13 septembre 2010 1 13 /09 /septembre /2010 08:00

  Martyrdom-of-the-Ten-Thousand

  (Albrecht Dürer, Le Martyre des dix mille chrétiens, 1508)

« Chaque petit pas sur la terre a été payé autrefois de supplices intellectuels et corporels : cette idée « que non seulement la marche en avant, non ! le simple pas, le mouvement, le changement ont eu besoin de leurs innombrables martyrs »[1]

Enivré par le lyrisme dithyrambique du « chant de la mélancolie » entonné par le vieil enchanteur, nous avons vu émerger de la matérialité du texte le reflet poétique de l’homme véridique sur le miroir du mythe, la volonté de vérité comme transfiguration de cette antique démesure, la chute d’Icare : «  Ainsi suis-je tombé moi-même jadis de ma folie de vérité, de mes désirs du jour, fatigué du jour, malade de lumière, - je suis tombé plus bas, vers le couchant et l'ombre : par une vérité brûlé et assoiffé ».[2] Bien que cette figure mythologique n’est pas énoncée de manière littérale dans le poème, celle-ci se trouve pourtant suggéré par la métaphore finale et portée tout du long par la musicalité du lyrisme dithyrambique, jusqu’au point culminant de la chute tragique. Le lecteur qui « entend avec les yeux » surprend alors l’élément alcyonien qui émerge magistralement au terme de sa lecture. Nous retrouvons l’homme véridique dont désir, la volonté, la recherche et de la vénération s’effondrent devant le soleil de la vérité, sous les traits insignes de la figure d’Icare. Les hymnes et toutes chansons entonnés par le dévot de Dionysos, expriment l’intime espérance d’un retour du tragique. Le dithyrambe qui était le berceau de l’esprit de la tragédie au temps d’Archiloque, devient sous la plume de Nietzsche le foyer de l’espérance d’une renaissance de l’homme tragique. C’est pourquoi le dithyrambe : « fou seulement, poète seulement » est à mon sens plus évocateur pour notre thème que celui de « la plainte d’Ariane » que Gilles Deleuze commente dans l’autre partie de son cours[3], bien que nous devons noter que nous somme une nouvelle fois sur la piste du vieil enchanteur. Le fait que ce dernier entonne son chant au moment où Zarathoustra s’absente du refuge, cette mise en scène du récit n’est pas sans nous rappeler celle du Banquet de Platon, ou plus précisément encore la mise en scène de l’origine de la tragédie elle-même.

Après cette petite digression sur la piste du vieil enchanteur qui nous a permis d’entendre un peu mieux le symbolisme poétique des « lieds » du trouvère ou des dithyrambes du rapsode qui ponctuent le quatrième livre du Zarathoustra. Reprenons la main tendue par le pédagogue et continuons l’itinéraire de lecture entamé par Gilles Deleuze dans son cours intitulé « vérité et temps : les puissances du faux »[4]. En interrogeant la perspective morale de l’homme véridique, Deleuze se réfère pour commencer à ce passage du Gai Savoir : « Volonté de vérité ne signifie point « je ne veux pas me laisser tromper », mais - et il n’y a pas le choix « Je ne veux pas tromper, ni moi-même ni les autres » et nous voici sur le terrain de la morale ».[5] En sondant ainsi notre volonté de vérité à la recherche de son présupposé moral, Nietzsche impose donc un sérieux cas de conscience à son lecteur. Pourquoi ne pas préférer après tout, l’ignorance, l’erreur, le mensonge, la duperie volontaire, pourquoi est-ce la vérité qu’il vous faut à tout prix ? Mais l’interrogatoire de Nietzsche ne s’arrête pas là, il se demande ensuite si la volonté ne serait pas : « Un principe destructeur qui met la vie en danger… « Volonté de vérité » - cela pourrait cacher la volonté de mort ». Bien que Deleuze ne retient pas ce point dans son interprétation de l’aphorisme, il importe quand même de le prendre en considération. La volonté de vrai couvre une volonté de mort, mieux la vérité est l’argument clef du prédicateur de la mort qui en ferme l’accès en la rendant inaccessible, la volonté de vérité renferme aussi une volonté de mort tapis au sein même de la volonté créatrice en ce qu’elle est volonté d’éternité. De somme la question n’est plus seulement de savoir pourquoi tu veux le vrai ? Mais devient désormais connais-tu la douleur que la vérité demande et la stupeur qu’elle engendre lorsqu’elle nous invite à regarder derrière son propre voile, le faut-il ? L’homme véridique est porté par le grand désir à se sacrifier lui-même dans sa quête de vérité. Nous sommes encore pieux car nous avons foi,nous vénérons encore, nous sacrifions encore sur l’hôtel de la vérité. Cette considération nous permet pourtant d’éclairer la suite de l’itinéraire de Gilles Deleuze (GS aphorisme 319, 345), le désintéressement n’a donc aucune valeur, car seul celui qui est animé par le grand désir (volonté d’éternité) est capable du grand amour (engendrer dans le beau).[6]

Avant de continuer l’itinéraire de lecture et d’aborder le texte du Crépuscule des Idoles, nous lâchons un petit moment la main du pédagogue pour suivre une autre piste. Cela fait désormais quelques semaines que nous avons entamé une rétrospective de notre itinéraire de lecture qui nous a conduits à reprendre certains détails de notre tableau en accentuant quelque peu les traits de la figure de l’homme véridique et celle du bouc émissaire. Pour formuler clairement notre démarche, nous pensons que la figure de l’homme véridique et celle de l’homme moral se complètent l’une l’autre et se confondent à l’issue pour n’en composer qu’une seule : la figure du Martyr. Nous avons tournoyé un long moment autour de cette transposition figurale et nous avons tenté de la saisir par de nombreuses approches. Il importe maintenant d’identifier ces figures et de montrer les visages qui émergent de nos petits barbouillis abstraits. Les sages illustres qui selon Nietzsche ont opéré jadis à la transvaluation morale ne sont-ils pas aussi et par-là même des hommes véridiques ? La vérité ne serait-elle qu’un mensonge sanctifié ? Son histoire celle de la plus longue erreur, de la minute la plus mensongère de l’histoire universelle ? Les deux perspectives que nous avons lancé précédemment au cours de notre lecture se rejoignent en une seule ligne directrice. Nous transposons donc les différents points relevés par Deleuze dans sa lecture du Gai Savoir afin de les répercuter sur une considération que nous avons extraite du Par-delà le bien et le mal. Nous allons exploiter la correspondance entre la figure de l’homme véridique et celle du bouc émissaire, l’homme véridique se présente à la fois comme le martyr qui se sacrifie lui-même pour l’objet de sa vénération, mais aussi comme un porte-parole de la vérité. Il réunit ainsi les deux caractéristiques du bouc émissaire puisqu’il revendique aussi une fonction d’intermédiaire, de détenteur, de gardien, de défenseur, de prétendant de la vérité.

