28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 21:53

 

Ce travail n'a pas été fait par hasard ni par curiosité; ce n'est ni un amusement philosophique ni une recherche oiseuse. C'est la réponse à une question que je me suis faite depuis longtemps; c'est le terme d'une lente révolution qui s'est passée dans mon esprit.


Il est certains esprits qui vivent renfermés en eux-mêmes et pour qui les passions, les douleurs, les joies, les actions sont toutes intérieures. Je suis de ce nombre et si je voulais repasser ma vie en moi-même, je n'aurais qu'à me ressouvenir des changements, des incertitudes et des progrès de ma pensée. Si j'écris ceci en ce moment, c'est pour le retrouver plus tard et savoir alors quel j'étais aujourd'hui.


Jusqu'à l'âge de quinze ans j'ai vécu ignorant et tranquille. Je n'avais point encore pensé à l'avenir, je ne le connaissais pas; j'étais chrétien et je ne m'étais jamais demandé ce que vaut cette vie, d'où je venais, ce que je devais faire...

La raison apparut en moi comme une lumière; je commençai à soupçonner qu'il y avait quelque chose au delà de ce que j'avais vu; je me mis à chercher comme à tâtons dans les ténèbres. Ce qui tomba d'abord devant cet esprit d'examen, ce fut ma foi religieuse. Un doute en provoquait un autre; chaque croyance en entraînait une autre dans sa chute... Je me sentis en moi-même assez d'honneur et de volonté pour vivre honnête homme, même après m'être défait de ma religion; j'estimai trop ma raison pour croire à une autre autorité que la sienne; je ne voulus tenir que de moi la règle de mes moeurs et la conduite de ma pensée; je m'indignai d'être vertueux par crainte et de croire par obéissance. L'orgueil et l'amour de la liberté m'avaient affranchi.

Les trois années qui suivirent furent douces; ce furent trois années de recherches et de découvertes. Je ne songeais qu'à agrandir mon intelligence, à augmenter ma science, à acquérir un sentiment plus vif du beau et du vrai; j'étudiai avec ardeur l'histoire et l'antiquité, cherchant toujours les vérités générales, aspirant à connaître l'ensemble, à savoir ce qu'est l'homme et la société. Je me souviens encore du transport extraordinaire où je fus, lorsque je lus les leçons de M. Guizot sur la civilisation européenne (1). Ce fut comme une révélation; je me mis à chercher les lois générales de l'histoire (2), puis les lois générales de l'art d'écrire. J'osai, dans mon inexpérience et dans mon audacieuse confiance, essayer une foule de questions qui ne peuvent être traitées que par des hommes d'un esprit mûr et très instruits. Mais la vanité des efforts et l'insuffisance de mes découvertes me rappelèrent bientôt au bon sens. Je compris qu'avant de connaître la destinée de l'homme, il fallait connaître l'homme lui-même. Alors naquirent mes premières idées de philosophie. – Elles se développèrent pendant tout le temps que je passai dans la classe de rhétorique; cela vint du besoin où je me trouvai de connaître le caractère des personnages que je faisais parler, d'apprécier la valeur de leurs motifs, de juger des passions qui devaient les émouvoir et du ton qu'ils devraient prendre. Il fallait à tout prix s'occuper de philosophie, pour sortir de la monotonie des lieux communs. En même temps beaucoup de travaux particuliers et des lectures sérieuses excitaient l'activité de mon esprit et me donnaient les matériaux de mes recherches.


Ce fut alors que je revins à la vraie philosophie et aux questions importantes que j'avais déjà considérées au début de ma raison. Malgré la chute de mon christianisme, j'avais conservé les croyances naturelles, celle de l'existence de Dieu, celle de l'immortalité de l'âme, celle de la loi du devoir. J'en vins à examiner sur quels fondements j'appuyais ces croyances : je trouvai des probabilités et aucune certitude; je trouvai faibles les preuves qu'on en donnait; il me sembla que l'opinion contraire pouvait contenir une part égale de vérité; ou plutôt il me sembla que toutes les opinions étaient probables; je devins sceptique en science et en morale; j'allai jusqu'à la dernière limite du doute; et il me sembla que toutes les bases de la connaissance et de la croyance étaient renversées.


Je n'avais lu encore aucun philosophe; j'avais voulu conserver une liberté entière à mon esprit, une indépendance complète à mon examen. Aussi j'étais plein à ce moment d'une joie orgueilleuse; je triomphais dans mes destructions; je me complaisais à exercer mon intelligence contre les opinions vulgaires; je me croyais au-dessus de ceux qui croyaient, parce que lorsque je les interrogeais, ils ne me donnaient aucune bonne preuve de leur croyance; j'allais toujours plus avant, jusqu'à ce qu'un jour je ne trouvai plus rien debout.

Je fus triste alors; je m'étais blessé moi-même dans ce que j'avais de plus cher; j'avais nié l'autorité de cette intelligence que j'estimais tant. Je me trouvais dans le vide et dans le néant, perdu et englouti. Que pouvais-je faire? Toutes mes croyances étant abattues, la raison me conseillait l'immobilité, et la nature m'ordonnait l'activité. L'homme ne peut rester sans agir, sa vie est une aspiration et un mouvement continuels; ne pas agir, pour lui, c'est mourir. J'étais d'ailleurs à cette époque où la vie est puissante, où l'activité surabonde, où l'âme cherche quelque chose à quoi elle puisse s'attacher, comme ces plantes grimpantes qui, au retour du printemps, saisissent avec force le tronc des arbres pour sortir de l'ombre et aller épanouir leurs fleurs dans l'air pur et au soleil. J'avais un amour ardent de la science et de l'art, du beau et du vrai. Je me sentais capable de grands efforts, d'une longue persévérance, dès que j'aurais un objet à atteindre, un dessein à accomplir. J'éprouvais des admirations violentes et passionnées en face des belles choses et surtout en face de la campagne; et je souffrais en songeant que je ne savais comment employer cette force et cette ardeur. D'ailleurs, j'étais maître de moi-même, j'avais accoutumé mon corps et mon âme à faire ma volonté; et ainsi je m'étais préservé de ces passions brutales qui aveuglent et étourdissent l'homme, l'enlèvent à l'étude de sa destinée et le font vivre comme un animal, ignorant du présent, insoucieux de l'avenir. Toute mon âme se tournait donc vers le besoin de connaître, et elle se consumait d'autant plus qu'elle réunissait toutes ses forces et tous ses désirs sur un seul point.

Pendant les premiers mois de la classe de philosophie, cet état me fut insupportable; je ne trouvais que des doutes et des obscurités. Je ne voyais que des contradictions dans les philosophes; je jugeais leurs preuves puériles ou incompréhensibles; il me semblait que la métaphysique obscurcissait le bon sens, et que les philosophes, du haut de leurs spéculations, n'avaient pas prévu les objections simples et naturelles qui ruinaient leurs systèmes. – Moi-même, irrité de l'inutilité de mes efforts, je me jouais de ma raison; je me complus à soutenir le pour et le contre; je mis le scepticisme en pratique. Puis, fatigué des contradictions, je mis mon esprit au service de l'opinion la plus nouvelle et la plus poétique; je défendis le panthéisme à outrance; je m'attachai à en parler en artiste ; je me complus dans ce monde nouveau et, comme par jeu, j'en explorai toutes les parties. Ce fut mon salut.


En effet, dès lors, la métaphysique me parut intelligible et la science sérieuse. J'arrivai, à force de chercher, à une hauteur d'où je pouvais embrasser tout l'horizon philosophique, comprendre l'opposition des systèmes, voir la naissance des opinions, découvrir le noeud des divergences et la solution des difficultés. Je sus ce qu'il fallait examiner pour trouver le faux ou le vrai. Je vis le point où je devais porter toutes mes recherches. Je possédais d'ailleurs la méthode; je l'avais étudiée par curiosité et amusement. Dès lors je me mis avec ardeur au travail; les nuages se dissipèrent; je compris l'origine de mes erreurs; j’aperçus l'enchaînement et l'ensemble. – Aujourd'hui, j'expose ce que je crois avoir trouvé; mais en ce moment même je prends l'engagement de continuer mes recherches, de ne m'arrêter jamais, croyant tout savoir, d'examiner toujours de nouveau mes principes; c'est ainsi seulement qu'on peut arriver à la vérité. [1]


Notes :
1. La Civilisation en Europe.
2. Quelques feuilles détachées sont peut-être de cette époque; mais les premières notes datées sur les Lois en histoire portent le millésime de 1850.

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[1] Hippolyte Taine, Destinée Humaine, essai rédigé en 1848 au cours de sa première année de philosophie au lycée bourbon.) 

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28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 21:52

I

Pendant que M. Royer-Collard du haut de sa chaire dénonçait pour la première fois le danger des doctrines régnantes, un penseur solitaire, opiniâtrement absorbé dans la contemplation de lui-même, s’écartait peu à peu de la philosophie sensualiste par l’effort répété de son propre esprit. Quoiqu’il fût entré dans l’administration et les affaires, il avait toujours réservé à la psychologie une part de lui-même. « Il avait, dit-il lui-même, une pente naturelle vers les choses d’observation intérieure » … Il suivait « une lumière intérieure, un esprit de vérité qui luit dans les profondeurs de l’âme et dirige l’homme méditatif appelé à visiter ces galeries souterraines… Cette lumière n’est pas faite pour le monde, car elle n’est appropriée ni au sens externe ni à l’imagination ; elle s’éclipse ou s’éteint même tout à fait devant cette autre espèce de clarté des sensations et des images ; clarté vive et souvent trompeuse qui s’évanouit à son tour en présence de l’esprit de vérité. »

Ainsi occupé, et ses regards concentrés sur lui-même, il avait fini, comme les philosophes indiens, par isoler et constituer à part, du moins à ses propres yeux, son être intérieur et sa volonté active. Des sentiments platoniciens et même chrétiens avaient fortifié les secrètes dispositions que l’abstraction psychologique et la retraite en soi avaient formées. Faute d’écho parmi les compatriotes de Cabanis, de M. de Tracy et de Laromiguière, il avait envoyé ses idées en pays germanique. Après avoir écrit pour notre Académie des sciences morales, il adressait ses mémoires aux Académies de Copenhague et de Berlin. De Condillac, il passait à Descartes, à Leibnitz, Platon, Plotin lui-même, admirait M. Royer-Collard, inspirait le brillant jeune homme qui, la trompette à la main, parcourant la contrée philosophique déployait la variété, l’agrément et l’agilité de ses fanfares, pour attirer la foule autour des nouveaux dogmes. Pour lui, enfermé dans son œuvre, il s’enfonçait toujours plus avant dans sa psychologie des forces, de là dans une métaphysique subtile, plus loin encore jusqu’aux confins du mysticisme, laborieux, abstrait, obscur dans son style, sorte d’oracle visité par quelques chercheurs, mais reculé dans les hauteurs, voilé de nuages, entouré de broussailles, inaccessible au vulgaire. Encore aujourd’hui, il rebute, et si on le donne à lire à des gens versés dans les sciences expérimentales, amateurs d’idées claires, accoutumés aux faits précis et prouvés, il n’est pas sûr qu’ils lisent un de ses volumes jusqu’au bout.

J’habitais porte à porte avec un jeune médecin rue Mazarine, et depuis six mois, presque tous les soirs, nous philosophions ensemble. Mon impétueux ami avait le tempérament de Broussais, et couvrait ma table de physiologistes auxquels je répondais par des métaphysiciens. Un jour je lui apportai les œuvres de Maine de Biran et je lui dis en empruntant les paroles de M. Cousin :

« Prenez et lisez. Voici la pierre angulaire du temple ; le premier maître du spiritualisme, le révélateur de la force libre, le plus grand métaphysicien de notre temps. »

Il tourna et retourna les quatre volumes, les ouvrit, fronça les sourcils, gronda un peu, me prit par la main, et me poussant dans ma chambre, me pria de le laisser seul. Après quoi il s’installa dans un grand fauteuil, s’accouda sur la table, apprêta des plumes, remplit l’encrier, fit tous ses préparatifs exactement comme un brave cheval qui va traîner une poutre de trois mille livres, et tend d’avance son harnais et ses jarrets.

