9 mai 2018 3 09 /05 /mai /2018 13:22

( L. Giordano, Passaggio del Mar Rosso, 1681)

ORIGINE DU PÉCHÉ. — Le péché, tel qu’on le considère aujourd’hui, partout où le christianisme règne ou a jamais régné, le péché est un sentiment juif et une invention juive, et, par rapport à cet arrière-plan de toute moralité chrétienne, le christianisme a cherché en effet à judaïser le monde entier. On sent de la façon la plus fine jusqu’à quel point cela lui a réussi en Europe, au degré d’étrangeté que l’antiquité grecque — un monde dépourvu de sentiment du péché — garde toujours pour notre sensibilité, malgré toute la bonne volonté de rapprochement et d’assimilation dont des générations entières et beaucoup d’excellents individus n’ont pas manqué. « Ce n’est que si tu te repens que Dieu sera miséricordieux pour toi » — de telles paroles provoqueraient chez un Grec le rire et la colère ; il s’écrierait : « Voilà des sentiments d’esclaves ! » Ici l’on admet un Dieu puissant, d’une puissance suprême, et pourtant un Dieu vengeur. Sa puissance est si grande que l’on ne peut en général pas lui causer de dommage, sauf pour ce qui est de l’honneur. Tout péché est un manque de respect, un crimen læsæ majestatis divinæ — et rien de plus ! Contrition, déshonneur, humiliation — voilà les premières et dernières conditions à quoi se rattache sa grâce ; il demande donc le rétablissement de son honneur divin ! Si d’autre part le péché cause un dommage, s’il s’implante avec lui un désastre profond et grandissant qui saisit et étouffe un homme après l’autre, comme une maladie — cela préoccupe peu cet oriental avide d’honneurs, là-haut dans le ciel : le péché est un manquement envers lui et non envers l’humanité ! — À celui à qui il a accordé sa grâce il accorde aussi cette insouciance des suites naturelles du péché. Dieu et l’humanité sont imaginés ici si séparés, tellement en opposition l’un avec l’autre, qu’au fond il est tout à fait impossible de pécher contre cette dernière, — toute action ne doit être considérée qu’au point de vue de ses conséquences surnaturelles, sans se soucier des conséquences naturelles : ainsi le veut le sentiment juif pour lequel tout ce qui est naturel est indigne en soi. Les Grecs, par contre, admettaient volontiers l’idée que le sacrilège lui aussi pouvait avoir de la dignité — même le vol comme chez Prométhée, même le massacre du bétail, comme manifestation d’une jalousie insensée, comme chez Ajax : c’est dans leur besoin d’imaginer de la dignité pour le sacrilège et de l’y incorporer qu’ils ont inventé la tragédie, — un art et une joie qui, malgré les dons poétiques et le penchant vers le sublime, chez le juif, lui sont demeurés profondément étrangers. (Gai Savoir, § 135)

LE PEUPLE ÉLU. — Les juifs qui ont le sentiment d’être le peuple élu parmi les peuples, et cela parce qu’ils sont le génie moral parmi les peuples (grâce à la faculté de mépriser l’homme en soi, faculté développée chez eux plus que chez aucun peuple) — les juifs prennent à leur monarque divin, à leur saint un plaisir analogue à celui que prenait la noblesse française devant Louis XIV. Cette noblesse, s’étant laissé prendre toute sa puissance et toute son autocratie, était devenue méprisable : pour ne point sentir cela, pour pouvoir l’oublier, elle avait besoin d’une splendeur royale, d’une autorité royale, d’une plénitude sans égale dans la puissance, à quoi seule la noblesse avait accès. En s’élevant conformément à ce privilège à la hauteur de la cour pour voir tout au-dessous de soi, pour considérer tout comme méprisable on arrivait à passer sur l’irritabilité de la conscience. C’est ainsi qu’avec intention on édifiait la tour de la puissance royale, toujours plus dans les nuages, en y adossant les dernières pierres de sa propre puissance. (Gai Savoir, § 136)

TROP JUIF. — Si Dieu avait voulu devenir un objet d’amour, il aurait dû commencer par renoncer à rendre la justice : — un juge, et même un juge clément, n’est pas un objet d’amour. Pour comprendre cela le fondateur du christianisme n’avait pas le sens assez subtil, — il était juif.(Gai Savoir, § 140)

DU PEUPLE D’ISRAËL. — Parmi les spectacles à quoi nous invite le prochain siècle, il faut compter le règlement définitif dans la destinée des juifs européens. Il est de toute évidence maintenant qu’ils ont jeté leurs dés, qu’ils ont passé leur Rubicon : il ne leur reste plus qu’à devenir les maîtres de l’Europe ou à perdre l’Europe, comme au temps jadis ils ont perdu l’Égypte, où ils s’étaient placés devant une semblable alternative. En Europe cependant, ils ont traversé une école de dix-huit siècles, comme il n’a été donné à aucun autre peuple de la subir, et cela de façon à ce que ce soit non pas la communauté, mais d’autant plus l’individu à qui profitent les expériences de cet épouvantable temps d’épreuves. La conséquence de cela c’est que chez les juifs actuels les ressources de l’âme et de l’esprit sont extraordinaires ; parmi tous les habitants de l’Europe ce sont eux qui, dans la misère, ont le plus rarement recours à la boisson et au suicide pour se tirer d’un embarras profond, — ce qui est tellement à la portée des gens de moindre capacité. Tout juif trouve dans l’histoire de ses pères et de ses ancêtres une source d’exemples de froid raisonnement et de persévérance dans des situations terribles, de la plus subtile utilisation du malheur et du hasard par la ruse ; leur bravoure sous le couvert du plus mesquin asservissement, leur héroïsme dans le spernere se sperni dépassent les vertus de tous les saints. On a voulu les rendre méprisables en les traitant avec mépris pendant deux mille ans, en leur interdisant l’accès à tous les honneurs, à tout ce qui est honorable, en les poussant par contre d’autant plus profondément dans les métiers malpropres, — et vraiment, ce procédé ne les a pas rendus moins sales. Méprisables peut-être ? Ils n’ont jamais cessé eux-mêmes de se croire appelés aux plus grandes choses et les vertus de tous ceux qui souffrent n’ont pas cessé de les parer. La façon dont ils honorent leurs pères et leurs enfants, la raison qu’il y a dans leurs mariages et dans leurs moeurs conjugales les distinguent parmi tous les Européens. Et encore s’entendaient-ils à se créer un sentiment de puissance et de vengeance éternelle avec les professions qu’on leur abandonnait (ou à quoi on les abandonnait) ; il faut le dire à l’honneur même de leur usure, que sans cette torture de leurs contempteurs, agréable et utile à l’occasion, ils auraient difficilement supporté de s’estimer eux-mêmes si longtemps. Car notre estime de nous-mêmes est liée au fait que nous puissions user de représailles en bien et en mal. Avec cela les juifs ne se sont pas laissés pousser trop loin par leur vengeance : car ils ont tous la liberté de l’esprit, et aussi celle de l’âme, que produisent chez l’homme le changement fréquent du lieu, du climat, le contact des mœurs des voisins et des oppresseurs ; ils possèdent la plus grande expérience pour tout ce qui est des relations avec les hommes et, même dans la passion, ils utilisent la circonspection de cette expérience. Ils sont si sûrs de leur souplesse intellectuelle et de leur savoir faire que jamais, même dans les situations les plus pénibles, ils n’ont besoin de gagner leur pain avec la force physique, comme travailleurs grossiers, portefaix, esclaves d’agriculture. On voit encore à leurs manières qu’on ne leur a jamais mis dans l’âme des sentiments chevaleresques et nobles, et de belles armures autour du corps : quelque chose d’indiscret alterne avec une soumission souvent tendre, presque toujours pénible. Mais maintenant qu’ils s’apparentent nécessairement, d’année en année davantage, avec la meilleure noblesse de l’Europe, ils auront bientôt fait un héritage considérable dans les bonnes manières de l’esprit et du corps : en sorte que dans cent ans ils auront un aspect assez noble pour ne pas provoquer la honte, en tant que maîtres, chez ceux qui leur seront soumis. Et c’est là ce qui importe ! C’est pourquoi un règlement de leur cause est maintenant encore prématuré ! Ils savent le mieux eux-mêmes qu’il n’y a pas à songer pour eux à une conquête de l’Europe et à un acte de violence quelconque : mais ils savent bien aussi que, comme un fruit mûr, l’Europe pourrait, un jour, tomber dans leur main qui n’aurait qu’à se tendre. En attendant il leur faut, pour cela, se distinguer dans tous les domaines de la distinction européenne, il leur faut partout être parmi les premiers, jusqu’à ce qu’ils en arrivent eux-mêmes à déterminer ce qui doit distinguer. Alors ils seront les inventeurs et les indicateurs des Européens et ils n’offenseront plus la pudeur de ceux-ci. Et où donc s’écoulerait cette abondance de grandes impressions accumulées que l’histoire juive laisse dans chaque famille juive, cette abondance de passions, de décisions, de renoncements, des luttes, de victoires de toute espèce, — si ce n’est, en fin de compte, dans de grandes œuvres et de grands hommes intellectuels ! C’est alors, quand les juifs pourront renvoyer à de tels joyaux et vases dorés, qui seront leur œuvre, — les peuples européens d’expérience plus courte et moins profonde ne sont pas et n’ont pas été capables d’en produire de pareils —, quand Israël aura changé sa vengeance éternelle en bénédiction éternelle pour l’Europe : alors ce septième jour sera revenu de nouveau, ce septième jour où le Dieu ancien des juifs pourra se réjouir sur lui-même, sur sa création et sur son peuple élu, — et nous tous, tous, nous voulons nous réjouir avec lui ! (Aurore, § 205)

Les juifs, — peuple « né pour l’esclavage », comme l’affirmait Tacite, avec tout le monde antique, « peuple choisi parmi les peuples », comme ils l’affirment et le croient eux-mêmes, — les juifs ont réalisé cette merveille du renversement des valeurs, grâce à laquelle la vie sur terre, pour quelques milliers d’années, a pris un attrait nouveau et dangereux. Leurs prophètes ont fait un alliage avec les termes « riche », « impie », « méchant », « violent », « sensuel », pour frapper pour la première fois le mot « monde » à l’effigie de la honte. C’est dans ce renversement des valeurs (dont fait partie l’idée d’employer le mot « pauvre » comme synonyme de « saint » et d’« ami ») que réside l’importance du peuple juif : avec lui commence l’insurrection des esclaves dans la morale. (Par-delà Bien et Mal, § 195)

Il faut s’en accommoder, quand un peuple qui souffre et veut souffrir de la fièvre nationale et des ambitions politiques voit passer sur son esprit des nuages et des troubles divers, en un mot de petits accès d’abêtissement : par exemple, chez les Allemands d’aujourd’hui, tantôt la bêtise anti-française, tantôt la bêtise anti-juive ou anti-polonaise, tantôt la bêtise chrétienne-romantique, tantôt la bêtise wagnérienne, tantôt la bêtise teutonne ou prussienne (qu’on regarde donc ces pauvres historiens, ces Sybel et ces Treitschke, et leurs grosses têtes emmitouflées —), et quel que soit le nom que l’on veuille donner à ces petits embrumements de l’esprit et de la conscience allemande. Qu’on me pardonne si, moi aussi, en faisant une halte courte et audacieuse sur un domaine très infecté, je n’ai pas été entièrement épargné par la maladie et si, comme tout le monde, je me suis livré à des fantaisies sur des choses qui ne me regardent pas : premier symptôme de l’infection politique. Par exemple en ce qui concerne les juifs : écoutez plutôt. — Je n’ai pas encore rencontré d’Allemand qui veuille du bien aux juifs ; les sages et les politiques ont beau condamner tous sans réserve l’antisémitisme, ce que réprouvent leur sagesse et leur politique, c’est, ne vous y trompez pas, non pas le sentiment lui-même, mais uniquement ses redoutables déchaînements, et les malséantes et honteuses manifestations que provoque ce sentiment une fois déchaîné. On dit tout net que l’Allemagne a largement son compte de juifs, que l’estomac et le sang allemands devront peiner longtemps encore avant d’avoir assimilé cette dose de « juif », que nous n’avons pas la digestion aussi active que les Italiens, les Français, les Anglais, qui en sont venus à bout d’une manière bien plus expéditive : — et notez que c’est là l’expression d’un sentiment très général, qui exige qu’on l’entende et qu’on agisse. « Pas un juif de plus ! Fermons-leur nos portes, surtout du côté de l’Est (y compris l’Autriche) ! » Voilà ce que réclame l’instinct d’un peuple dont le caractère est encore si faible et si peu marqué qu’il courrait le risque d’être aboli par le mélange d’une race plus énergique. Or, les juifs sont incontestablement la race la plus énergique, la plus tenace et la plus pure qu’il y ait dans l’Europe actuelle ; ils savent tirer parti des pires conditions — mieux peut-être que des plus favorables, — et ils le doivent à quelqu’une de ces vertus dont on voudrait aujourd’hui faire des vices, ils le doivent surtout à une foi robuste qui n’a pas de raison de rougir devant les « idées modernes » ; ils se transforment, quand ils se transforment, comme l’empire russe conquiert : la Russie étend ses conquêtes en empire qui a du temps devant lui et qui ne date pas d’hier, — eux se transforment suivant la maxime : « Aussi lentement que possible ! » Le penseur que préoccupe l’avenir de l’Europe doit, dans toutes ses spéculations sur cet avenir, compter avec les juifs et les Russes comme avec les facteurs les plus certains et les plus probables du jeu et du conflit des forces. Ce que, dans l’Europe d’aujourd’hui, on appelle une « nation » est chose fabriquée plutôt que chose de nature, et a bien souvent tout l’air d’être une chose artificielle et fictive ; mais, à coup sûr, les « nations » actuelles sont choses qui deviennent, choses jeunes et aisément modifiables, ne sont pas encore des « races », et n’ont à aucun degré ce caractère d’éternité, qui est le propre des juifs : il est bon que les « nations » se gardent de toute hostilité et de toute concurrence irréfléchie. Il est tout à fait certain que les juifs, s’ils le voulaient, ou si on les y poussait, comme les antisémites ont tout l’air de le faire, seraient dès à présent en état d’avoir le dessus, je dis bien, d’être les maîtres effectifs de l’Europe ; il n’est pas moins certain que ce n’est pas à cela qu’ils visent. Ce que pour le moment, au contraire, ils veulent, et ce qu’ils demandent avec une insistance un peu gênante, c’est d’être absorbés et assimilés par l’Europe ; ils ont soif d’avoir un endroit où ils puissent enfin se poser, et jouir enfin de quelque tolérance, et de considération ; ils ont soif d’en finir avec leur existence nomade de « Juif errant ». Cette aspiration dénote peut-être déjà une atténuation des instincts judaïques, et il ne serait que juste d’y prendre garde et d’y faire bon accueil ; on pourrait fort bien débuter par jeter à la porte les braillards antisémites. Il faut être prévenant, mais avec précaution, et choisir : l’attitude de la noblesse d’Angleterre est un assez bon exemple. Il est trop évident qu’en Allemagne ceux qui risqueraient le moins à entrer en commerce avec eux, ce sont les types assez énergiques et assez fortement accusés du néogermanisme, par exemple l’officier noble de la Marche prussienne : il serait à tous égards très intéressant d’essayer s’il y aurait moyen d’unir et de greffer l’un sur l’autre l’art de commander et d’obéir, traditionnel et classique dans le pays que je viens de dire, et le génie de l’argent et de la patience, avec son appoint d’intellectualité, chose qui fait encore passablement défaut dans ce même pays. — Mais voilà plus qu’il n’en faut de patriotisme jovial et solennel ; je m’arrête, car je me retrouve au seuil de la question qui me tient à coeur plus que toute autre, au seuil du « problème européen » tel que je l’entends, je veux dire de l’éducation possible d’une caste nouvelle destinée à régner sur l’Europe.(Par-delà Bien et Mal, § 251)

Mais vous ne comprenez pas ? Vous n’avez pas d’yeux pour une chose qui a eu besoin de deux mille ans pour triompher ?… Il n’y a pas lieu de s’en étonner : tout ce qui est long est difficile à voir, à embrasser d’un coup d’oeil. Or, voici ce qui s’est passé : sur le tronc de cet arbre de la vengeance et de la haine, de la haine judaïque — la plus profonde et la plus sublime que le monde ait jamais connue, de la haine créatrice de l’idéal, de la haine qui transmue les valeurs, une haine qui n’eut jamais sa pareille sur la terre — de cette haine sortit quelque chose de non moins incomparable, un amour nouveau, la plus profonde et la plus sublime de toutes les formes de l’amour : — et d’ailleurs sur quel autre tronc cet amour aurait-il pu s’épanouir ?… Mais que l’on ne s’imagine pas qu’il se développa sous forme de négation de cette soif de vengeance, comme antithèse de la haine judaïque ! Non, tout au contraire. L’amour est sorti de cette haine, s’épanouissant comme sa couronne, une couronne triomphante qui s’élargit sous les chauds rayons d’un soleil de pureté, mais qui, dans ce domaine nouveau, sous le règne de la lumière et du sublime, poursuit toujours encore les mêmes buts que la haine : la victoire, la conquête, la séduction, tandis que les racines de la haine pénétraient, avides et opiniâtres, dans le domaine souterrain des ténèbres et du mal. Ce Jésus de Nazareth, cet évangile incarné de l’amour, ce « Sauveur » qui apportait aux pauvres, aux malades, aux pécheurs, la béatitude et la victoire — n’était-il pas précisément la séduction dans sa forme la plus sinistre et la plus irrésistible, la séduction qui devait mener par un détour à ces valeurs judaïques, à ces rénovations de l’idéal ? Le peuple d’Israël n’a-t-il pas atteint, par la voie détournée de ce Sauveur, de cet apparent adversaire qui semblait vouloir disperser Israël, le dernier but de sa sublime rancune ? N’est-ce pas par l’occulte magie noire d’une politique vraiment grandiose de la vengeance, d’une vengeance prévoyante, souterraine, lente à saisir et à calculer ses coups, qu’Israël même a dû renier et mettre en croix, à la face du monde, le véritable instrument de sa vengeance, comme si cet instrument était son ennemi mortel, afin que le « monde entier », c’est-à-dire tous les ennemis d’Israël, eussent moins de scrupules à mordre à cet appât ? Pourrait-on d’ailleurs s’imaginer, en s’aidant de tous les raffinements de l’esprit, un appât plus dangereux encore ? Quelque chose qui égalerait par sa puissance de séduction, par sa force de leurre et d’étourdissement ce symbole de la « sainte croix », cet horrible paradoxe d’un « Dieu mis en croix », ce mystère d’une inimaginable et dernière cruauté, la cruauté folle d’un Dieu se crucifiant lui-même pour le salut de l’humanité ?… Il est du moins certain qu’avec sa vengeance et sa transmutation de toutes les valeurs, Israël a toujours triomphé de nouveau sub hoc signo, de tout autre idéal, de tout idéal plus noble.(Généalogie de la Morale, § 8)

« Mais que nous parlez-vous encore d’un idéal plus noble ! Inclinons-nous devant le fait accompli : c’est le peuple qui l’a emporté — ou bien « les esclaves », ou bien « la populace », ou bien « le troupeau », nommez-les comme vous voudrez —, si c’est aux Juifs qu’on le doit, eh bien ! jamais peuple n’a eu une mission historique plus considérable. Les « maîtres » sont abolis ; la morale de l’homme du commun a triomphé. Libre à vous de comparer cette victoire à un empoisonnement du sang (elle a opéré le mélange des races) — je n’y contredis pas ; mais il est indubitable que cette intoxication a réussi. La « rédemption ou la délivrance » du genre humain (je veux dire l’affranchissement du joug des « maîtres ») est en excellente voie ; tout se judaïse, ou se christianise, ou se voyoucratise à vue d’oeil (que nous importent les mots ! ). Les progrès de cet empoisonnement de l’humanité par tout le corps semblent irrésistibles, son allure et sa marche pourront même dès aujourd’hui se ralentir toujours davantage, devenir toujours plus délicates, plus imperceptibles, plus réfléchies — on a du temps devant soi… L’Église a-t-elle encore dans cette sphère une tâche nécessaire à remplir ? a-telle, d’une façon générale, encore un droit à l’existence ? Ou bien pourrait-on s’en passer ? Quæritur.. Il semble qu’elle entrave et retarde cette marche plutôt que de l’accélérer ? Eh bien ! voilà qui pourrait constituer précisément son utilité… Assurément, elle a quelque chose de grossier et de rustique qui répugne à une intelligence un peu délicate et à un goût vraiment moderne. Ne devrait-elle pas, pour le moins, gagner un peu en raffinement ?… Elle repousse aujourd’hui plus qu’elle ne séduit… Qui de nous voudrait être libre penseur si l’Église n’existait pas ? L’Église nous répugne, mais non pas son poison… Mettez de côté l’Église, et nous aimerons aussi le poison… » — Tel fut l’épilogue que fit à mon discours un « libre penseur », un honnête animal, comme il l’a surabondamment prouvé, et de plus un démocrate ; il m’avait écouté jusque-là, mais il ne put pas supporter mon silence. Or, en cet endroit j’ai beaucoup de choses à taire. (Généalogie de la Morale, § 9)

