux-tu extorquer,
toi qui tortures !
toi, le dieu-bourreau !
Ou bien, dois-je, pareil au chien,
me rouler à tes pieds ?
m'abandonnant, ivre et hors de moi ;
t'offrir mon amour -- en rampant ?

En vain !
Frappe encore !
Toi, le plus cruel des aiguillons !
Je ne suis pas un chien -- je ne suis que ton gibier,
toi, le plus cruel des chasseurs !
ton prisonnier le plus fier,
brigand derrière les nuages...
Parle enfin,
toi qui te caches derrière les éclairs ! Inconnu ! Parle !
Que veux-tu, toi qui guettes sur les chemins, que veux-tu, -- de moi ?...

Comment ?
Une rançon ?
Que veux-tu comme rançon ?
Demande beaucoup -- ma fierté te le conseille !
et parle brièvement -- c'est le conseil de mon autre fierté !
Ah ! Ah !
C'est moi -- moi que tu veux ?
moi -- tout entière ?
Ah ! Ah !
Et tu me martyrises, fou que tu es,
tu tortures ma fierté ?
Donne-moi de l'amour -- qui me réchauffe encore ?
qui m'aime encore ?
Donne des mains chaudes,
donne des coeurs-réchauds,
donne-moi, à moi la plus solitaire,
que la glace, hélas ! la glace fait
sept fois languir après des ennemis,
après des ennemis même,
donne, oui abandonne --
-- toi -- à moi,
toi, le plus cruel ennemi !...

Parti !
Il a fui lui-même,
mon seul compagnon,
mon grand ennemi,
mon inconnu,
mon dieu-bourreau !...

Non !
Reviens !
Avec tous tes supplices !
Toutes mes larmes prennent
vers toi leur cours !
Et la dernière flamme de mon cœur --
s'éveille pour toi.
Ô reviens,
mon dieu inconnu ! ma douleur !
mon dernier bonheur !...

(Un éclair. Dionysos apparaît dans une beauté d'émeraude.)

Dionysos :

Sois avisée, Ariane !...
Tu as de petites oreilles, tu as mes oreilles :
mets-y un mot avisé ! -
Ne faut-il pas d'abord se haïr, si l'on doit s'aimer ?...
Je suis ton labyrinthe…

 

Ainsi parlait Zarathoustra, « l’enchanteur ».

Dithyrambes à Dionysos, « La Plainte d’Ariane ».

 

Le chant des roses :

« Haut les cœurs, mes frères ! Haut, toujours plus haut ! Et ne m’oublier non plus les jambes ! Haut les jambes aussi, ô vous qui dansez bien, et, mieux encore, soyez debout, même sur la tête ! Cette couronne du rieur, cette couronne de roses, moi-même je l’ai ceinte, moi-même ai sanctifié mon éclat de rire. Pour cela, parmi les autres aujourd’hui je n’ai trouvé personne d’assez robuste.
Zarathoustra le danseur, Zarathoustra le léger, qui des ailes fait signe, celui qui sait l’art de voler, qui à tous les oiseaux fait signe, prêt et dispos, d’une bienheureuse espièglerie ; - Zarathoustra le vrai disant, Zarathoustra le vrai dansant, le non impatient, le non inconditionnel, celui qui aime et saut et entrechats ; moi-même me suis ceint de cette couronne. Cette couronne du rieur, cette couronne de roses à vous, mes frères, je lance cette couronne ! J’ai sanctifié le rire : ô vous hommes supérieurs, apprenez donc – à rire ! ». (Ainsi parlait Zarathoustra, de l’homme supérieur)

Comme il est heureux d’être venu à ma caverne pour que vous puissiez contempler une telle chose ! Combien suis-je reconnaissant de votre préoccupation et de ce désir qui vous a fait franchir les montagnes pour vous rendre au bon endroit et demander : « Zarathoustra vit-il encore ? ». Une bonne question est déjà à elle seule la moitié d’une réponse. Et à vrai dire, la meilleure réponse, vous pouvez dès à présent la voir de vos propres yeux : Zarathoustra est encore vivant et plus que jamais :
-    Zarathoustra le danseur, le léger, qui bat des ailes près à l’envol, complice de tous les oiseaux, prêt et dispos, pare d’une divine insouciance – Je me ceins moi-même le front de cette couronne !
-    Zarathoustra, prophète de la vérité qu’il proclame, Zarathoustra, prophète muet du silence authentique, ni impatient ni intransigeant, celui qui fait des sauts et des entrechats – je pose moi-même cette couronne sur mon front !
Vous pouvez m’ébranler de tous les sanglots de la terre et m’acculer de toutes les lamentations humaines : je reprendrai toujours le dessus, comme l’huile sur l’eau. Et si par hasard j’en voulais à la terre : les étoiles du ciel m’arracheraient pour la renvoyer sur la terre – voilà toute la vengeance de Zarathoustra.Et qu’il y ait sur terre profond marasme et grand désarroi, l’étendue d’une mer bourbeuse emplie de tourbe devant nous, celui dont les pieds sont légers vole au-dessus de la fange – aussi vite que sur de la glace lisse. Et si j’avais besoin d’ennemis, puisque maintes fois j’ai été à moi-même mon pire ennemi : ces ennemis ne pourront entreprendre envers moi que fort peu : je retrouve trop vite mon rire après chaque orage. Et j’ai beau connaître des déserts innombrables, mainte contrés sauvages et vides : je ne me suis pas fait ermite au désert, non pas que je m’en tiens coi et stupéfié telle une colonne : au contraire je marche. La démarche révèle si l’on est déjà sur son propre chemin. Eh bien regardez-moi marcher ! Mais celui dont le but est proche celui-là- danse !
Courbes sont les voies qu’empruntent les bonnes choses lorsqu’elles approchent de leur buts ; tels des chats, elles font le gros dos, ronronnent intérieurement lorsqu’elle se sent proche de son bonheur : toutes les bonnes choses rient ! Quel a été le plus grand pêché commis sur la terre ? Ce fut le mot de celui qui a dit : « Malheur à tous ceux qui rient ici-bas ! ». N’a-t-il jamais trouvé une bonne raison de rire ? C’est qu’il a trop mal cherché : un enfant trouverait là encore de quoi rire. Oh si seulement il avait su se trouver lui-même ! Celui-là n’aimait donc pas assez, car il nous aurait aimés nous aussi, les rieurs. Mais il n’avait pour nous que haine et raillerie ; pleur et grincements de dents, voilà ce qu’il nous était promis à nous les rieurs !
Et lorsque cet intransigeant n’était pas aimé, il voulait aussitôt nous faire bouillir et brûler. Il n’aimait pas assez lui-même : car alors, il aurait moins désiré qu’on l’aime lui. Fuyez tous ces intransigeants ! C’est une pauvre espèce malade, une espèce populacière. Ils regardent cette vie d’un mauvais œil et sont lourd de pied comme de cœur. Elevez vos cœurs mes frères, haut, plus haut ! Mais n’oubliez pas vos jambes ! lancez aussi vos jambes, beaux danseurs, et mieux encore : mettez-vous aussi sur la tête ! Il y a jusque dans le bonheur d’épaisses brutes, et des lourdauds de naissance. Ils s’épuisent en d’étranges efforts ces bienheureux, semblable à un éléphant qui tente de se tenir sur la tête. Mais il est toujours mieux d’être fou de bonheur que fou de malheur ! Mieux vaux danser gauchement que marcher en boitant ! (« le discours des roses », La cène, fragment poétiques 1884-1885, traduction remaniée).

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