Deux heures après, je le retrouvai rouge, les veines du front gonflées, entouré de pages raturées, les volumes de M. de Biran honteusement jetés par terre, et de très-mauvaise humeur.

« Ah ! c’est vous ! Le beau livre ! Et clair surtout ! Un galimatias, un fouillis d’abstractions, un fourré de chardons métaphysiques ! Vous y êtes à votre aise, n’est-ce pas ? Et l’on rit des Allemands ! Je voudrais être à Berlin et subir le récit des évolutions de la substance. Ils sont lucides, légers, agréables en comparaison. Ni faits précis, ni exemples distincts, jamais d’exordes nets, des courses à droite et à gauche à travers des citations inutiles et des questions accessoires, de grands mots qui semblent des vessies enflées d’air. Qu’est-ce que l’immédiation, les modes mixtes de l’existence sensitive, l’absolu de la substance ? Le beau style ! Cet homme met des barbarismes jusque sur ses titres. Regardez : comme celui-ci est clair ! comme on entre vite dans le dessein de l’auteur ! quelles expressions simples et engageantes ! Réponse aux arguments contre l’aperception immédiate d’une liaison causale entre le vouloir primitif et la motion, et contre la dérivation d’un principe universel et nécessaire de cette source. Y a-t-il un jargon plus rude chez Duns Scot, Albert le Grand, chez les plus hérissés des docteurs du moyen âge ! Voici, au dix-neuvième siècle, un abstracteur de quintessence qui les rappelle et les dépasse tous.

Vous exagérez.

Laissez-moi dire ; j’en ai le cœur plein. Vous subirez les phrases de M. de Biran. À votre tour, je veux les lâcher sur vous : « Si la collection de tous les modes, de toutes les qualités sensibles, étant brisée par l’abstraction, la substance imaginaire n’est plus rien ou n’a qu’une valeur nominale, la substance abstraite du mode, dans ce point de vue intellectuel, conserve encore la réalité qui lui appartient, à l’exclusion de toutes les apparences sensibles qui n’existent qu’en elle et par elle » Osez dire que vous comprenez ce jargon. Et c’est avec ces phrases qu’il prétend réfuter le charmant Laromiguière ! Osez dire que vous entendez celle-ci : « Chacun peut observer en lui-même que les perceptions directes des sens externes, comme les images ou intuitions du sens interne, et les idées mêmes, produits élaborés de l’intelligence, venant à être réfléchis ou contemplés successivement par le moi sous des modifications sensitives diverses, ou avec un sentiment variable de l’existence, triste ou pénible, agréable ou facile, se proportionnent jusqu’à un certain point à ces variations, quant aux degrés de clarté ou d’obscurité, de mobilité ou de persistance, de confiance ou de doute, qui impriment à ces idées un caractère particulier et comme une physionomie propre. » Voilà un fait bien désigné, n’est-ce pas ? l’écriteau est clair ? on découvre du premier coup de quel phénomène il a parlé ? Indiquez-le-moi, si vous pouvez. Et je ne vous ai cité que son meilleur ouvrage. Si je vous mettais les autres devant les yeux, que serait-ce ? Tenez, débrouillez ce grimoire : « Il y a immédiation entre l’aperception immédiate de la force constitutrice du moi et l’idée de la notion de mon être au titre de force absolue, par la raison que je pense et entends la réalité absolue de mon être, de la même manière que j’aperçois ou sens immédiatement l’existence individuelle et actuelle du moi » Savez-vous ce que c’est que cette philosophie ? Un charivari métaphysique, où les abstractions s’entre-choquent comme des cymbales pour assourdir et hébéter les cerveaux.

Je crois, avec tout le public, qu’il a pensé.

Croyez, et grand bien vous fasse ! Est-ce que vous ne voyez pas comment sa gloire s’est forgée ? Son mauvais style l’a érigé grand homme ; il a réussi par ses défauts. S’il n’eût point été obscur, on ne l’eût pas cru profond. C’est pour cela que M. Cousin l’a promu au grade de « premier métaphysicien du temps. » Autour du berceau du spiritualisme, il fallait des nuages. Personne n’en a plus fourni que M. de Biran. Je vois d’ici la scène ; les gens frappaient à la porte de M. Cousin : « Daignez, monsieur, nous expliquer ce qu’est l’âme ; pourquoi vous la nommez une force libre ; comment une force qui est une qualité peut être le moi qui est un être. » Et M. Cousin répondait : « Passez, messieurs, dans l’arrière-cave ; c’est le domicile de M. de Biran, un bien grand philosophe ; il vous donnera tous les éclaircissements nécessaires. Suivez ce couloir sombre ; au bout vous trouverez l’escalier. » Beaucoup de gens s’en allaient, croyant sur parole. D’autres, arrivés au bord, n’osaient descendre ; le trou leur semblait trop noir ; mieux valait accepter la doctrine que tenter l’aventure. Les obstinés descendaient, se meurtrissant les membres, donnant du nez contre les murs, et tâtonnant sur la terre humide : le premier soin de M. de Biran avait été de boucher toutes les fentes et tous les soupiraux. Ils regardaient avec attention, et continuaient à voir les plus parfaites ténèbres. Au retour, quand on les priait de raconter leur voyage, ils n’osaient, par amour-propre, avouer qu’ils s’étaient salis et froissés en pure perte, et confesser qu’ils étaient descendus dans une basse-fosse bien bouchée pour y mieux distinguer les objets. « Oh ! M. de Biran est un grand maître ; allez le trouver, il éclaircira tous vos doutes. » On n’y allait pas. Je suis sûr que de tous ceux qui le citent, il n’y en a pas cent qui l’aient lu, et que des cent qui l’ont lu, il n’y en a pas dix qui l’aient pesé. Voilà comme on fabrique la gloire. Celle-là est la plus solide ; on n’a point d’adversaires quand on n’a point de lecteurs.

Là, vous voilà calme ; vous avez jeté votre colère. M. de Biran fait cette impression agréable sur tous ceux qui le lisent. Permettez-moi maintenant de prendre une plume et d’écrire la traduction des phrases que vous m’avez citées ; elles ont un sens. Le style de M. de Biran n’est pas le galimatias double ; ce n’est que le galimatias simple. Les lecteurs n’entendent pas l’auteur, mais l’auteur s’entend. C’est un grand mérite ; tous les philosophes ne l’ont pas. Il y a une clef pour ses énigmes. Il n’est obscur que parce que ses phrases sont générales : remplacez-les par des exemples particuliers. Il nous échappe, parce qu’il habite dans l’abstraction pure, à cinq cents pieds au-dessus de la terre ; faites l’en descendre, et ramenez-le au détail des circonstances précises, aux cas singuliers et distincts, aux événements visibles et palpables. Il est Allemand, rendez-le Français. Ses livres sont des partitions écrites une octave trop haut pour la voix humaine ; transposez et baissez chaque note de six tons. Vous aurez besoin à chaque instant de cette opération dans la philosophie moderne. Vous la ferez sur M. Cousin, sur M. Jouffroy, sur bien d’autres ; ils chantent trop haut et d’ordinaire se cassent la voix. Celui-ci avait le gosier solide ; quoique ses airs soient très-monotones et souvent faux, ils valent la peine d’être déchiffrés.

Voici d’abord ce que vous appeliez son grimoire : « Il y a immédiation entre l’aperception immédiate de la force constitutrice du moi et ridée de la notion de mon être au titre de force absolue, par la raison que je pense et entends la réalité absolue de mon être de la même manière que j’aperçois ou sens immédiatement l’existence individuelle et actuelle du moi. »

La phrase est rude : Force constitutrice du moi, idée de la notion de mon être au titre de force absolue, réalité absolue de mon être, immédiation entre l’aperception et l’idée ; ce sont là autant de broussailles qui arrêtent l’esprit tout court. Substituons des équivalents et traduisons :

« Apercevant la volonté, force efficace qui est moi-même, je sais directement et sans raisonnement qu’il existe une force, laquelle est moi. »

L’idée ne vaut pas grand’chose, mais elle est intelligible, et M. de Biran s’entendait, puisque nous l’entendons.

Voyons la seconde obscurité :

« Si la collection de tous les modes, de toutes les qualités sensibles étant brisée par l’abstraction, la substance imaginaire n’est plus rien ou n’a plus qu’une valeur nominale, la substance abstraite du mode dans ce point de vue intellectuel conserve encore la réalité qui lui appartient, à l’exclusion de toutes les apparences sensibles qui n’existent qu’en elle et par elle. »

Je traduis :

« Enlevez toutes les qualités sensibles de cette pierre, la couleur, la dureté, l’étendue, la porosité, la pesanteur, etc., et essayez de concevoir la substance intime : par l’imagination vous ne le pouvez, car la substance n’a rien de sensible ; par la raison vous le pouvez, car la substance est indépendante de ces qualités et leur survit. »

L’idée est fausse, mais qu’importe ? On peut tout à la fois se comprendre et se tromper.

Je reprends votre dernière phrase : permettez-moi de la copier tout au long. « Chacun peut observer en lui-même que les perceptions directes des sens externes, comme les images ou intuitions du sens interne, et les idées mêmes, produits élaborés de l’intelligence, venant à être réfléchies ou contemplées successivement par le moi sous des modifications sensitives diverses, ou avec un sentiment variable de l’existence, triste ou pénible, agréable ou facile, etc., se proportionnent jusqu’à un certain point à ces variations, quant aux degrés de clarté ou d’obscurité, de mobilité ou de persistance, de confiance ou de doute, qui impriment à ces idées un caractère particulier et comme une physionomie propre. »

Cette période effaroucherait Hegel ou Duns Scot lui-même. Et cependant, après avoir lu tout le passage, on trouve qu’elle renferme un sens très-simple et très-vrai que voici :

« Quand vous avez la colique ou la migraine, vos raisonnements ont moins de clarté, votre attention moins de durée, vos conclusions moins d’assurance que lorsque vous êtes en bonne santé. »

M. de Biran parle comme l’étudiant de Rabelais qui « pindarisait en latin » devant Panurge : mais vous savez le latin, même pindarique. Quand vous voudrez comprendre celui-ci, traduisez-le. »

Là-dessus, il prit le livre, relut le passage, vérifia mot à mot la traduction. Un instant après, il fourra les quatre volumes dans ses poches, boutonna son paletot sans mot dire et s’en alla courant. Pendant dix jours, on ne le vit plus. Son portier, par ordre, annonçait qu’il était en voyage.
 

II


Au bout de ce temps, il vint chez moi avec les quatre volumes, cette fois muni d’un cahier : « Voilà l’homme ! je l’ai traduit. Mais c’est un terrible homme. Quelle besogne ! il y a telle phrase qui m’a coûté deux heures. Écoutez-moi sans m’interrompre, et dites si vous l’entendez comme moi.

Vous n’aviez pas tort. Il a pensé. C’est un esprit vigoureux, très-vigoureux, puisque avec ce style il n’est pas devenu imbécile. J’estime un homme qui ayant un boulet aux jambes se met à marcher. Il a creusé profondément, il a saisi dans un recoin obscur une idée singulière, il l’a pressée dans ses mains tenaces, il l’a gardée sous sa prise, toute glissante qu’elle fût, il en a exprimé tout le suc, et, avec cette liqueur étrange, il est venu tout dissoudre, psychologie, logique, métaphysique, pour tout recomposer par de nouvelles règles et sur un nouveau plan. Je reconnais le philosophe, logicien intraitable, qui, emprisonné dans une idée, pioche le roc, perce le granit, creuse un abîme où l’univers pourrait s’engloutir. Ainsi faisait Fichte. M. de Biran est un Fichte français, plus mesuré et plus faible, moins visionnaire et moins inventeur. Bien plus, il a fait des découvertes. Son premier livre est beau et restera. Contenu par Condillac, de Tracy, amateurs de faits et écrivains précis, il a commencé par l’étude des faits et le style précis. Son Traité de l’habitude est sensualiste et vrai. Des médecins pourraient le lire ; les physiologistes devraient le lire. C’est livré à lui-même qu’il s’est gâté. Et s’il s’est gâté, c’est que cela était nécessaire. Là-dessus, regardez mon raisonnement et jugez...