Après un si jovial préambule, je voudrais qu’on prêtât l’oreille à une parole grave ; elle s’adresse aux esprits les plus sérieux. Soyez sur vos gardes philosophes et amis de la connaissance, et gardez-vous du martyr, gardez-vous de souffrir « pour l’amour du vrai » ! Et même gardez-vous de vous défendre. Cela gâte l’innocence et la délicate impartialité de votre conscience ; vous vous buteriez alors contre les objections et les chiffons rouges ; Cela vous abrutirait, vous abêtirai, vous transformerai en taureaux hébétés, quand on lutte contre le danger, l’injure, le soupçon, l’ostracisme et autres suites plus brutales de la haine, vous seriez forcés de vous poser en défenseur de la vérité sur la terre ; comme si la vérité était à ce point désarmée et gauche qu’elle eût besoin de défenseurs ! […]. Le martyre du philosophe, son « sacrifice à la vérité », tire au jour ce qu’il avait encore en lui de l’agitateur et de l’histrion, et pour peu qu’on l’ait observé jusqu’alors, fût-ce par simple curiosité d’artiste, on comprendra qu’on puisse éprouver l’envie dangereuse de voir une fois au moins certains philosophes dans leur état de dégénérescence, en « martyrs », en histrions, en tribuns. Mais il faut bien se rendre compte qu’on ne verra rien de plus, en tout état de cause, que la comédie satyrique, la farce qu’on joue une fois le rideau tombé, la preuve que la longue tragédie proprement dite est finie ; à supposé que la naissance de toute philosophie ait été une longue tragédie.[8]

La martyrologie formulée dans Aurore s’interrompt dans le Gai Savoir : « Pas de tableau de martyr – je veux faire comme Raphaël et ne plus peindre de tableau de martyrs. Il est assez de choses élevés pour qu’il ne faille pas chercher le sublime là où il s’unit à la cruauté ; et, de plus, mon amour-propre ne serait point satisfait si je voulais faire de moi un sublime bourreau »[9] ; Nietzsche délaisse donc un moment son tableau qui représente le sacrifice du martyr pour la vérité (Aurore), pour dessiner ensuite la chute de l’homme tragique (Zarathoustra), seulement la figure du martyr fait une résurgence dans le Par delà-le bien et le mal dans lequel la figure de l’homme véridique apparaît une nouvelle fois sous les traits du martyr. L’homme véridique est une figure tragique qui en s’élevant vers le soleil provoque sa propre chute, l’homme véridique est un martyr qui se sacrifie lui-même pour l’objet de sa vénération. Cependant, et c’est là que réside toute l’ampleur de ce problème, c’est justement l’utilité de ce sacrifice qui est dûment remis en cause par Nietzsche. Lorsqu’il formule cet avertissement au danger : « gardez-vous du martyr, gardez-vous de souffrir « pour l’amour du vrai » ! ». Ou encore lorsqu’il lance cet ultime impératif : « Sacrifiez vos vénérations ou bien sacrifiez-vous vous-même ». Tout l’enjeu réside ici, ou bien l’homme se révèle incapable de surmonter la perte de sa consolation métaphysique et de la promesse d’un monde vrai et c’est le dernier homme, ou bien il parvient à se surmonter lui-même et dépasser ce qui fait le propre de sa condition humaine depuis des millénaires, en ruinant l’idoles de sa vénération l’homme deviendra alors plus qu’un homme, c’est le surhumain.   

Après les quelques scholies et diverses notes de bas de pages que nous avons ajouté à la première partie du cours de Gilles Deleuze, nous allons désormais aborder et reprendre quelques points de la lecture de Michel Foucault. En évoquant la perspective morale de l’homme véridique, Deleuze nous indique que la critique nietzschéenne de la volonté de vérité repose sur base de sa critique morale. Nous allons tenter de poursuivre cette piste en replaçant les six étapes qui ponctuent l’histoire de l’erreur dans une perspective généalogique. Ce geste que nous proposons de reproduire nous le retrouvons dans l’article « Nietzsche, la généalogie, l’histoire » de Michel Foucault qui intègre le thème de la vérité dans sa description de la généalogie.

Ne croyons plus « que la vérité demeure vérité, quand on lui arrache le voile ; nous avons assez vécu pour en être persuadés » [cit. cas Wagner]. La vérité, sorte d’erreur qui a pour elle de ne pouvoir être réfutée, sans doute parce que la longue cuisson de l’histoire l’a rendue inaltérable [cit. GS 265, 110]. Et d’ailleurs la question même de la vérité, le droit qu’elle se donne à réfuter l’erreur ou de s’opposer à l’apparence, la manière dont tour à tour elle fut accessible aux sages, puis réservée aux seuls hommes de piété, ensuite retirée dans un monde hors d’atteinte où elle joua à la fois le rôle de la consolation et de l’impératif, rejetée enfin comme une idée inutile, superflue, partout contredite, - tout cela n’est ce pas une histoire, l’histoire d’une erreur qui a nom vérité ? La vérité et son règne originaire ont eu leur histoire dans l’histoire. À peine en sortons-nous « à l’heure de l’ombre la plus courte », quand la lumière ne semble plus venir du fond du ciel et des premiers moments du jour.[10]           

À la différence de Deleuze qui interroge la volonté de vrai en indiquant la perspective morale de l’homme véridique[11], Foucault pose donc autrement la question en abordant le thème sur le terrain de la généalogie et de l’origine de la connaissance.[12] Relève cet intermède : « Dernier scepticisme Quelles sont en dernière analyse les vérités de l’homme ? – Ce sont ses erreurs irréfutables »[13]- contient bien les prémices de la formulation du Crépuscule des Idoles mais possède aussi une tonalité assez proche du texte vérité et mensonge.[14] Nietzsche le dernier philosophe septique de toute l’histoire de la philosophie, qui nous conte la fable de la minute la plus mensongère de toute l’histoire universelle (contre Hegel) et nous narre ensuite l’histoire de la plus longue erreur, oui sans doute… Même si  « la force de la connaissance ne réside pas dans le degré de vérité, mais dans son ancienneté, son degré d’assimilation, son caractère de condition vitale » la question de Nietzsche demeure « Jusqu’à quel point la vérité supporte-t-elle l’assimilation ? - voilà la question, voila l’expérience à faire ». [15] Seulement, quelques pincées de ce scepticisme suffisent pour rendrent toute la soupe traditionnelle totalement nauséabonde et imbuvable, pour le dire avec Foucault : « la lumière ne semble plus venir du fond du ciel et des premiers moments du jour », le philosophe est désormais éclairé par la lumière de la lune et du soleil couchant comme sur le tableau de Dali.

Mettre ainsi en correspondance l’approche de Gilles Deleuze avec celle de Michel Foucault, nous permet de confirmer et d’approfondir le lien que nous avons tissé entre la figure de l’homme véridique et celle du martyr qui partagent toutes deux la notion de sacrifice. Ce que Deleuze exprime par une interprétation du Gai Savoir autour du désintéressement et du grand amour, Foucault énonce quant à lui : « la vérité que l’homme détient aujourd’hui devient destruction du sujet de connaissance par l’injustice propre à la volonté de savoir » sur la base de la martyrologie d’Aurore :

L’analyse historique de ce grand vouloir-savoir qui parcourt l’humanité fait donc apparaître à la fois qu’il n’y a pas de connaissance qui ne repose sur l’injustice (qu’il n’y a donc pas, dans la connaissance même, un droit à la vérité ou un fondement du vrai) et que l’instinct de connaissance est mauvais (qu’il y a en lui quelque chose de meurtrier, et qu’il ne peut, qu’il ne veut rien pour le bonheur des hommes). En prenant, comme il le fait aujourd’hui, ses dimensions plus larges, le vouloir-savoir n’approche pas d’une vérité universelle ; il ne donne pas à l’homme une exacte et sereine maîtrise de la nature ; au contraire, il ne cesse de multiplier les risques ; partout il fait croître les dangers ; il abat les projections illusoires ; il défait l’unité du sujet ; il libère en lui tout ce qui s’acharne à le dissocier et à le détruire […]. Il emporte avec soi un acharnement toujours plus grand ; la violence instinctive s’accélère en lui et s’accroît ; les religions jadis demandaient le sacrifice du corps humain, le savoir appelle aujourd’hui à faire des expériences sur nous-mêmes [cit Aurore, 501, 429, 45].[16]      

Mais avant de soulever tous les masques que l’homme véridique à emprunter dans l’histoire, avant de regarder derrière le manteau de laideur du philosophe, la sombre toge du prêtre, le manteau du savant et sous la cape de l’artiste et ainsi retrouver à chaque fois l’homme véridique ainsi surpris dans sa nudité. Je vous propose d’entamer le commentaire de ce texte du Crépuscule des Idoles « Comment le monde vrai est devenue une fable : Histoire d’une erreur », réécouter le commentaire de Deleuze et de lire attentivement ce texte.

