8 septembre 2010 3 08 /09 /septembre /2010 16:20

Jacob Peter Gowi, La Chute d'Icare, 1636, d'après Rubens

  (Jacob Peter Gowi, La Chute d'Icare, 1636).

« Ainsi suis-je tombé moi-même jadis de ma folie de vérité, de mes désirs du jour, fatigué du jour, malade de lumière, - je suis tombé plus bas, vers le couchant et l'ombre : par une vérité brûlé et assoiffé - t'en souviens-tu, t'en souviens-tu, coeur chaud, comme alors tu avais soif ? Que je sois banni de toute vérité ! Fou [Bouffon]seulement ! Poète seulement ! »[1].

 

 

01/11/2011. Pour commencer notre itinéraire de lecture, faisons ensemble une première acrobatie sur la marge du livre et posons une question des plus périlleuse : « Lorsque je commente la pensée de mon auteur, suis-je en train de commettre un acte de vérité ? ». Je trouve assez paradoxal de prétendre à la vérité de notre interprétation, tout en étudiant la pensée de celui qui désigne la vérité comme une illusion[2], un préjugé des philosophes[3] et soutient que tout n’est qu’interprétation, une multiplicité de points de perspectives d’un regard porté à différents degrés de la montagne : « En admettant que ceci aussi ne soit qu'une interprétation - et n'est-ce pas ce que vous vous empresserez de me répondre ? - eh bien, tant mieux. ! »[4]. Le chameau ainsi résolut à déposer ses valises à la sortie de son étroit désert, ne cherche plus à imposer une conception de la vérité qui serait indépendante de l’œuvre elle-même, qu’elle soit issue d’une pratique disciplinaire ou bien d’une méthode d’analyse. L’explorateur déchire pour ainsi dire sa carte et jette sa boussole derrière son épaule, découpe avidement les barreaux de ses grilles de lecture avec ses dents. Lire Nietzsche, ce n’est pas suivre ce joli sentier de la connaissance nous menant directement au dernier refuge de la vérité, mais revient plutôt à ouvrir en nous la voie(x) au scepticisme dans laquelle Zarathoustra trouve son refuge.

Preuve étant que les descendants de Cécrops envoient encore bon nombre de jeunes gens en sacrifice au Minotaure. Ouvrir un livre de Nietzsche revient à faire de son esprit un labyrinthe, tourner les pages à en délivrer le Monstre. Nietzsche nous invite à ouvrir en nous portes après portes les profondeurs cryptées du dédale humain, mais le cadavre exquis que nous entamons lignes par lignes, le sang des libations que nous déversons gouttes après gouttes, est le nôtre. Le chemin que nous allons suivre avec confiance n’est autre que le « fil d’Ariane » qui nous est donné par l’auteur lui-même, ses indications suffisent peut-être à elles seules pour nous sortir de son labyrinthe ? Ses prescriptions afin de nous guérir du malaise qu’il a lui-même contribué à engendrer ? « - Et pour finir : pourquoi devrions-nous dire si fort et avec tant d’ardeur ce que nous sommes, ce que nous voulons ou ne voulons pas ? Considérons-le avec plus de froideur, de distance, d’intelligence, de hauteur, disons-le comme cela peut être dit entre nous, si discrètement que le monde entier ne l’entende pas ! Surtout disons le lentement »[5].

Nous allons suivre le fil qui nous est tendu par l’auteur, mais nous préférons de loin monter sur la marge du livre avec ce bonnet d’âne et la tenue bariolée du bouffon, plutôt que d’emprunter la sombre toge du prêtre ou le long manteau du professeur, lorsque nous embarquons dans une telle « nef des fous ». Tout n’est que perspectives ! mais quelle est la perspective que l’auteur souhaite que le lecteur adopte sur ses livres ? Nietzsche exige un grand sérieux, celui d’un esprit affranchit de toutes entraves, libéré du joug de toutes les idéalités traditionnelles. Dans la bouche de Nietzsche le grand sérieux est l’expression de l’élévation de l’esprit de légèreté, une telle définition s’oppose en définitive au sérieux de ses contemporains et à l’idée même que la modernité entière s’est faite du sérieux. Il s’agit d’un sérieux en lutte contre l’esprit de lourdeur, un sérieux surmonté, vaincu. Un sérieux, qui par sérieux, se moque du sérieux lui-même et qui vient tout juste de retrouver sa bonne humeur, un sérieux renaissant dans tous les sens du mot Renaissance.