(Hippolyte Taine, les philosophes classiques en France, publié en 1857, chapitre III : Maine de Biran, I-II)

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28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 21:51

Si je ne me trompe, on entend aujourd'hui par intelligence ce qu'on entendait autrefois par entendement ou intellect, a savoir la faculté de connaître du moins, j'ai pris le mot dans ce sens. En tout cas, il s'agit ici de nos connaissances, et non d'autre chose. Les mots qui ont joué un si grand rôle en psychologie, ne sont, comme on le verra, que des noms commodes au moyen desquels nous mettons ensemble, dans un compartiment distinct, tous les faits d'une espèce distincte ces noms désignent un caractère commun aux faits qu'on a logés sous la même étiquette ils ne désignent pas une essence mystérieuse et profonde, qui dure et se cache sous le flux des faits passagers. C'est pourquoi je n'ai traité que des connaissances, et, si je me suis occupé des facultés, c'est pour montrer qu'en soi, et a titre d'entités distinctes, elles ne sont pas. Une pareille précaution est fort utile. Par elle, la psychologie devient une science de faits; car ce sont des faits que nos connaissances on peut parler avec précision et détails d'une sensation, d'une idée, d'un souvenir, d'une prévision, aussi bien que d'une vibration, d'un mouvement physique dans l'un comme dans l'autre cas, c'est un fait qui surgit; on peut le reproduire, l'observer, le décrire il a ses précédents, ses accompagnements, ses suites. De tout petits faits bien choisis, importants, significatifs, amplement circonstanciés et minutieusement notés, voilà aujourd'hui la matière de toute science chacun d'eux est un spécimen instructif, une tête de ligne, un exemplaire saillant, un type net auquel se ramène toute une file de cas analogues notre grande affaire est de savoir quels sont ses éléments, comment ils naissent, en quelles façons et à quelles conditions ils se combinent, et quels sont les effets constants des combinaisons ainsi formées (Hippolyte Taine, De l'intelligence, préface)

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28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 21:50

(Page de couverture du roman, lors de la réédition de 1921) 

Robert Greslou ? — M. Sixte avait lu ce nom pour la première fois, voici deux ans, au bas d’un billet qui accompagnait un manuscrit. Ce manuscrit portait comme titre : Contribution à l'étude de la multiplicité du moi, et le billet énonçait modestement le désir que le célèbre écrivain voulût bien jeter un coup d’œil sur ce premier essai d’un tout jeune homme. L’auteur avait ajouté à sa signature : « élève-vétéran de philosophie au lycée de Clermont-Ferrand. » Ce travail d’environ soixante pages révélait une intelligence si prématurément subtile, une connaissance si exacte des théories les plus récentes de la psychologie contemporaine, enfin une telle ingéniosité d’analyse, que M. Sixte avait cru devoir répondre par une longue lettre. Un mot de remerciement était venu aussitôt, dans lequel le jeune homme annonçait qu’obligé d’aller à Paris pour ses examens oraux de l’École normale, il aurait l’honneur de se présenter chez le Maitre. Ce dernier avait donc vu entrer un après-midi un garçon d’environ vingt ans, avec de beaux yeux noirs vifs et mobiles qui éclairaient un visage un peu trop pâle. C’était le seul détail de physionomie qui fût demeuré dans la mémoire du philosophe. Semblable sur ce point à tous les spéculatifs, il ne recevait du monde visible qu’une impression flottante et n’en gardait qu’une réminiscence vague comme cette impression. Mais sa mémoire des idées était surprenante, et il se rappelait jusqu’au moindre détail son entretien avec ce Robert Greslou. Parmi les jeunes gens que sa renommée attirait chez lui, aucun ne l’avait étonné davantage par la précocité vraiment extraordinaire de l’érudition et du raisonnement. Sans doute il flottait dans l’esprit de cet adolescent bien de l’à-peu-près, l’effervescence d’une pensée qui s’est assimilé, trop vite, trop de connaissances diverses ; mais quelle merveilleuse facilité de déduction ! Quelle éloquence naturelle, et aussi quelle visible sincérité d’enthousiasme ! Le savant le revoyait, au cours de cette conversation, gesticulant un peu et lui disant : « Non, monsieur, vous ne savez pas ce que vous êtes pour nous, ni ce que nous éprouvons à lire vos livres... Vous êtes celui qui accepte toute la vérité, celui en qui on peut croire... Tenez, dans votre Théorie des passions, l’analyse de l’amour, mais c’est notre bréviaire à tous... Au lycée, on défend le livre. Je l’avais chez moi, et deux de mes camarades venaient copier ces chapitres, à la maison, les jours de sortie... » Et comme il se cache une vanité d’auteur dans l’âme de tout homme qui a fait imprimer de sa prose, fût-il aussi absolument sincère que M. Adrien Sixte, ce culte d’un groupe d’écoliers, naïvement exprimé par l’un d’eux, avait flatté particulièrement le philosophe.[1]

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[1] Paul Bourget, Le disciple, Paris, Plon, 1889, I.

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28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 21:41

Les ouvrages sur Hippolyte Taine (sélection) :

 

BOURDEAU Jean. Les maîtres de la pensée contemporaine : Stendhal,  Taine,  Renan,  Herbert Spencer,  Nietzsche, Tolstoï, J. Ruskin, Victor Hugo, Paris, F. Alcan, 1904.

BOURGET Paul. M. Taine : Essai de psychologie contemporaine : Baudelaire, M. Renan, Flaubert, M. Taine, Stendhal, Paris, Plon, 1889.

 

BOURGET Paul. Études et portraits : Les deux Taine, Paris, Plon, 1906. 

 

BOURGET Paul. Pages de critique et de doctrine, Notes de rhétorique contemporaine : M. Taine romancier, Paris, Plon et Cie, 1912. 

 

BOUTMY Émile. H. Taine, Paris, 1893.

 

BRANDÈS Georges. Den franske Aesthetik i vore dage, en afhandling om H. Taine, Kjobenhavn, Gyldendal, 1870.

 

BRANDÈS Georges. Essais choisis : Renan, Taine, Nietzsche, Heine, Kielland, Ibsen. Traduits par S. Garling, préface de Henri Albert, Paris, Mercure de France, 1914, Collection : auteurs étrangers.

 

CHEVRILLON André. Taine formation de sa pensée, Paris, Plon, 1932. 

 

CHEVRILLON André. Portrait de Taine : Souvenir, Paris, Fayard, 1958. 

 

CRESSON André. Hippolyte Taine, sa vie son œuvre, avec un exposé de sa philosophie, Paris, Presse Universitaire de France, 1950.  

 

CRESSON André. Hippolyte Taine, Paris, Presse Universitaire de France, 1951.

 

CRESSON André. Taine, sa vie son œuvre, Paris, Presse Universitaire de France, 1951.

 

DUMAS Jean-Baptiste, Discours de M. Taine prononcé à l'Académie française le jour de sa réception, 15 janvier 1880, Paris, Didier, 1880.

 

GIBAUDAN René. Les idées sociales de Taine, Paris, Argos, 1928.

 

GIRAUD Victor. Essai sur Taine, son oeuvre et son influence, (avec une bibliographie très importante, et des extraits de 60 articles de Taine non recueillis dans ses œuvres), Paris, Hachette, 1901.

 

GIRAUD Victor.  Taine, Paris, A. Picard et fils, 1902.

 

GIRAUD Victor. Pages choisies, Paris, Hachette et Cie, 1909.

 

GIRAUD Victor. Bibliographie critique de Taine, Paris, Picard, 1902.

 

GIRAUD Victor. Maître d’autrefois et d’aujourd’hui : essais d’histoire morale et littéraire : Montaigne, Chateaubriand, Sainte-Beuve, Taine, Brunetière, Sully Prudhomme, Angellier, Gabriel Hanotaux, Paris, Hachette, 1912.

 

GIRAUD Victor. Écrivains et Soldats. Essais et Portraits d'histoire moralE : Du Vair, Pascal, Rousseau, Lamennais, Renan, Taine, Brunetière, Faguet, M. de Voguë, J. Lemaître, G. Goyau, Foch, Ludendorff, Hindenburg, Castelnau, Paris, Hachette, 1921.

 

GIRAUD Victor. Hippolyte Taine: Étude et document, Paris, Librairie Philosophique J. Vrin, 1928.

 

JANET Paul Alexandre René. La Crise philosophique : M. Taine, Renan, Littré, Vacherot, Paris, G. Baillière, 1865.

 

LÉGER François. La jeunesse d'Hippolyte Taine, avec une préface de Philippe Ariès, Paris, Albatros, 1980.

 

LÉGER François. Monsieur Taine, Paris, Critérium, 1993.

 

LEROY M. Taine, Paris, Rieder, 1933.

 

MARGERIE Amédée de. H. Taine, Paris, Poussielgue, 1894. (critique)

 

MONOD Gabriel. Les maîtres de l’histoire, Renan, Taine et Michelet, Paris, Calmann-Lévy, 1894.

 

RIBOT Théodule. Revue de l’ouvrage de Taine : De l’intelligence, 3e édition, Paris, Hachette et Cie, 1879.

 

SAINT-RENÉ  TAILLANDIER Madeleine. Mon oncle Taine, Paris, Plon, 1942.

 

SAINT-RENÉ TAILLANDIER Madeleine. Auprès de M. Taine : Souvenir et vues sue l’homme et l’œuvre, Paris, Hachette, 1928.

 

Etudes des historiens des sciences :

 

CARROY Jacqueline. Histoire de la psychologie française XIX e – XX e  siècles, Paris, La Découverte, 2006.

NICOLAS Serge. Histoire de la psychologie en France au XIX e siècle : Naissance de la psychologie spiritualiste (1789-1830), Paris, L’Harmattan, 2007.

RICHARD Nathalie, Hippolyte Taine. Histoire, psychologie, littérature, Paris, Garnier, 2013

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28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 21:40

Sources secondaires :

 

OVERBECK Franz, Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, édition Allia, 2000 (1906)

 

SALOME Lou, Nietzsche à travers ses œuvres, Grasset, 1992 (1894)

 

Références :

 

ASSOUN Paul Laurent, Freud et Nietzsche, PUF, 1980.

 

CORMAN Louis, Nietzsche psychologie des profondeurs, PUF, 1982.

 

FINK Eugen, La philosophie de Nietzsche, édition de minuit, 1960.

 

HAAZ Ignace, Les conceptions du corps chez Ribot et Nietzsche, l’harmattan, 2002.

 

HAAZ Ignace, Nietzsche et la métaphore cognitive, l’harmattan, 2006  

 

LE RIDER Jacques, Nietzsche en France, PUF, 1999.

 

WOTLING Patrick, La pensée du sous-sol. Statut et Structure de la psychologie dans la philosophie de Nietzsche, édition Allia, 1999.

 

Histoire des sciences :

 

CARROY Jacqueline. Histoire de la psychologie française XIX e – XX e  siècles, Paris, La Découverte, 2006.

 

NICOLAS Serge. Histoire de la psychologie en France au XIX e siècle : Naissance de la psychologie spiritualiste (1789-1830), Paris, L’Harmattan, 2007.