Histoire d’une erreur.

 

1

Le « monde-vérité », accessible au sage, au religieux, au vertueux, — il vit en lui, il est lui-même ce monde.

(La forme la plus ancienne de l’idée, relativement intelligente, simple, convaincante. Périphrase de la proposition : « Moi Platon, je suis la vérité. »)

2.

Le « monde-vérité », inaccessible pour le moment, mais permis au sage, au religieux, au vertueux (« pour le pécheur qui fait pénitence »).

(Progrès de l’idée : elle devient plus fine, plus insidieuse, plus insaisissable, — elle devient femme, elle devient chrétienne...)

3.

Le « monde-vérité », inaccessible, indémontrable, que l’on ne peut pas promettre, mais, même s’il n’est qu’imaginé, une consolation, un impératif.

(L’ancien soleil au fond, mais obscurci par le brouillard et le doute ; l’idée devenue pâle, nordique, kœnigsbergienne.)

4.

Le « monde-vérité » — inaccessible ? En tous les cas pas encore atteint. Donc inconnu. C’est pourquoi il ne console ni ne sauve plus, il n’oblige plus à rien : comment une chose inconnue pourrait-elle nous obliger à quelque chose ?...

(Aube grise. Premier bâillement de la raison. Chant du coq du positivisme.)

5.

Le « monde-vérité » — une idée qui ne sert plus de rien, qui n’oblige même plus à rien, — une idée devenue inutile et superflue, par conséquent, une idée réfutée : supprimons-la !

(Journée claire ; premier déjeuner ; retour du bon sens et de la gaieté ; Platon rougit de honte et tous les esprits libres font un vacarme du diable.)

6.

Le « monde-vérité », nous l’avons aboli : quel monde nous est resté ? Le monde des apparences peut-être ?... Mais non ! avec le monde-vérité nous avons aussi aboli le monde des apparences !

(Midi ; moment de l’ombre la plus courte ; fin de l’erreur la plus longue ; point culminant de l’humanité ; INCIPIT ZARATHOUSTRA).

 

Je replace donc une nouvelle fois mon propos dans la continuité du commentaire de Gilles Deleuze afin de reprendre avec lui la description du cadran solaire du généalogiste. Les différents états d’ombres qui ponctuent les étapes de cette histoire composent la temporalité du récit. De la fable de la minute la plus mensongère de l’histoire universelle[17], nous passons donc ici à l’histoire de la plus longue erreur dont le récitatif entier se trouve ainsi réduit à une seule journée. Mais c’est une journée sans après midi qui se profile sur le sol et sous le caducée de Zarathoustra, ou encore une semaine sans septième jours que nous avons devant les yeux. À partir de la troisième étape, Nietzsche nous raconte le lever d’un nouveau soleil et les suivantes décrivent les différents moments qui ponctuent la matinée avec son aurore, le petit matin, le petit déjeuné et : « (Midi ; moment de l’ombre la plus courte ; fin de la plus grande erreur ; Zénith de l’humanité ; INCIPIT ZARATHOUSTRA) ». Cependant il nous faut noter que nous avons alors seulement parcouru la moitié du cadran (3.6). Les deux étapes antérieures nous plongent à des époques bien plus reculées sur l’échelle historique, passer ainsi de Platon (1) au Christ (2) et nous retrouver ensuite propulser directement à l'Aufklärung allemande (3), cela nous fait accomplir un grand saut sur le fil de l’Histoire. Ce qui nous laisse dire que Nietzsche nous donne une description détaillée de l’aurore au zénith, mais ne nous résume seulement que la partie « nocturne » avec son crépuscule originel (Platon) et ses douze coups de minuit (Christ). Je mets des guillemets ce terme, car l’aurore de ce nouveau soleil signifie aussi le crépuscule du soleil ancien : « L’ancien soleil au fond, mais obscurci par le brouillard et le doute ; l’idée devenue pâle, nordique, kœnigsbergienne », ou pour mieux dire cette aurore nouvelle n’est autre qu’un crépuscule pour les idoles.

Nous saisissons là un détail qui va donner une certaine réversibilité à cette histoire que nous pouvons tout aussi interpréter comme le déclin du soleil de la vérité des anciens. D’ailleurs quel est ce nouveau soleil ? Il y t-il l’apparition d’une vérité nouvelle ? Non ! la vérité est devenue à l’issue : « une idée devenue inutile et superflue, par conséquent, une idée réfutée : supprimons-la ! ». Il ne s’agit donc pas de raconter l’aube d’une vérité nouvelle qui serait celle de la modernité, nous contemplons seulement le grand crépuscule de la vérité elle-même ! Cette réversibilité donne une tonalité toute particulière à ce texte, car on serait tenté de se dire après tout c’est bien l’heure d’allumer notre lanterne, le Midi de Nietzsche ne sonne-t-il pas le Minuit de la civilisation ? Ce renversement de perspectives est permis, car il est suggéré par d’autres textes à portée plus poétique comme « le chant de l’ivresse » du Zarathoustra : « Mon monde vient de s’accomplir, minuit c’est aussi midi »[18] et le poème « du haut des cimes » : « L’hymne ancien s’est tu. Le doux cri du désir expira sur mes lèvres. Un enchanteur parut, à l’heure fatidique, l’ami du plein midi – non ne me demander pas quel il est : à midi l’uns’est scindé en deux […]. Zarathoustra est là, l’ami, l’hôte des hôtes. Le monde rit l’affreux rideau s’est déchiré, voici que la Lumière à épouser la Nuit ! »[19]. Le prologue nous indique aussi que midi est le moment tragique de la chute du funambule qui tombe à mi-chemin sur fil. Alors attention, car sur l’horloge de l’homme moderne l’aiguille passe deux fois. Ah ! nous retrouvons encore une fois en chemin notre enchanteur mais il est désormais guéri de tout le poids de la grande lassitude.

Si midi est bien l’heure où l’ombre est la plus courte, c’est aussi le moment où l’un se scinde en deux. Intervient donc une nouvelle fois la question du dédoublement, que nous retrouvons justement dans le chapitre « Des grands évènements » lorsque le spectre de Zarathoustra apparaît à midi aux matelots (esprits libres) qui accostent sur l’ile de flamme. 

Pourtant à l’heure de midi, tandis que le capitaine et ses gens se trouvaient de nouveau réunis, ils virent soudain un homme traversé l’air en s’approchant d’eux et une voix prononça distinctement ces paroles : « Il est temps il est grand temps ! ». Lorsque la vision fut le plus près d’eux – elle passait vite pareille à une ombre en direction du volcan – ils reconnurent avec un grand effarement que c’était Zarathoustra […]. « Que dois-je penser de cela ? dit Zarathoustra. Suis-je donc un fantôme ? Mais c’était peut-être mon ombre. Vous avez déjà entendu parler du voyageur et de son ombre ? Une chose est certaine : il faut que je la tienne plus sévèrement, autrement elle finira par me gâter ma réputation » Encore une fois Zarathoustra secoua la tête avec étonnement : « Que dois-je penser de cela ? » répéta-t-il Pourquoi donc le fantôme a-t-il crié : « Il est temps il est grand temps ! ». Pour quoi peut-il être grand temps ? »[20].   