Arrivons à notre conclusion. Les deux valeurs opposées « bon et mauvais », « bien et mal » se sont livré en ce monde, pendant des milliers d’années, un combat long et terrible ; et bien que depuis longtemps la seconde valeur l’ait emporté, aujourd’hui encore il ne manque pas d’endroits où la lutte se poursuit avec des chances diverses. On pourrait même dire que, depuis lors, elle a été portée toujours plus haut et que, par ce fait, elle est devenue toujours plus spirituelle : en sorte qu’il n’y a peut-être pas aujourd’hui de signe plus distinctif pour reconnaître une nature supérieure, une nature de haute intellectualité que la rencontre de cette antinomie dans ces cerveaux qui présentent pour de telles idées un véritable champ de bataille. Le symbole de cette lutte tracée dans des caractères restés lisibles au-dessus de toute l’histoire de l’humanité c’est « Rome contre la Judée, la Judée contre Rome ». — Il n’y eut point jusqu’à ce jour d’événement plus considérable que cette lutte, cette mise en question, ce conflit mortel. Rome sentait dans le Juif quelque chose comme une nature opposée à la sienne, un monstre placé à son antipode ; à Rome, on considérait le Juif comme « un être convaincu de haine contre le genre humain » : avec raison, si c’est avec raison que l’on voit le salut et l’avenir de l’humanité dans la domination absolue des valeurs aristocratiques, des valeurs romaines. Quels sentiments éprouvaient par contre les Juifs à l’égard de Rome ? Mille indices nous permettent de le deviner, mais il suffit de se remettre en mémoire l’Apocalypse de saint Jean, le plus sauvage des attentats écrits que la vengeance ait sur la conscience. (Il ne faudrait d’ailleurs pas estimer trop bas la logique profonde de l’instinct chrétien pour avoir associé précisément ce livre de haine au nom du disciple d’amour, ce même disciple à qui on attribua la paternité de l’évangile d’amoureuse exaltation — il y a là une part de vérité, quelle que soit d’ailleurs l’énormité de la falsification littéraire mise en oeuvre pour atteindre ce but.) Les Romains étaient les forts et les nobles, ils l’étaient à un point que jamais jusqu’à présent sur la terre il n’y a eu plus fort et plus noble, même en rêve ; chaque vestige de leur domination, jusqu’à la moindre inscription, procure du ravissement, en admettant que l’on sache deviner quelle main était à l’oeuvre. Les Juifs, au contraire, étaient ce peuple sacerdotal du ressentiment par excellence, un peuple qui possédait dans la morale populaire une génialité qui n’a pas son égale : il suffira de comparer aux Juifs des peuples doués de qualités voisines, comme par exemple les Chinois et les Allemands, pour discerner ce qui est de premier ordre et ce qui est de cinquième ordre. Lequel des deux peuples a vaincu provisoirement, Rome ou la Judée ? Mais la réponse n’est point douteuse ; que l’on songe plutôt devant qui aujourd’hui, à Rome même, on se courbe comme devant le substratum de toutes les valeurs supérieures — et non seulement à Rome, mais sur toute une moitié de la terre, partout où l’homme est domestiqué ou tend à l’être — devant trois Juifs on ne l’ignore pas, et devant une Juive (devant Jésus de Nazareth, devant le pêcheur Pierre, devant Paul qui faisait des tentes et devant la mère du susdit Jésus, nommée Marie). Voilà un fait bien remarquable : sans aucun doute Rome a été vaincue. Il est vrai qu’il y a eu pendant la Renaissance un réveil superbe et inquiétant de l’idéal classique, de l’évaluation noble de toutes choses : la Rome ancienne, elle-même, se met à s’agiter comme si elle se réveillait d’une léthargie, écrasée, comme elle l’était, par une Rome nouvelle, cette Rome judaïsée, édifiée sur des ruines, qui présentait l’aspect d’une synagogue oecuménique et que l’on appelait « Église » : mais aussitôt la Judée se mit à triompher de nouveau, grâce à ce mouvement de ressentiment (allemand et anglais) foncièrement plébéien que l’on appelle la Réforme, sans oublier ce qui devrait en sortir, la restauration de l’Église, — et aussi le rétablissement du silence de tombeau sur la Rome classique. Dans un sens plus décisif, plus radical encore, la Judée remporta une nouvelle victoire sur l’idéal classique, avec la Révolution française : c’est alors que la dernière noblesse politique qui subsistait encore en Europe, celle des dix-septième et dix-huitième siècles français, s’effondra sous le coup des instincts populaires du ressentiment, — ce fut une allégresse immense, un enthousiasme tapageur comme jamais on n’en avait vu sur la terre ! Il est vrai qu’il se produisit tout à coup, au milieu de ce vacarme, la chose la plus prodigieuse et la plus inattendue : l’idéal antique se dressa en personne et avec une splendeur insolite, devant les yeux et la conscience de l’humanité, — et encore une fois, mais d’une façon plus forte, plus simple, plus pénétrante que jamais, retentit, en face du mot d’ordre mensonger du ressentiment qui affirme la prérogative du plus grand nombre, en face de la volonté de l’abaissement, de l’avilissement, du nivellement et de la déchéance, en face du crépuscule des hommes, le terrible et enchanteur mot d’ordre contraire de la prérogative du petit nombre ! Comme une dernière indication de l’autre voie apparut Napoléon, homme unique et tardif si jamais il en fut, et par lui le problème incarné de l’idéal noble par excellence — qu’on réfléchisse bien au problème que cela est : Napoléon, cette synthèse de l’inhumain et du surhumain !… (Généalogie de la morale, § 16)

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9 mai 2018 3 09 /05 /mai /2018 13:21

( Jacques-Louis David,  La Mort de Socrate, 1787)

 

Socrate aurait-il vraiment été le corrupteur de la jeunesse ? Aurait-il mérité la ciguë ? (Par-delà Bien et Mal, « avant propos »)

Déjà Dionysos était chassé de la scène tragique, et chassé par une puissance démoniaque dont Euripide n’était que la voix. En un certain sens, Euripide ne fut, lui aussi, qu’un masque : la divinité qui parlait par sa bouche n’était pas Dionysos, non plus Apollon, mais un démon qui venait d’apparaître, appelé Socrate. Tel est le nouvel antagonisme : l’instinct dionysiaque et l’esprit socratique ; et par lui périt l’œuvre d’art de la tragédie grecque. [...] Euripide entreprit, comme le voulut aussi Platon, de montrer au monde le contraire du poète « dénué de raison » ; son principe esthétique : « Tout doit être conscient pour être beau », est, comme je l’ai dit, le parallèle de l’axiome socratique : « Tout doit être conscient pour être bien ». Nous avons donc le droit de considérer Euripide comme le poète du socratisme esthétique. Et Socrate fut ce second spectateur, qui ne comprenait pas la tragédie et, à cause de cela, la méprisait ; allié à lui, Euripide osa être le héraut d’un art nouveau. Si cet art devint la perte de la tragédie, c’est le socratisme esthétique qui fut le principe meurtrier. Mais, pour autant que la lutte était dirigée contre l’esprit dionysien de l’art antérieur, nous reconnaissons en Socrate l’adversaire de Dionysos, le nouvel Orphée qui se lève contre Dionysos et, quoique certain d’être déchiré par les Ménades du tribunal athénien, force cependant le dieu tout-puissant à prendre la fuite. (Naissance de la tragédie, 12)

Tandis que chez tous les hommes, en ce qui concerne la genèse de la productivité, l’instinct est précisément la force positive, créatrice, et la raison consciente une fonction critique, décourageante, chez Socrate, l’instinct se révèle critique, et la raison est créatrice, — véritable monstruosité per defectum ! Et, en effet, nous constatons ici un monstrueux défaut de toute disposition naturelle au mysticisme, de sorte que Socrate pourrait être considéré comme le non-mystique spécifique, chez lequel, par une particulière superfétation, l’esprit logique eût été développé d’une façon aussi démesurée que l’est, chez le mystique, la sagesse instinctive. Mais, d’autre part, le pouvoir de faire un retour sur soi-même était absolument refusé à cet instinct impulsif de logique, qui apparaît chez Socrate ; ce torrent sans frein est comme une force de la nature ; il se précipite avec une violence que nous rencontrons seulement, pour notre stupéfaction et notre épouvante, dans les plus irrésistibles impulsions de l’instinct. Quiconque, à la lecture des écrits de Platon, a senti passer sur soi le souffle de cette naïveté et de cette sécurité divines de la doctrine socratique de la vie, reconnaît aussi que la formidable roue motrice du socratisme logique tourne, en quelque sorte, derrière Socrate, et que tout ceci doit être considéré au travers de Socrate, comme au travers d’un fantôme. [...] Mais que la peine de mort, et non pas seulement l’exil, ait été prononcée contre lui, Socrate lui-même semble l’avoir recherché, avec la pleine conscience de ce qu’il faisait, et sans éprouver devant l’inconnu l’horreur instinctive de la nature : il marcha à la mort avec la même tranquillité qu’il avait, au dire de Platon, lorsque, comme le dernier des débauchés, il quittait le Symposion, aux premières lueurs de l’aurore, pour commencer un nouveau jour ; cependant que, derrière lui, sur les bancs et sur le sol, les compagnons de table endormis rêvent de Socrate, le véritable érotique. Socrate mourant devint l’idéal nouveau, insoupçonné jusque-là, de la noble jeunesse grecque : avant tous, Platon, le type de l’adolescent hellénique, s’est prosterné devant cette image avec toute la passion de son âme rêveuse. (Naissance de la tragédie, 13)

Figurons-nous à présent, semblable à l’œil unique et monstrueux d’un cyclope, l’œil de Socrate fixé sur la tragédie, cet œil que n’a jamais enflammé la noble ivresse de l’enthousiasme artistique [...]. De même que Platon, il le classait parmi les arts complaisants, qui ne peignent que l’agréable et non l’utile ; et il exigeait que ses disciples s’abstinssent rigoureusement de prendre part à des divertissements aussi étrangers à la philosophie ; il y réussit si bien que le jeune poète tragique Platon, pour devenir élève de Socrate, commença par brûler ses poèmes [...]. Telle fut la condition nouvelle à laquelle Platon réduisit la poésie, sous l’influence démoniaque de Socrate. Socrate, héros dialectique du drame platonicien, nous rappelle le héros d’Euripide, qui est forcé comme lui de justifier ses actes par des raisons et des arguments, et court si souvent ainsi le risque de perdre pour nous tout intérêt tragique. Qui pourrait méconnaître en effet la nature optimiste de la dialectique, qui triomphe à chaque conclusion et ne peut vivre que de froide clarté et de certitude, cet élément optimiste qui, dès qu’il a pénétré dans la tragédie, envahit ses régions dionysiennes et l’a conduit fatalement à sa propre perte. (Naissance de la tragédie, 14)

Dans l’ordre d’idées évoqué par ces interrogations suggestives, il faut exposer maintenant comment, jusqu’aujourd’hui et pour toute postérité à venir, l’influence de Socrate s’est étendue sur le monde, comme une ombre qui s’allonge sans cesse sous les rayons du soleil couchant [...] Pour montrer qu’un rôle directeur analogue fut également dévolu à Socrate, il suffit de reconnaître en celui-ci le modèle d’un type humain inconnu jusque-là, le type de l’homme théorique, dont nous étudierons dès maintenant la signification et les fins. De même que l’artiste, l’homme théorique trouve, lui aussi, dans ce qui l’entoure une satisfaction infinie, et ce sentiment le protège, comme l’artiste, contre la philosophie pratique du pessimisme et ses yeux de lynx qui ne luisent que dans les ténèbres. Si l’artiste, en effet, à toute manifestation nouvelle de la vérité, se détourne de cette clarté révélatrice, et contemple toujours avec ravissement ce qui, malgré cette clarté, demeure obscur encore, l’homme théorique se rassasie au spectacle de l’obscurité vaincue, et trouve sa joie la plus haute à l’avènement d’une vérité nouvelle, sans cesse victorieuse et s’imposant par sa propre force.  Cependant, à côté de cet aveu isolé, de cet excès de franchise, sinon d’outrecuidance, on constate aussi une illusion profondément significative, incarnée pour la première fois dans la personne de Socrate : cette inébranlable conviction que la pensée, par le fil d’Ariane de la causalité, puisse pénétrer jusqu’aux plus profonds abîmes de l’Être, et ait le pouvoir non seulement de connaître, mais aussi de réformer l’existence. Cette noble illusion métaphysique est l’instinct propre de la science, qui la conduit et la ramène sans relâche à ses limites naturelles, où il lui faut alors se transformer en art, — but réel vers lequel tend cet instinct. Considérons maintenant Socrate sous cette clarté nouvelle : il nous apparaît alors comme le premier qui pût non seulement vivre, mais encore — ce qui est beaucoup plus — mourir au nom de cet instinct de la science ; et c’est à cause de cela que l’image de Socrate mourant, de l’homme délivré, par le savoir et la raison, de la crainte de la mort, est l’écu armorial suspendu au portail de la science, pour rappeler à chacun que la cause finale de la science est de rendre l’existence concevable, et par cela même de la justifier : ce à quoi, naturellement, au cas que la raison ne suffise point, doit servir en fin de compte aussi le mythe, que je viens de montrer comme la conséquence inéluctable, comme le but réel de la science. Lorsque l’on observe le spectacle offert depuis Socrate, ce mystagogue de la science, par les divers systèmes philosophiques qui, semblables aux vagues de la mer, se poursuivent et se succèdent sans trêve ; en présence de cette universelle avidité de savoir qui s’est manifestée, avec une puissance que l’on n’eût jamais soupçonnée, dans toutes les sphères du monde civilisé, et qui, s’imposant à tous comme le véritable devoir de l’homme intelligent, a porté la science à la place suprême qu’elle occupe encore, et dont on n’a pu jamais complètement parvenir à la déposséder ; devant cet universel désir de connaître, enlaçant tout le globe terrestre d’un réseau de communes pensées et rêvant même de soumettre à ses lois un système solaire tout entier ; — et si l’on considère en même temps la colossale pyramide de la science moderne, on ne peut se défendre de voir en Socrate l’axe et le pivot de ce qui constitue l’histoire du monde. En face de ce pessimisme pratique, Socrate est le premier modèle de l’optimiste théorique, qui attribue à la foi dans la possibilité d’approfondir la nature des choses, au savoir, à la connaissance, la vertu d’une panacée universelle, et tient l’erreur pour le mal en soi. Pénétrer les causes et distinguer de l’apparence et de l’erreur la véritable connaissance, parut à l’homme socratique la vocation la plus noble, la seule digne de l’humanité ; et, depuis Socrate, ce mécanisme des concepts, jugements et déductions fut regardé comme la plus haute faveur, le présent le plus merveilleux de la nature, et estimé au-dessus de toutes les autres facultés. [...] Le Socrate de Platon apparaît alors à cet homme comme l’apôtre d’une forme toute nouvelle de la « sérénité grecque » et de la joie à l’existence, qui cherche à se manifester par des actes et y réussit le plus souvent par une influence maïeutique et éducatrice exercée sur de jeunes et nobles esprits, dans le but de susciter en eux le génie. (Naissance de la Tragédie, 15)

Tout notre monde moderne est pris dans le filet de la culture alexandrine et a pour idéal l’homme théorique, armé des moyens de connaissance les plus puissants, travaillant au service de la science, et dont le prototype et ancêtre originel est Socrate. Cet idéal est le principe et le but de toutes nos méthodes d’éducation : tout autre genre d’existence doit lutter péniblement, se développer accessoirement, non pas comme aboutissement projeté, mais comme occupation tolérée. Une disposition d’esprit presque effrayante fait qu’ici pendant un long temps, l’homme cultivé ne fut reconnu tel que sous la forme de l’homme instruit. [...] Combien resterait incompréhensible à un véritable Grec le type, compréhensible en soi, de l’homme cultivé moderne, Faust, épuisant sans être assouvi jamais tous les domaines de la connaissance, adonné à la magie et voué au diable par la passion de savoir, ce Faust qu’il nous suffit de comparer à Socrate pour constater que l’homme moderne commence à pressentir la faillite de cet engouement socratique pour la connaissance, et qu’au milieu de l’immensité solitaire de l’océan du savoir il aspire à un rivage. (Naissance de la tragédie, 18)

La « sérénité hellénique » des derniers Grecs ne serait-elle pas un crépuscule ? L’effort épicurien contre le pessimisme, seulement une précaution de malade ? Et la science elle-même, notre science, — oui, envisagée comme symptôme de vie, que signifie, au fond, toute science ? Quel est le but, pis encore, l’origine — de toute science ? Quoi ? L’esprit scientifique n’est-il peut-être qu’une crainte et une diversion en face du pessimisme ? un ingénieux expédient contre — la vérité ? et, pour parler moralement, quelque chose comme de la peur et de l’hypocrisie ? et immoralement : de la ruse ? Ô Socrate, Socrate, était-ce là peut-être ton secret ? Ô mystérieux ironiste, était-ce là ton — ironie ? (« Essai d’autocritique de la Naissance de la Tragédie », 1884)

Missionnaires divins. — Socrate, lui aussi, se considérait comme un missionnaire divin : mais je ne sais trop quelle velléi-té d’ironie attique et de plaisir à la plaisanterie se fait encore sentir chez lui, velléité par quoi s’atténue ce terme fatal et pré-tentieux. Il en parle sans onction : ses images du frein et du cheval sont simples et n’ont rien de sacerdotal, et la véritable tâche religieuse, telle qu’il se l’est posée — mettre le dieu à l’épreuve de cent façons pour savoir s’il a dit la vérité — permet de conclure à une attitude débonnaire et libre que prend le mis-sionnaire pour se placer aux côtés de son dieu. Cette façon de mettre le dieu à l’épreuve est un des plus subtils compromis que l’on puisse imaginer entre la piété et la liberté d’esprit. — Main-tenant nous n’avons plus non plus besoin de ce compromis. (Le voyageur et son ombre, 72)

Socrate. — Si tout va bien il viendra un temps, où, pour progresser dans la voie de la morale et de la raison, plutôt que la Bible, on prendra entre les mains les Dits mémorables de So-crate et où l’on considérera Montaigne et Horace comme des initiateurs et des guides pour l’intelligence de ce sage média-teur, le plus simple et le plus impérissable de tous, Socrate. En lui convergent les voies des différentes règles philosophiques, qui sont en somme les règles des différents tempéraments, fixées par la raison et l’habitude, toutes ayant le sommet tourné vers la joie de vivre et la joie que l’on prend à son propre moi ; d’où l’on voudrait conclure que ce que Socrate a eu de plus par-ticulier ce fut sa participation à tous les tempéraments. — So-crate est supérieur au fondateur du christianisme par sa joyeuse façon d’être sérieux et par cette sagesse pleine d’enjouement qui est le plus bel état d’âme de l’homme. De plus sa raison était supérieure. (Le voyageur et son ombre, 86)

ART ET FACULTÉS DE L’INTERPRÉTATION FAUSSE. — Toutes les visions, les effrois, les accablements, les enchantements du saint sont des états morbides connus, que lui-même, en raison d’erreurs religieuses et psychologiques enracinées, interprète seulement d’autre façon, c’est-à-dire non comme des maladies. — Ainsi peut-être aussi le démon de Socrate est-il une maladie de l’ouïe, que lui-même, conformément à sa tendance morale dominante, s’explique seulement d’autre façon qu’il ne ferait aujourd’hui. Il n’en va pas autrement de la folie et du délire des prophètes et des prêtres d’oracles ; c’est toujours le degré de savoir, d’imagination, d’effort, de moralité dans la tête et le cœur des interprètes, qui en a fait tout cela. Parmi les facultés les plus grandes de ces hommes que l’on appelle génies et saints, il faut mettre celle de se procurer à eux-mêmes des interprètes qui les mésentendent pour le salut de l’humanité. (Humain trop Humain, 126)

L’EXPÉRIENCE DE SOCRATE. — Si l’on est devenu maître en une chose, on est pour l’ordinaire resté par cela même un pur apprenti dans la plupart des autres ; mars on en juge inversement, comme Socrate en faisait déjà l’expérience. Là est l’inconvénient qui rend le commerce des maîtres désagréable. Aristote. (Humain trop Humain, 361)

XANTHIPPE. — Socrate trouva une femme telle qu’il la lui fallait — mais lui-même ne l’aurait jamais recherchée s’il l’avait assez connue ; l’héroïsme de ce libre esprit ne serait pas tout de même allé si loin. Le fait est que Xanthippe le poussa toujours davantage dans sa mission propre en lui rendant la maison et le foyer inhabitables et inhospitaliers : elle lui apprit à vivre dans les rues et partout où l’on pouvait bavarder et rester oisif, et par là fit de lui le plus grand dialecticien des rues d’Athènes ; lequel dut enfin se comparer lui-même à un taon qu’un dieu avait placé sur le garrot du beau cheval Athènes, pour ne le laisser jamais en repos. (Humain trop Humain, 433)