 

NICOLAS Serge, Etudes d’histoire de la psychologie, l’harmattan, 2009

 

RICHARD Nathalie, Hippolyte Taine. Histoire, psychologie, littérature, Paris, Garnier, 2013

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27 mai 2018 7 27 /05 /mai /2018 03:00

 

Classification des sources publiées : 

- Curriculum vitae

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-curriculum-vitae.html

- L'école du style

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-l-ecole-du-style.html

- Le lecteur pantin

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-le-lecteur-l-ivre.html

- Nous qui sommes incompréhensibles

http://chiron.over-blog.com/2018/05/charles-andre-dit-carle-vanloo-thesee-vainqueur-du-taureau-de-marathon-1732-1734-si-d-aucuns-trouvent-cet-ecrit-incomprehensible-si

- Le regard redouté

http://chiron.over-blog.com/2018/05/edouard-debat-ponsan-la-verite-sortant-du-puits-1898-l-oeil-que-l-on-craint-il-n-y-a-rien-que-les-artistes-les-poetes-et-les-ecri.ht

- L'écho de la solitude

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-la-solitude.html

- le voyageur aux yeux d'Argus

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-le-voyageur.html

- Soliloques

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-les-soliloques-du-solitaire.html

- Épicure ou le ventre du philosophe

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-epicure-ou-le-ventre-du-philosophe.html

- Le Philtre de Circé

http://chiron.over-blog.com/2018/05/ma-classification-des-sources-publiees.html

- La justice, le crime, le châtiment

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-la-justice-le-crime-et-chatiment.html

- La vengeance 

http://chiron.over-blog.com/2018/05/william-bouguereau-les-remords-d-oreste-1862-elements-de-la-vengeance-le-mot-vengeance-rache-est-vite-prononce-il-semble-pres.html

- La vie contemplative

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-la-vie-contemplative.html

- L'idéal ascétique

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-l-ideal-ascetique.html

- La souffrance volontaire

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-la-souffrance-volontaire.html

- Critique du libre arbitre

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-critique-du-libre-arbitre.html

- La volonté n'existe pas

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-la-volonte-n-existe-pas.html

- Nietzsche physio-psycho-analyste

http://chiron.over-blog.com/2018/05/francois-nicolas-feyen-perrin-cliche-archives-assistance-publique-paris-quand-meme-quoi-qu-il-en-soit-du-compte-et-du-decompte-dan.h

- Formulation physio-psychologique de la volonté de puissance

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-formulation-physio-psychologique-de-la-volonte-de-puissance.html

- Nietzsche contre Darwin

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-contre-darwin.html

- Le premier renversement des valeurs

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-le-premier-renversement-des-valeurs.html

- Homme théorique, type philosophe, Socrate.

http://chiron.over-blog.com/2018/05/homme-theorique-type-philosophe-socrate.html

- Homme théologique, type prêtre, le dernier pape

http://chiron.over-blog.com/2018/05/homme-theologique-type-pretre-le-dernier-pape.html

- La médication sacerdotale de l’homme théologique, le ressentiment

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-la-medication-sacerdotale-de-l-homme-theologique-le-ressentiment.html

- La médication sacerdotale de l’homme théologique, la mauvaise conscience

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-ressentiment-et-mauvaise-conscience.html

- De l'origine des religions

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-de-l-origine-des-religions.html

- Jésus l'anarchiste

http://chiron.over-blog.com/2018/05/antonio-ciseri-ecce-homo-1821-ce-qui-me-regarde-moi-c-est-le-type-psychologique-du-sauveur-celui-ci-pourrait-etre-contenu-dans-les-e

- Nietzsche : la croix n'est pas un argument

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-la-croix-n-est-pas-un-argument.html

- Dionysos contre le crucifié

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-dionysos-contre-le-crucifie.html

- Requiem æternam deo

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-requiem-aeternam-deo.html

- Nietzsche et le bouddhisme

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-et-le-bouddhisme.html

- L'énigme d'une vérité trop humaine

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-oedipe-et-le-sphinx.html

- La recherche de la vérité

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-la-recherche-de-la-verite.html

- Les employés de la science et les autres

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-les-employes-de-la-science-et-les-autres.html

- L’homme objectif : type savant, l'homme à la sangsue

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-l-homme-objectif-type-savant-l-homme-a-la-sangsue.html

- Un étrange scepticisme

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-un-etrange-scepticisme.html

- La tragique prométheia de celui qui cherche la connaissance

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-la-tragique-prometheia-de-tous-celui-qui-cherche-la-connaissance.html

- Les quatre grandes erreurs

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-les-quatre-grandes-erreurs.html

- Homme tragique, type poète, l'enchanteur

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-homme-tragique-type-poete-l-enchanteur.html

- Le retour de l'homme tragique

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-le-retour-de-l-homme-tragique-exhortation-i.html

- Typologie de l'homme véridique

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-typologie-de-l-homme-veridique.html

- Objectivité et sens historique

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-objectivite-et-sens-historique.html

- Ars oblivionis

http://chiron.over-blog.com/2018/05/dali-le-meuble-anthropomorphique-1936-elever-et-discipliner-un-animal-qui-puisse-faire-des-promesses-n-est-ce-pas-la-la-tache-parado

- Le théâtre

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-le-theatre.html

- Éloge de l'hypocrisie

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-eloge-de-l-hypocrisie.html

- Le masque du comédien

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-le-masque-du-comedien.html

- Homme vulgaire, type plébéien, les mouches de la place publique

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-homme-vulgaire-type-plebeien-les-mouches-de-la-place-publique.html

- Homme supérieur, type aristocratique, les deux rois

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-homme-superieur-type-aristocratique-les-deux-rois.html

- L'éternel retour

http://chiron.over-blog.com/2018/05/nietzsche-l-eternel-retour.html

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26 mai 2018 6 26 /05 /mai /2018 16:50

(Jan Matejko, portrait de Szymona Darowskiego, 1858) 

Vita. Je suis né le 15 octobre 1844, sur le champ de bataille de Lützen. Le premier nom que j’entendis prononcer fut celui de Gustave Adolphe. Mes ancêtres étaient des aristocrates polonais (Niëzky) ; il semble que le type physique se soit bien conservé, malgré trois « mères » allemandes. A l’étranger, on me considère en général comme un Polonais ; cet hiver encore, on m’a consigné comme Polonais sur la liste des étrangers de Nice. On me dit que ma tête figure sur des peintures de Matejko. Ma grand-mère appartenait à Weimar aux cercles de Willm et Goethe ; son frère fut le successeur de Herder au poste de surintendant général de Weimar. J’eus la chance d’être élève de la vénérable Ecole de Pforta, dont sons issus tant d’esprits considérables (Klopstock, Fitchte, Shlegel, Ranke, etc., etc) de la littérature allemande. Nous avions des professeurs qui auraient (ou ont) fait l’honneur de toute université. J’ai fait mes études à Bonn, plus tard à Leipzig ; le vieux Ritschl, à cette époque le premier philologue d’Allemagne, m’a distingué presque dès le début. A 22 ans, je fus collaborateur de la Literarische Zentralblatt (Zarncke). C’est à moi que l’on doit la fondation de l’Association des études philologiques de Leipzig, qui existe encore aujourd’hui. L’université de Bâle me proposa à l’hiver 1868-1869 une chaire de professeur, alors que je n’avais pas même encore obtenu mon doctorat. L’université de Leipzig m’a décerné après coup le titre de Docteur de l’Université, de manière très honorable, sans examen d’aucune sorte, sans même de thèse. Je restai à Bâle de Pâques 1869 à Pâques 1879. Il me fallut abandonner ma nationalité allemande, car j’aurais été autrement trop souvent appelé comme officier (artilleur de cavalerie) et dérangé dans mes fonctions académiques. Je m’y connais néanmoins au maniement des deux armes : le sabre et les canons - et peut-être encore d’une troisième... Tous se passa fort bien à Bâle, malgré mon jeune âge. Il arriva, lors de soutenance de thèses notamment, que le candidat fût plus âgé que le membre du jury. J’eus le grand privilège de voir se nouer entre Jackob Burkhardt et moi-même des liens cordiaux, phénomène inhabituel chez ce penseur très solitaire et vivant à l’écart. Encore plus grand fut le privilège de pouvoir, dès le débuts de ma vie à Bâle côtoyer dans une intimité indescriptible Richard et Cosima Wagner, qui vivaient à l’époque dans leur propriété de Triebschen comme sur une île, ayant rompu avec toutes leurs relations antérieures. Nous avons pendant quelques années partagé tous les petits et les grands évènement de la vie, il y avait entre nous une confiance sans limite ([...]). Cette relation m’a fait faire la connaissance d’un grand nombre de personnes (des deux sexes) intéressantes, grosso modo tout ce qui compte entre Paris et Saint-Pétersbourg. Aux alentours de 1876, ma santé se dégrada. Je passai à cette époque un hiver à Sorrente, avec la baronne Meysenbug (Mémoires d’une idéaliste), une amie de longue date, et le sympathique Dr Rée. Mon état ne s’améliora cependant pas. Une migraine extrêmement douloureuse et aiguë se déclara, épuisant toutes mes forces. Elle ne fit qu’augmenter au cours de longues années, jusqu’à culminer dans un état de souffrance quasi-permanente, si bien qu’une année comptait pour moi à l’époque 200 jours de douleur. Le mal a dû avoir des origines tout à fait locales, sans qu’on puisse lui trouver aucun fondement d’ordre neuropathologique. Je n’ai jamais eu le moindre symptôme de dérangement mental ; pas même de fièvre, pas d’évanouissements. Mon pouls était à l’époque aussi lent que celui de Napoléon Ier (=60). Supporter cette douleur extrême crue, verte, avec une parfait lucidité, pendant deux, voire trois jours d’affilé, ainsi que d’incessants vomissements, devint une de mes spécialités. On a fait courir le bruit que j’aurai été à l’asile (et même que j’y serais mort). Il n’y a pas de plus grande erreur. C’est même seulement à cette époque terrible que mon esprit parvint à maturité. La preuve en est Aurore, que j’écrivis lors d’un hiver incroyable dénuement à Gênes, à l’écart des médecins, des amis et des proches. Ce livre est une sorte de dynamomètre pour moi : je l’ai composé avec un minimum de force et de santé. A partir de 1885, très lentement bien sûr, je remontai la pente : la crise sembla surmonté (- mon père est mort très jeune, exactement à l’âge où je me trouvais pour ma part le plus proche de la mort). Il me faut encore aujourd’hui garder une extrême prudence : certaines conditions d’ordre climatique et météorologique sont indispensables. Ce n’est pas par choix, mais par nécessité, que je passe mes hivers sur la Côte d’Azur. En définitive, la maladie m’a été du plus grand profit : elle m’a libéré, elle m’a redonné le courage d’être moi-même... Il est vrai que je suis, par instinct, un animal vaillant et même militaire. La longue résistance à un peu exaspéré ma fierté. Suis-je un philosophe ? - Mais qu’importe !...

(Nietzsche, « lettre à Georg Brandes du 10 avril 1888 », traduction Harder) 

(Jan Matejko, Stańczyk, 1862)

 

II est beau de se taire ensemble,
Plus beau de rire ensemble, —
Sous la tenture d’un ciel de soie,
Adossés contre la mousse du hêtre,
De rire affectueusement avec des amis d’un rire
clair
Et de se montrer des dents blanches.
Si je fais bien, nous nous tairons ;
Si je fais mal, — nous nous rirons,
Et de plus en plus mal ferons,
Plus mal ferons, plus mal rirons,
Tant que nous descendions à la fosse.
Amis ! Oui ! Cela doit-il être ?
Amen ! et au revoir !

Point d’excuse ! Point de refus !
Accordez, gens joyeux, au cœur libre,
À ce livre de déraison
Oreille et cœur et gîte !
Croyez-moi, mes amis, ce n’est pas une
malédiction
Que fut pour moi nia déraison !
Ce que je trouve, ce que je cherche
Fut-il jamais dans un livre ?
Honorez en moi la gent des fous !
Apprenez de ce livre fou
Comment Raison revient — « à la raison » !
Mes amis, cela doit-il être?
Amen ! et au revoir !