Midi : « Incipit Zarathoustra » moment nous dit le texte de la naissance du personnage, mais qui nous pose néanmoins problème lorsque l’on replace cette phrase dans le contexte du Ainsi parlait Zarathoustra lui-même. Puisque ce grand évènement est prévu pour l’avenir, le grand Midi n’est autre que l’avènement du surhumain et celui du retour de la tragédie. Il est important de souligner que cette renaissance de l’esprit de la tragédie, constitue l’espérance meurtrie de Nietzsche qui pensait dans un premier temps que l’œuvre de Richard Wagner incarnait ce retour : « Je parlerai simplement de l’adversaire le plus illustre de la conception tragique du monde, je veux dire la science, laquelle, son ancêtre Socrate en tête, est essentiellement et fondamentalement optimiste. Après quoi, sans plus tarder, je nommerai par leur nom les forces qui me semblent aujourd’hui garantir une renaissance de la tragédie – et combien d’autres bienheureuses espérances pour l’Allemagne ! »[21] C’est sans doute cette espérance inassouvie qui consécutivement à sa rupture avec Wagner, pousse le voyageur solitaire à se déclarer lui-même posthume et à transposer son espérance de jeunesse sur l’avenir et l’après-demain. Cependant, Nietzsche s’en défend assez explicitement dans son Ecce Homo, soutenant que le portrait qu’il avait jadis tracé du pater séraphicus[22] dans la vision dionysiaque du monde et la naissance de la tragédie était au demeurant un portrait de lui-même. Enfin, l’idée de retour et de renaissance de l’esprit de la tragédie implique aussi celle d’un déterminisme cyclique de « l’histoire monumentale » pour reprendre la formule de la seconde intempestive : « C’est pour ainsi dire dans l’ordre inverse que nous revivons analogiquement les grandes époques de l’esprit grec et qu’aujourd’hui, par exemple, il semble que nous remontions de l’époque alexandrine à l’âge de la tragédie ».[23] Ainsi pour le fils de saturne l’horloge tourne à l’envers, Nietzsche conçoit que le mouvement des idées dans l’Histoire se fait à « contre courant », comme le saumon qui remonte inlassablement le cours d’une rivière héraclitéenne. Je tiens néanmoins à souligner que ce texte et le terme que nous utilisons d’histoire monumentale, tout comme le positionnement intempestif sur l’histoire et la pratique généalogique, sont des éléments antérieurs à ceux de la conception d’éternel retour et donc totalement indépendants d’icelle. Mais nous aides à comprendre comment Nietzsche concevait lui-même l’Histoire dans son histoire.

Nous lâchons dès à présent la main à nos pédagogues pour donner une description plus personnelle de ce qu’il y a tout lieu de nommer la martyrologie de Nietzsche. Mais nous allons désormais prendre un pas de recul pour nous élancer dans une perspective assez outrageante. Tout bien considéré posons une bonne fois pour toute la question : que fait Nietzsche dans ce texte du Crépuscule des Idoles sinon reconsidérer en lui-même toute l’Histoire au sein même d’une histoire dans laquelle il se réserve lui-même une place de majesté, Atlas soutenant le poids de la voûte céleste, n’est pas là le positionnement adopté par Nietzsche ? Je veux dire le dernier geste du prestidigitateur n’intrigue personne ? N’y a-t-il personne pour nous mettre la main sur l’épaule et nous murmurer à l’oreille tout cela n’est qu’une vaste farce : « La généalogie, c’est l’histoire comme carnaval concerté »[24]. N’est-ce pas le moment propice pour allumer notre lanterne ? Une toute nouvelle cohérence se présente à nous, que Nietzsche dans son histoire dessine ainsi la grande journée de la vérité, ce cadre temporel sur lequel se tisse la trame de la fable, n’est pas sans nous rappeler la temporalité de la tragédie elle-même : « La tragédie s’efforce de se limiter, autant que possible, dans le temps d’une seule révolution du soleil », nous dit Aristote dans ses Poétiques. De sorte que nous avons devant les yeux le théâtre de la tragédie humaine dans sa recherche, sa foi et sa vénération de la vérité, une journée avec ses différentes avec son aurore et son midi désormais aussi avec son crépuscule et son minuit, un cadran solaire avec une série d’états d’ombres. Seulement c’est aussi le cauchemar des anciens qui s’accomplit devant nos yeux, loin d’être une aurore de la vérité le miracle grec marque le commencement du crépuscule, loin d’être la révélation de la vérité sur la terre lors de l’avènement du Christ sonne les douze coups de Minuit. Nietzsche nous présente le monde à l’envers, opère au renversement total des schèmes de la tradition la seconde transvaluation des valeurs. Philolaos avait raison ! Il existe une anti-terre derrière le soleil de la vérité ! C’est la grande année qui s’achève ! Les sages d’hier étaient des fous dit Zarathoustra le fou qui est devenu si sage, la vérité était une ombre projetée sur la paroi de la caverne des philosophes ! Plus de vérité en soi (eidos), plus de simulacre (eidolon) : « En même temps que du monde vrai nous nous sommes débarrassés du monde apparent ».

Derrière le masque de l’homme véridique se trouve un bouc émissaire, quelqu’un qui prête sa voix et qui se sacrifie au nom de la vérité. Qui sont ces hommes véridiques dans l’histoire et sur cette échelle monumentale, sinon Socrate buvant la ciguë, la crucifixion du Christ et l’ordalie par le feu de Giordano Bruno. Ce sont eux qui scindent les grandes époques de son histoire à l’échelle monumentale, la généalogie épouse alors les traits d’une martyrologie, nous avons devant les yeux le tableau de martyrs que Nietzsche n’a lui-même pas souhaité dessiné dans son Gai Savoir et que nous reconstituons ainsi :

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« Ce qui s’élucide cesse de nous intéresser. À quoi pensait le dieu qui donnait ce conseil : « Connais-toi » ? Voulait-il peut-être dire : « Cesse de t’intéresser à toi-même, deviens objectif » ? Et Socrate ? Et les « hommes de science » ? ».[25] La figure de l’homme véridique est polymorphe, car elle est l’archétype psychologique de la volonté de vérité elle-même et les différentes formes empruntées par la volonté de vrai sont le type philosophe ou homme théorique en Socrate (généalogie morale) et Platon (généalogie de la vérité), le type prêtre ou homme théologique pour le Christ (réunions), le type savant moderne ou homme objectif qui trouve ses prémices dans la renaissance.[26] C’est la foi en la vérité qui réunit l’homme théorique, de l’homme religieux et de l’homme objectif et qui tisse le lien de parenté de tous ces rejetons et compose les différentes formes empruntées par l’homme véridique dans l’histoire. Mais pour finir il y a l’homme nouveau : « Incipit Zarathoustra », le messager de la bonne nouvelle et du grand dévoilement. Quatre figures qui viennent ponctuer les étapes de l’histoire monumentale, ainsi disposées dans l’intervalle des quatre saisons d’une année ou bien des quatre parties de jour, l’automne ou le crépuscule en Socrate l’assassin de la tragédie, l’hiver ou minuit dans la figure du Christ, le printemps et l’Aurore dans la renaissance et puis pour finir Midi. Zarathoustra qui met fin l’histoire de l’erreur et par lequel la tragédie renaît, le cours de l’histoire monumentale trouve sa boucle. Alors que Zarathushtra l’iranien est le premier moraliste de l’histoire dans la généalogie de Nietzsche, son Zarathoustra est le dernier homme véridique de l’histoire.