POUR FINIR. — Il y a bien des espèces de ciguë et d’ordinaire le sort trouve une occasion de porter aux lèvres de l’esprit libre une coupe de cette boisson empoisonnée, — pour le « punir », comme dit alors tout le monde. Que feront alors les femmes autour de lui ? Elles se mettront à crier, à gémir et peut-être à troubler le repos vespéral du penseur : c’est ce qu’elles firent dans la prison d’Athènes. « Ô Criton, commande donc à quelqu’un de mener ces femmes dehors ! » dit enfin Socrate. (Humain trop Humain, 437)

LE MONDE INCONNU DU « SUJET ». — Ce qui est si difficile à comprendre pour les hommes, c’est leur ignorance au sujet d’eux-mêmes, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours ! Non seulement au sujet du bien et du mal, mais encore au sujet de choses bien plus importantes. Conformément à une illusion ancienne on se figure toujours que l’on sait exactement comment s’effectue l’action humaine dans chaque cas particulier. Non seulement « Dieu qui voit au fond du cœur », non seulement l’homme qui agit et qui réfléchit à son action, — mais encore n’importe quelle autre personne ne doute pas qu’elle ne comprenne le phénomène de l’action chez toute autre personne. « Je sais ce que je veux, ce que j’ai fait, je suis libre et responsable de mon acte, je rends les autres responsables de ce qu’ils font, je puis nommer par leur nom toutes les possibilités morales, tous les mouvements intérieurs qui précèdent un acte ; quelle que soit la façon dont vous agissez, — je m’y comprends moi-même et je vous y comprends tous ! » – C’est ainsi que tout le monde pensait autrefois, c’est ainsi que pense encore presque tout le monde. Socrate et Platon qui, en cette matière, furent de grands sceptiques et d’admirables novateurs, furent cependant innocemment crédules pour ce qui en est de ce préjugé néfaste, de cette profonde erreur, qui prétend que « le juste entendement doit être suivi forcément par l’action juste ». — Avec ce principe ils étaient toujours les héritiers de la folie et de la présomption universelles qui prétendent que l’on connaît l’essence d’une action. « Ce serait affreux, si la compréhension de l’essence d’un acte véritable n’était pas suivie par cet acte véritable », — c’est là la seule façon dont ces grands hommes jugèrent nécessaire de démontrer cette idée, le contraire leur semblait inimaginable et fou — et pourtant ce contraire répond à la réalité toute nue, démontrée quotidiennement et à toute heure, de toute éternité. N’est-ce pas là précisément la vérité « terrible » que ce que l’on peut savoir d’un acte ne suffit jamais pour l’accomplir, que le passage qui va de l’entendement à l’acte n’a été établi jusqu’à présent dans aucun cas ? Les actions ne sont jamais ce qu’elles nous paraissent être ! Nous avons eu tant de peine à apprendre que les choses extérieures ne sont pas telles qu’elles nous paraissent — eh bien ! il en est de même du monde intérieur ! Les actes sont en réalité « quelque chose d’autre », — nous ne pouvons pas en dire davantage : et tous les actes sont essentiellement inconnus. Le contraire est et demeure la croyance habituelle ; nous avons contre nous le plus ancien réalisme ; jusqu’à présent l’humanité pensait : « Une action est telle qu’elle nous paraît être. » (En relisant ces paroles il me vient en mémoire un très expressif passage de Schopenhauer que je veux citer pour démontrer que, lui aussi, était encore resté accroché sans aucune espèce de scrupule à ce réalisme moral : « En réalité, chacun de nous est un juge moral, compétent et parfait, connaissant exactement le bien et le mal, sanctifié en aimant le bien et en détestant le mal, — chacun est tout cela, tant que ce ne sont pas ses propres actes, mais des actes étrangers qui sont en cause, et qu’il peut se contenter d’approuver ou de désapprouver, tandis que le poids de l’exécution est porté par des épaules étrangères. Chacun peut, par conséquent, tenir comme confesseur la place de Dieu. ») (Aurore, 116)

COMMENT ON FAIT MAINTENANT DE LA PHILOSOPHIE. — Je remarque que nos jeunes gens, nos artistes et nos femmes qui veulent philosopher demandent maintenant à la philosophie de lui donner le contraire de ce qu’en recevaient les Grecs ! Celui qui n’entend pas la jubilation continuelle qui traverse chaque propos et chaque réplique d’un dialogue de Platon, la jubilation à cause de l’invention nouvelle de la pensée raisonnable, que comprendra-t-il à Platon, quoi à la philosophie ancienne ? En ce temps-là les âmes s’emplissaient d’allégresse, lorsqu’on se livrait au jeu sévère et sobre des idées, des généralisations, des réfutations — avec cette allégresse qu’ont peut-être connue aussi ces grands, et sévères, et sobres contrepointistes de la musique. En ce temps-là en Grèce on avait encore sur la langue cet autre goût plus ancien et autrefois tout- puissant : et à côté de ce goût, le goût nouveau apparaissait avec tant de charme que l’on se mettait à chanter et à balbutier, comme si l’on était en ivresse d’amour, à chanter la dialectique, « l’art divin ». Le goût ancien, c’était la pensée sous l’empire des mœurs, pour laquelle n’existaient que des jugements fixes, des faits déterminés et point d’autres raisons que celles de l’autorité : en sorte que penser ce n’était que répéter, et que toute jouissance du discours et du dialogue ne pouvait reposer que dans la forme. (Partout où le fond est considéré comme éternel et vrai, dans sa généralité, il n’y a qu’une seule grande magie : celle de la forme qui change, c’est-à-dire de la mode. Chez les poètes eux aussi, depuis l’époque d’Homère et plus tard chez les plastiques, les Grecs ne goûtaient pas l’originalité, mais l’opposé de celle-ci.) Ce fut Socrate qui découvrit la magie contraire, celle de la cause et de l’effet, de la raison et de la conséquence : et nous autres hommes modernes, nous sommes tellement habitués à la nécessité de la logique et élevés dans l’idée de cette nécessité, qu’elle se présente à nous comme le goût normal et que, comme tel, il faut qu’elle répugne aux gens ardents et présomptueux. Ce qui se différencie du goût normal les ravit ! leur ambition plus subtile s’efforce de croire que leur âme est exceptionnelle, qu’ils ne sont point des êtres dialectiques et raisonnables, mais… par exemple des « êtres intuitifs » doués d’un « sens intérieur » ou d’une « contemplation intellectuelle ». Mais, avant tout, ils veulent être des « natures artistiques », avec un génie dans la tête et un démon dans le corps, et possédant par conséquent aussi des droits exceptionnels pour ce monde et pour l’autre, et surtout le privilège divin d’être incompréhensibles. — Et cela se met à faire de la philosophie ! Je crains qu’ils ne s’aperçoivent un jour qu’ils se sont trompés, — ce qu’ils veulent, c’est une religion ! (Aurore, 544)

DERNIÈRES PAROLES. — On se souvient peut-être que l’empereur Auguste, cet homme terrible qui se possédait et qui savait se taire, tout aussi bien qu’un sage comme Socrate, devint indiscret à l’égard de lui-même par ses dernières paroles : il laissa pour la première fois tomber son masque lorsqu’il donna à entendre qu’il avait porté un masque et joué la comédie, — il avait joué à la perfection le père de la patrie et la sagesse sur le trône, jusqu’à donner la complète illusion ! Plaudite, amici, comoedia finita est ! — La pensée de Néron mourant : qualis artifex pereo ! fut aussi la pensée d’Auguste mourant : Vanité d’histrion ! Loquacité d’histrion ! Et c’est bien la contre-partie de Socrate mourant ! — Mais Tibère mourut en silence, lui qui fut le plus tourmenté de ceux qui se tourmentèrent eux-mêmes, — celui-ci fut vrai et ne fut point un comédien ! Qu’est-ce qui a bien pu lui passer par la tête à sa dernière heure ! Peut-être ceci : « La vie — c’est là une longue mort. Quel fou j’ai été de raccourcir tant d’existences ! Étais-je fait, moi, pour être un bienfaiteur ? J’aurais dû leur donner la vie éternelle : ainsi j’aurais pu les voir mourir éternellement. J’aurais de si bons yeux pour cela : qualis spectator pereo ! » Lorsque, après une longue agonie, il sembla reprendre des forces, on jugea bon de l’étouffer avec des oreillers, — il mourut ainsi d’une double mort. (Gai Savoir, 36)

SOCRATE MOURANT. — J’admire la bravoure et la sagesse de Socrate en tout ce qu’il a fait, en tout ce qu’il a dit — en tout ce qu’il n’a pas dit. Cet attrapeur de rats et ce lutin d’Athènes, moqueur et amoureux, qui faisait trembler et sangloter les pétulants jeunes gens d’Athènes, fut non seulement le plus sage de tous les bavards, il fut tout aussi grand dans le silence. Je désirerais qu’il se fût également tu dans les derniers moments de sa vie, — peut-être appartiendrait-il alors à un ordre des esprits encore plus élevé. Est-ce que ce fut la mort ou le poison, la piété ou la méchanceté ? — quelque chose lui délia à ce moment la langue et il se mit à dire : « Oh ! Criton, je dois un coq à Esculape. » Ces « dernières paroles », ridicules et terribles, signifient pour celui qui a des oreilles : « Oh ! Criton, la vie est une maladie ! » Est-ce possible ! Un homme qui a été joyeux devant tous, comme un soldat, — un tel homme a été pessimiste ! C’est qu’au fond, durant toute sa vie, il n’avait fait que bonne mine à mauvais jeu et caché tout le temps son dernier jugement, son sentiment intérieur. Socrate, Socrate a souffert de la vie ! Et il s’en est vengé — avec ces paroles voilées, épouvantables, pieuses et blasphématoires ! Un Socrate même eut-il encore besoin de se venger ? Y eut-il un grain de générosité dans sa vertu si riche ? — Hélas ! mes amis ! Il faut aussi que nous surmontions les Grecs ! (Gai Savoir, 340)

Ce serait en effet poser la vérité tête en bas, et nier la perspective, nier les conditions fondamentales de toute vie que de parler de l’esprit et du bien à la façon de Platon. On pourrait même se demander, en tant que médecin, d’où vient cette maladie, née sur le plus beau produit de l’antiquité, chez Platon ? Le méchant Socrate l’aurait-il corrompu ? Socrate aurait-il vraiment été le corrupteur de la jeunesse ? Aurait-il mérité la ciguë ? (Par-delà Bien et Mal, « avant propos »)

Le vieux problème théologique de la « foi » et de la « science » — ou, plus clairement, de l’instinct et de la raison — la question de savoir si, dans l’évaluation des choses, l’instinct mérite plus d’autorité que la raison qui fait apprécier et agir selon des motifs, selon un « pourquoi », donc conformément à un but et à une fin utilitaire, — c’est toujours ce même problème moral, tel qu’il s’est présenté d’abord dans la personne de Socrate et tel que, bien avant le christianisme, il avait déjà divisé les esprits. Il est vrai que Socrate lui-même, avec le goût de son talent — celui d’un dialecticien supérieur — s’était d’abord mis du côté de la raison ; et en vérité, qu’a-t-il fait toute sa vie, sinon rire de l’incapacité maladroite de ces aristocrates athéniens, hommes d’instinct comme tous les aristocrates, et impuissants à donner les raisons de leur conduite ? Mais, en fin de compte, à part lui, il riait aussi de lui-même : il trouvait dans son particulier, en sondant sa conscience, la même difficulté et la même incapacité. Pourquoi (s’insinuait-il à lui-même) se détacher des instincts à cause de cela ? On doit aider les instincts et aussi la raison, — on doit suivre les instincts, mais persuader à la raison de les appuyer de bons arguments. Ce fut là la vraie fausseté de ce grand ironiste riche en mystère. Il amena sa conscience à se contenter d’une façon de duperie volontaire. Au fond, il avait pénétré ce qu’il y a d’irrationnel dans les jugements moraux. — Platon, plus innocent en pareille matière et dépourvu de la rouerie du plébéien, voulait se persuader à toute force — la plus grande, force qu’un philosophe eût déployée jusque-là ! — que raison et instinct tendaient spontanément au même but, au bien et à Dieu. Et, depuis Platon, tous les théologiens et tous les philosophes suivent la même voie, — c’est-à-dire qu’en morale l’instinct, ou, comme disent les chrétiens, « la foi », ou, comme je dis, moi, « le troupeau », a triomphé jusqu’à présent. Il faudrait en excepter Descartes, père du rationalisme (et, par conséquent, grand-père de la Révolution), qui ne reconnaissait d’autorité qu’à la raison : mais la raison n’est qu’un instrument, et Descartes était superficiel. (Par-delà Bien et Mal, 191)

Au temps de Socrate, au milieu de tant d’hommes aux instincts fatigués, parmi des Athéniens conservateurs, qui se laissaient aller — « au bonheur », selon leurs expressions, au plaisir, selon leurs actions, — et qui avaient encore à la bouche les vieilles expressions pompeuses auxquelles leur vie ne leur donnait plus droit, peut-être l’ironie était-elle nécessaire à la grandeur d’âme, cette malicieuse assurance socratique du vieux médecin, du plébéien qui tailla sans pitié dans sa propre chair, comme dans la chair et le cœur du « noble », avec un regard qui disait assez clairement : « Pas de dissimulation avec moi ! ici… nous sommes tous pareils ! ». [...] (Par-delà Bien et Mal, 204)

 

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8 mai 2018 2 08 /05 /mai /2018 13:29

(Jean-Baptiste Guignet, Alcibiade sauvé par Socrate, 1835)

 

Platon va plus loin. Il dit, avec une innocence pour laquelle il faut être grec, et non « chrétien », qu’il n’y aurait pas du tout de philosophie platonicienne s’il n’y avait pas d’aussi beaux jeunes gens à Athènes : ce n’est que leur vue qui transporte l’âme des philosophes dans un délire érotique et ne leur laisse point de repos qu’ils n’aient répandu la semence de toutes choses élevées sur un monde si beau. Voilà encore un saint bizarre ! — On n’en croit pas ses oreilles, en admettant même que l’on en croie Platon. On devine au moins qu’à Athènes on philosophait autrement, avant tout cela se passait en public. Rien n’est moins grec que de faire, comme un solitaire, du tissage de toiles d’araignées avec des idées, amor intellectualis dei à la façon de Spinoza. Il faudrait plutôt définir la philosophie, telle que la pratiquait Platon, comme une sorte de lice érotique, contenant et approfondissant la vieille gymnastique agonale et toutes les conditions qui précédaient… Qu’est-il résulté, en dernier lieu, de cet érotisme philosophique de Platon ? Une nouvelle forme d’art de l’Agon grec, la dialectique. — Je rappelle encore contre Schopenhauer et à l’honneur de Platon que toute la haute culture littéraire de la France classique s’est développée sur les intérêts sexuels. On peut chercher partout chez elle la galanterie, les sens, la lutte sexuelle, « la femme », — on ne les cherchera jamais en vain…(Crépuscule des idoles, « raids d’un intempestif », 23)

Il y a quelque chose dans la morale de Platon qui n’appartient pas véritablement à Platon, mais qui se trouve dans sa philosophie, on pourrait dire, malgré Platon. Je veux parler du socratisme, pour lequel il possédait en somme trop de distinction. « Personne ne veut se nuire à soi-même, c’est pourquoi tout le mal se fait involontairement. Car le méchant se nuit à lui-même. Il ne le ferait pas s’il savait que le mal est mauvais. En conséquence, le méchant n’est méchant que par erreur. Qu’on lui enlève son erreur et il deviendra nécessairement — bon. » — Cette façon de conclure sent son populaire, car le peuple ne voit dans les mauvais procédés que les conséquences nuisibles, et juge, en fait : « il est sot d’agir mal » ; tandis qu’il considère simplement « bon » comme identique à « utile » et à « agréable ». Pour tout ce qui est utilitarisme dans la morale, on peut de prime-abord conclure à cette même origine, et suivre son flair : on se trompera rarement. — Platon a fait tout ce qu’il a pu pour introduire une interprétation subtile et distinguée dans la doctrine de son maître, avant tout, pour s’y introduire lui-même, — lui, le plus audacieux de tous les interprètes qui ramassa tout Socrate dans la rue, comme le thème d’une chanson populaire, pour le varier jusqu’à l’infini et à l’impossible : c’est-à-dire qu’il y mit ses propres masques et ses faces multiples. Pour plaisanter, en paraphrasant Homère, qu’est donc le Socrate platonicien, sinon : πϱόσϑε Πλάτ ων ὄπιϑέν τε Πλάτων μέσση τε Χίμαιϱα (Par-delà Bien et Mal, § 190)

De tout temps les sages ont porté le même jugement sur la vie : elle ne vaut rien… Toujours et partout on a entendu sortir de leur bouche la même parole, — une parole pleine de doute, pleine de mélancolie, pleine de fatigue de la vie, pleine de résistance contre la vie. Socrate lui-même a dit en mourant : « Vivre — c’est être longtemps malade : je dois un coq à Esculape libérateur. » Socrate en avait assez. — Qu’est-ce que cela démontre ? Qu’est-ce que cela montre ? — Autrefois on aurait dit (— oh ! on l’a dit, et assez haut, et nos pessimistes en tête !) : « Il faut bien qu’il y ait là-dedans quelque chose de vrai ! Le consensus sapientium démontre la vérité. » — Parlons-nous ainsi, aujourd’hui encore ? le pouvons-nous ? « Il faut en tous les cas qu’il y ait ici quelque chose de malade », — voilà notre réponse : ces sages parmi les sages de tous les temps, il faudrait d’abord les voir de près ! Peut-être tant qu’ils sont, n’étaient-ils plus fermes sur leurs jambes, peut-être étaient-ils en retard, chancelants, décadents peut-être ? La sagesse paraissait-elle peut-être sur la terre comme un corbeau, qu’une petite odeur de charogne enthousiaste ?… (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 1)

Cette irrévérence de considérer les grands sages comme des types de décadence naquit en moi précisément dans un cas où le préjugé lettré et illettré s’y oppose avec le plus de force : j’ai reconnu en Socrate et en Platon des symptômes de décadence, des instruments de la décomposition grecque, des pseudogrecs, des antigrecs (L’Origine de la tragédie. 1872). Ce consensus sapientium — je l’ai toujours mieux compris — ne prouve pas le moins du monde qu’ils eussent raison, là où ils s’accordaient : il prouve plutôt qu’eux-mêmes, ces sages parmi les sages, avaient entre eux quelque accord physiologique, pour prendre à l’égard de la vie cette même attitude négative, — pour être tenus de la prendre. Des jugements, des appréciations de la vie, pour ou contre, ne peuvent, en dernière instance, jamais être vrais : ils n’ont d’autre valeur que celle d’être des symptômes — en soi de tels jugements sont des stupidités. Il faut donc étendre les doigts pour tâcher de saisir cette finesse extraordinaire que la valeur de la vie ne peut pas être appréciée. Ni par un vivant, parce qu’il est partie, même objet de litige, et non pas juge : ni par un mort, pour une autre raison. — De la part d’un philosophe, voir un problème dans la valeur de la vie, demeure même une objection contre lui, un point d’interrogation envers sa sagesse, un manque de sagesse. — Comment ? et tous ces grands sages — non seulement ils auraient été des décadents, mais encore ils n’auraient même pas été des sages ? — Mais je reviens au problème de Socrate. (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 2)

Socrate appartenait, de par son origine, au plus bas peuple : Socrate était de la populace. On sait, on voit même encore combien il était laid. Mais la laideur, objection en soi, est presque une réfutation chez les Grecs. En fin de compte, Socrate était-il un Grec ? La laideur est assez souvent l’expression d’une évolution croisée, entravée par le croisement. Autrement elle apparaît comme le signe d’une évolution descendante. Les anthropologistes qui s’occupent de criminologie nous disent que le criminel type est laid : monstrum in fronte, monstrum in animo. Mais le criminel est un décadent. Socrate était-il un criminel type ? — Du moins cela ne serait pas contredit par ce fameux jugement physionomique qui choquait tous les amis de Socrate. En passant par Athènes, un étranger qui se connaissait en physionomie dit, en pleine figure, à Socrate qu’il était un monstre, qu’il cachait en lui tous les mauvais vices et désirs. Et Socrate répondit simplement : « Vous me connaissez, monsieur ! » (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 3)

Les dérèglements qu’il avoue et l’anarchie dans les instincts ne sont pas les seuls indices de la décadence chez Socrate : c’en est un indice aussi que la superfétation du logique et cette méchanceté de rachitique qui le distingue. N’oublions pas non plus ces hallucinations de l’ouïe qui, sous le nom de « démon de Socrate », ont reçu une interprétation religieuse. Tout en lui est exagéré, bouffon, caricatural ; tout est, en même temps, plein de cachettes, d’arrière-pensées, de souterrains. — Je tâche de comprendre de quelle idiosyncrasie a pu naître cette équation socratique : raison = vertu = bonheur : cette équation la plus bizarre qu’il y ait, et qui a contre elle, en particulier, tous les instincts des anciens Hellènes. (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 4)