Si d’aucun trouve cet écrit incompréhensible, si l’oreille est lente à en percevoir le sens, la faute me semble-t-il, n’en est pas nécessairement à moi. Ce que je dis est suffisamment clair, à supposer et je le suppose, que l’on ait lu, sans épargner quelque peine, mes ouvrages antérieurs : car en effet, ceux-ci ne sont pas très faciles. Pour ce qui en est, par exemple, de mon Zarathoustra, je ne veux pas que l’on se vante de le connaître si l’on n’a été quelque jour profondément blessé, puis, au contraire, secrètement ravi par chacune de ses paroles : car alors seulement, on jouira du privilège de participer à l’élément alcyonien d’où cette œuvre est née, on se sentira de la vénération pour sa resplendissante clarté, son ampleur sa perspective lointaine, sa certitude.

Dans d’autre cas la forme aphoristique de mes écrits offre une certaine difficulté : mais elle vient de ce qu’aujourd’hui l’on ne prend pas cette forme assez au sérieux. Un aphorisme dont la fonte de frappe sont ce qu’elles doivent être n’est pas encore « déchiffré » parce qu’on l’a lu ; il s’en faut de beaucoup, car l’interprétation ne fait alors que commencer et il y a un art de l’interprétation. Dans la troisième dissertation du présent volume, j’ai donné un exemple de ce que j’appelle en pareil cas une « interprétation » - cette dissertation est précédée d’un aphorisme dont elle est le commentaire [Insouciant, railleur, violent – ainsi nous veut la sagesse. Elle est femme, elle n’aimera jamais qu’un guerrier]. Il est vrai que pour élever ainsi la lecture à la hauteur d’un art, il faut posséder avant tout une faculté qu’on a précisément le mieux oubliée aujourd’hui – et c’est pourquoi il s’écoulera encore du temps avant que mes écrits soient « lisibles » -, d’une faculté qui exigerait presque que l’on ait la nature d’une vache et non point, en tous cas, celle d’un homme moderne » j’entend la faculté de ruminer... [6]  

Nietzsche nous dit bien un art de lire et non une science, cette rumination n’est donc pas seulement à associer ou à réduire à l’activité philologique (bien que ce soit le cas dans Aurore, le lento du philologue). Cette métamorphose du lecteur en vache signifie aussi qu’il s’agit peut-être encore de l’animal sacrifié sous la main du prêtre de Bacchus, un bouc émissaire qui prête sa voix, son souffle, son mugissement. Une métamorphose très proche de celle-ci est énoncé dans le Zarathoustra, à la figure de l’homme supérieur se trouve associé la figure animale du taureau : « Je voudrais le voir semblable à un taureau blanc, qui souffle et mugit devant la charrue : et son mugissement devrait chanter la louange de tous ce qui est terrestre » [7].La stupeur dans l’œil face à l’hécatombe de tous les ruminants sacrifiés par la main du prêtre de Bacchus, l’oreille brisée par le mugissement du taureau blanc  sous la caresse portée par ce vent de Mistral. Cette métamorphose de l’homme-taureau n’est pas sans rappeler notre précédente allusion à la figure hybride du Minotaure : « Quand on lutte contre les monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme fini par ancrer son regard en toi ».[8] Autrement dit, celui qui affronte le scepticisme le plus radical de l’histoire se risque hélas à devenir lui-même profondément sceptique, celui qui contemple une telle chute d’Icare de tomber à son tour dans sa quête de lumière... Vous comprenez que de prétendre ainsi à la sainte vérité et au profond sérieux lorsqu’on fait affaire avec Nietzsche s’avère être une activité totalement criminelle et défendre le vrai à faire de nous ses martyrs, alors contentons-nous de la sincérité et de petits mensonges honnêtes : « Qu’importe » comme qui dirait…   