(Humain trop humain, "postlude")

(Jan Matejko, Rejtan. The Fall of Poland, 1866)

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25 mai 2018 5 25 /05 /mai /2018 14:56

(Leonid Osipovich Pasternak, The Passion of Creation, 1892)

« De tout ce qui est écrit, je n'aime que ce que l'on écrit avec son propre sang. Écris avec du sang et tu apprendras que le sang est esprit » (Ainsi parlait Zarathoustra, « lire et écrire »).

Les dix commandements de l’école du style. 

1. La première chose qui importe, c’est la vie : le style doit vivre.

2. Le style doit être approprié à ta personne, en fonction d’une personne tout à fait déterminée à qui tu cherches à communiquer ta pensée. (Loi de la double relation) 

3. Avant d’écrire, il faut savoir exactement ceci : « Voici comment j’exprimerais de vive voix ce que j’ai à dire ». Ecrire ne doit être qu’une imitation. 


4. Dès lors que celui qui écrit est dépourvu de beaucoup des moyens dont l’orateur dispose, il doit s’inspirer d’une forme de discours très expressive. Son reflet écrit sera de toute façon nécessairement beaucoup plus terne que son modèle. 

5. La richesse de vie se traduit se traduit par la richesse des gestes. Il faut apprendre à tout considérer comme des gestes : la longueur et la césure des phrases, la ponctuation, le choix des mots, les pauses, la succession des arguments. 

6. Gare à la période ! Seuls y ont droit ceux qui ont aussi un souffle très long en parlant. Chez la plupart, la période n’est qu’une affectation.

7. Le style doit prouver que l’on croit en ses pensées ; que l’on ne se contente pas de les penser, mais qu’on les ressent.

8. Plus est abstraite la vérité que l’on veut enseigner [sourire], et plus il importe de faire converger vers elle les sens du lecteur.

9. Le tact du bon prosateur dans le choix de ses moyens consiste à s’approcher de la poésie jusqu’à la frôler, mais sans jamais franchir la limite qui l’en sépare. 

10. Il n’est si sage, ni habile de priver le lecteur de ses objections les plus faciles. Il est très sage et très habile de lui laisser le soin de formuler par lui-même la quintessence ultime de notre sagesse.

(Les dix commandements de l’école du style, in Louise von Salomé, Nietzsche à travers ses oeuvres, 1894)


Apprendre à bien écrire. — Le temps où l’on parlait bien est passé, parce que l’époque de la civilisation des villes n’est plus. La dernière limite qu’Aristote traçait à une grande ville — le héraut devait pouvoir se faire entendre devant tous les citoyens assemblés, — cette limite nous est indifférente, de même que les communes urbaines, car nous voulons nous rendre intelligibles même au delà despeuples. C’est pourquoi chacun de ceux qui ont de bonnes idées européennes doit apprendre à écrire bien et de mieux en mieux : cela ne sert de rien qu’il soit né même en Allemagne, en Allemagne où l’on considère que c’est un privilège national de mal écrire. Mais mieux écrire signifie en même temps penser mieux ; découvrir des choses qui sont de plus en plus dignes d’être communiquées et savoir vraiment les communiquer ; être traduisible dans la langue des voisins ; se rendre accessible à la compréhension de ces étran-gers qui apprennent notre langue ; faire en sorte que tout ce qui est bien devienne universel et que tout devienne libre pour les hommes libres ; préparer enfin cet état de choses encore loin-tain où les bons Européens s’attelleront à leur tâche grandiose : la direction et la surveillance de la civilisation universelle sur la terre. — Celui qui prêche le contraire et qui ne se préoccupe pas de bien écrire et de bien lire — ces deux vertus grandissent et diminuent en même temps — celui-là indique en effet aux peuples la voie qui les fera devenir de plus en plus nationaux : il augmente la maladie de ce siècle et s’oppose en ennemi aux bons Européens, aux esprits libres. (Voyageur et son ombre, 87)

L’école du meilleur style. — L’école du style peut être, d’une part, l’école qui enseigne à trouver l’expression grâce à quoi l’on peut transporter tous les états d’âme sur les lecteurs et les auditeurs ; ensuite l’école qui enseigne à découvrir l’état d’âme que l’on désire le plus chez l’homme, dont on voudrait par conséquent la transmission : je veux dire l’état d’âme où se trouve l’homme profondément ému, l’homme d’esprit joyeux, lucide et droit qui a surmonté les passions. Ce sera là l’école du meilleur style : il correspond à l’homme bon. (Voyageur et son ombre, 88)

Prendre garde a l’allure. — L’allure des phrases indique si l’auteur est fatigué ; chaque expression peut encore séparément être forte et bonne, parce qu’elle fut trouvée autrefois : alors que l’idée prit naissance chez l’auteur. Il en est très souvent ainsi chez Goethe qui dicta trop souvent lorsqu’il était fatigué. (Voyageur et son ombre, 89)

Allemand original. — La prose allemande, ne s’étant pas formée selon un modèle, peut être considérée comme une production originale du goût allemand, et pourrait servir d’indication aux zélés promoteurs d’une culture originale allemande dans l’avenir, pour leur apprendre, par exemple, quel aspect aurait, sans imitation de modèles, un véritable costume allemand, une société allemande, une installation d’appartement allemande, un dîner allemand. — Quelqu’un qui avait longtemps réfléchi à ces perspectives finit par s’écrier plein de terreur : « Mais, au nom du ciel ! peut-être possédons-nous déjà cette culture originale, — on n’aime seulement pas à en parler ! » (Voyageur et son ombre, 91)

Livres interdits. — Ne jamais rien lire de ce qu’écrivent ces arrogants polymathes et esprits brouillons qui possèdent le plus horrible travers, celui du paradoxe logique : ils emploient les formes logiques justement aux endroits où tout est impertinemment improvisé et échafaudé dans le néant. (« Donc » veut dire chez eux « imbécile de lecteur, pour toi il n’y a pas de « donc », — mais seulement pour moi » — à quoi il faut répondre : « imbécile d’écrivain, pourquoi écris-tu donc ? ») (Voyageur et son ombre, 92)

Montrer de l’esprit. — Chacun de ceux qui veulent montrer de l’esprit laisse entendre qu’il est aussi richement pourvu du contraire. Ce travers de certains Français spirituels, qui consiste à ajouter à leurs meilleures saillies un trait de dédain, a son origine dans le désir de se faire passer pour plus riches qu’ils ne sont : ils veulent prodiguer avec nonchalance, fatigués en quelque sorte des continuelles offrandes, puisées dans les greniers trop pleins. (Voyageur et son ombre, 93)

Littérature allemande et française. — Le malheur des littératures allemandes et françaises, des cent dernières années, vient de ce que les Allemands sont sortis trop tôt de l’école des Français — tandis que plus tard les Français sont allés trop tôt à l’école des Allemands. (Voyageur et son ombre, 94)

Notre prose. — Aucun des peuples civilisés actuels n’a une aussi mauvaise prose que le peuple allemand ; et, si des Français spirituels et délicats disent : il n’y a pas de prose allemande, il ne faudrait en somme pas s’en formaliser, vu que cela est dit avec des intentions plus aimables que nous ne le méritons. Si l’on cherche une raison à cela on finit par faire la découverte étrange que l’Allemand ne connaît que la prose improvisée et qu’il ne se doute pas qu’il en existe une autre. Il trouve presque incompréhensible qu’un Italien puisse dire que la prose est plus difficile que le vers, dans la même mesure où la représentation de la beauté nue est plus difficile, pour le sculpteur, que celle de la beauté vêtue. Le vers, le tableau, le rythme et la rime demandent un effort honnête — c’est ce que l’Allemand comprend lui aussi, et il n’est pas tenté d’attribuer à l’improvisation une valeur particulièrement supérieure. Mais travailler à une page de prose comme à une statue ? — Il a l’impression d’entendre raconter quelque chose qui se passe dans un pays fabuleux. (Voyageur et son ombre, 95)

Le grand style. — Le grand style naît lorsque le beau remporte la victoire sur l’énorme. (Voyageur et son ombre, 96)

Eviter. — On ne sait pas en quoi consiste, chez les esprits distingués, la délicatesse de l’expression et du tour de phrase, avant de pouvoir dire sur quel mot tout écrivain médiocre serait tombé inévitablement, s’il avait voulu exprimer la même chose. Tous les grands artistes s’entendent à éviter, à se faufiler en conduisant leur char, — mais ils ne vont jamais jusqu’à verser. (Voyageur et son ombre, 97)

Quelque chose comme du pain. — Le pain neutralise le goût des autres aliments, il l’efface ; c’est pourquoi il fait partie de tous les repas. Dans toutes les œuvres d’art il faut qu’il y ait quelque chose comme du pain, pour que celles-ci puissent réunir des effets différents : des effets qui, s’ils se succédaient immédiatement sans un de ces repos et arrêts momentanés, épuiseraient rapidement et provoqueraient de la répugnance : ce qui rendrait un long repas de l’art impossible. (Voyageur et son ombre, 98)

Savoir aussi goûter le contraste. — Pour goûter une œuvre du passé comme la sentaient les contemporains de celle-ci, il faut avoir sur la langue le goût qui régnait alors, un goût dont elle se différenciait. (Voyageur et son ombre, 100)

Auteurs a l’esprit de vin. — Certains écrivains ne sont ni esprit ni vin, mais esprit de vin : ils peuvent s’enflammer et donnent de la chaleur. (Voyageur et son ombre, 101)

Le sens médiateur. — Le sens du goût qui est le véritable sens médiateur a souvent décidé les autres sens à partager ses opinions sur les choses et leur a inspiré ses lois et ses habitudes. On peut s’éclairer à table sur les plus subtils secrets des arts : il suffit d’observer ce qui a du goût, à quel moment on sent ce goût, quel goût cela est et si on le sent longtemps. (Voyageur et son ombre, 102)

Lecteurs que l’on ne désire pas. — Combien un auteur est tourmenté par ces braves gens à l’âme épaisse et maladroite qui, chaque fois qu’ils se heurtent quelque part, ne manquent pas de tomber et de se faire mal. (Voyageur et son ombre, 104)

Idées de poètes. — Les idées véritables chez les vrais poètes sont toujours voilées, comme les Egyptiennes : seul l’oeil profond de la pensée regarde librement par-dessus le voile. — Les idées de poètes ne valent pas autant, en moyenne, qu’elles en ont l’air : c’est qu’il faut payer aussi le voile et sa propre curiosité. (Voyageur et son ombre, 105)

Ecrivez simplement et utilement. — Les transitions, les détails, la variété des couleurs dans les passions — tout cela nous en faisons grâce à l’auteur, parce que nous l’apportons avec nous et que nous l’en faisons profiter, pour peu qu’il nous dédommage de quelque façon que ce soit. (Voyageur et son ombre, 106)

Fêtes rares. — De la concision solide, du calme et de la maturité, — quand tu trouveras ces qualités réunies chez un auteur, arrête-toi et célèbre une grande fête au milieu du désert : il se passera du temps avant que tu n’éprouves de nouveau un aussi grand plaisir. (Voyageur et son ombre, 108)

Style écrit et style parlé. — L’art d’écrire demande avant tout des équivalents pour les moyens d’expression qui sont seuls à la portée de celui qui parle : donc pour les gestes, l’accent, le ton, le regard. C’est pourquoi le style écrit est tout autre chose que le style parlé et quelque chose de bien plus difficile : — il veut, avec des moyens moindres, se rendre aussi expressif que celui-ci. Démosthène tint ses discours autrement que nous ne les lisons : il les a refaits pour qu’ils puissent être lus. — Dans le même but, les discours de Cicéron devraient d’abord être démosthénisés : maintenant on y trouve encore beaucoup plus de vestiges du forum romain que le lecteur ne peut en supporter. (Voyageur et son ombre, 110)