Avec Socrate, le goût grec s’altère en faveur de la dialectique : que se passe-t-il exactement ? Avant tout c’est un goût distingué qui est vaincu ; avec la dialectique le peuple arrive à avoir le dessus. Avant Socrate, on écartait dans la bonne société les manières dialectiques : on les tenait pour de mauvaises manières, elles étaient compromettantes. On en détournait la jeunesse. Aussi se méfiait-on de tous ceux qui présentent leurs raisons de telle manière. Les choses honnêtes comme les honnêtes gens ne servent pas ainsi leurs principes avec les mains. Il est d’ailleurs indécent de se servir de ses cinq doigts. Ce qui a besoin d’être démontré pour être cru ne vaut pas grand-chose. Partout où l’autorité est encore de bon ton, partout où l’on ne « raisonne » pas, mais où l’on commande, le dialecticien est une sorte de polichinelle : on se rit de lui, on ne le prend pas au sérieux. — Socrate fut le polichinelle qui se fit prendre au sérieux : qu’arriva-t-il là au juste ? (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 5)

On ne choisit la dialectique que lorsque l’on n’a pas d’autre moyen. On sait qu’avec elle on éveille la défiance, qu’elle persuade peu. Rien n’est plus facile à effacer qu’un effet de dialecticien : la pratique de ces réunions où l’on parle le démontre. Ce n’est qu’à leur corps défendant que ceux qui n’ont plus d’autre arme emploient la dialectique. Il faut qu’on ait à arracher son droit, autrement on ne s’en sert pas. C’est pourquoi les juifs étaient des dialecticiens ; Maître Renard l’était : comment ? Socrate, lui aussi, l’a-t-il été ? (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 6)

L’ironie de Socrate était-elle une expression de révolte ? De ressentiment populaire ? Savoure-t-il, en opprimé, sa propre férocité, dans le coup de couteau du syllogisme ? se venge-t-il des grands qu’il fascine ? — Comme dialecticien on a en main un instrument sans pitié ; on peut avec lui faire le tyran ; on compromet en remportant la victoire. Le dialecticien laisse à son antagoniste le soin de faire la preuve qu’il n’est pas un idiot : il rend furieux et en même temps il prive de tout secours. Le dialecticien dégrade l’intelligence de son antagoniste. Quoi ? la dialectique n’est-elle qu’une forme de la vengeance chez Socrate ? (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 7)

J’ai donné à entendre comment Socrate a pu éloigner : il reste d’autant plus à expliquer comment il a pu fasciner. — En voilà la première raison : il a découvert une nouvelle espèce de combat, il fut le premier maître d’armes pour les hautes sphères d’Athènes. Il fascinait en touchant à l’instinct combatif des Hellènes, — il a apporté une variante dans la palestre entre les hommes jeunes et les jeunes gens. Socrate était aussi un grand érotique. (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 8)

Mais Socrate devina autre chose encore. Il pénétrait les sentiments de ses nobles Athéniens ; il comprenait que son cas, l’idiosyncrasie de son cas n’était déjà plus un cas exceptionnel. La même sorte de dégénérescence se préparait partout en secret : les Athéniens de la vieille roche s’éteignaient. — Et Socrate comprenait que tout le monde avait besoin de lui, de son remède, de sa cure, de sa méthode personnelle de conservation de soi… Partout les instincts étaient en anarchie ; partout on était à deux pas de l’excès : le monstrum in animo était le péril universel. « Les instincts veulent jouer au tyran : il faut inventer un contre-tyran qui l’emporte »… Lorsque le physionomiste eut dévoilé à Socrate ce qu’il était, un repaire de tous les mauvais désirs, le grand ironiste hasarda encore une parole qui donne la clef de sa nature. « Cela est vrai, dit-il, mais je me suis rendu maître de tous. » Comment Socrate se rendit-il maître de lui-même ? — Son cas n’était au fond que le cas extrême, celui qui sautait aux yeux dans ce qui commençait alors à être la détresse universelle : que personne n’était plus maître de soi-même, que les instincts se tournaient les uns contre les autres. Il fascinait lui-même étant ce cas extrême — sa laideur épouvantable le désignait à tous les yeux : il fascinait, cela va de soi, encore plus comme réponse, comme solution, comme l’apparence de la cure nécessaire dans ce cas. (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 9)

Lorsqu’on est forcé de faire de la raison un tyran, comme Socrate l’a fait, le danger ne doit pas être mince que quelque chose d’autre fasse le tyran. C’est alors qu’on devina la raison libératrice ; ni Socrate ni ses « malades » n’étaient libres d’être raisonnables, — ce fut de rigueur, ce fut leur dernier remède. Le fanatisme que met la réflexion grecque tout entière à se jeter sur la raison, trahit une détresse : on était en danger, on n’avait que le choix : ou couler à fond, ou être absurdement raisonnable… Le moralisme des philosophes grecs depuis Platon est déterminé pathologiquement ; de même leur appréciation de la dialectique. Raison = vertu = bonheur, cela veut seulement dire : il faut imiter Socrate et établir contre les appétits obscurs une lumière du jour en permanence — un jour qui serait la lumière de la raison. Il faut être à tout prix prudent, précis, clair : toute concession aux instincts et à l’inconscient ne fait qu’ abaisser… (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 10)

J’ai donné à entendre de quelle façon Socrate fascine : il semblait être un médecin, un sauveur. Est-il nécessaire de montrer encore l’erreur qui se trouvait dans sa croyance en la « raison à tout prix » ? — C’est une duperie de soi de la part des philosophes et des moralistes que de s’imaginer sortir de la décadence en lui faisant la guerre. Y échapper est hors de leur pouvoir : ce qu’ils choisissent comme remède, comme moyen de salut, n’est qu’une autre expression de la décadence — ils ne font qu’en changer l’expression, ils ne la suppriment point. Le cas de Socrate fut un malentendu ; toute la morale de perfectionnement, y compris la morale chrétienne, fut un malentendu… La plus vive lumière, la raison à tout prix, la vie claire, froide, prudente, consciente, dépourvue d’instincts, en lutte contre les instincts ne fut elle-même qu’une maladie, une nouvelle maladie — et nullement un retour à la « vertu », à la « santé », au bonheur… Être forcé de lutter contre les instincts — c’est là la formule de la décadence : tant que la vie est ascendante, bonheur et instinct sont identiques. (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 11)

A-t-il compris cela lui-même, lui qui a été le plus prudent de ceux qui se dupèrent eux-mêmes ? Se l’est-il dit finalement, dans la sagesse de son courage vers la mort ?… Socrate voulait mourir : — ce ne fut pas Athènes, ce fut lui-même qui se donna la ciguë, il força Athènes à la ciguë… « Socrate n’est pas un médecin, se dit-il tout bas : la mort seule est ci médecin… Socrate seulement fut longtemps malade… » (Crépuscule des Idoles, « Le cas Socrate », 12)

Mes lecteurs savent peut-être jusqu’à quel point je considère la dialectique comme un symptôme de décadence, par exemple dans le cas le plus célèbre, le cas de Socrate. (Ecce Homo, « Pourquoi je suis si sage »).

Les deux innovations définitives du livre sont d’abord l’interprétation du phénomène dionysien chez les Grecs — il en donne pour la première fois la psychologie, il y voit l’une des racines de l’art grec tout entier — ; et ensuite l’interprétation du socratisme : Socrate y est présenté pour la première fois comme l’instrument de la décomposition grecque, comme le décadent-type. La « raison » s’oppose à l’instinct. La « raison » à tout prix apparaît comme une puissance dangereuse, comme une puissance qui mine la vie. Dans le livre tout entier, il y a un silence profond et hostile pour tout ce qui touche le christianisme. Celui-ci n’est ni apollinien ni dionysien ; il nie toutes les valeurs esthétiques, les seules que reconnaisse l’Origine de la Tragédie ; il est nihiliste au sens le plus profond, alors que dans le symbole dionysien la limite extrême de l’affirmation est atteinte. Une fois il est fait allusion aux prêtres chrétiens, comme à une « espèce sournoise de nains », comme à des êtres « souterrains »... (Ecce Homo, « la naissance de la tragédie », 1)

Ce début est singulier au delà de toute expression. J’avais découvert, pour mon expérience personnelle, le seul symbole, la seule réplique que possède l’histoire, et je fus ainsi le premier à comprendre le merveilleux phénomène du dionysien. De même, par le fait que j’ai démasqué Socrate pour reconnaître en lui un décadent, j’ai démontré sans équivoque que la sûreté de mon tour de main psychologique ne courait nul danger du fait d’une idiosyncrasie morale quelconque. La morale elle-même considérée comme un symptôme de décadence, c’est là une innovation, une chose unique et de premier ordre dans l’histoire de la connaissance. Dans les deux cas, j’ai fait un bond formidable par-dessus le plat et triste bavardage qu’est la querelle entre l’optimisme et le pessimisme. (Ecce Homo, « la naissance de la tragédie », 2)

Dans ce sens j’ai le droit de me considérer moi-même comme le premier philosophe tragique, c’est-à-dire comme l’antithèse extrême et l’antipode d’un philosophe pessimiste. Avant moi, cette transposition du dionysien en une émotion philosophique n’a pas existé. La sagesse tragique faisait défaut. J’en ai vainement cherché les traces, même chez les grands Grecs parmi les Philosophes, ceux des deux siècles qui ont précédé Socrate. Un doute me restait au sujet d’Héraclite, dans le voisinage de qui je sentais un certain bien-être, une certaine chaleur que je n’ai rencontrés nulle part ailleurs. L’affirmation de l’anéantissement et de la destruction, ce qu’il y a de décisif dans une philosophie dionysienne, l’approbation de la contradiction et de la guerre, le devenir avec la négation radicale même de la conception de l’ « être », dans tout cela il faut que je reconnaisse, en tous cas, ce qui ressemble le plus à mes idées au milieu de tout ce qui fut jamais pensé. La doctrine de l’« éternel Retour », c’est-à-dire de la répétition absolue et infinie de toutes choses — cette doctrine de Zarathoustra pourrait, en fin de compte, déjà avoir été enseignée autrefois. (Ecce Homo, « « la naissance de la tragédie », 4)

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8 mai 2018 2 08 /05 /mai /2018 13:28

(Nicolas Poussin - Et in Arcadia ego, 1638)

L’optimiste Épicure ne fut-il pas précisément — une maladie ? (Naissance de la tragédie, § 4)

Le réveil des sciences a point pour point rejoint la philosophie d’Épicure, mais point pour point réfuté le christianisme. (Humain trop humain, § 68)

Remède et poison. — On ne pourra jamais assez approfondir cette idée : le christianisme est la religion propre à l’antiquité vieillie ; il a besoin, comme conditions premières, de vieilles civilisations dégénérées, sur quoi il agit et sut agir comme un baume. Aux époques où les yeux et les oreilles sont « pleins de limon », au point qu’ils ne perçoivent plus la voix de la raison et de la philosophie, n’entendent plus la sagesse vivante et personnifiée, soit qu’elle porte le nom d’Épictèle ou celui d’Épicure : la croix dressée des martyrs et « la trompette du jugement dernier » suffiront peut-être à produire de l’effet pour décider de pareils peuples à une fin convenable. [...] (Opinion et sentence Mélée, § 224)

L’imperfection terrestre et sa cause principale. — Quand on regarde autour de soi, on tombe sans cesse sur des hommes qui ont toute leur vie mangé des oeufs sans remarquer que les plus allongéssont les plus friands, qui ne savent pas qu’un orage est profitable au ventre, que les parfums sont le plus odorants dans un air froid et clair, que notre sens du goût n’est pas le même dans toutes les parties de la bouche, que tout repas où l’on dit ou écoute de bonnes choses porte préjudice à l’estomac. On aura beau ne pas être satisfait de ces exemples du manque d’esprit d’observation : on n’en devra que plus avouer que les choses les plus prochaines sont, pour la plupart des gens, mal vues, et très rarement étudiées. Et cela est-il indifférent ? — Que l’on considère enfin que de ce manque dérivent presque tous les vices corporels et moraux des individus : ne pas savoir ce qui nous est nuisible dans l’arrangement de l’existence, 1a division de la journée, le temps et le choix des relations, dans les affaires et le loisir, le commandement et l’obéissance, les sensations de la nature et de l’art, le manger, le dormir et le réfléchir ; être ignorant dans les choses les plus mesquines et les plus journalières — c’est ce qui fait de la terre pour tant de gens un « champ de perdition ». Qu’on ne dise pas qu’il s’agit ici comme partout du manque de raison chez les hommes : au contraire — il y a de la raison assez et plus qu’assez, mais elle est menée dans une direction fausse et artificiellement détournée de ces choses mesquines et prochaines. Les prêtres, les professeurs, et la sublime ambition des idéalistes de toute espèce, de la grossière et de la fine, persuadent à l’enfant déjà qu’il s’agit de toute autre chose : du salut de l’âme, du service de l’État, du progrès de la science, ou bien de considération et de propriété, comme du moyen de rendre des services à l’humanité au lieu que les besoins de l’individu, ses nécessités grandes et petites, dans les vingt-quatre heures du jour, sont, dit-on, quelque chose de méprisable ou d’indifférent. — Socrate déjà se mettait de toutes ses forces en garde contre cette orgueilleuse négligence de l’humain au profit de l’homme, et aimait, par une citation d’Homère, à rappeler les limites et l’objet véritable de tout soin et de toute réflexion : « C’est, disait-il, et c’est seulement ce qui chez moi m’arrive en bien et en mal ». ( Le voyageur et son ombre, § 6)

Deux modes de consolation. — Épicure, l’homme qui calma les âmes de l’antiquité finissante, eut cette vue admirable, si rare à rencontrer aujourd’hui encore, que, pour le repos de la conscience, la solution des problèmes théoriques derniers extrêmes n’est pas du tout nécessaire. Il lui suffisait ainsi de dire aux gens que tourmentait l’ « inquiétude du divin » : « S’il y a des dieux, ils ne s’occupent pas de nous » — au lieu de disputer sans fruit et de loin sur ce problème dernier, de savoir si en somme il y a des dieux. Cette position est de beaucoup plus favorable et plus forte : on cède de quelques pas à l’autre et ainsi on le rend plus disposé à écouter et à réfléchir. Mais dès qu’il se met en devoir de démontrer le contraire — à savoir que les dieux s’occupent de nous — dans quels labyrinthes et dans quelles broussailles le malheureux doit s’égarer, de son propre fait, et non par la ruse de l’interlocuteur, qui doit seulement avoir assez d’humanité et de délicatesse, pour cacher la pitié que lui donne ce spectacle. A la fin, l’autre arrive au dégoût, l’argument le plus fort contre toute proposition, au dégoût de son opinion propre ; il se refroidit et s’en va avec la même disposition que le pur athée : « Que m’importent les dieux ! le diable les emporte ! » — En d’autres cas, particulièrement quand une hypothèse demi-physique, demi-morale avait assombri la conscience, il ne réfutait point cette hypothèse [chute 211//Une réfutation ne réfute rien], mais il concédait que cela pouvait être : qu’il y avait seulement une seconde hypothèse pour expliquer le même phénomène ; que peut-être la chose pouvait se comporter encore autrement. La pluralité des hypothèses suffit encore en notre temps, par exemple à propos de l’origine des scrupules de conscience, pour ôter de l’ âme cette ombre qui naît si facilement des raffinements sur une hypothèse unique, seule visible et par là cent fois trop prisée. — Qui souhaite donc de répandre la consolation à des infortunés, à des criminels, à des hypocondres, à des mourants, n’a qu’à se souvenir des deux artifices calmants d’Épicure, qui peuvent s’appliquer à beaucoup de problèmes. Sous leur forme la plus simple, ils s’exprimeraient à peu près en ces termes : premièrement, supposé qu’il en soit ainsi, cela ne nous importe en rien ; deuxièmement : il peut en être ainsi, mais il peut aussi en être autrement. (Le voyageur et son ombre, § 7)

Origine des pessimistes. — Une bouchée de bonne nourriture décide souvent si nous regardons l’avenir avec des yeux découragés ou pleins d’espoir : cela est vrai dans les choses les plus hautes et les plus intellectuelles. Le mécontentement et les idées noires ont été transmis aux générations actuelles par les faméliques de jadis. Même chez nos artistes et nos poètes, on remarque souvent, malgré l’opulence de leur vie, qu’ils ne sont pas d’une bonne origine, que leur sang et leur cerveau charrient des débris du passé, des souvenirs d’ancêtres mal nourris et opprimés leur vie durant, ce qui est visible dans leurs oeuvres, dans l’objet et la couleur qu’ils ont choisis. La civilisation des Grecs est une civilisation de gens qui possèdent, dont la fortune est d’origine ancienne : ils vécurent mieux que nous à travers plusieurs générations (mieux de toute manière et, avant tout, beaucoup plus simplement au point de vue de la nourriture et de la boisson) : c’est alors que le cerveau devint à la fois si plein et si subtil, alors que le sang se mit à circuler rapidement, semblable à un joyeux vin clair. Ils produisirent donc ce qu’il y a de bien et de meilleur, non plus avec des couleurs sombres, pleinsd’extase et de violence, mais avec des rayonnements de beauté et de soleil. (Le voyageur et son ombre, § 184)

Le philosophe de l’opulence. — Un petit jardin, des figues, du fromage et, avec cela, trois ou quatre bons amis, — ce fut là l’opulence d’Epicure.(Le voyageur et son ombre, § 192)

Avoir honte de la richesse. — Notre temps ne tolère qu’une seule espèce de riches, ceux qui sont honteux de leur richesse. Si l’on entend dire de quelqu’un « il est très riche », on est pris immédiatement d’un sentiment analogue à celui que l’on éprouve en face d’une maladie répugnante qui fait enfler le corps, l’hydropisie ou l’excès d’embonpoint : il faut se souvenir brutalement de son humanité, pour pouvoir fréquenter ce riche de façon à ce qu’il ne s’aperçoive pas de notre sentiment de dégoût. Mais dès qu’il s’avise de s’enorgueillir de sa richesse, notre sentiment se trouble encore d’un étonnement mêlé de compassion devant une aussi forte dose de déraison humaine : en sorte que l’on aurait envie d’élever les mains au ciel et de s’écrier : « Pauvre être déformé, accablé et enchaîné de cent façons, à qui chaque heure apporte, ou peut apporter, quelque chose de désagréable, dont les membres éprouvent les contre-coups de chaque événement qui se passe chez vingt peuples différents, comment saurais-tu nous faire croire que tu te sens à ton aise dans ta situation ? Si tu parais quelque part en public, nous savons que c’est pour toi comme si tu passais par les verges, sous des yeux qui n’ont pour toi que de la haine froide, de l’importunité ou de la silencieuse raillerie. Il se peut qu’il te soit plus facile d’acquérir qu’à un autre : mais ce que tu acquerrassera superflu et ne te procurera que peu le joie ; et conserver ce que tu as acquis, c’est là certainement pour toi maintenant une chose plus pénible encore que n’importe quelle acquisition pénible. Tu souffres sans cesse, car tu perds sans cesse. Que te sert-il que l’on t’amène artificiellement du sang nouveau, les ventouses n’en font pas moins mal, les ventouses placées toujours sur ta nuque ! Mais, ne soyons pas injustes, il est difficile, peut-être impossible pour toi de ne pas être riche : il faut que tu conserves, que tu acquières à nouveau ; le penchant héréditaire de ta nature t’impose ce joug, — raison de plus pour ne pas nous tromper et avoir honte, loyalement et visiblement, du joug que tu portes : vu qu’au fond de ton âme tu es honteux et mécontent de le porter. Cette honte n’est pas infamante. (Le voyageur et son ombre, § 209)

« L’éternel Épicure ». — Epicure a vécu de tous temps et il vit encore, inconnu à ceux qui s’appelaient ou qui s’appellent épicuriens, et sans réputation auprès des philosophes. Aussi a-t-il oublié lui-même son propre nom : c’était le plus lourd bagage qu’il ait jamais jeté loin de lui.( Le voyageur et son ombre, § 227)

La destinée de l’estomac. — Un pain beurré de plus ou de moins dans l’estomac d’un jockey peut décider du succès des courses et des paris, donc du bonheur et du malheur de milliers d’individus. Tant que la destinée des peuples dépendra encore des diplomates, l’estomac de ceux-ci sera toujours l’objet d’angoisses patriotiques. Quousque tandem —.( Le voyageur et son ombre, § 291)