Des nuances s’imposent donc à cette vue qui pourrait sembler au combien trop systémique, disons que nous avons découvert une cohérence contenue au sein du cadre de l’esthétique tragique. L’inégalité des périodes et notamment la longueur et la persistance de la nuit et de l’hiver chrétien, le luthérianisme interrompt selon Nietzsche l’aurore fugitive que fut la Renaissance :"Les Allemands ont frustré l'Europe de la dernière grande moisson de culture que l'Europe aurait dû engranger: la Renaissance Comprendra t-on un jour, voudra-t-on enfin comprendre, ce qu'était la Renaissance ? L'inversion des valeurs chrétiennes: une tentative, entreprise avec tout les moyens, avec tous les instincts, avec tout le génie possibles, pour faire triompher les valeurs contraires, les valeurs aristocratique"(Antéchrist, 61).  Alors que la figure de Giordano Bruno est cité dans le par-delà le bien et le mal [27], lorsque Nietzsche nous indique les prémices de la science dans le Gai Savoir il énonce de façons indistinctes ceux « qui durent créer tout d'abord, par leurs promesses et leurs engagements trompeurs, la soif, la faim et le goût des puissances cachées et défendues ! »[28]. C’est la foi en la vérité qui réunit l’homme théorique, de l’homme religieux et de l’homme objectif et qui tisse le lien de parenté de tous ces rejetons et compose les différentes formes empruntées par l’homme véridique dans l’histoire. La généalogie est donc à la fois une perspective sur l’histoire et une pratique psychologique à l’échelle de l’esprit des peuples. Ce qui caractérise et restitue sa spécificité à une époque consiste en l’avènement d’un nouveau profil psychologique dans l’histoire venant substituer et ainsi mettre une trêve à l’époque précédente. Ce qui veut dire que l’homme véridique n’est au final qu’une désignation de l’archétype incarnant le profil psychologique de la volonté de vérité. « De signes sanglants ils jalonnèrent la route qu’ils suivaient, et leur folie enseigna que par le sang se prouve la vérité. Or, de la vérité le sang est le plus mauvais témoin ; le sang infecte la plus pure doctrine pour en faire un délire encore et une haine des cœurs. Et si pour la doctrine quelqu’un se jette au feu – de quoi est-ce une preuve ? Meilleurs preuve, en vérité, est que de son propre brasier vienne sa propre doctrine ! ». (Ainsi parlait Zarathoustra, "des prêtre"; Antéchrist, aphorisme 53). 

"Tombez, fantômes blancs, de votre ciel qui brûle !" (G. Nerval, Artémis).


[1] . Aurore aphorisme 18 ;Généalogie de la morale, troisième dissertation, 9.

[2] . Ainsi parlait Zarathoustra, « le chant de la mélancolie », Dithyrambes pour Dionysos « Fou seulement poète seulement ».

[5] . Gai Savoir, « En quoi nous sommes, nous aussi, encore pieux », 344.

[6] . (Je platonise)

[8] . Par-delà Bien et Mal, aphorisme 25.

[9] . Gai Savoir, aphorisme 313.

[10] . Michel Foucault, Lecture de Nietzsche, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire ».  

[11] . Gai Savoir, 344, 345.

[12] . Gai Savoir, « Origine de la connaissance », 110 : Le Gai Savoir/Livre troisième - Wikisource

[13] . Gai Savoir, « Dernier scepticisme », aphorisme 265.

[14] . Le livre du Philosophe, Vérité et mensonge au sens extra moral : essai.pdf (Objet application/pdf)

[15] . Gai Savoir, « Dernier scepticisme », aphorisme 265.

[16] . Michel Foucault, Lecture de Nietzsche, « Nietzsche, la généalogie, l’histoire ».  

[17] . Vérité et Mensonge au sens extra moral.

[18] . Ainsi parlait Zarathoustra, « le chant de l’ivresse », 10.

[19] . Par-delà le Bien et le Mal, « du haut des cimes postludes », postude. 

[20] . Ainsi parlait Zarathoustra, « Des grands évènements ».

[21] . Naissance de la tragédie, 16.

[22] . Le pater séraphicus du Faust de Goethe.

[23] . Naissance de la tragédie, 19.

[24] . Michel Foucault, Lecture de Nietzsche, « Nietzsche, la généalogie l’histoire », 7.

[25] . Par-delà Bien et Mal, maximes et intermèdes, aphorisme 80.

[26] . Gai Savoir, « prémices de la science », aphorisme 300.

[27] . Par-delà le bien et le mal, aphorisme 25.

[28] . Gai Savoir, « les préludes de la science ».

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8 septembre 2010 3 08 /09 /septembre /2010 16:20

Jacob Peter Gowi, La Chute d'Icare, 1636, d'après Rubens

  (Jacob Peter Gowi, La Chute d'Icare, 1636).

« Ainsi suis-je tombé moi-même jadis de ma folie de vérité, de mes désirs du jour, fatigué du jour, malade de lumière, - je suis tombé plus bas, vers le couchant et l'ombre : par une vérité brûlé et assoiffé - t'en souviens-tu, t'en souviens-tu, coeur chaud, comme alors tu avais soif ? Que je sois banni de toute vérité ! Fou [Bouffon]seulement ! Poète seulement ! »[1].

 

 

01/11/2011. Pour commencer notre itinéraire de lecture, faisons ensemble une première acrobatie sur la marge du livre et posons une question des plus périlleuse : « Lorsque je commente la pensée de mon auteur, suis-je en train de commettre un acte de vérité ? ». Je trouve assez paradoxal de prétendre à la vérité de notre interprétation, tout en étudiant la pensée de celui qui désigne la vérité comme une illusion[2], un préjugé des philosophes[3] et soutient que tout n’est qu’interprétation, une multiplicité de points de perspectives d’un regard porté à différents degrés de la montagne : « En admettant que ceci aussi ne soit qu'une interprétation - et n'est-ce pas ce que vous vous empresserez de me répondre ? - eh bien, tant mieux. ! »[4]. Le chameau ainsi résolut à déposer ses valises à la sortie de son étroit désert, ne cherche plus à imposer une conception de la vérité qui serait indépendante de l’œuvre elle-même, qu’elle soit issue d’une pratique disciplinaire ou bien d’une méthode d’analyse. L’explorateur déchire pour ainsi dire sa carte et jette sa boussole derrière son épaule, découpe avidement les barreaux de ses grilles de lecture avec ses dents. Lire Nietzsche, ce n’est pas suivre ce joli sentier de la connaissance nous menant directement au dernier refuge de la vérité, mais revient plutôt à ouvrir en nous la voie(x) au scepticisme dans laquelle Zarathoustra trouve son refuge.

Preuve étant que les descendants de Cécrops envoient encore bon nombre de jeunes gens en sacrifice au Minotaure. Ouvrir un livre de Nietzsche revient à faire de son esprit un labyrinthe, tourner les pages à en délivrer le Monstre. Nietzsche nous invite à ouvrir en nous portes après portes les profondeurs cryptées du dédale humain, mais le cadavre exquis que nous entamons lignes par lignes, le sang des libations que nous déversons gouttes après gouttes, est le nôtre. Le chemin que nous allons suivre avec confiance n’est autre que le « fil d’Ariane » qui nous est donné par l’auteur lui-même, ses indications suffisent peut-être à elles seules pour nous sortir de son labyrinthe ? Ses prescriptions afin de nous guérir du malaise qu’il a lui-même contribué à engendrer ? « - Et pour finir : pourquoi devrions-nous dire si fort et avec tant d’ardeur ce que nous sommes, ce que nous voulons ou ne voulons pas ? Considérons-le avec plus de froideur, de distance, d’intelligence, de hauteur, disons-le comme cela peut être dit entre nous, si discrètement que le monde entier ne l’entende pas ! Surtout disons le lentement »[5].