Citer avec prudence. — Les jeunes auteurs ne savent pas que les bonnes expressions et les bonnes idées ne se présentent bien que parmi leurs semblables et qu’une excellente citation peut anéantir des pages entières et même tout un livre, lorsque l’on avertit le lecteur en ayant l’air de lui dire : « Prends garde, je suis la pierre précieuse et autour de moi il y a du plomb, du plomb gris et misérable. » Chaque mot, chaque pensée ne veut vivre que dans sa société : ceci est la morale du style choisi. (Voyageur et son ombre, 111)

Comment doit-on dire les erreurs ? — On peut discuter pour savoir s’il est plus nuisible de mal exprimer les erreurs, ou de les exprimer aussi bien que les meilleures vérités. Il est cer-tain que dans le premier cas elles nuisent au cerveau d’une double manière et qu’il est plus difficile de les en extirper ; mais il est certain qu’elles agissent avec moins de certitude que dans le second cas : elles sont moins contagieuses. (Voyageur et son ombre, 112)

Restreindre et agrandir. — Homère a réduit et amoindri l’étendue du sujet, mais il a amplifié et fait sortir d’elles-mêmes les différentes scènes — et c’est ainsi que, plus tard, procédèrent toujours à nouveau les poètes tragiques : chacun saisit le sujet dans des fragments encore plus petits que son prédécesseur, mais chacun aboutit à une floraison plus riche encore, dans les limites strictes de ces paisibles haies de jardin. (Voyageur et son ombre, 113)

La littérature et la morale s’expliquent. — On peut montrer, à l’exemple de la littérature grecque, quelles sont les forces qui font s’épanouir l’esprit grec, comment il entra dans différen-tes voies et ce qui finit par le rendre faible. Tout cela donne une image de ce qui s’est en somme passé avec la moralité grecque et de ce qui se passera avec toute autre morale : comment elle commença par être une contrainte, montrant d’abord de la du-reté, puis devenant peu à peu plus douce, comment se forma enfin le plaisir que procurent certaines actions, certaines conventions et certaines formes, et, sortant de là, encore un penchant à l’exercice exclusif et la possession unique de celles-ci : comment la voie s’emplit et se comble de compétiteurs, comment arrive la satiété, comment on recherche de nouveaux objets de lutte et d’ambition, comment on en éveille d’anciens à la vie, comment le spectacle se répète, comment les spectateurs se fatiguent du spectacle, parce que dès lors tout le cercle semble être parcouru — et alors survient un repos, un arrêt dans la respiration : les rivières se perdent dans le sable. C’est la fin, ou du moins une fin. (Voyageur et son ombre, 114)

Quelles sont les contrées qui réjouissent d’une façon durable. — Cette contrée possède des traits significatifs pour un tableau, mais je ne puis saisir la formule pour l’exprimer ; comme ensemble elle est insaisissable pour moi. Je remarque que tous les paysages qui me plaisent d’une façon durable contiennent, sous leur diversité, une simple figure de lignes géométriques. Sans un pareil substratum mathématique, aucune contrée ne devient pour l’oeil un régal artistique. Et peut-être cette règle permet-elle une application symbolique à l’homme. (Voyageur et son ombre, 115)

Lire a haute voix. — Pour faire la lecture il faut savoir déclamer : on doit partout appliquer des couleurs pâles, mais il faut déterminer le degré de pâleur conformément à un tableau fondamental aux couleurs pleines et profondes qui toujours flotte devant vos yeux et vous dirige, c’est-à-dire d’après la façon dont on déclamerait les mêmes passages : il faut donc être à même de le faire. (Voyageur et son ombre, 116)

Le sens dramatique. — Celui qui ne possède pas les quatre sens de l’art cherche à comprendre toute chose avec le cinquième sens, qui est le plus grossier : c’est le sens dramatique. (Voyageur et son ombre, 117)

Odeur des mots. — Chaque mot a son odeur : il y a une harmonie et une dissonance des parfums, donc aussi des mots. (Voyageur et son ombre, 119)

Le style cherché. — Le style trouvé est une offense pour l’ami du style cherché. (Voyageur et son ombre, 120)

Promesse solennelle. — Je ne veux plus lire un auteur chez qui l’on remarque qu’il a voulu faire un livre. Je ne lirai plus que ceux dont les idées devinrent inopinément un livre. (Voyageur et son ombre, 121) 

Intéressant, mais point beau. — Cette contrée cache sa si-gnification, mais elle en a une que l’on aimerait deviner : par-tout où je regarde, je lis des mots et des indications de mots, mais je ne sais pas où commence la phrase qui résout l’énigme de toutes ces indications, et je gagne un torticolis à essayer vai-nement de lire, en commençant par tel côté ou par tel autre. (Voyageur et son ombre, 126)

Contre les novateurs du langage. — Faire des néologismes ou des archaïsmes dans le langage, préférer le rare et l’étrange, viser à la richesse des expressions plutôt qu’à la restriction, c’est toujours le signe d’un goût qui n’a pas encore atteint sa maturité ou qui est déjà corrompu. Une noble pauvreté, mais, dans un domaine sans apparence, une liberté de maître, c’est ce qui dis-tingue, en Grèce, les artistes du discours : ils veulent posséder moins que ne possède le peuple, — car c’est le peuple qui est leplus riche en choses anciennes et nouvelles — mais ce peu, ils veulent le posséder mieux. On en a vite fini d’énumérer leurs archaïsmes et leurs étrangetés, mais l’admiration est sans borne si l’on a de bons yeux pour voir la façon légère et douce dont ils approchent ce qu’il y a de quotidien et de très usé en apparence, dans les mots et les tours de phrase. (Voyageur et son ombre, 127)

Les auteurs tristes et les auteurs graves. — Celui qui cou-che sur le papier ce qu’il souffre devient un auteur triste : mais il devient un auteur grave s’il nous dit ce qu’il a souffert et pour-quoi il se repose maintenant dans la joie. (Voyageur et son ombre, 128)

Résolution. — Ne plus lire un livre qui, aussitôt qu’il est né, a été baptisé (avec de l’encre). (Voyageur et son ombre, 130)

Corriger la pensée. — Corriger le style — c’est corriger la pensée et rien de plus ! — Celui qui n’en convient as du premier coup ne pourra jamais en être persuadé. (Voyageur et son ombre, 131)

Livres classiques. — Le côté le plus faible de tout livre clas-sique c’est qu’il est trop écrit, dans la langue maternelle de son auteur. (Voyageur et son ombre, 132)

Mauvais livres. — Le livre doit crier après la plume, l’encre et la table de travail : mais généralement c’est la plume, l’encre et la table de travail qui crient après le livre. C’est pourquoi de nos jours les livres sont si peu de chose. (Voyageur et son ombre, 133)

Présence des sens. — Le public, en réfléchissant à des ta-bleaux, devient poète, mais quand il réfléchit à des poèmes, il devient observateur. Au moment où l’artiste fait appel au public il manque généralement du sens véritable, donc non point de présence d’esprit, mais de présence des sens. (Voyageur et son ombre, 134)

Idées choisies. — Le style choisi d’une époque prééminente trie non seulement les mots, mais encore les idées, — et il cher-che, tant les mots que les idées, dans ce qui est usuel et domi-nant : les idées risquées et trop neuves répugnent tout autant au goût mûr que les images et les expressions neuves et audacieu-ses. Plus tard ces deux choses — l’idée choisie et le mot choisi — sentent facilement la médiocrité, parce que l’odeur particulière s’y perd vite et qu’on n’y sent plus que le banal et le quotidien.( Voyageur et son ombre, 135)

Cause principale de la corruption du style. — Vouloir montrer plus de sentiment pour une chose qu’on n’en possède réellement détruit le style, dans la langue et dans les arts. Tout grand art possède plutôt le penchant contraire : pareil à tout homme d’une réelle valeur morale, il voudra arrêter le senti-ment en route et ne pas le laisser aller tout à fait jusqu’au bout. Cette pudeur de la demi-visibilité du sentiment est, par exem-ple, le plus admirablement observée chez Sophocle ; et elle sem-ble transfigurer les traits du sentiment, lorsque celui-ci se mon-tre lui-même plus sobre qu’il ne l’est.( Voyageur et son ombre, 136)

Pour excuser les stylistes lourds. — Ce qui est dit légère-ment tombe rarement dans l’oreille avec son poids véritable, — mais c’est la faute à l’oreille mal disciplinée, qui, éduquée par ce que l’on a appelé jusqu’à présent la musique, a dû négliger l’école des harmonies supérieures, c’est-à-dire du discours. .( Voyageur et son ombre, 137)

Perspective a vol d’oiseau. — Voici des torrents qui se pré-cipitent de plusieurs côtés dans un gouffre : leur mouvement est si impétueux et entraîne l’oeil avec tant de force que les versant de la montagne, nus ou boisés, ne semblent pas s’incliner, mais couler dans les profondeurs. Devant ce spectacle, on éprouve les angoisses de l’attente, comme si derrière tout cela se cachait quelque chose d’hostile qui pousserait à la fuite et dont l’abîme seul pourrait nous protéger. Il n’est pas possible de peindre cette contrée, à moins que l’on ne plane au-dessus d’elle, dans l’air libre, comme un oiseau. Ce que l’on appelle la perspective à vol d’oiseau n’est donc pas ici le bon plaisir de l’artiste, mais le seul procédé possible. (Voyageur et son ombre, 138)

Comparaisons hasardeuses. — Lorsque les comparaisons hasardeuses ne sont pas la preuve de la malice d’un écrivain, elles sont la preuve de son imagination épuisée. Mais dans tous les cas elles témoignent de son mauvais goût. (Voyageur et son ombre, 139)

Danser dans les chaînes. — En face de chaque artiste, poète ou écrivain grec il faut se demander : quelle est la nou-velle contrainte qu’il s’impose et qu’il rend séduisante aux yeux de ses contemporains (pour trouver ainsi des imitateurs) ? Car ce que l’on appelle « invention » (sur le domaine métrique par exemple) est toujours une de ces entraves que l’on se met à soi-même. » Danser dans les chaînes » : regarder les difficultés en face, puis étendre dessus l’illusion de la facilité, — c’est là le tour de force qu’ils veulent nous montrer. Chez Homère déjà on re-marque une série de formules transmises et de règles dans le récit épique, au milieu desquelles il lui fallut danser : et lui-même ajouta, de son propre chef, de nouvelles conventions pour ceux qui allaient venir. Ce fut là l’école éducatrice des poètes grecs : se laisser imposer d’abord, par les poètes précédents, une contrainte multiple ; puis ajouter l’invention d’une contrainte nouvelle, s’imposer cette contrainte et la vaincre avec grâce : afin que soient remarquées et admirées la contrainte et la victoire. (Voyageur et son ombre, 140)

Ampleur des écrivains. — La dernière chose qui vient à un bon écrivain, c’est l’ampleur ; celui qui l’apporte avec lui ne sera jamais un bon écrivain. Les plus nobles chevaux de course sont maigres, jusqu’à ce qu’ils puissent se reposer de leurs victoires. (Voyageur et son ombre, 141)

Héros essoufflés. — Les poètes et les artistes qui souffrent d’étroitesse dans les sentiments font haleter leurs héros le plus longtemps : ils ne s’entendent pas à respirer facilement. (Voyageur et son ombre, 142)

Les demi-aveugles. — Le demi-aveugle est l’ennemi né de tous les écrivains qui se laissent aller. Quelle colère le prend en fermant un livre où il s’est aperçu que l’auteur a besoin de cinquante pages pour faire part de cinq idées : il est furieux d’avoir mis en danger, presque sans récompense, ce qui lui reste d’yeux. — Un demi-aveugle disait un jour : Tous les auteurs se sont laissé aller. — « Le Saint-Esprit aussi ? » — Le Saint-Esprit aussi. Mais il en avait le droit ; il écrivait pour ceux qui étaient complètement aveugles. (Voyageur et son ombre, 143)

Le style de l’immortalité. — Thucydide tout aussi bien que Tacite — en élaborant leurs oeuvres, ont songé à l’immortalité : si on ne le savait pas d’une autre manière cela se devinerait déjà à leur style. L’un croyait donner de la durée à ses idées en les réduisant par l’ébullition, l’autre en y mettant du sel ; et tous deux, semble-t-il, ne se sont pas trompés. (Voyageur et son ombre, 144)