Et in arcadia ego. — J’ai jeté un regard à mes pieds, en passant par-dessus la vague des collines, du côté de ce lac d’un vert laiteux, à travers les pins austères et les vieux sapins : autour de moi gisaient des roches aux formes variées et sur le sol multicolore croissaient des herbes et des fleurs. Un troupeau se mouvait près de moi, se développant et se ramassant tour à tour ; quelques vaches se dessinaient dans le lointain en groupes pressés, se détachant dans la lumière du soir sur la forêt de pins : d’autres, plus près, paraissaient plus sombres. Tout cela était tranquille, dans la paix du crépuscule prochain. Ma montre marquait cinq heures et demie. Le taureau du troupeau était descendu dans la blanche écume du ruisseau et il remontait lentement son cours impétueux, résistant et cédant tour à tour : ce devait être là pour lui une sorte de satisfaction farouche. Deux êtres humains à la peau brunie, d’origine bergamasque, étaient les bergers de ce troupeau : la jeune fille presque vêtue comme un garçon. A gauche des pans de rochers abrupts, au-dessus d’une large ceinture de forêt, à droite deux énormes dents de glace, nageant bien au-dessus de moi, dans un voile de brume claire, — tout cela était grand, calme et lumineux. La beauté tout entière amenait un frisson, et c’était l’adoration muette du moment de sa révélation. Involontairement, comme s’il n’y avait là rien de plus naturel, on était tenté de placer des héros grecs dans ce monde de lumière pure aux contours aigus (de ce monde qui n’avait rien de l’inquiétude et du désir, de l’attente et des regrets) ; il fallait sentir comme Poussin et ses élèves : à la fois d’une façon héroïque et idyllique. — Et, c’est ainsi que cer-tains hommes ont vécu, c’est ainsi que sans cesse ils ont évoqué le sens du monde, en eux-mêmes et hors d’eux-mêmes ; et ce fut surtout l’un d’entre eux, un des plus grands hommes qui soient, l’inventeur d’une façon de philosopher héroïque et idyllique tout à la fois : Epicure. (Voyageur et son Ombre, § 295) 

A quoi l’on peut mesurer la sagesse. — Le surcroît de sagesse se laisse mesurer exactement d’après la diminution de bile.(Le voyageur et son ombre, § 348)

La maxime dorée. — On a mis beaucoup de chaînes à l’homme pour qu’il désapprenne de se comporter comme un animal : et, en vérité, il est devenu plus doux, plus spirituel, plus joyeux, plus réfléchi que ne sont tous les animaux. Mais dès lors il souffre encore d’avoir manqué si longtemps d’air pur et de mouvements libres : — ces chaînes cependant, je le répète en-core et toujours, ce sont ces erreurs lourdes et significatives des représentations morales, religieuses et métaphysiques. C’est seulement quand la maladie des chaînes sera surmontée que le premier grand but sera entièrement atteint : la séparation de l’homme et de l’animal. — Or, nous nous trouvons au milieu de notre travail pour enlever les chaînes, et il nous faut pour cela les plus grandes précautions. Ce n’est qu’à l’homme anobli que la liberté d’esprit peut être donnée ; lui seulement est touché par l’allègement de la vie qui met du baume dans ses blessures ; il est le premier à pouvoir dire qu’il vit à cause de la joie et à cause de nul autre but ; et, dans toute autre bouche, la devise serait dangereuse : Paix autour de moi et bonne volonté à l’égard de toutes les choses prochaines. — Cette devise pour les individus le fait songer à une parole ancienne, magnifique et touchante à la fois, qui était faite pour tous et qui est demeurée au-dessus de l’humanité, comme une devise et un avertissement dont périront tous ceux qui en orneront trop tôt leur bannière, — une devise qui fit périr le christianisme. Il semble bien que les temps ne sont pas encore venus où tous les hommes pourront avoir le sort de ces bergers qui virent le ciel s’illuminer au-dessus d’eux et qui entendirent ces paroles : « Paix sur la terre, bonne volonté envers les hommes » — Le temps appartient encore aux individus.(Le voyageur et son ombre, § 350)

L’ALIMENTATION DE L’HOMME MODERNE. – L’homme moderne s’entend à digérer beaucoup de choses et même à digérer presque tout, — c’est là sa vanité à lui : mais il serait d’une espèce supérieure justement s’il ne s’entendait pas à cela : homo pamphagus, ce n’est pas ce qu’il y a de plus fin. Nous vivons entre un passé qui avait un goût plus maniaque et plus entêté que nous et un avenir qui en aura peut-être un plus choisi, — nous vivons trop au milieu.(Aurore, § 171)

CONTRE LE MAUVAIS RÉGIME. — Fi des repas que font maintenant les hommes, tant dans les restaurants que dans tous les endroits où vit la classe aisée de la société ! Lors même que se réunissent des savants considérés ce sont des coutumes semblables qui chargent leur table, tout comme celle des banquiers : selon le principe de la trop grande abondance et de la multiplicité, — d’où il suit que les mets sont préparés en vue de l’effet et non en vue des conséquences et qu’il faut que des boissons excitantes aident à chasser la lourdeur de l’estomac et du cerveau. Fi de la dissolution et de la sensibilité exagérée que tout cela doit amener à la suite ! Fi des rêves qui viendront à ces gens-là ! Fi des arts et des livres qui seront le dessert de pareils repas ! Et qu’ils agissent comme ils voudront, leurs actes seront régis par le poivre et par la contradiction, ou par la lassitude universelle ! (Les classes riches, en Angleterre, ont besoin de leur christianisme pour pouvoir supporter leur mauvaise digestion et leurs maux de tête.) En fin de compte, pour dire non seulement tout ce que cela a de dégoûtant, mais encore ce qu’il y a là de joyeux, ces hommes ne sont nullement des viveurs ; notre siècle et sa façon d’activité sont plus puissants sur les extrémités que sur le ventre. Que veulent donc alors ces repas ? — Ils représentent ! Quoi donc, bon Dieu ? Le rang ? — Non, l’argent : on n’a plus de rang ! On est « individu » ! Mais, l’argent c’est la puissance, la gloire, la prééminence, la dignité, l’influence ; l’argent crée maintenant pour un homme le grand ou le petit préjugé, selon qu’il en a ! Personne ne voudrait le mettre sous un boisseau, personne ne voudrait l’étaler sur la table ; il faut donc que l’argent ait un représentant que l’on puisse mettre sur la table : voyez nos repas ! — (Aurore, § 203)

ÉPICURE. — Oui, je suis fier de voir le caractère d’Épicure d’une façon peut-être différente de celle de tout le monde, et de jouir de l’antiquité, comme d’un bonheur d’après-midi, chaque fois que je lis ou entends quelque chose de lui ; — je vois son oeil errer sur de vastes mers blanchâtres, sur des falaises où repose le soleil, tandis que de grands et de petits animaux s’éjouent sous ses rayons, sûrs et tranquilles comme cette clarté et ces yeux mêmes. Un pareil bonheur n’a pu être inventé que par quelqu’un qui souffrait sans cesse, c’est le bonheur d’un oeil qui a vu s’apaiser sous son regard la mer de l’existence, et qui maintenant ne peut pas se lasser de regarder la surface de cette mer, son épiderme multicolore, tendre et frissonnant : il n’y eut jamais auparavant pareille modestie de la volupté. (Gai Savoir, § 45)

DANGER DES VÉGÉTARIENS. — L’énorme prédominance du riz comme nourriture pousse à l’usage de l’opium et des narcotiques, de même que l’énorme prédominance des pommes de terre comme nourriture pousse à l’alcool : — mais par un contrecoup plus subtil, cette nourriture pousse aussi à des façons de penser et de sentir qui ont un effet narcotique. Dans le même ordre d’idées, les promoteurs des façons de penser et de sentir narcotiques, comme ces philosophes indous, vantent précisément un régime dont ils voudraient faire une loi pour les masses, un régime qui est purement végétarien : ils veulent ainsi provoquer et augmenter le besoin qu’ils sont, eux, capables de satisfaire.(Gai Savoir, § 145)

Ainsi j’ai appris peu à peu à comprendre Épicure, l’opposé d’un pessimiste dionysien, et aussi le « chrétien » qui, de fait, n’est qu’une façon d’épicurien (Gai Savoir, § 370)

POURQUOI NOUS SEMBLONS ÊTRE DES ÉPICURIENS. — Nous sommes prudents nous autres hommes modernes, prudents à l’égard des dernières convictions ; notre méfiance se tient aux aguets contre les ensorcellements et les duperies de conscience qu’il y a dans toute forte croyance, dans tout oui ou non absolu : comment expliquer cela ? Peut-être qu’il faut y voir, pour une bonne part, la circonspection de l’enfant qui s’est brûlé, de l’idéaliste désabusé, mais pour une autre et meilleure part la curiosité, pleine d’allégresse, de celui qui autrefois attendait à l’angle des rues, qui, poussé au désespoir par son recoin, s’enivre et s’exalte maintenant — par contraste avec les « angles » — dans l’infini, sous l’horizon libre. Une tendance, presque épicurienne, de chercher la connaissance, se développe ainsi, une tendance qui ne laisse pas échapper facilement le caractère incertain des choses ; de même une antipathie contre les grandes phrases et les attitudes morales, un goût qui refuse tous les contrastes lourds et grossiers et qui a conscience, avec fierté, de son habitude des réserves. Car c’est cela qui fait notre orgueil, cette légère tension des guides, tandis que notre impétueux besoin de certitude nous pousse en avant, l’empire que, dans ses courses les plus sauvages, le cavalier a sur lui-même : car, avant comme après, nous montons les bêtes les plus fougueuses, et si nous hésitons, c’est le danger moins que toute autre chose qui nous fait hésiter… (Gai Savoir, § 375)

Comme les philosophes peuvent être méchants ! Je ne connais rien de plus perfide que la plaisanterie qu’Épicure s’est permise à l’égard de Platon et des Platoniciens ; il les a appelés Dionysiokolakes. Cela veut dire d’abord et selon l’étymologie « flatteurs de Dionysios », acolytes de tyran, vils courtisans ; mais cela signifie encore « un tas de comédiens, sans ombre de sérieux » (car Dionysiokolax était une désignation populaire du comédien). Et c’est surtout dans cette dernière interprétation que se trouve le trait de méchanceté qu’Épicure décocha à Platon : il était indigné de l’allure grandiose, de l’habileté à se mettre en scène, à quoi s’entendaient Platon et ses disciples, — à quoi ne s’entendait pas Épicure, lui, le vieil instituteur de Samos qui écrivit trois cents ouvrages, caché dans son petit jardin de Samos. Et, qui sait ? peut-être ne les écrivit-il que par dépit, par orgueil, pour faire pièce à Platon ? — Il fallut cent ans à la Grèce pour se rendre compte de ce qu’était Épicure, ce dieu des jardins. — Si tant est qu’elle s’en rendit compte… (Par-delà Bien et Mal, § 7)

Nos vues les plus hautes doivent forcément paraître des folies, parfois même des crimes, quand, de façon illicite, elles parviennent aux oreilles de ceux qui n’y sont ni destinés, ni prédestinés. L’exotérisme et l’ésotérisme, — suivant la distinction philosophique en usage chez les Hindous, les Grecs, les Persans et les Musulmans, bref partout où l’on croyait à une hiérarchie et non pas à l’égalité et à des droits égaux — ces deux termes ne se distinguent pas tant parce que l’Exotérique, placé à l’extérieur, voit les choses du dehors, sans les voir, les apprécier, les mesurer et les juger du dedans, mais par le fait qu’il les voit de bas en haut, — tandis que l’Ésotérique les voit de haut en bas. Il y a des hauteurs de l’âme d’où la tragédie même cesse de paraître tragique ; et, toute la misère du monde ramenée à une sorte d’unité, qui donc oserait décider si son aspect forcera nécessairement à la pitié et, par là, à un redoublement de la misère ?… Ce qui sert de nourriture et de réconfort à une espèce d’hommes supérieure doit faire pres que l’effet d’un poison sur une espèce très différente et de valeur inférieure. Les vertus de l’homme ordinaire, chez un philosophe, indiqueraient peut-être des vices et des faiblesses. Il serait possible qu’un homme d’espèce supérieure, en admettant qu’il dégénère et aille à sa perte, ne parvînt que par là à posséder les qualités qui obligeraient, dans le monde inférieur où il est descendu, à le vénérer dès lors comme un saint. Il y a des livres qui possèdent, pour l’âme et la santé, une valeur inverse, selon que l’âme inférieure, la force vitale inférieure ou l’âme supérieure et plus puissante s’en servent. Dans le premier cas, ce sont des livres dangereux, corrupteurs, dissolvants, dans le second cas, des appels de hérauts qui invitent les plus braves à revenir à leur propre bravoure. Les livres de tout le monde sont toujours des livres mal odorants : l’odeur des petites gens y demeure attachée. Partout où le peuple mange et boit, même là où il vénère, cela sent mauvais. Il ne faut pas aller à l’église lorsque l’on veut respirer l’air pur.(Par-delà bien et Mal, § 30)

Personne n’admettra facilement la vérité d’une doctrine simplement parce que cette doctrine rend heureux ou vertueux, exception faite peut-être des aimables « idéalistes », qui s’exaltent pour le vrai, le beau et le bien et qui élèvent dans leurs marécages, où elles nagent dans un pêle-mêle bariolé, toutes sortes de choses désirables, lourdes et inoffensives. Le bonheur et la vertu ne sont pas des arguments. On oublie cependant volontiers, même du côté des esprits réfléchis, que rendre malheureux, rendre méchant, sont tout aussi peu des arguments contraires. Une chose pourrait être vraie bien qu’elle fût au plus haut degré nuisible et dangereuse. Périr par la connaissance absolue pourrait même faire partie du fondement de l’Être, de sorte qu’il faudrait mesurer la force d’un esprit selon la dose de « vérité » qu’il serait capable d’absorber impunément, plus exactement selon le degré auquel il faudrait délayer pour lui la vérité, la voiler, l’adoucir, l’épaissir, la fausser. Mais le doute n’est pas possible, dans la découverte de certaines parties de la vérité les méchants et les malheureux sont plus favorisés et ont plus de chance de réussir. Pour ne point parler ici des méchants qui sont heureux, une espèce que les moralistes passent sous silence. Peut-être la dureté et la ruse fournissent-elles des conditions plus favorables pour l’éclosion des esprits robustes et des philosophes indépendants que cette bonhomie pleine de douceur et de souplesse, cet art de l’insouciance que l’on apprécie à juste titre chez les savants. Avec cette réserve cependant qu’on ne borne pas la conception du « philosophe » au philosophe qui écrit des livres, ou qui fait des livres avec sa philosophie. — Stendhal ajoute un dernier trait à l’esquisse du philosophe de la pensée libre, un trait que, pour l’édification du goût allemand je ne veux pas omettre de souligner ici. « Pour être bon philosophe, dit ce dernier grand psychologue, il faut être sec, clair, sans illusion . Un banquier qui a fait fortune a une partie du caractère requis pour faire des découvertes en philosophie, c’est-à-dire pour voir clair dans ce qui est. » (Par-delà Bien et Mal, § 39)


L’étude nous transforme. Elle fait ce que fait toute nourriture qui ne « conserve » pas seulement, — comme le physiologiste vous le dira. Mais, au fond de nous-mêmes, tout au fond, il se trouve quelque chose qui ne peut être rectifié, un rocher de fatalité spirituelle, de décisions prises à l’avance, de réponses à des questions déterminées et résolues d’avance. À chaque problème fondamental s’attache un irréfutable : « Je suis cela ». Au sujet de l’homme et de la femme, par exemple, un penseur ne peut changer d’avis, il ne peut qu’apprendre d’avantage, — poursuivre jusqu’à la fin la découverte de ce qui était « chose arrêtée » en lui. On trouve de bonne heure certaines solutions de problèmes qui raffermissent notre foi. Peut-être les appelle-t-on ensuite des « convictions ». Plus tard… on ne voit dans ces solutions qu’une piste de la connaissance de soi, des indices du problème que nous sommes, — plus exactement de la grande bêtise que nous sommes, de notre fatalité spirituelle, de l’intraitable qui est en nous « là tout au fond ». — À cause de cette grande amabilité dont j’ai fait preuve à mon propre égard, on me permettra peut-être ici de formuler quelques vérités sur « la femme en soi » : en admettant que l’on sache au préalable jusqu’à quel point ce ne sont là que — mes propres vérités. — (Par-delà Bien et Mal, § 231)

Epicure, cet esprit clair, tempéré, comme tout esprit grec, mais esprit souffrant : l’insensibilité hypnotique, le calme du profond sommeil, l’anesthésie en un mot — pour ceux qui souffrent et se sentent profondément mal à l’aise, c’est là déjà le bien supérieur, la valeur par excellence c’est là, nécessairement, ce que l’on peut atteindre de plus positif, c’est le positif même. (Suivant la même logique du sentiment, dans toutes les religions positives le néant s’appelle Dieu.) (Généalogie de la Morale, troisième dissertation, § 18)

L’épicuréisme, la doctrine de rédemption du paganisme, lui reste proche parent, quoique surchargé d’une forte dose de vitalité grecque et d’énergie nerveuse. Épicure un décadent typique : Pour la première fois reconnu comme tel par moi. La crainte de la douleur, même de la douleur infiniment petite, elle ne peut finir autrement que dans une religion de l’amour… (Antéchrist, § 30)

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7 mai 2018 1 07 /05 /mai /2018 13:37

(La danse macabre, détail de fresque de Tallinn, 1460)

À l’honneur des homines religiosi. — La lutte contre l’Église est certainement aussi, entre autres — car elle signifie beaucoup de choses — la lutte des natures plus vulgaires, plus gaies, plus familières, plus superficielles contre la domination des hommes plus lourds, plus profonds, plus contemplatifs, c’est-à-dire plus méchants et plus ombrageux, qui ruminent longtemps les soupçons qui leur viennent sur la valeur de l’existence et aussi sur leur propre valeur : — l’instinct vulgaire du peuple, sa joie des sens, son « bon coeur » se révoltaient contre ces hommes. Toute l’Église romaine repose sur une défiance méridionale de la nature humaine, une défiance toujours mal comprise dans le nord. Cette défiance, le midi européen l’a héritée de l’Orient profond, de l’antique Asie mystérieuse et de son esprit contemplatif. Déjà le protestantisme est une révolte populaire en faveur des gens intègres, candides et super ficiels (le nord fut toujours plus doux et plus plat que le midi) ; mais ce fut la Révolution française qui plaça définitivement et solennellement le sceptre dans la main de « l’homme bon » (de la brebis, de l’âne, de l’oie, et de tout ce qui est incurablement plat et braillard, mûr pour la maison de fous des « idées modernes »). (Gai Savoir, § 350)

À L’HONNEUR DES NATURES DE PRÊTRES. — Je pense que les philosophes se sont toujours tenus le plus éloignés de ce que le peuple entend par sagesse (et qui donc, aujourd’hui, ne fait pas partie du « peuple » ? —), de cette prudente tranquillité d’âme avachie, de cette piété et de cette douceur de pasteur de campagne qui s’étend dans un pré et qui assiste au spectacle de la vie en ruminant d’un air sérieux ; peut-être était-ce parce que les philosophes ne se sentaient pas assez peuple, pas assez pasteur de campagne. Aussi seront-ils peut-être les derniers à croire que le peuple puisse comprendre quelque chose qui est aussi éloigné de lui que la grande passion de celui qui cherche la connaissance, qui vit sans cesse dans les nuées orageuses des plus hauts problèmes et des plus dures responsabilités, qui est forcé d’y vivre (qui n’est donc nullement contemplatif, en dehors, indifférent, sûr, objectif…). Le peuple honore une tout autre catégorie d’hommes, lorsqu’il se fait, de son côté, un idéal du « sage », et il a mille fois raison de rendre hommage à ces hommes avec les paroles et les honneurs les plus choisis : ce sont les natures de prêtre, douces et sérieuses, simples et chastes, et tout ce qui est de leur espèce ; — c’est à eux que vont les louanges que prodigue à la sagesse la vénération du peuple. Et envers qui le peuple aurait-il raison de se montrer plus reconnaissant, si ce n’est envers ces hommes qui sortent de lui et demeurent de son espèce, mais comme s’ils étaient sacrifiés et choisis, sacrifiés pour son bien — ils se croient eux-mêmes sacrifiés à Dieu — ? auprès de qui le peuple peut impunément verser son coeur, se débarrasser de ses secrets, de ses soucis et de choses pires encore (— car l’homme qui « se confie » se débarrasse de lui-même, et celui qui a « avoué » oublie). Ici s’impose une grande nécessité : car, pour les immondices de l’âme, il est aussi besoin de canaux d’écoulement et d’eaux propres et proprifiantes, il est besoin de rapides fleuves d’amour et de coeurs vaillants, humbles et purs qui se prêtent à un tel service sanitaire non public, qui se sacrifient — car c’est bien là un sacrifice, un prêtre reste et demeure un sacrificateur d’hommes. Le peuple considère ces hommes sacrifiés et silencieux, ces hommes sérieux de la « foi », comme des sages, c’est-à-dire comme ceux qui ont gagné la science, comme des hommes « sûrs », par rapport à sa propre incertitude : qui donc voudrait lui enlever ce mot et cette vénération ? — Mais inversement il est juste que, parmi les philosophes, le prêtre, lui aussi, soit encore considéré comme un homme du « peuple » et non comme un homme qui « sait », avant tout parce qu’il ne croit pas lui-même que l’on puisse « savoir », et parce que cette croyance négative et cette superstition sentent leur « populaire ». C’est la modestie qui s’inventa en Grèce le mot « philosophe », et qui laissa aux comédiens de l’esprit le superbe orgueil de s’appeler sages, — la modestie de pareils monstres de fierté et d’indépendance comme Pythagore et Platon. (Gai Savoir, § 351)