Nous allons suivre le fil qui nous est tendu par l’auteur, mais nous préférons de loin monter sur la marge du livre avec ce bonnet d’âne et la tenue bariolée du bouffon, plutôt que d’emprunter la sombre toge du prêtre ou le long manteau du professeur, lorsque nous embarquons dans une telle « nef des fous ». Tout n’est que perspectives ! mais quelle est la perspective que l’auteur souhaite que le lecteur adopte sur ses livres ? Nietzsche exige un grand sérieux, celui d’un esprit affranchit de toutes entraves, libéré du joug de toutes les idéalités traditionnelles. Dans la bouche de Nietzsche le grand sérieux est l’expression de l’élévation de l’esprit de légèreté, une telle définition s’oppose en définitive au sérieux de ses contemporains et à l’idée même que la modernité entière s’est faite du sérieux. Il s’agit d’un sérieux en lutte contre l’esprit de lourdeur, un sérieux surmonté, vaincu. Un sérieux, qui par sérieux, se moque du sérieux lui-même et qui vient tout juste de retrouver sa bonne humeur, un sérieux renaissant dans tous les sens du mot Renaissance.

Si d’aucun trouve cet écrit incompréhensible, si l’oreille est lente à en percevoir le sens, la faute me semble-t-il, n’en est pas nécessairement à moi. Ce que je dis est suffisamment clair, à supposer et je le suppose, que l’on ait lu, sans épargner quelque peine, mes ouvrages antérieurs : car en effet, ceux-ci ne sont pas très faciles. Pour ce qui en est, par exemple, de mon Zarathoustra, je ne veux pas que l’on se vante de le connaître si l’on n’a été quelque jour profondément blessé, puis, au contraire, secrètement ravi par chacune de ses paroles : car alors seulement, on jouira du privilège de participer à l’élément alcyonien d’où cette œuvre est née, on se sentira de la vénération pour sa resplendissante clarté, son ampleur sa perspective lointaine, sa certitude.

Dans d’autre cas la forme aphoristique de mes écrits offre une certaine difficulté : mais elle vient de ce qu’aujourd’hui l’on ne prend pas cette forme assez au sérieux. Un aphorisme dont la fonte de frappe sont ce qu’elles doivent être n’est pas encore « déchiffré » parce qu’on l’a lu ; il s’en faut de beaucoup, car l’interprétation ne fait alors que commencer et il y a un art de l’interprétation. Dans la troisième dissertation du présent volume, j’ai donné un exemple de ce que j’appelle en pareil cas une « interprétation » - cette dissertation est précédée d’un aphorisme dont elle est le commentaire [Insouciant, railleur, violent – ainsi nous veut la sagesse. Elle est femme, elle n’aimera jamais qu’un guerrier]. Il est vrai que pour élever ainsi la lecture à la hauteur d’un art, il faut posséder avant tout une faculté qu’on a précisément le mieux oubliée aujourd’hui – et c’est pourquoi il s’écoulera encore du temps avant que mes écrits soient « lisibles » -, d’une faculté qui exigerait presque que l’on ait la nature d’une vache et non point, en tous cas, celle d’un homme moderne » j’entend la faculté de ruminer... [6]  

Nietzsche nous dit bien un art de lire et non une science, cette rumination n’est donc pas seulement à associer ou à réduire à l’activité philologique (bien que ce soit le cas dans Aurore, le lento du philologue). Cette métamorphose du lecteur en vache signifie aussi qu’il s’agit peut-être encore de l’animal sacrifié sous la main du prêtre de Bacchus, un bouc émissaire qui prête sa voix, son souffle, son mugissement. Une métamorphose très proche de celle-ci est énoncé dans le Zarathoustra, à la figure de l’homme supérieur se trouve associé la figure animale du taureau : « Je voudrais le voir semblable à un taureau blanc, qui souffle et mugit devant la charrue : et son mugissement devrait chanter la louange de tous ce qui est terrestre » [7].La stupeur dans l’œil face à l’hécatombe de tous les ruminants sacrifiés par la main du prêtre de Bacchus, l’oreille brisée par le mugissement du taureau blanc  sous la caresse portée par ce vent de Mistral. Cette métamorphose de l’homme-taureau n’est pas sans rappeler notre précédente allusion à la figure hybride du Minotaure : « Quand on lutte contre les monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme fini par ancrer son regard en toi ».[8] Autrement dit, celui qui affronte le scepticisme le plus radical de l’histoire se risque hélas à devenir lui-même profondément sceptique, celui qui contemple une telle chute d’Icare de tomber à son tour dans sa quête de lumière... Vous comprenez que de prétendre ainsi à la sainte vérité et au profond sérieux lorsqu’on fait affaire avec Nietzsche s’avère être une activité totalement criminelle et défendre le vrai à faire de nous ses martyrs, alors contentons-nous de la sincérité et de petits mensonges honnêtes : « Qu’importe » comme qui dirait…   

Allons que ce soit une peau de vache ou bien encore une peau d’âne, il nous faut pourtant trouver une astuce (Dédale signifie l’astucieux en grec), peut-être une bobine de fil pour nous permettre d’avancer comme Thésée dans le labyrinthe, un mât solide pour notre nef des nouveaux Argonautes (Arbre de vie), ou encore un miroir à présenter devant le regard de Méduse… Pour nous inviter à ce carnaval il nous faut avancer masqué : « Pour que ton bonheur ne nous oppresse pas, tu te voiles de l’astuce du diable, de l’esprit du diable, du costume du diable, mais en vain ! De ton regard s’échappe la sainteté »[9].Disons qu’il y a sans doute une certaine candeur interprétative poussant le lecteur à garder le silence, à se dissimuler derrière un masque de Pinocchio, d’emprunter ainsi la tenue bariolée du bouffon et ce bonnet d’âne bien morveux, soit un positionnement narratif sous couvert d’un voile de honte. En d’autres termes, méfions-nous de son invitation, il est préférable que le chasseur de monstre s’invite lui-même et demeure assez vigilant pour ne pas se retrouver sur la table ou bien devenir monstre à son tour.

Ce n’est donc pas l’image du lecteur marchant à grands pas envoûté par quelques sons de flûte et qui s’achemine vers le refuge de Zarathoustra qui se trouve dans la montagne (récit). Mais pages après pages que le dévot de Dionysos creuse toujours plus profondément sa grotte dans l’esprit de son lecteur (fait), Ce n’est pas Zarathoustra qui porte le cadavre du funambule sur don dos (récit), mais désormais vous lecteur qui traîné le cadavre de Zarathoustra sur la marge du livre (fait) belle ironie du sort : « En vérité, je vous le conseille éloigné vous de moi et défendez-vous de Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte de lui ! Peut-être vous a-t-il trompés ».[10] Se défendre de toute prétention ô vrai, mais ne pas croire non plus que Zarathoustra nous proclame à son tour quelque chose de vrai : « Celui qui dénonce l’illusoire de toute vérité, dit-il par là même une vérité ? ».

Si la vérité n’a pas besoin de défenseur, Zarathoustra quand à lui n’a pas besoin de croyants… Il serait bien dommage d’abandonner notre foi en la vérité et en contrepartie s’adonner avec ferveur et complaisance à avoir foi en Nietzsche lui-même, ce serait dès lors le dernier tour de folie du commentateur qui consisterait à se dire que Nietzsche ne pouvait considérer ses propres propos à la fois comme des mensonges illusoires et trompeurs. On oublierait alors le sens profond de ce « eh bien tant mieux ! ». Alors que nous venons de briser en nous toutes les idoles de la vénération humaine que sont Dieu, le vrai, le juste, le bien… ce serait assez absurde, après tout ça, d’ériger en idole celui-là même qui a détruit toutes les idoles et de reporter ainsi notre vénération sur celui qui a ruiné toutes vénérations, comme le dernier pape à genoux devant l’âne.