Contre les images et les symboles. — Avec les images et les symboles on persuade, mais on ne démontre pas. C’est pour-quoi, dans le domaine de la science, on a une telle terreur des images et des symboles ; car ici l’on ne veut précisément pas ce qui convainc et rend vraisemblable, on provoque, au contraire, la plus froide méfiance, rien que par la façon de s’exprimer et la nudité des murs, parce que la méfiance est la pierre de touche pour l’or de la certitude. (Voyageur et son ombre, 145)

Se garder. — En Allemagne, celui qui ne possède pas un savoir profond devra bien se garder d’écrire. Car le bon Alle-mand ne dit pas : « il est ignorant », mais « il est d’un caractère douteux ». — Cette conclusion hâtive fait d’ailleurs honneur aux Allemands. (Voyageur et son ombre, 146)

Squelettes tatoués. — Les squelettes tatoués, ce sont les au-teurs qui aimeraient remplacer ce qui leur manque de chair par des couleurs artificielles. (Voyageur et son ombre, 147)

Le style grandiloquent et ce qui lui est supérieur. — On apprend plus facilement à écrire avec grandiloquence ce qu’à écrire légèrement et simplement. Les raisons de cela se perdent dans le domaine moral. (Voyageur et son ombre, 148)

SAVOIR TROUVER LA FIN. — Les maîtres de première qualité se reconnaissent en cela que, pour ce qui est grand comme pour ce qui est petit, ils savent trouver la fin d’une façon parfaite, que ce soit la fin d’une mélodie ou d’une pensée, que ce soit le cinquième acte d’une tragédie ou d’un acte de gouvernement. Les premiers du second degré s’énervent toujours vers la fin et ne s’inclinent pas vers la mer avec un rythme simple et tranquille comme par exemple la montagne près de Porto fino — là-bas où la baie de Gênes finit de chanter sa mélodie.(Gai Savoir, § 281)

EN REGARD D’UN LIVRE SAVANT. — Nous ne faisons pas partie de ceux qui n’ont de pensées que parmi les livres, sous l’impulsion des livres, — nous avons l’habitude de penser en plein air, en marchant, en sautant, en grimpant, en dansant, le plus volontiers sur les montagnes solitaires ou tout près de la mer, là-bas où les chemins même deviennent problématiques. Notre première question pour juger de la valeur d’un livre, d’un homme, d’un morceau de musique, c’est de savoir s’il y a là de la marche et, mieux encore, de la danse… Nous lisons rarement, nous n’en lisons pas plus mal, — oh ! combien nous devinons vite comment un auteur est arrivé à ses idées, si c’est assis devant son encrier, le ventre enfoncé, penché sur le papier : oh ! combien vite alors nous en avons fini de son livre ! Les intestins comprimés se devinent, on pourrait en mettre la main au feu, tout comme se devinent l’atmosphère renfermée de la chambre, le plafond de la chambre, l’étroitesse de la chambre.

Ce furent là mes pensées en fermant tout à l’heure un brave livre savant, j’étais reconnaissant, très reconnaissant, mais soulagé aussi… Dans le livre d’un savant il y a presque toujours quelque chose d’oppressé qui oppresse : le « spécialiste » s’affirme toujours en quelque endroit, son zèle, son sérieux, sa colère, sa présomption au sujet du recoin où il est assis à tisser sa toile, sa bosse, tout spécialiste a sa bosse.

Un livre savant reflète toujours aussi une âme qui se voûte : tout métier force son homme à se voûter. Que l’on revoie les amis avec qui on a été jeune après qu’ils ont pris possession de leur science : hélas ! c’est toujours le contraire qui a eu lieu, hélas ! c’est d’eux que, dès lors et pour toujours, la science a pris possession. Incrustés dans leur coin jusqu’à être méconnaissables, sans liberté, privés de leur équilibre, amaigris et anguleux partout, sauf à un seul endroit où ils sont excellemment ronds, — l’on est ému et l’on se tait lorsqu’on les retrouve. Tout métier, en admettant même qu’il soit une mine d’or, a au-dessus de lui un ciel de plomb qui oppresse l’âme, qui presse sur elle jusqu’à ce qu’elle soit bizarrement écrasée et voûtée. Il n’y a rien à changer à cela. Que l’on ne se figure surtout pas qu’il est possible d’éviter la déformation par quelque artifice de l’éducation. Toute espèce de maîtrise se paye cher sur la terre, où tout se paye peut-être trop cher. On est l’homme de sa branche au prix du sacrifice que l’on fait à sa branche. Mais vous voulez qu’il en soit autrement — vous voulez payer « moins cher », vous voulez que ce soit plus facile — n’est-ce pas, Messieurs mes contemporains ? Eh bien ! allez-y ! Mais alors de suite vous aurez autre chose, au lieu du métier et du maître vous aurez le littérateur, le littérateur habile et souple qui manque en effet de bosse — si l’on ne compte pas celle qu’il fait devant vous, comme garçon de magasin de l’esprit et comme « représentant » de la culture —, le littérateur qui au fond n’est rien, mais qui « représente » presque tout, qui joue et « remplace » le connaisseur, qui, en toute humilité, se charge aussi de se faire payer, vénérer et célébrer à sa place.

Non, mes amis savants ! Je vous bénis, même à cause de votre bosse. Et aussi parce que vous méprisez, comme moi, les littérateurs et les parasites de la culture ! Et de ce que vous ne savez pas faire marché de votre esprit ! Et de ce que vous n’avez que des opinions qui ne peuvent s’exprimer en valeur d’argent ! Et de ce que vous ne représentez pas ce que vous n’êtes pas ! Parce que vous n’avez pas d’autre volonté que de devenir maîtres dans votre métier, en respect de toute espèce de maîtrise et d’excellence, et en aversion radicale de tout ce qui n’est qu’apparence, demi-vérité, clinquant, virtuosité, façons de démagogues et de comédiens in litteris et artibus — de tout ce qui ne peut pas se présenter devant vous avec une probité absolue dans sa préparation et ses moyens ! (Le génie lui-même n’aide pas à passer sur de pareilles lacunes, bien qu’il s’entende à les faire oublier avec une habile tromperie : on comprendra cela lorsque l’on aura regardé de près nos peintres et nos musiciens les plus doués — ils savent tous, presque sans exception, par l’habile invention de manières et d’accessoires et même de principes, se donner, artificiellement et après coup, l’apparence de cette probité, de cette solidité d’école et de culture, sans réussir, il est vrai, à se tromper eux-mêmes, sans imposer définitivement silence à leur propre mauvaise conscience. Car, vous le savez bien ? tous les grands artistes modernes souffrent de leur mauvaise conscience…) (Gai Savoir, § 366)

UNE SEULE CHOSE EST NÉCESSAIRE. — « Donner du style » à son caractère — c’est là un art considérable qui se rencontre rarement ! Celui-là l’exerce qui aperçoit dans son ensemble tout ce que sa nature offre de forces et de faiblesses pour l’adapter ensuite à un plan artistique, jusqu’à ce que chaque chose apparaisse dans son art et sa raison et que les faiblesses même ravissent l’oeil. Ici une grande masse de seconde nature a été ajoutée, là un morceau de nature première a été supprimé : — dans les deux cas cela s’est fait avec une lente préparation et un travail quotidien. Ici le laid qui ne pouvait pas être éloigné a été masqué, là-bas il a été transformé en sublime. Beaucoup de choses vagues qui s’opposaient à prendre forme ont été réservées et utilisées pour les choses lointaines : — elles doivent faire de l’effet à distance, dans le lointain, dans l’incommensurable. Enfin, lorsque l’oeuvre est terminée, on reconnaîtra comment ce fut la contrainte d’un même goût qui, en grand et en petit, a dominé et façonné : la qualité du goût, s’il a été bon ou mauvais, importe beaucoup moins qu’on ne croit, — l’essentiel c’est que le goût soit un. Ce sont les natures fortes et dominatrices qui trouveront en une pareille contrainte, en un tel assujettissement et une telle perfection, sous une loi propre, leur joie la plus subtile ; la passion de leur volonté puissante s’allège à l’aspect de toute nature stylée, de toute nature vaincue et assouvie ; même lorsqu’elles ont des palais à construire et des jardins à planter elles répugnent à libérer la nature. — Par contre, ce sont les caractères faibles, incapables de se dominer soi-même qui haïssent l’assujettissement du style : ils sentent que si cette amère contrainte leur était imposée, sous elle ils deviendraient nécessairement vulgaires : ils se changent en esclaves dès qu’ils servent, ils haïssent l’asservissement. De pareils esprits — et ce peuvent être des esprits de premier ordre — s’appliquent toujours à se donner à eux-mêmes et à prêter à leur entourage la forme de nature libres — sauvages, arbitraires, fantasques, mal ordonnées, surprenantes — et à s’interpréter comme telles : et ils ont raison, car ce n’est qu’ainsi qu’ils se font du bien à eux-mêmes ! Car une seule chose est nécessaire : que l’homme atteigne le contentement avec lui-même — quel que soit le poème ou l’oeuvre d’art dont il se serve : car alors seulement l’aspect de l’homme sera supportable ! Celui qui est mécontent de soi-même est continuellement prêt à s’en venger : nous autres, nous serons ses victimes, ne fût-ce que par le fait que nous aurons toujours à supporter son aspect répugnant ! Car l’aspect de la laideur rend mauvais et sombre.(Gai Savoir, § 290)

Mais le sang est le plus mauvais témoin de la vérité ; le sang empoisonne la doctrine la plus pure, pour créer la présomption et la haine des cœurs.Et quand quelqu’un traverse le feu pour sa doctrine, — qu’est ce que cela prouve ? C’est bien davantage, vraiment, quand du propre incendie naît la propre doctrine. (Antéchrist, § 53)

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25 mai 2018 5 25 /05 /mai /2018 14:55

(Carlo Chiostri, Pinocchio, 1901)

Comment est-il possible que tu aies découvert mon âme ? - Zarathoustra se prit à sourire et dit: « Il y a des âmes qu'on ne découvrira jamais, à moins que l'on ne commence par les inventer ». (Ainsi parlait Zarathoustra, « de l’arbre sur la montagne »)

C’est donc ainsi qu’une fois, lorsque j’en ai eu besoin, j’ai pour mon usage inventé aussi les « esprits libres » à qui est dédié ce livre de découragement et d’encouragement tout ensemble, intitulé Humain, trop humain : des « esprits libres » de ce genre il n’y en a pas, il n’y en a jamais eu, — mais j’avais alors, comme j’ai dit, besoin de leur société, pour rester de bonne humeur parmi des humeurs mauvaises (maladie, isolement, exil, acedia, inactivité) : comme de vaillants compagnons et fantômes, avec lesquels on babille et l’on rit, quand on a l’envie de babiller et de rire, et que l’on envoie au diable, quand ils deviennent ennuyeux, — comme dédommagement des amis manquants. Qu’il pourrait un jour y avoir des esprits libres de ce genre, que notre Europe aura parmi ses fils de demain et d’après-demain de pareils joyeux et hardis compagnons, corporels et palpables et non pas seulement, comme dans mon cas, à titre de schémas et d’ombres jouant pour un anachorète : c’est ce dont je serais le dernier à douter. Je les vois dès à présent venir, lentement, lentement ; et peut-être fais-je quelque chose pour hâter leur venue, quand je décris d’avance sous quels auspices je les vois naître, par quels chemins je les vois arriver ? (Humain trop humain, préface, 2)

Je commence à penser et je pense toujours plus que mes livres de voyage n’ont pas été rédigés pour moi seul, comme il me semble parfois. — Puis-je, après six ans d’une conviction toujours grandissante, les envoyer à nouveau s’essayer en route ? Puis-je recommander particulièrement de les prendre à cœur, à ceux qui s’affligent d’un « passé » et qui ont assez d’esprit de reste pour souffrir aussi de l’esprit de leur passé ? Mais avant tout à vous, qui avez la tâche la plus dure, hommes rares, intellectuels et courageux, vous les plus exposés de tous, qui devez être la conscience de l’âme moderne et, comme tels, posséder sa science, vous chez qui se rassemble tout ce qu’il peut y avoir aujourd’hui de maladies, de poisons, de dangers, — vous dont c’est la destinée d’être plus malades que n’importe quel individu, parce que vous n’êtes pas seulement des « individus »..., vous, dont c’est la consolation de connaitre le chemin d’une santé nouvelle, et hélas ! de suivre ce chemin, d’une santé de demain et d’après-demain, prédestinés et victorieux comme vous l’êtes, vainqueurs du temps, vous les mieux portants et les plus forts, vous autres bons Européens ! (Humain trop Humain, préface, § 6).