Allons que ce soit une peau de vache ou bien encore une peau d’âne, il nous faut pourtant trouver une astuce (Dédale signifie l’astucieux en grec), peut-être une bobine de fil pour nous permettre d’avancer comme Thésée dans le labyrinthe, un mât solide pour notre nef des nouveaux Argonautes (Arbre de vie), ou encore un miroir à présenter devant le regard de Méduse… Pour nous inviter à ce carnaval il nous faut avancer masqué : « Pour que ton bonheur ne nous oppresse pas, tu te voiles de l’astuce du diable, de l’esprit du diable, du costume du diable, mais en vain ! De ton regard s’échappe la sainteté »[9].Disons qu’il y a sans doute une certaine candeur interprétative poussant le lecteur à garder le silence, à se dissimuler derrière un masque de Pinocchio, d’emprunter ainsi la tenue bariolée du bouffon et ce bonnet d’âne bien morveux, soit un positionnement narratif sous couvert d’un voile de honte. En d’autres termes, méfions-nous de son invitation, il est préférable que le chasseur de monstre s’invite lui-même et demeure assez vigilant pour ne pas se retrouver sur la table ou bien devenir monstre à son tour.

Ce n’est donc pas l’image du lecteur marchant à grands pas envoûté par quelques sons de flûte et qui s’achemine vers le refuge de Zarathoustra qui se trouve dans la montagne (récit). Mais pages après pages que le dévot de Dionysos creuse toujours plus profondément sa grotte dans l’esprit de son lecteur (fait), Ce n’est pas Zarathoustra qui porte le cadavre du funambule sur don dos (récit), mais désormais vous lecteur qui traîné le cadavre de Zarathoustra sur la marge du livre (fait) belle ironie du sort : « En vérité, je vous le conseille éloigné vous de moi et défendez-vous de Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte de lui ! Peut-être vous a-t-il trompés ».[10] Se défendre de toute prétention ô vrai, mais ne pas croire non plus que Zarathoustra nous proclame à son tour quelque chose de vrai : « Celui qui dénonce l’illusoire de toute vérité, dit-il par là même une vérité ? ».

Si la vérité n’a pas besoin de défenseur, Zarathoustra quand à lui n’a pas besoin de croyants… Il serait bien dommage d’abandonner notre foi en la vérité et en contrepartie s’adonner avec ferveur et complaisance à avoir foi en Nietzsche lui-même, ce serait dès lors le dernier tour de folie du commentateur qui consisterait à se dire que Nietzsche ne pouvait considérer ses propres propos à la fois comme des mensonges illusoires et trompeurs. On oublierait alors le sens profond de ce « eh bien tant mieux ! ». Alors que nous venons de briser en nous toutes les idoles de la vénération humaine que sont Dieu, le vrai, le juste, le bien… ce serait assez absurde, après tout ça, d’ériger en idole celui-là même qui a détruit toutes les idoles et de reporter ainsi notre vénération sur celui qui a ruiné toutes vénérations, comme le dernier pape à genoux devant l’âne.

À supposés qu’il y ait dans l’image des philosophes de l’avenir un trait qui puisse faire pressentir qu’ils seront peut-être des septiques au sens que nous venons d’indiquer, ce ne serait encore qu’une de leur particularité et non leur caractère essentiel […]. Ils seront plus durs (et pas toujours envers eux-mêmes seulement) que ne le souhaiteraient les humanitaires. S’ils fraient avec la vérité, ce ne sera pas pour qu’elle « plaise » les « exaltes » et les « enthousiasme », ils ne croiront sans doute guerre que la vérité soit faite pour procurer de telles jouissances au sentiment. Ils souriraient, ces esprits sévères, si l’un d’entre eux se prenait à dire : « Cette pensée qui m’exalte, comment ne serait-elle pas vraie ? » - : ou : « Cette œuvre ma ravit, comment ne serait-elle pas belle ? » - ou : « Cette artiste me grandit, comment ne serait-il pas grand ? » Ils éprouveraient non seulement l’envi de sourire de ces divagations d’idéalistes, d’efféminés, d’hermaphrodites, mais un véritable dégoût.[11] 

 

Point de foi, point de vénération, nous ne sommes pas des idolâtres procédant au culte d’un héros, si nous saisissons à notre tour le diapason de Nietzsche c’est d’abord pour sonder le talon de sa statue. Nietzsche est un précepteur de la jeunesse qui loin d’asservir celle-ci à sa propre doctrine cherche à l’affranchir de toutes doctrines, ne cherche pas non plus à nous convaincre mais à ruiner en nous toutes formes de convictions. Il est le précepteur qui nous apprend à désapprendre et à lever le doigt, non pas le libre esprit ou libre arbitre mais l’esprit libre et l’autodétermination dans les actes, en un mot Nietzsche est le précepteur de l’indépendance. 