À supposés qu’il y ait dans l’image des philosophes de l’avenir un trait qui puisse faire pressentir qu’ils seront peut-être des septiques au sens que nous venons d’indiquer, ce ne serait encore qu’une de leur particularité et non leur caractère essentiel […]. Ils seront plus durs (et pas toujours envers eux-mêmes seulement) que ne le souhaiteraient les humanitaires. S’ils fraient avec la vérité, ce ne sera pas pour qu’elle « plaise » les « exaltes » et les « enthousiasme », ils ne croiront sans doute guerre que la vérité soit faite pour procurer de telles jouissances au sentiment. Ils souriraient, ces esprits sévères, si l’un d’entre eux se prenait à dire : « Cette pensée qui m’exalte, comment ne serait-elle pas vraie ? » - : ou : « Cette œuvre ma ravit, comment ne serait-elle pas belle ? » - ou : « Cette artiste me grandit, comment ne serait-il pas grand ? » Ils éprouveraient non seulement l’envi de sourire de ces divagations d’idéalistes, d’efféminés, d’hermaphrodites, mais un véritable dégoût.[11] 

 

Point de foi, point de vénération, nous ne sommes pas des idolâtres procédant au culte d’un héros, si nous saisissons à notre tour le diapason de Nietzsche c’est d’abord pour sonder le talon de sa statue. Nietzsche est un précepteur de la jeunesse qui loin d’asservir celle-ci à sa propre doctrine cherche à l’affranchir de toutes doctrines, ne cherche pas non plus à nous convaincre mais à ruiner en nous toutes formes de convictions. Il est le précepteur qui nous apprend à désapprendre et à lever le doigt, non pas le libre esprit ou libre arbitre mais l’esprit libre et l’autodétermination dans les actes, en un mot Nietzsche est le précepteur de l’indépendance. 

L’indépendance est le fait du tout petit nombre, c’est le privilège des forts. Et celui qui s’y essaie, même à bon droit, sans y être contraint, prouve qu’il est non seulement fort, mais selon toute vraisemblance, d’une débordante hardiesse. Il s’enfonce dans un labyrinthe, il multiplie par mille les dangers déjà inhérents à la vie, et dont le moindre n’est pas que nul ne voit de ses propres yeux où ni comment il s’égare, s’isole et se laisse déchirer lambeau par lambeau par quelque minotaure tapi aux cavernes de la conscience. Si un tel homme périt, c’est si loin de la compréhension des hommes que ceux-ci ne le sentent point, n’en sont point émus. Il ne peut plus revenir même vers la compassion des humains[12].

Autrement dit « J’aime celui qui va vers son déclin », mais à l’inverse du célèbre « Connais toi » Nietzsche ne nous apprend pas à devenir étranger à nous-même à connaître notre place. À ces antiques paroles de la sobriété et de la mesure, Nietzsche leur oppose celle de l’ivresse et de la démesure. Le déclin est une démesure qui tend à la bête et c’est pourquoi il se produit une métamorphose de l’esprit, se retrouver à mi-chemin entre deux démesures (animale et divine) n’est plus le point d’équilibre (contre Protagoras) mais désormais l’instant de l’hésitation qui à mi-chemin dans la course produit l’instance de la chute tragique, celle du funambule. Inoculation de la folie, jeu de dés sur la table du géant hasard, le chasseur de foudres porte un chapeau pointu : « Oui Zarathoustra, tu dis la vérité. J’ai désiré ma chute en voulant atteindre les hauteurs, tu es le coup de foudre que j’attendais ! ».[13] Voilà qui résume assez bien l’enseignement de notre précepteur, je veux dire le Hassan Sabbat des nouveaux philosophes.

Ces négateurs […], ils sont l’avant-garde de ses troupes d’éclaireurs et de guerriers, sa forme de séduction la plus capiteuse, la plus délicate et la plus insaisissable : - si, en quelque chose, je suis déchiffreur d’énigmes je veux l’être avec cette affirmation ! Non, ceux-ci sont loin d’être des esprits libres, car ils croient encore à la vérité…
Lorsque les Croisés se heurtèrent en Orient sur cet invincible ordre des Assassins, sur cet ordre des esprits libres par excellence, dont les affiliés de grades inférieurs vivaient dans une obéissance telle que jamais ordre monastique n’en connut de pareille, ils obtinrent, je ne sais par quelle voie, quelques indications sur le fameux symbole, sur ce principe essentiel dont la connaissance était réservée aux dignitaires supérieurs, seuls dépositaire de cet ultime secret : « Rien n’est vrai, tout est permis »… C’était là de la vraie liberté d’esprit, une parole qui mettait en question la foi même en la vérité… Aucun esprit libre européen, chrétien, s’est-il jamais égaré dans le mystère de cette proposition, dans le labyrinthe de ses conséquences ? Connaît-il par expérience le minotaure de cette caverne ?[14]

Alamut, le nid de l’aigle, sonne ici comme transfiguration du refuge de Zarathoustra. Nietzsche altère même le sens de la référence qu’il utilise « La seul loi est qu’il n’y a pas de lois » devient dans sa bouche « Rien n’est vrai, tout est permis » ! Nietzsche différencie dans ce texte les esprits libres de son temps et les philosophes de l’avenir, cette distinction entre le nous et le vous renvoi directement à l’aphorisme 44 du Par delà le bien et mal : « voilà les hommes que nous sommes, nous, esprits libres – et peut-être serez vous un peu semblable à nous, vous que je vois venir, vous, les nouveau philosophes ». Pourtant Nietzsche ne nous renvoie pas à ce texte, mais nous donne une tout autre indication entre parenthèse : « (Celui qui trouvera ces indications trop succinctes pourra relire le paragraphe du Gai Savoir qui porte le titre : « (Dans quelle mesure, nous aussi, nous sommes encore pieux », aphorisme 344, ou, mieux encore tout le cinquième livre dudit ouvrage et aussi la préface d’Aurore) ».[15] Nietzsche par le biais d’une autoréférence propose à son lecteur attentif une petite rétrospective du thème de la vérité. Même si il n’est pas annoncé de façon explicite nous venons de mettre le doigt sur l’exemple annoncé en début dans la préface de la Généalogie de la Morale. La préface d’Aurore venant ainsi compléter sa description de son « art de l’interprétation des aphorismes ». Nietzsche associe donc ce texte à celui du Gai Savoir dont je vous présente cet extrait :

« Volonté de vérité » ne signifie point « je ne veux pas me laisser tromper », mais – il n’y a pas de choix – « Je ne veux pas tromper, ni moi-même, ni les autres » ; et nous voici sur le terrain de la morale. Car on fera bien d’interroger à fond « Pourquoi ne veux-tu pas tromper ? » surtout lorsqu’il pourrait y avoir apparence – et il y a apparence ! – Que la vie est faite qu’en vue de l’apparence, je veux dire en vue de l’erreur, de la duperie, de la dissimulation, de l’éblouissement, de l’aveuglement, et alors que d’autre part, la grande forme de la vie s’est effectivement toujours montrée du côté des [hommes mélangé étranger/rusé ambivalence du mot métis] les moins scrupuleux. [16]