HOMMES CRÉÉS. — Quand on dit que l’auteur dramatique (et généralement l’artiste) crée réellement des caractères, c’est là une belle illusion et exagération, dans l’existence et la propagation de laquelle l’art célèbre un triomphe qu’il n’a pas voulu et qui est pour ainsi dire surabondant. En fait, nous ne savons pas grand chose d’un homme réellement vivant et nous faisons une généralisation très superficielle, quand nous lui attribuons tel ou tel caractère : c’est à cette situation très imparfaite vis-à-vis de l’homme que répond le poète, en faisant (c’est en ce sens qu’il « crée ») des esquisses d’hommes aussi superficielles que l’est notre connaissance des hommes. Il y a beaucoup de poudre aux yeux dans ces caractères créés par les artistes ; ce ne sont pas du tout des produits naturels incarnés, mais semblables aux hommes peints un peu trop légèrement, ils ne supportent pas d’être regardés de près. Même quand on dit que le caractère des hommes vivants ordinaires se contredit souvent, que celui que crée le dramaturge est le modèle qui a flotté devant les yeux de la nature, cela est tout à fait faux. Un homme réel est quelque chose d’absolument nécessaire (même dans ces soi-disant contradictions), mais nous ne connaissons pas toujours cette nécessité. L’homme inventé, le fantôme, a la prétention de signifier quelque chose de nécessaire, mais seulement pour des gens qui ne comprennent un homme réel que dans une simplification grossière et antinaturelle : si bien qu’un ou deux gros traits souvent répétés, avec beaucoup de lumière dessus et beaucoup d’ombre et de demi-obscurité autour, satisfont complètement leurs prétentions. Ils sont ainsi facilement disposés à traiter le fantôme comme un homme réel, nécessaire, parce qu’ils sont accoutumés à prendre dans l’homme réel un fantôme, une silhouette, une abréviation arbitraire, pour le tout. — Que le peintre et le sculpteur expriment le moins du monde l’ « Idée » de l’homme, c’est là une vaine imagination et une illusion des sens : on est tyrannisé par l’oeil quand on parle de pareille façon, parce que cet oeil ne voit du corps humain que la superficie, que la peau ; mais l’intérieur du corps rentre tout autant dans l’Idée. L’art plastique veut rendre les caractères visibles sur la peau ; l’art du langage use de la parole pour le même but, il rend le caractère par le son articulé. L’art part de la naturelle ignorance de l’homme sur son être intérieur (corps et caractère) : il n’existe pas pour les physiciens et les philosophes.(humain trop humain, 160)

LE LIVRE DEVIENT PRESQUE UN HOMME. — C’est pour tout écrivain une surprise toujours neuve que son livre, dès qu’il s’est séparé de lui, continue à vivre lui-même d’une vie propre ; cela le fâche comme si une partie d’un insecte se séparait et s’en allait désormais suivre son propre chemin. Peut-être l’oubliera-t-il presque entièrement, peut-être s’élèvera-t-il au-dessus des conceptions qu’il y a déposées, peut-être même ne l’entendra-t-il plus et aura-t-il perdu cet essor dont il volait lorsqu’il concevait ce livre : cependant le livre se cherche, des lecteurs, enflamme des existences, donne du bonheur, de l’effroi, produit de nouvelles œuvres, devient l’âme de principes et d’actions — bref : il vit comme un être pourvu d’esprit et d’âme, et pourtant ce n’est pas un homme. — Le lot le plus heureux est échu à l’auteur quand, vieillard, il peut dire que tout ce qu’il y avait en lui d’idées et de sentiments créateurs de vie, fortifiants, édifiants, éclairants, vit encore dans ses ouvrages, et que lui- même n’est plus que la cendre grise, tandis que le feu a été conservé et propagé partout. — Or si l’ on considère que toute action d’un homme, et non pas seulement un livre, devient en quelque matière l’occasion d’autres actions, de décisions, dépensées, que tout ce qui se fait se noue indissolublement à tout ce qui se fera, on reconnaîtra la véritable immortalité qui existe, celle du mouvement : ce qui a été une fois mis en mouvement est dans la chaîne totale de tout l’être, comme un insecte clans l’ambre, enfermé et éternisé. (Humain trop humain, 208)

ESPRIT LIBRE, CONCEPTION RELATIVE. — On appelle esprit libre celui qui pense autrement qu’on ne l’attend de lui à cause de son origine, de ses relations, de sa situation et de son emploi ou à cause des vues régnantes du temps. Il est l’exception, les esprits serfs sont la règle ; ceux-ci lui reprochent que ses libres principes doivent communiquer un mal à leur origine, ou bien aboutir à des actions libres, c’est-à-dire à des actions qui ne se concilient pas avec la morale dépendante. De temps à autre, l’on dit aussi que tels ou tels libres principes doivent être dérivés d’une subtilité ou d’une excitation mentale, mais qui parle ainsi n’est que là malice, qui elle-même ne croit pas à ce qu’elle dit, mais veut s’en servir pour nuire : car le libre esprit a d’ordinaire le témoignage de la bonté et de la pénétration supérieure de son intelligence écrit sur son visage si lisiblement que les esprits dépendants le comprennent assez bien. Mais les deux autres dérivations de la libre-pensée sont loyalement entendues ; le fait est qu’il se produit beaucoup d’esprits libres de l’une ou de l’autre sorte. Mais ce pourrait être une raison pour que les principes auxquels ils sont parvenus par ces voies fussent plus vrais et plus dignes de confiance que ceux des esprits dépendants. Dans la connaissance de la vérité, il s’agit de ce qu’on l’a, non pas de savoir par quel motif on l’a cherchée, par quelle voie on l’a trouvée. Si les esprits libres ont raison, les esprits dépendants ont tort, peu importe que les premiers soient arrivés au vrai par immoralité, que les autres, par moralité, se soient jusqu’ici tenus au faux. — Au reste, il n’est pas de l’essence de l’esprit libre d’avoir des vues plus justes, mais seulement de s’être affranchi du traditionnel, que ce soit avec bonheur ou avec insuccès. Pour l’ordinaire toutefois il aura la vérité ou du moins l’esprit de la recherche de la vérité de son côté : il cherche des raisons, les autres une croyance.( (humain trop humain, 225)

LA PRODUCTION DU GÉNIE. — L’ingéniosité du prisonnier à chercher des moyens de s’évader, l’utilisation la plus froide et la plus patiente du plus petit avantage, peut enseigner quel procédé emploie quelquefois la nature pour réaliser le génie, — mot que je prie d’entendre sans aucun arrière-goût de mythologie et de religion : elle l’enferme dans un cachot et excite son désir de se délivrer au point le plus extrême. — Ou avec une autre image : un homme qui s’est tout à fait égaré dans sa route en forêt, mais s’efforce avec une énergie non commune d’arriver dans une direction quelconque au plein air, découvre parfois un chemin nouveau, que personne ne connaissait : ainsi se produisent les génies dont on célèbre l’originalité. — On a déjà mentionné qu’une mutilation, une déviation, un défaut sensible d’un organe donne fréquemment l’occasion pour qu’un autre organe prenne un développement extraordinairement bon, parce qu’il doit pourvoir à sa propre fonction et encore à une autre. C’est par là qu’il faut s’expliquer l’origine de plus d’un talent brillant. — De ces indications générales sur la production du génie, qu’on fasse l’application au cas spécial du parfait esprit libre. (Humain trop humain, 231)

LIVRES DANGEREUX. — Quelqu’un dit : « Je le remarque sur moi-même : ce livre est dangereux. » Riais qu’il attende un peu, et il s’apercevra certainement un jour que ce livre lui a rendu un grand service, en mettant à jour la maladie. cachée de son cœur, la rendant ainsi visible. — Les changements d’opinion ne changent pas le caractère d’un homme (ou du moins fort peu) ; ils éclairent cependant certains côtés de la configuration de sa personnalité qui, jusqu’à présent, avec une autre constellation d’opinions, étaient restés obscurs et méconnaissables. (Opinions et Sentences Mêlées, 58)

A VALEUR DES LIVRES HONNÊTES. — Les livres honnêtes rendent le lecteur honnête, du moins en ce sens qu’ils provoquent chez lui la haine et la répugnance, qu’il cache généralement par une subtile rouerie. Vis-à-vis d’un livre on se laisse aller, quelle que soit la retenue que l’on montre en face des hommes. (Opinions et Sentences Mêlées, 145)

« BON LIVRE SAIT ATTENDRE ». — Tout bon livre a une saveur âpre lorsqu’il paraît : il a le défaut de la nouveauté. De plus son auteur lui est nuisible, parce qu’il est encore vivant et que l’on parle de lui, car tout le monde a l’habitude de confondre l’écrivain et son œuvre. Ce qu’il y a en celle-ci d’esprit, de douceur, d’éclat devra se développer avec l’âge, grâce à une admiration toujours grandissante, à une vieille vénération qui finit par être traditionnelle. Mainte heure doit avoir passé là-dessus, et bien des araignées devront y tisser leur toile. De bons lecteurs rendent un livre toujours meilleur et de bons adversaires l’éclaircissent. (Opinions et Sentences Mêlées, 153)

LE NOM SUR LA PAGE DE TITRE. — Il est vrai que c’est maintenant un usage et presque un devoir de mettre sur un livre le nom de son auteur ; mais c’est une des raisons qui fait que les livres portent si peu. Car, s’ils sont bons, ils valent plus que les personnes, étant la quintessence de celles-ci ; mais dès que l’auteur se fait connaître par le titre, le lecteur se plaît à diluer la quintessence par ce qu’il voit de personnel, de plus personnel, et il met ainsi à néant le but du livre. C’est l’orgueil de l’intellect de ne plus paraître individuel. (Opinions et Sentences Mêlées, 156)

PEU ET SANS AMOUR. — Tout bon livre est écrit pour son espèce et c’est pourquoi tous les autres lecteurs, c’est-à-dire le plus grand nombre, l’accueillent fort mal ; sa réputation repose sur une base étroite et ne peut être édifiée que lentement. Le livre médiocre et mauvais l’est tout bonnement parce qu’il cherche à plaire au grand nombre et qu’il lui plaît. (Opinions et Sentences Mêlées, 158)

SIBI SCRIBERE. — L’auteur raisonnable n’écrit pas pour une autre postérité que la sienne, c’est-à-dire pour sa propre vieillesse, car il pourra, alors, se réjouir sur lui-même. (Opinions et Sentences Mêlées, 167)

DÉLIER LA LANGUE. — La valeur de certains hommes et de certains livres repose seule sur l’aptitude qu’ils ont de forcer chacun à exprimer ce qu’il a de plus caché et de plus intime : ce sont des coupe-brides et des leviers pour les bouches les plus muettes. Certains événements et certains méfaits, qui semblent n’exister que pour la malédiction de l’humanité, ont aussi cette valeur et ce but utile. (Opinions et Sentences Mêlées, 210)

S’OCCULTER. — Il faut savoir s’obscurcir, pour se débarrasser des nuées de mouches d’admirateurs trop importuns. (Opinions et Sentences Mêlées, 368)

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