L’indépendance est le fait du tout petit nombre, c’est le privilège des forts. Et celui qui s’y essaie, même à bon droit, sans y être contraint, prouve qu’il est non seulement fort, mais selon toute vraisemblance, d’une débordante hardiesse. Il s’enfonce dans un labyrinthe, il multiplie par mille les dangers déjà inhérents à la vie, et dont le moindre n’est pas que nul ne voit de ses propres yeux où ni comment il s’égare, s’isole et se laisse déchirer lambeau par lambeau par quelque minotaure tapi aux cavernes de la conscience. Si un tel homme périt, c’est si loin de la compréhension des hommes que ceux-ci ne le sentent point, n’en sont point émus. Il ne peut plus revenir même vers la compassion des humains[12].

Autrement dit « J’aime celui qui va vers son déclin », mais à l’inverse du célèbre « Connais toi » Nietzsche ne nous apprend pas à devenir étranger à nous-même à connaître notre place. À ces antiques paroles de la sobriété et de la mesure, Nietzsche leur oppose celle de l’ivresse et de la démesure. Le déclin est une démesure qui tend à la bête et c’est pourquoi il se produit une métamorphose de l’esprit, se retrouver à mi-chemin entre deux démesures (animale et divine) n’est plus le point d’équilibre (contre Protagoras) mais désormais l’instant de l’hésitation qui à mi-chemin dans la course produit l’instance de la chute tragique, celle du funambule. Inoculation de la folie, jeu de dés sur la table du géant hasard, le chasseur de foudres porte un chapeau pointu : « Oui Zarathoustra, tu dis la vérité. J’ai désiré ma chute en voulant atteindre les hauteurs, tu es le coup de foudre que j’attendais ! ».[13] Voilà qui résume assez bien l’enseignement de notre précepteur, je veux dire le Hassan Sabbat des nouveaux philosophes.

Ces négateurs […], ils sont l’avant-garde de ses troupes d’éclaireurs et de guerriers, sa forme de séduction la plus capiteuse, la plus délicate et la plus insaisissable : - si, en quelque chose, je suis déchiffreur d’énigmes je veux l’être avec cette affirmation ! Non, ceux-ci sont loin d’être des esprits libres, car ils croient encore à la vérité…
Lorsque les Croisés se heurtèrent en Orient sur cet invincible ordre des Assassins, sur cet ordre des esprits libres par excellence, dont les affiliés de grades inférieurs vivaient dans une obéissance telle que jamais ordre monastique n’en connut de pareille, ils obtinrent, je ne sais par quelle voie, quelques indications sur le fameux symbole, sur ce principe essentiel dont la connaissance était réservée aux dignitaires supérieurs, seuls dépositaire de cet ultime secret : « Rien n’est vrai, tout est permis »… C’était là de la vraie liberté d’esprit, une parole qui mettait en question la foi même en la vérité… Aucun esprit libre européen, chrétien, s’est-il jamais égaré dans le mystère de cette proposition, dans le labyrinthe de ses conséquences ? Connaît-il par expérience le minotaure de cette caverne ?[14]

Alamut, le nid de l’aigle, sonne ici comme transfiguration du refuge de Zarathoustra. Nietzsche altère même le sens de la référence qu’il utilise « La seul loi est qu’il n’y a pas de lois » devient dans sa bouche « Rien n’est vrai, tout est permis » ! Nietzsche différencie dans ce texte les esprits libres de son temps et les philosophes de l’avenir, cette distinction entre le nous et le vous renvoi directement à l’aphorisme 44 du Par delà le bien et mal : « voilà les hommes que nous sommes, nous, esprits libres – et peut-être serez vous un peu semblable à nous, vous que je vois venir, vous, les nouveau philosophes ». Pourtant Nietzsche ne nous renvoie pas à ce texte, mais nous donne une tout autre indication entre parenthèse : « (Celui qui trouvera ces indications trop succinctes pourra relire le paragraphe du Gai Savoir qui porte le titre : « (Dans quelle mesure, nous aussi, nous sommes encore pieux », aphorisme 344, ou, mieux encore tout le cinquième livre dudit ouvrage et aussi la préface d’Aurore) ».[15] Nietzsche par le biais d’une autoréférence propose à son lecteur attentif une petite rétrospective du thème de la vérité. Même si il n’est pas annoncé de façon explicite nous venons de mettre le doigt sur l’exemple annoncé en début dans la préface de la Généalogie de la Morale. La préface d’Aurore venant ainsi compléter sa description de son « art de l’interprétation des aphorismes ». Nietzsche associe donc ce texte à celui du Gai Savoir dont je vous présente cet extrait :