Il y a, dès le principe, quelque chose de morbide dans ces aristocraties sacerdotales et dans leurs habitudes dominantes, hostiles à l’action, voulant que l’homme tantôt couve ses songes, tantôt soit bouleversé par des explosions de sentiments, — la conséquence paraît en être cette
débilité intestinale et cette neurasthénie presque fatalement inhérentes aux prêtres de tous les temps. Et le remède préconisé par eux contre cet état morbide, comment ne pas affirmer qu’en fin de compte il s’est trouvé cent fois plus dangereux encore que la maladie dont il s’agissait de se débarrasser ? L’humanité tout entière souffre encore des suites de ce traitement naïf, imaginé par les prêtres. Il suffira de rappeler certaines particularités du régime diététique (privation de viande), le jeûne, la continence sexuelle, la fuite « dans le désert » (l’isolement à la Weir Mitchell, bien entendu sans la cure d’engraissement et de suralimentation qui le suit et qui constitue le remède le plus efficace contre toute hystérie de l’idéal ascétique). Joignez à cela la métaphysique sacerdotale hostile aux sens, qui rend paresseux et raffiné, l’hypnotisme par autosuggestion que pratiquent les prêtres à la manière des fakirs et des brahmanes — Brahma tenant lieu de bouton de cristal ou d’idée fixe — et la satiété universelle et finale, bien compréhensible d’ailleurs avec la cure radicale du prêtre, le néant (ou Dieu : — car l’aspiration à une union mystique avec Dieu n’est que l’aspiration du bouddhiste au néant, au Nirvâna — et pas autre chose !). C’est que, chez le prêtre, tout devient plus dangereux, non seulement les traitements et les thérapeutiques, mais encore l’orgueil, la vengeance, la perspicacité, la débauche, l’amour, l’ambition, la vertu, la maladie ; — avec un peu d’équité, on pourrait, il est vrai, ajouter que c’est sur le terrain même de cette forme d’existence essentiellement dangereuse, la sacerdotale, que l’homme a commencé à devenir un animal intéressant ; c’est ici que, dans un sens sublime, l’âme humaine a acquis la profondeur et la méchanceté — et certes ce sont là les deux attributs capitaux qui ont assuré jusqu’ici (Généalogie de la Morale, extrait de la première dissertation, 6)

Les prêtres, le fait est notoire, sont les ennemis les plus méchants — pourquoi donc ? Parce qu’ils sont les plus incapables. L’impuissance fait croître en eux une haine monstrueuse, sinistre, intellectuelle et venimeuse. Les grands vindicatifs, dans l’histoire, ont toujours été des prêtres, comme aussi les vindicatifs les plus spirituels : — auprès de l’esprit que déploie la vengeance du prêtre tout autre esprit entre à peine en ligne de compte. L’histoire de l’humanité serait à vrai dire une chose bien inepte sans l’esprit dont les impuissants l’ont animée. (Généalogie de la Morale, extrait de la première dissertation, 7)

Ramenons les faits à de courtes formules : l’esprit philosophique a toujours dû commencer par se travestir et se masquer en empruntant les types de l’homme contemplatif précédemment formés, soit les types du prêtre, du devin, de l’homme religieux en général, pour être seulement possible, en quelque mesure que ce soit : l’idéal ascétique a longtemps servi au philosophe d’apparence extérieure, de condition d’existence, — il était forcé de représenter cet idéal pour pouvoir être philosophe, il était forcé d’y croire pour pouvoir le représenter. Cette attitude particulière au philosophe, qui le fait s’éloigner du monde, cette manière d’être qui renie le monde, se montre hostile à la vie, de sens incrédule, austère, et qui s’est maintenue jusqu’à nos jours de façon à passer pour l’attitude philosophique par excellence — cette attitude est avant tout une conséquence des conditions forcées, indispensables à la naissance et au développement de la philosophie : car, pendant très longtemps, la philosophie n’aurait pas du tout été possible sur terre sans un masque et un travestissement ascétique, sans malentendu ascétique. Pour m’exprimer d’une façon plus concrète et qui saute aux yeux : le prêtre ascétique s’est montré jusqu’à nos jours sous la forme la plus répugnante et la plus ténébreuse, celle de la chenille, qui donna seule au philosophe le droit de mener son existence rampante… Les choses ont-elles vraiment changé ? Ce dangereux insecte ailé aux mille couleurs, l’« esprit » qu’enveloppait le cocon a-t-il pu enfin, grâce à un monde plus ensoleillé, plus chaud et plus clair, jeter sa défroque pour s’élancer dans la lumière ? Existe-t-il aujourd’hui déjà assez de fierté, d’audace, de bravoure, de conscience de soi, de volonté de l’esprit, de désir de responsabilité, de libre arbitre sur la terre, pour que dorénavant « le philosophe » — soit possible ?… (Généalogie de la Morale, troisième dissertation, § 10)

[le prêtre ascétique]

Maintenant que nous avons considéré le prêtre ascétique, attaquons sérieusement notre problème : Quel est le sens de l’idéal ascétique ? — À présent seulement la chose devient « sérieuse » : nous allons avoir devant les yeux les véritables représentants de l’esprit sérieux. « Quel est le sens de tout sérieux ? » — Cette question plus fondamentale encore est peut-être déjà sur nos lèvres ; c’est une question pour les physiologistes, bien entendu, sur laquelle nous allons glisser provisoirement. Le prêtre ascétique tire de cet idéal non seulement sa foi, mais encore sa volonté, sa puissance, son intérêt. Son droit à la vie existe et disparaît avec cet idéal : quoi d’étonnant si nous nous heurtons ici à un terrible adversaire de cet idéal ? si nous nous heurtons à quelqu’un qui lutte pour son existence contre les négateurs de son idéal ?… D’autre part il n’est guère vraisemblable, de prime abord, qu’une position aussi intéressée vis-à-vis de notre problème lui soit particulièrement utile ; le prêtre ascétique ne sera peut-être pas l’homme vraiment désigné pour défendre son idéal, pour la même raison que la femme échoue toujours dans sa tentative lorsqu’elle veut défendre « la femme », — moins encore sera-til bon juge et appréciateur objectif de la controverse soulevée ici. Il nous faudra donc, selon toute vraisemblance, l’aider à se bien défendre contre nous, plutôt que d’avoir à craindre d’être accablé par lui… Ce pour quoi l’on combat ici c’est la façon dont les prêtres ascétiques apprécient notre vie : cette vie (avec tout ce qui s’y rattache, « la nature », « le monde », la sphère entière du devenir et du transitoire) est mis en rapport par eux avec une existence toute différente qui est en contradiction avec elle et qui l’exclut, à moins qu’elle ne se tourne contre elle-même, qu’elle ne se renie : dans ce cas, le cas d’une vie ascétique, cette vie sert de passage à cette autre existence. Pour l’ascète, la vie est le chemin de l’erreur où il faut revenir sur ses pas jusqu’au point d’où l’on était parti ; ou bien une méprise que l’on réfute, que l’on doit réfuter par l’action : car il exige qu’on le suive, il impose, où il le peut, son appréciation de l’existence. Que signifie cela ? Une façon d’apprécier aussi monstrueuse ne figure pas dans l’histoire de l’homme comme cas exceptionnel et comme curiosité : c’est un des faits les plus généraux et les plus persistants qui soient. Lus d’une planète lointaine les caractères majuscules de notre existence terrestre amèneraient peut-être à la conclusion que la terre est la véritable planète ascétique, un coin de créatures mécontentes, arrogantes et répugnantes qui ne peuvent se débarrasser du profond déplaisir qu’elles se causent à elles-mêmes, que leur cause le monde, l’existence et qui voudraient se faire mal : — apparemment leur unique plaisir. Considérons que, régulièrement, partout et dans presque tous les temps, le prêtre ascétique fait son apparition ; il n’appartient pas à une race déterminée ; il prospère partout dans tous les rangs sociaux. Non pas qu’il propage peut-être sa façon d’apprécier par hérédité, qu’il la transmette, — au contraire, un profond intérêt lui interdit, en thèse générale, de se propager. Ce doit être une nécessité d’ordre supérieur qui fait sans cesse croître et prospérer cette espèce hostile à la vie, — la vie même doit avoir un intérêt à ne pas laisser périr ce type contradictoire. Car une vie ascétique est une flagrante contradiction : un ressentiment sans exemple domine, celui d’un instinct qui n’est pas satisfait, d’un désir de puissance qui voudrait se rendre maître, non de quelque chose dans la vie, mais de la vie même, de ses conditions les plus profondes, les plus fortes, les plus fondamentales ; il est fait une tentative d’user la force à tarir la source de la force ; on voit le regard haineux et mauvais se tourner même contre la prospérité physiologique, en particulier contre l’expression de cette prospérité, la beauté, la joie ; tandis que les choses manquées, dégénérées, la souffrance, la maladie, la laideur, le dommage volontaire, la mutilation, les mortifications, le sacrifice de soi sont recherchés à l’égal d’une jouissance. Tout cela est paradoxal au suprême degré : nous nous trouvons ici devant une désunion qui se veut désunie, qui jouit de soi-même par cette souffrance et qui devient même toujours plus sûre de soi et plus triomphante, à mesure que sa condition première, sa vitalité physiologique va en ' décroissance. « Le triomphe précisément dans la dernière agonie » : l’idéal ascétique a toujours combattu sous ce signe extrême ; dans cette énigme de séduction,dans ce tableau de ravissement et de souffrance il a toujours reconnu sa lumière la plus pure, son salut, sa victoire définitive. Crux, nux, lux, — pour lui les trois choses n’en font qu’une.(Généalogie de la Morale, § 11)

Le prêtre ascétique est le désir incarné de l’« autrement », de l’« autre part », il est le suprême degré de ce désir, sa ferveur et sa passion véritables : mais c’est la puissance même de son désir qui l’enchaîne ici-bas, qui en fait un instrument travaillant à créer des conditions plus favorables, à ce qui est homme ici-bas, — et c’est précisément par cette puissance qu’il attache à la vie tout le troupeau des manqués, des dévoyés, des disgraciés, des malheureux, des malades de toute espèce, troupeau dont il est instinctivement le berger. On m’entend déjà : ce prêtre ascétique, qui est en apparence l’ennemi de la vie, ce négateur, — c’est lui précisément qui fait partie des grandes forces conservatrices et affirmatrices de la vie… De quoi dépend-il donc cet état morbide ? Car l’homme est plus malade, plus incertain, plus changeant, plus inconsistant qu’aucun autre animal, il n’y a pas à en douter, — il est l’animal malade par excellence : d’où cela vient-il ? Assurément il a plus osé, plus innové, plus bravé, plus provoqué le destin que tous les autres animaux réunis : lui, le grand expérimentateur qui expérimente sur lui-même, l’insatisfait, l’insatiable, qui lutte pour le pouvoir suprême avec l’animal, la nature et les dieux, — lui, l’indompté encore, l’être de l’éternel futur qui ne trouve plus le repos devant sa force, poussé sans cesse par l’éperon ardent que l’avenir enfonce dans la chair du présent : — lui, l’animal le plus courageux, au sang le plus riche, comment ne serait-il pas exposé aux maladies les plus longues et les plus terribles entre toutes celles qui affligent l’animal ?… L’homme en a assez, souvent il se produit de véritables épidémies de cette satiété de vivre (— ainsi vers 1348, aux temps de la danse macabre) : mais ce dégoût même, cette lassitude, ce mépris de soi, — tout cela déborde chez lui, avec tant de violence, qu’il renaît aussitôt des liens nouveaux. La négation qu’il lance à la vie met en lumière, comme par miracle, une quantité d’affirmations plus délicates ; oui, même quand il se blesse, ce maître destructeur, destructeur de lui-même, — c’est encore la blessure qui le contraint à vivre… (Généalogie de la morale, troisième dissertation, § 13)

A-t-on compris jusque dans toutes leurs profondeurs — et j’exige que justement ici l’on saisisse profondément, l’on comprenne profondément — les raisons qui me font prétendre que cela ne saurait être le devoir des bien portants de soigner les malades, de guérir les malades, alors on aura saisi les raisons d’une autre nécessité, — la nécessité d’avoir des médecins et des gardes-malades qui soient eux-mêmes des malades : et maintenant nous tenons, nous saisissons des deux mains le sens du prêtre ascétique. Le prêtre ascétique doit être pour nous le sauveur prédestiné, le pasteur et le défenseur du troupeau malade : c’est ainsi seulement que nous pourrons comprendre sa prodigieuse mission historique. La domination sur ceux qui souffrent, voilà le rôle auquel le destine son instinct, il y trouve son art spécial, sa maîtrise, sa catégorie de bonheur. Il faut qu’il soit malade lui-même, il faut qu’il soit intimement affilié aux malades, aux déshérités pour pouvoir les entendre, — pour pouvoir s’entendre avec eux ; mais il faut aussi qu’il soit fort, plus maître de lui-même que des autres inébranlable surtout dans sa volonté de puissance, afin de posséder la confiance des malades et d’en être craint, afin d’être pour eux un soutien, un rempart, une contrainte, un instructeur, un tyran, un Dieu. Il a à défendre son troupeau — contre qui ? Contre les bien portants assurément, mais aussi contre l’envie qu’inspirent les bien portants ; il doit être l’ennemi naturel et le contempteur de toute santé et de toute puissance, de tout ce qui est rude, sauvage, effréné, dur, violent, à la façon des bêtes de proie. Le prêtre est la première forme de l’animal plus délicat qui méprise plus facilement encore qu’il ne hait. Sur lui pèsera la nécessité de faire la guerre aux animaux de proie, guerre de ruse (d’ « esprit ») plutôt que de violence, cela va de soi ; — il lui faudra pour cela assumer parfois, sinon le type, du moins la signification d’une bête de proie inconnue, où l’on verra confondues, en une unité formidable et attrayante, la cruauté de l’ours blanc, la patience froide du tigre et surtout l’astuce du renard. Si la nécessité l’y contraint, il s’avancera gravement, à la façon d’un ours, respectable, froid, circonspect, supérieurement trompeur, comme un héraut et un porte-parole de puissances mystérieuses, même au milieu d’autres espèces de bêtes de proie, résolu à semer, autant qu’il le pourra sur ce terrain, la souffrance, la division, la contradiction, n’étant que trop habile en son art de se rendre maître de ceux qui souffrent, en toute occasion. Il apporte avec lui le baume et le remède, sans doute ! mais il a besoin de blesser avant de guérir ; tout en calmant alors la douleur que cause la blessure, il empoisonne aussi la blessure. — Il s’entend particulièrement à cette besogne, ce charmeur, ce dompteur, au contact de qui forcément tout bien portant devient malade et tout malade se soumet et s’apprivoise. Du reste, il ne défend pas mal son troupeau malade, cet étrange berger, — il va jusqu’à le défendre contre lui-même, contre la dépravation, la malice, l’esprit de révolte qui éclate dans le troupeau, contre toutes les affections particulières aux malades et aux souffreteux quand ils sont réunis ; il lutte habilement et rudement, mais sans bruit, contre l’anarchie et les germes de dissolution menaçant toujours le troupeau, où cette dangereuse matière explosive, le ressentiment, s’amasse sans cesse. Se débarrasser de cette matière explosive sans qu’elle fasse sauter ni le troupeau, ni le berger, tel est son vrai tour de force, et c’est en cela surtout qu’il trouve son utilité. Si l’on voulait résumer en une courte formule la valeur de l’existence du prêtre, il faudrait dire : le prêtre est l’homme qui change la direction du ressentiment. En effet, tout être qui souffre cherche instinctivement la cause de sa souffrance ; il lui cherche plus particulièrement une cause animée, ou, plus exactement encore, une cause responsable, susceptible de souffrir, bref, un être vivant contre qui, sous n’importe quel prétexte, il pourra, d’une façon effective ou en effigie, décharger sa passion : car ceci est, pour l’être qui souffre, la suprême tentative de soulagement, je veux dire d’étourdissement, narcotique inconsciemment désiré contre toute espèce de souffrance. Telle est, à mon avis, la seule véritable cause physiologique du ressentiment, de la vengeance et de tout ce qui s’y rattache, je veux dire le désir de s’étourdir contre la douleur au moyen de la passion : — généralement on cherche cette cause, à tort selon moi, dans le contre-coup de la défensive, dans une simple mesure protectrice de la réaction, dans un « mouvement réflexe », au cas d’un dommage ou d’un péril soudain, tel que ferait encore une grenouille sans tête pour sortir d’un acide caustique. Mais il y a une différence essentielle : dans un cas on veut empêcher tout dommage ultérieur, dans l’autre on veut étourdir une douleur cuisante, secrète, devenue intolérable, au moyen d’une émotion plus violente quelle qu’elle soit, et chasser, au moins momentanément, cette douleur de la conscience, — pour cela il faut une passion, une passion des plus sauvages et, pour l’exciter, le premier prétexte venu. « Quelqu’un doit être cause que je me sens mal »— cette façon de conclure est propre à tous les maladifs, d’autant plus que la vraie cause de leur malaise demeure cachée pour eux (— ce sera peut-être une lésion du nerf sympathique, une surproduction de bile, un sang trop pauvre en sulfate ou en phosphate de potasse, un ballonnement du bas-ventre qui arrête la circulation du sang, la dégénérescence des ovaires, etc.). Ceux qui souffrent sont d’une ingéniosité et d’une promptitude effrayantes à découvrir des prétextes aux passions douloureuses ; ils jouissent de leurs soupçons, se creusent la tête à propos de malices ou de torts apparents dont ils prétendent avoir été victimes ; ils examinent jusqu’aux entrailles de leur passé et de leur présent, pour y trouver des choses sombres et mystérieuses qui leur permettront de s’y griser de douloureuses méfiances, de s’enivrer au poison de leur propre méchanceté, — ils ouvrent avec violence les plus anciennes blessures, ils perdent leur sang par des cicatrices depuis longtemps fermées, ils font des malfaiteurs de leurs amis, leur femme, leurs enfants, de tous leurs proches. « Je souffre : certainement quelqu’un doit en être la cause » — ainsi raisonnent toutes les brebis maladives. Alors leur berger, le prêtre ascétique, leur répond : « C’est vrai, ma brebis, quelqu’un doit être cause de cela : mais tu es toi-même cause de tout cela, — tu es toi-même cause de toi-même ! »… Est-ce assez hardi, assez faux ! Mais un but est du moins atteint de la sorte ; ainsi que je l’ai indiqué la direction du ressentiment est — changée. (Généalogie de la morale, § 15)

On devine maintenant, d’après cet énoncé, ce que l’instinct guérisseur de la vie a tout au moins tenté, par l’intermédiaire du prêtre ascétique et l’usage qu’il a dû faire, pendant un certain temps, de la tyrannie de concepts paradoxaux et paralogiques tels que « la faute », « le péché », « l’état de péché », « la perdition », « la damnation » : il s’agissait de rendre les malades inoffensifs, jusqu’à un certain point, d’exterminer les incurables en les tournant contre eux-mêmes, de donner aux moins malades une sévère direction vers leur personne, de faire rétrograder leur ressentiment (« Une chose est nécessaire » —), et de faire servir ainsi les mauvais instincts de ceux qui souffrent à leur propre discipline, à leur surveillance, à leur victoire sur soi-même. Bien entendu il ne peut être question, avec une pareille « médication », un pur traitement des passions, de véritable guérison des malades, au sens physiologique ; on ne pourrait même pas prétendre que l’instinct vital ait eu prévision, ou intention de guérir. Une sorte de concentration et d’organisation des malades d’une part (— le mot « Église » en est la désignation la plus populaire), une sorte de mise en sécurité provisoire des mieux portants, des mieux charpentés d’autre part, donc un gouffre creusé entre les bien portants et les malades — et pendant longtemps ce fut tout ! Mais c’était déjà beaucoup ; c’était énorme !… [Dans cette dissertation, on le voit, je pars d’une hypothèse que, pour des lecteurs tels que ceux dont j’ai besoin, il est inutile de démontrer. La voici : l’ « état de péché » chez l’homme n’est pas un fait, mais seulement l’interprétation d’un fait, à savoir d’un malaise physiologique — ce malaise considéré à un point de vue moral et religieux qui ne s’impose plus à nous. — Que quelqu’un se sente « coupable » et « pécheur » ne prouve nullement qu’il le soit en réalité, pas plus que quelqu’un est bien portant parce qu’il se sent bien portant. Qu’on se souvienne donc des fameux procès de sorcellerie : à cette époque, les juges les plus clairvoyants et les plus humains ne doutaient pas qu’il n’y eût là culpabilité ; les « sorcières » elles-mêmes n’en doutaient pas, — et pourtant la culpabilité n’existait pas. Donnons à cette hypothèse une forme plus large : la « douleur psychique » elle-même ne passe pas à mes yeux pour un fait, mais seulement pour une explication (de causalité) des faits qu’on ne peut encore formuler exactement : c’est quelque chose qui flotte dans l’air et que la science est impuissante à fixer — en somme un mot bien gras tenant la place d’un maigre point d’interrogation. Quand quelqu’un ne vient pas à bout d’une « douleur psychique », la faute n’en est pas, allons-y carrément, à son âme, mais plus vraisemblablement à son ventre (y aller carrément, ce n’est pas encore exprimer le vœu d’être entendu, d’être compris de cette façon…). Un homme fort et bien doué digère les événements de sa vie (y compris les faits et les forfaits), comme il digère ses repas, même lorsqu’il a dû avaler de durs morceaux. S’il ne s’accommode pas d’un événement, ce genre d’indigestion est aussi physiologique que l’autre — et souvent n’est, en réalité, qu’une des conséquences de l’autre. — Une telle conception, entre nous soit dit, n’empêche pas de demeurer l’adversaire résolu de tout matérialisme…] (Généalogie de la Morale, troisième dissertation, § 16)