J’ose ajouter quelques mots sur ce passage extrait de l’aphorisme 344 du Gai Savoir. Cette définition de la volonté de vérité : « Je ne veux pas tromper, ni moi-même, ni les autres » fait explicitement référence à ce passage extrait des Pensées de Blaise Pascal : « Nous ne voulons pas que les autres nous trompent ; et nous ne trouvons pas juste qu’ils veuillent être estimés de nous plus qu’ils ne le méritent : il n’est donc pas juste aussi que nous les trompions et que nous voulions qu’ils nous estiment plus que nous ne méritons » (PASCAL, Pensées, «  manuscrit de Louis Périer fragments non classés »). Birault et tous les autres spécialistes sont donc passés à côté de l’essentiel, après examen « à fond » nous ne tombons pas nécessairement dans le domaine de la morale  le « ce n’est pas bien », puisque la volonté de vérité nous amène aussi à celui de la justice le « ce n’est pas juste ». Ainsi la volonté de vérité n’est plus seulement à réduire à une volonté morale, mais est désormais à étendre à la volonté de justice. Cette référence muette à Pascal ainsi entendue, cela nous permet de faire le lien régressif avec le texte vérité et mensonge au sens extra moral dans lequel Nietzsche cite sa source et reprend à son compte la critique formulée par Pascal envers les Méditations Métaphysique de Descartes. Des petites pistes qui nous permettrons plus loin de remettre en question son scepticisme et peut-être de porter atteinte au Minotaure.

Outre le fait que la ruse (métis) s’allie à l’astuce (dédale) dans notre propos. Nietzsche souhaite rafraîchir l’esprit du lecteur sur la question de la vérité et celle-ci devient par la même le terrain privilégier d’un affrontement entre le nous et le vous. Le texte suggère-t-il que les philosophes de l’avenir seront des menteurs ? Ils ne croiront plus en la vérité, d’accord mais laquelle : « Seront-ils des amis de la vérité, ces philosophes qui viennent ? Probablement, car tous les philosophes ont toujours été amis de leurs vérités […] : « Mon jugement, c’est mon jugement à moi, et je n’imagine guère qu’un autre y ait droit, dira peut-être l’un de ces futurs philosophes ».[17] De quoi faire de la question de la vérité un point de dissensus important, je dirai même qu’il nous tend en définitive le bâton. Soustraire et réduire la volonté de vrai à une volonté morale ne lui enlève pas tout, il reste encore à débattre sur terrain de la justice (diké), car je pense que la justice intervient dans la généalogie de la vérité antérieurement à la morale, la lex draconis lui donne une origine assez immorale. Ce sont les tables de lois qui deviennent par la suite vérités morales non l’inverse, la découverte des lois de la nature ne sont-elles pas l’aboutissement de la volonté de vrai ? La vérité réside dans le marteau !  

Que la vérité (en soi, religieuse et scientifique) n’existe pas, ou pour mieux dire que toutes les instances de prétention à la vérité connues jusqu’à ce jour sont impuissantes à soutenir ou à défendre la vérité elle-même, ce ciel déchiré. Cela fait de l’histoire de la vérité celle de « la plus longue erreur » (Crépuscule des idoles), la connaissance une falsification une tromperie « la minute la plus mensongère de l’histoire universelle » (Vérité et Mensonge au sens extra moral). Tous les hommes véridiques qui se sont succédé périodiquement dans l’Histoire (Socrate, le Christ, Bruno) sont des martyrs de la vérité, jusqu’à Zarathoustra lui-même. Cela qui veut dire que le minotaure de ce grand labyrinthe de la connaissance, ce monstre dangereux qui vient manger les jeunes gens n’est autre que le scepticisme personnifié. Thésée n’a nul recours que de se forger lui-même ses propres armes à l’intérieur même du labyrinthe, suivre le file d'Ariane et fabriquer ses ailes de cires pour s'en sortir.

« Que signifie la volonté de vérité »… Et me voici revenu à mon problème, à notre problème, ô mes amis inconnus (- car je ne connais encore aucun ami) : que serait pour nous le sens de la vie tout entière, si ce n’est qu’en nous cette volonté de vérité arrive à prendre conscience d’elle-même en tant que problème ?...  » (Généalogie de la Morale, troisième dissertation, 27)

[1] . « Fou seulement ! Poète seulement ! », Dithyrambes pour Dionysos. Ainsi parlait Zarathoustra, livre IV.

[2] . Le livre du philosophe, « vérité et mensonge au sens extra moral ».

[3] . Par delà le Bien et le mal, « Ouverture »

[4] .Par-delà le bien et le mal, « Des préjugés des philosophes », 22.

[5] . Aurore, préface.

[6] . Généalogie de la Morale, avant propos.

[7] . Ainsi parlait Zarathoustra, « L’homme sublime »

[8] . Par-delà le bien et le mal, maximes et intermèdes, 146.

[9] . Gai Savoir, « Le saint masqué », p 31.

[10] . Zarathoustra, « de la vertu qui donne ».

[11]. Gai Savoir, préface de la seconde édition.

[12] . Par-delà bien et Mal, 30.

[13] . Ainsi parlait Zarathoustra, « De l’arbre sur la montagne ».

[14]. Généalogie de la Morale, troisième dissertation, 24.

[15] . Généalogie de la Morale, troisième dissertation, 24.

[16] . Gai Savoir, aphorisme 344.

[17] . Par-delà bien et mal, « esprit libres », 43.

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3 septembre 2010 5 03 /09 /septembre /2010 16:40
La-jeunesse-de-Bacchus
(William Adolphe Bouguereau, La Jeunesse de Bacchus, 1884)
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Le Banquet auquel Zarathoustra nous convie est à l’image des Bacchanales. Cette festivité n’est donc pas dépourvue de certains grands dangers, si l’on considère que l’invité patiemment attendu n’est autre que le bouc émissaire de l’hécatombe… Les brebis noires sont très appréciées pour l’heure de leur sacrifice. Point de rêverie donc pour le promeneur solitaire, car en ce lieu il est plus prudent de s’y inviter soi-même. De petits pas discrets pour de grands regards indiscrets, le lecteur doit pénétrer le livre avec le pas léger et vigilant du chasseur. Le lecteur qui tenté par la gourmandise s’inocule avec appétit les fruits de l’ivresse, entame alors une danse endiablée avec Dionysos sur son dos. Mais le dos est bien de lames perfides, ne nous laissons pas tromper par l’image et entraver par la toile du rêve. Le banquet de Zarathoustra est un festin solitaire auquel l’hôte s’invite à présider et à manger à sa propre table. En définitive, nous somme résolument seul en face de ces livres tentateurs que la tentation nous amène ici à ouvrir.

 

 

Au XIXe siècle vécut loin des rives de la Méditerranée idéale, un homme qui compta parmi les penseurs les plus géniaux et les plus abominables de cette époque qui pourtant ne manque pas de génies abominables. C’est son histoire qu’il s’agit de raconter ici. Il s’appelait Friedrich Nietzsche et si son nom, à la différence de ceux d’autres scélérats de génie, comme par exemple Schopenhauer, Stirner, Renan, Taine etc…, a aujourd’hui échappé de l’oubli, c’est assurement que Nietzsche fut plus bouffi d’orgueil, plus ennemi de l’humanité, plus immoral en un mot plus impie que ces malfaisants moins illustres, mais c’est que son génie et son unique ambition s’étendirent à un domaine qui laisse bien des traces dans l’histoire : le royaume intempestif des idées... (Parodie adaptée du Parfum de Süskind. 28/05/11)

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Présentation

  • : La Caverne de Zarathoustra
  • : Lecture de Nietzsche : Le carnet de voyage de l'Argonaute. (lectures et sources audio-vidéo).
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