« Volonté de vérité » ne signifie point « je ne veux pas me laisser tromper », mais – il n’y a pas de choix – « Je ne veux pas tromper, ni moi-même, ni les autres » ; et nous voici sur le terrain de la morale. Car on fera bien d’interroger à fond « Pourquoi ne veux-tu pas tromper ? » surtout lorsqu’il pourrait y avoir apparence – et il y a apparence ! – Que la vie est faite qu’en vue de l’apparence, je veux dire en vue de l’erreur, de la duperie, de la dissimulation, de l’éblouissement, de l’aveuglement, et alors que d’autre part, la grande forme de la vie s’est effectivement toujours montrée du côté des [hommes mélangé étranger/rusé ambivalence du mot métis] les moins scrupuleux. [16]

J’ose ajouter quelques mots sur ce passage extrait de l’aphorisme 344 du Gai Savoir. Cette définition de la volonté de vérité : « Je ne veux pas tromper, ni moi-même, ni les autres » fait explicitement référence à ce passage extrait des Pensées de Blaise Pascal : « Nous ne voulons pas que les autres nous trompent ; et nous ne trouvons pas juste qu’ils veuillent être estimés de nous plus qu’ils ne le méritent : il n’est donc pas juste aussi que nous les trompions et que nous voulions qu’ils nous estiment plus que nous ne méritons » (PASCAL, Pensées, «  manuscrit de Louis Périer fragments non classés »). Birault et tous les autres spécialistes sont donc passés à côté de l’essentiel, après examen « à fond » nous ne tombons pas nécessairement dans le domaine de la morale  le « ce n’est pas bien », puisque la volonté de vérité nous amène aussi à celui de la justice le « ce n’est pas juste ». Ainsi la volonté de vérité n’est plus seulement à réduire à une volonté morale, mais est désormais à étendre à la volonté de justice. Cette référence muette à Pascal ainsi entendue, cela nous permet de faire le lien régressif avec le texte vérité et mensonge au sens extra moral dans lequel Nietzsche cite sa source et reprend à son compte la critique formulée par Pascal envers les Méditations Métaphysique de Descartes. Des petites pistes qui nous permettrons plus loin de remettre en question son scepticisme et peut-être de porter atteinte au Minotaure.

Outre le fait que la ruse (métis) s’allie à l’astuce (dédale) dans notre propos. Nietzsche souhaite rafraîchir l’esprit du lecteur sur la question de la vérité et celle-ci devient par la même le terrain privilégier d’un affrontement entre le nous et le vous. Le texte suggère-t-il que les philosophes de l’avenir seront des menteurs ? Ils ne croiront plus en la vérité, d’accord mais laquelle : « Seront-ils des amis de la vérité, ces philosophes qui viennent ? Probablement, car tous les philosophes ont toujours été amis de leurs vérités […] : « Mon jugement, c’est mon jugement à moi, et je n’imagine guère qu’un autre y ait droit, dira peut-être l’un de ces futurs philosophes ».[17] De quoi faire de la question de la vérité un point de dissensus important, je dirai même qu’il nous tend en définitive le bâton. Soustraire et réduire la volonté de vrai à une volonté morale ne lui enlève pas tout, il reste encore à débattre sur terrain de la justice (diké), car je pense que la justice intervient dans la généalogie de la vérité antérieurement à la morale, la lex draconis lui donne une origine assez immorale. Ce sont les tables de lois qui deviennent par la suite vérités morales non l’inverse, la découverte des lois de la nature ne sont-elles pas l’aboutissement de la volonté de vrai ? La vérité réside dans le marteau !  