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6 mai 2018 7 06 /05 /mai /2018 13:58

(La danse macabre, détail de fresque de Tallinn, 1460)

 

Il est nécessaire de dire qui nous éprouvons comme notre contraste : — les théologiens et tout ce qui a du sang de théologiens dans les veines — toute notre philosophie. Il faut avoir vu de près cette destinée, mieux encore, il faut l’avoir vécue, il faut avoir presque péri par elle pour ne plus comprendre la plaisanterie dans ce cas (la libre pensée de messieurs nos hommes de science, de nos physiologistes est à mes yeux une plaisanterie, la passion leur manque dans ces questions, il leur manque d’avoir souffert avec elles). Cet empoisonnement va beaucoup plus loin qu’on ne le pense : j’ai trouvé l’instinct théologique de l’orgueil partout où aujourd’hui on se sent « idéaliste », partout où, grâce à une origine plus haute, on s’arroge le droit de regarder la réalité de haut, comme si elle nous était étrangère.. L’idéaliste, tout comme le prêtre, a toutes les grandes idées en main (et non seulement en main !), il en joue avec un dédain bienveillant contre la « raison », les « sens », les « honneurs », le « bienêtre », la « science », il se sent au-dessus de tout cela, comme si c’étaient des forces pernicieuses et séductrices, au-dessus desquelles « l’esprit » plane en une pure réclusion : comme si l’humilité, la chasteté, la pauvreté, en un mot, la sainteté, n’avaient pas fait jusqu’à présent beaucoup plus de mal à la vie que n’importe quelles choses épouvantables, que n’importe quels vices… Le pur esprit est le pur mensonge. Tant que le prêtre passera encore pour une espèce supérieure, le prêtre, ce négateur, ce calomniateur, cet empoisonneur de la vie par métier, il n’y a pas de réponse à la question : qu’est-ce que la vérité ? La vérité est déjà placée sur la tête si l’avocat avéré du néant et de la négation passe pour être le représentant de la vérité… (Antéchrist, § 10)

Si l’on considère que chez presque tous les peuples le philosophe n’est que le développement du type sacerdotal, cet héritage du prêtre, ce faux-monnayage devant soi-même, ne surprend plus. Quand on a des devoirs sacrés, par exemple de rendre les hommes meilleurs, de les sauver, de faire leur salut, quand on porte la divinité dans sa poitrine, quand on est l’embouchure d’impératifs supraterrestres, on se trouve, avec une pareille mission, déjà en dehors d’évaluations purement conformes à la raison, — sanctifié soi-même déjà par une pareille tâche, type soi même d’une hiérarchie supérieure !… En quoi la science regarde-telle un prêtre ! Il se trouve trop haut pour elle ! Et le prêtre a régné jusqu’ici ! — Il détermine la conception du « vrai » et du « faux » !…(Antéchrist, § 12)

Le prêtre, abuse du nom de Dieu : il appelle « règne de Dieu » un état de choses où c’est le prêtre qui fixe les valeurs ; il appelle « volonté de Dieu » les moyens qu’il emploie pour atteindre ou maintenir un tel état de choses ; avec un froid cynisme, il mesure les peuples, les époques, les individus, selon qu’ils ont été utiles ou qu’ils ont résisté à la prépondérance sacerdotale. Voyez-les à l’oeuvre : sous les mains des prêtres juifs, la grande époque de l’histoire d’Israël devint une époque de décomposition ; l’exil, le long malheur se transforma en une punition éternelle pour la grande époque, une époque où le prêtre n’était pas encore. Ils ont fait, selon les besoins, des figures puissantes et très libres de l’histoire d’Israël, de misérables cagots et des hypocrites, ou bien des « impies », ils ont simplifié la psychologie de tous les grands événements jusqu’à la formule idiote « d’obéissance ou de désobéissance envers Dieu ». Un pas de plus : « la volonté de Dieu », c’est-à-dire la condition de conservation pour la puissance du prêtre, doit être connue ; pour atteindre ce but, il faut une « révélation ». Autrement dit : une grande falsification littéraire devient nécessaire, on découvre les « Saintes Écritures », on les rend publiques avec toute la pompe hiérarchique, avec des jeûnes et lamentations à cause du long état de péché. La « volonté de Dieu » était fixée depuis longtemps : tout le malheur consiste en ce que l’on s’est éloigné de l’« Écriture Sainte »… A Moïse déjà, la « volonté de Dieu » s’était manifestée… Qu’est-ce qui était arrivé ? Le prêtre, avec sévérité et pédanterie, avait formulé, une fois pour toutes, les grands et les petits impôts dont on lui était redevable (ne pas oublier les meilleurs morceaux de viande, car le prêtre est un mangeur de beefsteak), ce qu’il voulait avoir, ce qui « était la volonté de Dieu »… Dès lors toutes les choses de la vie sont ordonnées de telle façon que le prêtre devient partout indispensable. A tous les événements naturels de la vie, la naissance, le mariage, la maladie, la mort, pour ne pas parler du sacrifice (le repas), le parasite apparaît pour les dénaturer, pour les « sanctifier » dans sa langue… Car il faut comprendre ceci : toute coutume naturelle, toute institution naturelle, (l’Etat, la justice, le mariage, les soins à donner aux pauvres et aux malades), toute exigence inspirée par l’instinct de vie, en un mot, tout ce qui a sa valeur en soi, est déprécié par principe, rendu contraire à sa valeur, pour qu’après coup une sanction devienne nécessaire ; il est besoin d’une puissance qui confère une valeur, qui partout nie la nature et qui par cela seulement crée une valeur… Le prêtre déprécie, profane la nature : c’est à ce seul prix qu’il existe. La désobéissance envers Dieu, c’est-à-dire envers le prêtre, envers « la loi », s’appelle maintenant « le péché », les moyens de se réconcilier avec Dieu sont, comme de juste, des moyens qui assurent encore plus foncièrement la soumission au prêtre : le prêtre seul « rachète »… Vérifiés psychologiquement, dans toute société organisée sacerdotalement, les « péchés » deviennent indispensables, ils sont proprement les instruments de la puissance, le prêtre vit par les péchés, il a besoin que l’on « pèche »… Dernier axiome : « Dieu pardonne à celui qui fait pénitence », autrement dit : à celui qui se soumet au prêtre. (Antéchrist, § 16)

Il faut que l’on sache aujourd’hui qu’un théologien, un prêtre, un pape, à chaque phrase qu’il prononce, ne se trompe pas seulement, mais qu’il ment, — qu’il ne lui est plus permis de mentir par innocence ou par ignorance. Le prêtre, lui aussi, sait comme n’importe qui, qu’il n’y a plus de « Dieu », plus de péché », plus de « Sauveur », — que le « libre arbitre », « l’ordre moral » sont des mensonges : le sérieux, la profonde victoire spirituelle sur soi-même ne permettent plus à personne d’être ignorant sur ce point… Toutes les idées de l’Église sont reconnues pour ce qu’elles sont, le plus méchant faux-monnayage qu’il y ait, pour déprécier la nature et les valeurs naturelles ; le prêtre lui-même est reconnu pour ce qu’il est, la plus dangereuse espèce de parasite, la véritable tarentule de la vie… Nous savons, notre conscience sait aujourd’hui, — ce que valent ces inquiétantes inventions des prêtres et de l’Église, à quoi elles servaient. Par ces inventions fut atteint l’état de pollution de l’humanité dont le spectacle peut inspirer l’horreur, — les idées d’ « au-delà », « jugement dernier », « immortalité de l’âme », l’« âme » elle-même : ce sont des instruments de torture, des systèmes de cruauté dont les prêtres se servirent pour devenir maîtres, pour rester maîtres… Chacun sait cela : et quand même tout reste dans l’ancien état de choses. Où donc est allé le dernier sentiment de pudeur, de dignité devant soi-même, si même nos hommes d’État, une sorte d’hommes généralement très francs, foncièrement antéchrists en action, s’appellent aujourd’hui encore des chrétiens et vont à la sainte Cène… Un jeune prince à la tête de ses régiments, superbe expression de l’égoïsme et de l’orgueil de son peuple, — mais, sans aucune pudeur, s’avouant chrétien !… Que nie donc le christianisme ? Qu’est le « monde » pour lui ? Quand on est soldat, juge, patriote ; quand on se défend ; quand on tient à son honneur ; quand on veut son propre avantage ; quand on est fier… La pratique de tous les moments, chaque instinct, chaque évaluation devenant action, est aujourd’hui antichrétienne ; quel avorton de fausseté doit être l’homme moderne pour ne pas avoir honte, quand même, de s’appeler chrétien !… (Antéchrist, § 38)

À-t-on en somme compris la célèbre histoire qui se trouve au commencement de la Bible, — l’histoire de la panique de Dieu devant la science ?... On ne l’a pas comprise. Ce livre de prêtre par excellence commence, comme il convient, avec la grande difficulté intérieure du prêtre : i l n’a qu’un seul grand danger, donc « Dieu » n’a qu’un seul grand danger. Le Dieu ancien, tout à fait « esprit », tout à fait grand prêtre, perfection tout entière, se promène dans son jardin : cependant il s’ennuie. Contre l’ennui, les Dieux mêmes luttent en vain. Que fait-il ? Il invente l’homme, — l’homme est divertissant... Mais voici, l’homme aussi s’ennuie. La pitié de Dieu pour la seule peine qui caractérisa tous les paradis ne connaît pas de bornes : aussitôt il créa encore d’autres animaux. Première méprise de Dieu : l’homme ne sut pas se divertir non plus des animaux, — il régna sur eux, il ne voulut même pas être « animal ». — Donc Dieu créa la femme. Et en effet l’ennui cessa, — et bien d’autres choses encore ! La femme fut la seconde méprise de Dieu. — « Par essence toute femme est un serpent, Heva » — c’est ce que sait chaque prêtre : « c’est de la femme que vient tout le mal dans le monde » — c’est ce que sait également chaque prêtre, « Donc la science aussi vient d’elle »... Ce n’est que par la femme que l’homme a mangé de l’arbre de la connaissance. — Qu’arriva-t-il ? Le Dieu ancien fut pris d’une panique. L’homme lui-même était devenu sa plus grande méprise, il s’était créé un rival, la science rend égal à Dieu, c’en est fini des prêtres et des Dieux, si l’homme devient scientifique ! — Morale : la science est la chose défendue en soi, — elle seule est défendue. La science est le premier péché, le germe de tout péché, le péché originel. Cela seul est la morale. — « Tu ne connaîtras point » : — le reste s’ensuit. — La panique de Dieu ne l’empêche pas d’être rusé. Comment se défend-on contre la science ? Ce fut longtemps son plus grand problème. Réponse : Que l’homme sorte du paradis. Le bonheur, l’oisiveté évoquent des pensées, — toutes les pensées sont de mauvaises pensées... L’homme ne doit pas penser. — Et le « prêtre en soi » invente la peine, la mort, le danger mortel de la grossesse, toutes sortes de misères, la vieillesse, le souci, la maladie avant tout, — rien que des moyens de lutte avec la science ! La misère ne permet pas à l’homme de penser. Et malgré tout ! ô épouvante ! l’oeuvre de la connaissance se dresse gigantesque, sonnant le glas du crépuscule des Dieux. — Qu’y faire ? — Le Dieu ancien invente la guerre, il sépare les peuples, il fait que les hommes s’anéantissent réciproquement (— les prêtres ont toujours eu besoin de la guerre...). La guerre est, entre autres, un grand trouble-fête de la science ! — Incroyable ! la connaissance, l’émancipation du joug sacerdotal augmentent malgré les guerres. — Et le Dieu ancien prend une dernière décision : « L’homme devint scientifique, — cela ne sert de rien, il faut le noyer ! »...(Antéchrist, § 48)

On m’a compris. Le commencement de la Bible contient toute la psychologie du prêtre. — Le prêtre ne connaît qu’un seul grand danger : la science, la notion saine de cause et d’effet. Mais la science ne prospère en général que sous de bonnes conditions, il faut avoir le temps, il faut avoir de l’esprit de reste pour « connaître »... « Donc il faut rendre l’homme malheureux », ce fut de tous temps la logique du prêtre. — On devine ce qui, conformément à cette logique, est entré dans le monde : — le « péché »... l’idée de culpabilité et de punition, tout l’ « ordre moral » a été inventé contre la science, — contre la délivrance de l’homme des mains du prêtre... L’homme ne doit pas sortir, il doit regarder en lui-même ; il ne doit pas voir les choses avec raison et prudence pour apprendre, il ne doit pas voir du tout : il doit souffrir... Et il doit souffrir de façon à avoir toujours besoin du prêtre. — À bas les médecins ! On a besoin d’un sauveur. — L’idée de faute et de punition, y compris la doctrine de la « grâce », du « salut » et du « pardon » — rien que des mensonges sans aucune réalité psychologique, inventés pour détruire chez l’homme le sens des causes ; ils sont un attentat contre l’idée d’effet et de cause ! — Et ce n’est point un attentat avec le poing, le couteau, la franchise dans la haine et l’amour. Non, les instincts les plus lâches, les plus rusés, les plus bas sont en jeu. Un attentat de prêtre. Un attentat de parasite ! Le vampirisme de sangsues pâles et souterraines !... Si les conséquences naturelles d’un acte ne sont plus « naturelles », mais si l’on se les figure provoquées par des fantômes de superstition, par « Dieu », des « esprits », des « âmes », comme conséquences « morales », récompense, peine, avertissement, moyen d’éducation, c’est que la condition première de la connaissance est détruite, — c’est que l’on a commis le plus grand crime contre l’humanité. — Le péché, encore une fois, cette forme de pollution de l’humanité par excellence, a été inventé pour rendre impossible la science, la culture, toute élévation, toute noblesse de l’humanité ; le prêtre règne par l’invention du péché.(Antéchrist, § 49)

Je ne puis me dispenser ici d’une psychologie de la « foi » et des « croyants », au profit même des « croyants ». Si aujourd’hui encore il y en a qui ignorent à quel point il est indécent d’être « croyant » — ou bien que c’est un signe de décadence, de volonté de vie brisée —, demain déjà ils le sauront. Ma voix atteint même ceux qui entendent mal. — Il semble exister entre chrétiens, si je n’ai mal compris, une sorte de critérium de vérité que l’on appelle « preuve de la force ». « La foi sauve ; donc elle est vraie. » — On pourrait d’abord objecter ici que le salut à venir n’est pas prouvé, mais seulement promis : le salut est lié à la condition de « foi », — o n doit être sauvé, — puisque l’on croit. Mais comment démontrerait-on ce que le prêtre promet au croyant comme l’ « au-delà » qui échappe à tout contrôle ? La prétendue « preuve de force » n’est donc au fond de nouveau qu’une foi en la réalisation de l’effet qui promet la foi. En formule : « Je crois que la foi sauve ; — donc elle est vraie. » — Mais ceci nous conduit déjà au bout. Ce « donc » serait l’absurdité même, transformée en critérium de vérité. — Admettons pourtant, avec un peu de déférence, que le salut à venir est démontré par la foi (— non seulement prouvé, non seulement promis de la bouche suspecte d’un prêtre) : Le salut — à parler d’une façon plus technique, le plaisir — serait-il jamais une preuve de la vérité ? Si peu que, quand des sensations de plaisir se mêlent de répondre à la question « qu’est-ce qui est vrai ? », nous avons presque la contre-preuve et en tous les cas la plus grande méfiance de la « vérité ». La preuve du « plaisir » est une preuve de « plaisir », — rien de plus ; comment saurait-on vraiment que des jugements vrais causent un plus grand plaisir que des jugements faux, et que, conformément à une harmonie préétablie, ils entraîneraient nécessairement derrière eux des sensations de plaisir ? — L’expérience de tous les esprits sérieux et profonds enseigne le contraire. On a dû conquérir par la lutte chaque parcelle de vérité, on a dû sacrifier tout ce qui tient à nous, tout ce qu’aimait notre amour et notre confiance en la vie. Il faut de la grandeur d’âme : Le service de la vérité est le plus dur service. Qu’est-ce qui s’appelle donc être loyal dans les choses de l’esprit ? Être sévère pour son coeur, mépriser les « beaux sentiments », se faire une question de conscience de chaque oui et non ! ——— La foi sauve : donc elle ment...(Antéchrist, § 50)

Les prêtres qui dans ces sortes de choses sont beaucoup plus fins, ont très bien compris la contradiction qui se trouve dans l’idée de conviction, c’est-à-dire dans une habitude de mentir par principe, dans un but précis. Ils ont emprunté aux Juifs la prudence d’introduire dans ce cas l’idée de « Dieu », de « volonté de Dieu », de « révélation divine ». Kant lui aussi avec son impératif catégorique se trouvait sur le même chemin : ici, sa raison devint pratique. — Il y a des questions où l’homme ne peut pas décider du vrai ou du faux ; toutes les questions supérieures, tous les problèmes de valeur supérieure se trouvent par delà la raison humaine... Comprendre les frontières de la raison, — cela seul est la véritable philosophie... À quoi bon Dieu donna-t-il à l’homme la révélation ? Comment, Dieu aurait-il fait quelque chose de superflu ? L’homme ne peut pas savoir par lui-même ce qui est bien ou mal, c’est pourquoi Dieu lui enseigna sa volonté... Morale : le « prêtre » ne ment pas, — la question de « vrai » et de « faux » dans les choses dont parlent les prêtres ne permet pas du tout le mensonge. Car pour mentir il faudrait pouvoir décider ce qui est vrai. Mais c’est ce que l’homme ne peut pas ; ce qui fait que le prêtre n’est que le porte-voix de Dieu. — Un pareil syllogisme de prêtre n’est pas absolument le propre d’un juif et d’un chrétien ; le droit au mensonge et la prudence de la « révélation » appartiennent au type du prêtre, aux prêtres décadents tout aussi bien qu’aux prêtres païens — (païens sont tous ceux qui disent oui à la vie, pour qui « Dieu » est le mot pour le grand oui à l’égard de toutes choses). — La « loi », la « volonté de Dieu », le « livre sacré », l’ « inspiration » — des mots qui ne désignent que les conditions nécessaires au pouvoir du prêtre, pour maintenir le pouvoir du prêtre, — ces idées se trouvent au fond de toutes les organisations sacerdotales, de tous les gouvernements ecclésiastiques et philosophiques. Le « saint mensonge » — commun à Confucius, au Livre de Manou, à Mahomet et à l’Église chrétienne — : ce mensonge se retrouve chez Platon « La Vérité est là » : cela signifie partout, le prêtre ment... (Antéchrist, § 55)

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5 mai 2018 6 05 /05 /mai /2018 14:06

(Joâo Maximiamo Mafra, caïn maudit, 1851)