Que la vérité (en soi, religieuse et scientifique) n’existe pas, ou pour mieux dire que toutes les instances de prétention à la vérité connues jusqu’à ce jour sont impuissantes à soutenir ou à défendre la vérité elle-même, ce ciel déchiré. Cela fait de l’histoire de la vérité celle de « la plus longue erreur » (Crépuscule des idoles), la connaissance une falsification une tromperie « la minute la plus mensongère de l’histoire universelle » (Vérité et Mensonge au sens extra moral). Tous les hommes véridiques qui se sont succédé périodiquement dans l’Histoire (Socrate, le Christ, Bruno) sont des martyrs de la vérité, jusqu’à Zarathoustra lui-même. Cela qui veut dire que le minotaure de ce grand labyrinthe de la connaissance, ce monstre dangereux qui vient manger les jeunes gens n’est autre que le scepticisme personnifié. Thésée n’a nul recours que de se forger lui-même ses propres armes à l’intérieur même du labyrinthe, suivre le file d'Ariane et fabriquer ses ailes de cires pour s'en sortir.

« Que signifie la volonté de vérité »… Et me voici revenu à mon problème, à notre problème, ô mes amis inconnus (- car je ne connais encore aucun ami) : que serait pour nous le sens de la vie tout entière, si ce n’est qu’en nous cette volonté de vérité arrive à prendre conscience d’elle-même en tant que problème ?...  » (Généalogie de la Morale, troisième dissertation, 27)

[1] . « Fou seulement ! Poète seulement ! », Dithyrambes pour Dionysos. Ainsi parlait Zarathoustra, livre IV.

[2] . Le livre du philosophe, « vérité et mensonge au sens extra moral ».

[3] . Par delà le Bien et le mal, « Ouverture »

[4] .Par-delà le bien et le mal, « Des préjugés des philosophes », 22.

[5] . Aurore, préface.

[6] . Généalogie de la Morale, avant propos.

[7] . Ainsi parlait Zarathoustra, « L’homme sublime »

[8] . Par-delà le bien et le mal, maximes et intermèdes, 146.

[9] . Gai Savoir, « Le saint masqué », p 31.

[10] . Zarathoustra, « de la vertu qui donne ».

[11]. Gai Savoir, préface de la seconde édition.

[12] . Par-delà bien et Mal, 30.

[13] . Ainsi parlait Zarathoustra, « De l’arbre sur la montagne ».

[14]. Généalogie de la Morale, troisième dissertation, 24.

[15] . Généalogie de la Morale, troisième dissertation, 24.

[16] . Gai Savoir, aphorisme 344.

[17] . Par-delà bien et mal, « esprit libres », 43.

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Published by Antoine Michon
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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 16:40
La-jeunesse-de-Bacchus
(William Adolphe Bouguereau, La Jeunesse de Bacchus, 1884)
.
Le Banquet auquel Zarathoustra nous convie est à l’image des Bacchanales. Cette festivité n’est donc pas dépourvue de certains grands dangers, si l’on considère que l’invité patiemment attendu n’est autre que le bouc émissaire de l’hécatombe… Les brebis noires sont très appréciées pour l’heure de leur sacrifice. Point de rêverie donc pour le promeneur solitaire, car en ce lieu il est plus prudent de s’y inviter soi-même. De petits pas discrets pour de grands regards indiscrets, le lecteur doit pénétrer le livre avec le pas léger et vigilant du chasseur. Le lecteur qui tenté par la gourmandise s’inocule avec appétit les fruits de l’ivresse, entame alors une danse endiablée avec Dionysos sur son dos. Mais le dos est bien de lames perfides, ne nous laissons pas tromper par l’image et entraver par la toile du rêve. Le banquet de Zarathoustra est un festin solitaire auquel l’hôte s’invite à présider et à manger à sa propre table. En définitive, nous somme résolument seul en face de ces livres tentateurs que la tentation nous amène ici à ouvrir.

 

 

Au XIXe siècle vécut loin des rives de la Méditerranée idéale, un homme qui compta parmi les penseurs les plus géniaux et les plus abominables de cette époque qui pourtant ne manque pas de génies abominables. C’est son histoire qu’il s’agit de raconter ici. Il s’appelait Friedrich Nietzsche et si son nom, à la différence de ceux d’autres scélérats de génie, comme par exemple Schopenhauer, Stirner, Renan, Taine etc…, a aujourd’hui échappé de l’oubli, c’est assurement que Nietzsche fut plus bouffi d’orgueil, plus ennemi de l’humanité, plus immoral en un mot plus impie que ces malfaisants moins illustres, mais c’est que son génie et son unique ambition s’étendirent à un domaine qui laisse bien des traces dans l’histoire : le royaume intempestif des idées... (Parodie adaptée du Parfum de Süskind. 28/05/11)

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