A-t-on compris jusque dans toutes leurs profondeurs — et j’exige que justement ici l’on saisisse profondément, l’on comprenne profondément — les raisons qui me font prétendre que cela ne saurait être le devoir des bien portants de soigner les malades, de guérir les malades, alors on aura saisi les raisons d’une autre nécessité, — la nécessité d’avoir des médecins et des gardes-malades qui soient eux-mêmes des malades : et maintenant nous tenons, nous saisissons des deux mains le sens du prêtre ascétique. Le prêtre ascétique doit être pour nous le sauveur prédestiné, le pasteur et le défenseur du troupeau malade : c’est ainsi seulement que nous pourrons comprendre sa prodigieuse mission historique. La domination sur ceux qui souffrent, voilà le rôle auquel le destine son instinct, il y trouve son art spécial, sa maîtrise, sa catégorie de bonheur. Il faut qu’il soit malade lui-même, il faut qu’il soit intimement affilié aux malades, aux déshérités pour pouvoir les entendre, — pour pouvoir s’entendre avec eux ; mais il faut aussi qu’il soit fort, plus maître de lui-même que des autres inébranlable surtout dans sa volonté de puissance, afin de posséder la confiance des malades et d’en être craint, afin d’être pour eux un soutien, un rempart, une contrainte, un instructeur, un tyran, un Dieu. Il a à défendre son troupeau — contre qui ? Contre les bien portants assurément, mais aussi contre l’envie qu’inspirent les bien portants ; il doit être l’ennemi naturel et le contempteur de toute santé et de toute puissance, de tout ce qui est rude, sauvage, effréné, dur, violent, à la façon des bêtes de proie. Le prêtre est la première forme de l’animal plus délicat qui méprise plus facilement encore qu’il ne hait. Sur lui pèsera la nécessité de faire la guerre aux animaux de proie, guerre de ruse (d’ « esprit ») plutôt que de violence, cela va de soi ; — il lui faudra pour cela assumer parfois, sinon le type, du moins la signification d’une bête de proie inconnue, où l’on verra confondues, en une unité formidable et attrayante, la cruauté de l’ours blanc, la patience froide du tigre et surtout l’astuce du renard. Si la nécessité l’y contraint, il s’avancera gravement, à la façon d’un ours, respectable, froid, circonspect, supérieurement trompeur, comme un héraut et un porte-parole de puissances mystérieuses, même au milieu d’autres espèces de bêtes de proie, résolu à semer, autant qu’il le pourra sur ce terrain, la souffrance, la division, la contradiction, n’étant que trop habile en son art de se rendre maître de ceux qui souffrent, en toute occasion. Il apporte avec lui le baume et le remède, sans doute ! mais il a besoin de blesser avant de guérir ; tout en calmant alors la douleur que cause la blessure, il empoisonne aussi la blessure. — Il s’entend particulièrement à cette besogne, ce charmeur, ce dompteur, au contact de qui forcément tout bien portant devient malade et tout malade se soumet et s’apprivoise. Du reste, il ne défend pas mal son troupeau malade, cet étrange berger, — il va jusqu’à le défendre contre lui-même, contre la dépravation, la malice, l’esprit de révolte qui éclate dans le troupeau, contre toutes les affections particulières aux malades et aux souffreteux quand ils sont réunis ; il lutte habilement et rudement, mais sans bruit, contre l’anarchie et les germes de dissolution menaçant toujours le troupeau, où cette dangereuse matière explosive, le ressentiment, s’amasse sans cesse. Se débarrasser de cette matière explosive sans qu’elle fasse sauter ni le troupeau, ni le berger, tel est son vrai tour de force, et c’est en cela surtout qu’il trouve son utilité. Si l’on voulait résumer en une courte formule la valeur de l’existence du prêtre, il faudrait dire : le prêtre est l’homme qui change la direction du ressentiment. En effet, tout être qui souffre cherche instinctivement la cause de sa souffrance ; il lui cherche plus particulièrement une cause animée, ou, plus exactement encore, une cause responsable, susceptible de souffrir, bref, un être vivant contre qui, sous n’importe quel prétexte, il pourra, d’une façon effective ou en effigie, décharger sa passion : car ceci est, pour l’être qui souffre, la suprême tentative de soulagement, je veux dire d’étourdissement, narcotique inconsciemment désiré contre toute espèce de souffrance. Telle est, à mon avis, la seule véritable cause physiologique du ressentiment, de la vengeance et de tout ce qui s’y rattache, je veux dire le désir de s’étourdir contre la douleur au moyen de la passion : — généralement on cherche cette cause, à tort selon moi, dans le contre-coup de la défensive, dans une simple mesure protectrice de la réaction, dans un « mouvement réflexe », au cas d’un dommage ou d’un péril soudain, tel que ferait encore une grenouille sans tête pour sortir d’un acide caustique. Mais il y a une différence essentielle : dans un cas on veut empêcher tout dommage ultérieur, dans l’autre on veut étourdir une douleur cuisante, secrète, devenue intolérable, au moyen d’une émotion plus violente quelle qu’elle soit, et chasser, au moins momentanément, cette douleur de la conscience, — pour cela il faut une passion, une passion des plus sauvages et, pour l’exciter, le premier prétexte venu. « Quelqu’un doit être cause que je me sens mal »— cette façon de conclure est propre à tous les maladifs, d’autant plus que la vraie cause de leur malaise demeure cachée pour eux (— ce sera peut-être une lésion du nerf sympathique, une surproduction de bile, un sang trop pauvre en sulfate ou en phosphate de potasse, un ballonnement du bas-ventre qui arrête la circulation du sang, la dégénérescence des ovaires, etc.). Ceux qui souffrent sont d’une ingéniosité et d’une promptitude effrayantes à découvrir des prétextes aux passions douloureuses ; ils jouissent de leurs soupçons, se creusent la tête à propos de malices ou de torts apparents dont ils prétendent avoir été victimes ; ils examinent jusqu’aux entrailles de leur passé et de leur présent, pour y trouver des choses sombres et mystérieuses qui leur permettront de s’y griser de douloureuses méfiances, de s’enivrer au poison de leur propre méchanceté, — ils ouvrent avec violence les plus anciennes blessures, ils perdent leur sang par des cicatrices depuis longtemps fermées, ils font des malfaiteurs de leurs amis, leur femme, leurs enfants, de tous leurs proches. « Je souffre : certainement quelqu’un doit en être la cause » — ainsi raisonnent toutes les brebis maladives. Alors leur berger, le prêtre ascétique, leur répond : « C’est vrai, ma brebis, quelqu’un doit être cause de cela : mais tu es toi-même cause de tout cela, — tu es toi-même cause de toi-même ! »… Est-ce assez hardi, assez faux ! Mais un but est du moins atteint de la sorte ; ainsi que je l’ai indiqué la direction du ressentiment est — changée. (Généalogie de la morale, § 15)

On devine maintenant, d’après cet énoncé, ce que l’instinct guérisseur de la vie a tout au moins tenté, par l’intermédiaire du prêtre ascétique et l’usage qu’il a dû faire, pendant un certain temps, de la tyrannie de concepts paradoxaux et paralogiques tels que « la faute », « le péché », « l’état de péché », « la perdition », « la damnation » : il s’agissait de rendre les malades inoffensifs, jusqu’à un certain point, d’exterminer les incurables en les tournant contre eux-mêmes, de donner aux moins malades une sévère direction vers leur personne, de faire rétrograder leur ressentiment (« Une chose est nécessaire » —), et de faire servir ainsi les mauvais instincts de ceux qui souffrent à leur propre discipline, à leur surveillance, à leur victoire sur soi-même. Bien entendu il ne peut être question, avec une pareille « médication », un pur traitement des passions, de véritable guérison des malades, au sens physiologique ; on ne pourrait même pas prétendre que l’instinct vital ait eu prévision, ou intention de guérir. Une sorte de concentration et d’organisation des malades d’une part (— le mot « Église » en est la désignation la plus populaire), une sorte de mise en sécurité provisoire des mieux portants, des mieux charpentés d’autre part, donc un gouffre creusé entre les bien portants et les malades — et pendant longtemps ce fut tout ! Mais c’était déjà beaucoup ; c’était énorme !… [Dans cette dissertation, on le voit, je pars d’une hypothèse que, pour des lecteurs tels que ceux dont j’ai besoin, il est inutile de démontrer. La voici : l’ « état de péché » chez l’homme n’est pas un fait, mais seulement l’interprétation d’un fait, à savoir d’un malaise physiologique — ce malaise considéré à un point de vue moral et religieux qui ne s’impose plus à nous. — Que quelqu’un se sente « coupable » et « pécheur » ne prouve nullement qu’il le soit en réalité, pas plus que quelqu’un est bien portant parce qu’il se sent bien portant. Qu’on se souvienne donc des fameux procès de sorcellerie : à cette époque, les juges les plus clairvoyants et les plus humains ne doutaient pas qu’il n’y eût là culpabilité ; les « sorcières » elles-mêmes n’en doutaient pas, — et pourtant la culpabilité n’existait pas. Donnons à cette hypothèse une forme plus large : la « douleur psychique » elle-même ne passe pas à mes yeux pour un fait, mais seulement pour une explication (de causalité) des faits qu’on ne peut encore formuler exactement : c’est quelque chose qui flotte dans l’air et que la science est impuissante à fixer — en somme un mot bien gras tenant la place d’un maigre point d’interrogation. Quand quelqu’un ne vient pas à bout d’une « douleur psychique », la faute n’en est pas, allons-y carrément, à son âme, mais plus vraisemblablement à son ventre (y aller carrément, ce n’est pas encore exprimer le vœu d’être entendu, d’être compris de cette façon…). Un homme fort et bien doué digère les événements de sa vie (y compris les faits et les forfaits), comme il digère ses repas, même lorsqu’il a dû avaler de durs morceaux. S’il ne s’accommode pas d’un événement, ce genre d’indigestion est aussi physiologique que l’autre — et souvent n’est, en réalité, qu’une des conséquences de l’autre. — Une telle conception, entre nous soit dit, n’empêche pas de demeurer l’adversaire résolu de tout matérialisme…] (Généalogie de la Morale, troisième dissertation, § 16)

Pourtant, est-ce au juste un médecin, ce prêtre ascétique ? — Nous avons déjà vu combien peu de droits il a au titre de médecin, quoi qu’il mette tant de complaisance à se regarder comme « sauveur » et à se laisser vénérer comme tel. Il ne combat que la douleur même, le malaise de celui qui souffre, et non la cause de la maladie, non le véritable état maladif, — ce sera là notre grand grief contre la médication sacerdotale. Mais si l’on se place au point de vue que seul connaît et occupe le prêtre, on ne peut pas assez admirer tout ce qu’avec une pareille perspective il a vu, cherché et trouvé. L’adoucissement de la souffrance, la « consolation » sous toutes ses formes, c’est sur ce domaine que se révèle son génie : avec quelle hardiesse et quelle promptitude il a fait choix des moyens ! On pourrait dire, en particulier, que le christianisme est un grand trésor de ressources consolatrices des plus ingénieuses, tant il porte en lui de ce qui réconforte, de ce qui tempère et narcotise, tant il a risqué, pour consoler, de remèdes dangereux et téméraires ; il a deviné, avec un flair subtil, si raffiné, d’un raffinement tout oriental, les stimulants par lesquels on peut vaincre, ne fût-ce que par moments, la profonde dépression, la pesante lassitude, la noire tristesse de l’homme physiologiquement atteint. Car on peut dire qu’en général toutes les grandes religions ont eu pour objet principal de combattre une pesante lassitude devenue épidémique. On peut tout d’abord présumer que, de temps à autre, à certains points du globe, un sentiment de dépression, d’origine physiologique, doit nécessairement se rendre maître des masses profondes, sentiment qui toutefois, faute de connaissances physiologiques, ne reconnaît pas sa vraie nature, de sorte qu’on ne saurait en trouver la cause et le remède que dans la psychologie morale (— ceci est ma formule générale pour ce qu’on appelle communément « religion »). Un tel sentiment de dépression peut être d’origine extrêmement multiple : il peut naître d’un croisement de races trop hétérogènes (ou de classes — les classes indiquant toujours des différences de naissance et de race : le spleen européen, le « pessimisme » du dix-neuvième siècle sont essentiellement la conséquence d’un mélange de castes et de rangs, mélange qui s’est opéré avec une rapidité folle) ; il peut provenir encore des suites d’une émigration malheureuse — une race s’étant fourvoyée dans un climat pour lequel son adaptabilité ne suffisait pas (le cas des Indiens aux Indes) ; ou bien il peut être l’effet tardif de la vieillesse et de l’épuisement de la race (le pessimisme parisien à partir de 1850), à moins qu’il ne soit dû à quelque erreur diététique (l’alcoolisme au moyen âge ; l’absurdité des végétariens, qui, il est vrai, a pour elle l’autorité du gentilhomme Christophe chez Shakespeare) ; ou à un sang vicié, malaria, syphilis, etc. (la dépression allemande après la guerre de Trente ans qui couvrit de maladies contagieuses la moitié de l’Allemagne, préparant ainsi le terrain à la servilité et à la pusillanimité allemandes). Dans ce cas on cherche toujours à organiser un combat de grande allure contre le sentiment de malaise ; mettons-nous rapidement au courant de ses pratiques et de ses formes les plus importantes. (Je laisse, comme de raison, complètement de côté le combat des philosophes contre ce sentiment de malaise, combat qui toujours a lieu en même temps que l’autre, — il est suffisamment intéressant, mais trop absurde, trop indifférent au point de vue pratique, trop subtil, trop aux aguets, par exemple si l’on veut démontrer que la souffrance est une erreur en partant de la naïve hypothèse que la souffrance disparaîtrait dès que l’on y aurait reconnu une erreur — mais voilà ! elle se garde bien de disparaître…) On combat tout d’abord ce malaise dominant par des moyens qui ramènent le sentiment de la vie à son expression la plus rudimentaire. S’il est possible, plus de volonté, plus de désir du tout ; éviter tout ce qui excite la passion, tout ce qui fait du « sang » (ne pas manger de sel : hygiène des fakirs) ; ne pas aimer ; ne pas haïr ; l’humeur égale ; ne pas se venger ; ne pas s’enrichir ; ne pas travailler ; mendier ; autant que possible pas de femme, ou aussi peu de « femme » que possible ; au point de vue intellectuel le principe de Pascal « il faut s’abêtir ». Résultat, en langage psychologique et moral : « anéantissement du moi », « sanctification » ; en langage physiologique : hypnotisation, — tentative de trouver pour l’homme quelque chose qui ressemblât au sommeil hivernal de certaines espèces d’animaux, à l’estimation de beaucoup de plantes des régions tropicales, un minimum d’assimilation qui permette à la vie de persister, sans que la conscience ait part à cette persistance. Pour atteindre ce but, une somme énorme d’énergie humaine a été dépensée — en vain peut-être ?… Que de tels sportsmen de la « sainteté », dont toutes les époques et presque tous les peuples nous présentent une si riche collection aient réussi à se délivrer effectivement de ce qu’ils combattaient à l’aide d’un aussi rigoureux training, c’est ce dont on ne peut sérieusement douter, — car, à l’aide de leur système de procédés hypnotiques, ils vinrent réellement à bout de leur profonde dépression physiologique dans une infinité de cas : aussi leur méthode compte-t-elle parmi les faits ethnologiques universels [...] Pourtant nous ne voulons pas perdre de vue, comme dans le cas du « salut », que, si l’on fait abstraction de la fastueuse exagération orientale, on trouve exprimée ici une estimation semblable à celle d’Epicure, cet esprit clair, tempéré, comme tout esprit grec, mais esprit souffrant : l’insensibilité hypnotique, le calme du profond sommeil, l’anesthésie en un mot — pour ceux qui souffrent et se sentent profondément mal à l’aise, c’est là déjà le bien supérieur, la valeur par excellence c’est là, nécessairement, ce que l’on peut atteindre de plus positif, c’est le positif même. (Suivant la même logique du sentiment, dans toutes les religions positives le néant s’appelle Dieu.)__(Généalogie de la morale, troisième dissertation, 17)

Un moyen plus apprécié encore dans la lutte avec la dépression c’est l’organisation d’une petite joie facilement accessible et qui peut passer à l’état de règle ; on se sert souvent de cette médication concurremment avec la précédente. La forme la plus fréquente sous laquelle la joie est ordonnée comme remède est la joie de dispenser la joie (tels les bienfaits, présents, allégements, aides, encouragements, consolations, louanges, distinctions), le prêtre ascétique, en prescrivant l’amour du prochain, prescrit au fond un excitant de l’instinct le plus fort et le plus affirmatif, bien qu’à une dose minime, — la volonté de puissance. L’accroissement de la communauté fortifie également chez l’individu un intérêt nouveau qui l’arrache souvent à son chagrin personnel, à son aversion contre sa propre personne (la « despectio sui » de Geulinx). Tous les malades, tous les maladifs aspirent instinctivement, poussés par le désir de secouer leur sourd malaise et leur sentiment de faiblesse, à une organisation en troupeau : le prêtre ascétique devine cet instinct et l’encourage ; partout où il y a des troupeaux c’est l’instinct de faiblesse qui les a voulus, l’habileté de prêtre qui les a organisés. (Généalogie de la Morale, troisième dissertation, 18)

Les moyens que nous avons vu mettre en usage jusqu’ici par les prêtres ascétiques — l’étouffement de tous les sentiments vitaux, l’activité mécanique, la petite joie, celle surtout de l’ « amour du prochain », l’organisation en troupeau, l’éveil du sentiment de puissance dans la communauté et sa conséquence, le dégoût individuel étouffé et remplacé par le désir de voir prospérer la communauté — ce sont là, si l’on se place à un point de vue moderne, les moyens innocents employés dans la lutte contre le malaise : tournons-nous maintenant vers les moyens plus intéressants, les moyens « coupables ». Partout il ne s’agit que d’une chose : provoquer un débordement du sentiment, — et cela comme le stupéfiant le plus efficace contre la douleur lente, sourde et paralysante ; c’est pourquoi l’esprit inventif du prêtre s’est montré littéralement inépuisable dans l’examen de cette question unique : « Comment provoque-t-on un débordement du sentiment ?… Cela est dur à entendre et il est évident que l’oreille serait moins choquée si je disais par exemple : « le prêtre ascétique a su utiliser de tout temps l’enthousiasme qui anime toutes les fortes passions » ? (Généalogie de la morale, troisième dissertation, § 19)

L’idéal ascétique au service d’un but, le débordement des sentiments : — celui qui a présente à la mémoire la précédente dissertation devinera déjà en substance ce qui reste à dire. Faire sortir l’âme humaine de tous ses gonds, la plonger dans la terreur, la glace, l’ardeur et le ravissement, à un tel point qu’elle en oublie, comme par un coup de baguette magique, toutes les petites misères de son malaise, de son déplaisir et de son dégoût. Comment arriver à ce but ? et quelle voie est la plus sûre ?… Au fond toutes les grandes passions sont bonnes, pour peu qu’elles puissent se donner carrière brusquement, que ce soit la colère, la crainte, la volupté, la haine, l’espérance, le triomphe, le désespoir, ou la cruauté ; en effet, sans hésitation, le prêtre ascétique a pris à son service toute la meute des chiens sauvages qui hurlent dans l’homme, pour déchaîner selon le besoin, tantôt celui-ci, tantôt celui-là, dans un but unique, réveiller l’homme de sa longue tristesse, chasser, du moins pour un temps, sa sourde douleur, sa misère hésitante, et cela toujours guidé par une même interprétation, par une « justification religieuse ». [...]. Le tour d’adresse que se permit le prêtre ascétique, pour arracher à l’âme humaine cette musique déchirante et extatique, a pleinement réussi — chacun sait qu’il a su tirer parti du sentiment de culpabilité. Le problème de l’origine de ce sentiment a été indiqué brièvement dans la précédente dissertation — question de psychologie animale, pas davantage : le sentiment de la faute s’est présenté à nous pour ainsi dire à l’état brut. Ce n’est que dans les mains du prêtre, ce véritable artiste pour le sentiment de la faute, que ce sentiment a commencé à prendre forme ! — et quelle forme ! Le « péché » — car tel est le nom donné par le prêtre à la « mauvaise conscience » animale (de la cruauté tournée à rebours) — le péché est resté jusqu’à présent l’événement capital dans l’histoire de l’âme malade : il représente pour nous le tour d’adresse le plus néfaste de l’interprétation religieuse.[...]. son sorcier, le prêtre ascétique, lui donne la première indication sur la « cause » de sa « souffrance » : il doit la chercher en lui-même, dans une faute commise, dans le temps passé, il doit interpréter sa douleur elle-même comme un châtiment… Il a entendu, il a compris, le malheureux : maintenant il en est de lui comme de la poule autour de laquelle on a tracé une ligne. Il n’arrive plus à sortir de ce cercle de lignes : de malade, le voilà devenu « pécheur » [...] Ce vieux sorcier dans la lutte contre le malaise, le prêtre ascétique — avait visiblement remporté la victoire, son règne était venu : déjà l’on ne se plaignait plus de la douleur, on avait soif de douleur. « Souffrir ! toujours souffrir ! encore de la souffrance ! » tel fut le cri de ses disciples et des initiés pendant des siècles. Toute débauche douloureuse du sentiment, tout ce qui brise, renverse, écrase, arrache et ravit en extase, le secret de la torture, les inventions de l’enfer même — tout cela était découvert maintenant, deviné, Utilisé, tout était au service du sorcier pour servir au triomphe de son idéal, de l’idéal ascétique… « Mon royaume n’est pas de ce monde », — répétait-il, avant comme après : avait-il vraiment encore le droit de parler ainsi ?… (Généalogie de la morale, troisième dissertation, § 20)

Le même remède, la castration et l’extirpation, est employé instinctivement dans la lutte contre le désir par ceux qui sont trop faibles de volonté, trop dégénérés pour pouvoir imposer une mesure à ce désir ; par ces natures qui ont besoin de la Trappe, pour parler en image (et sans image), d’une définitive déclaration de guerre, d’un abîme entre eux et la passion. Ce ne sont que les dégénérés qui trouvent les moyens radicaux indispensables ; la faiblesse de volonté, pour parler plus exactement, l’incapacité de ne point réagir contre une séduction n’est elle-même qu’une autre forme de la dégénérescence. L’inimitié radicale, la haine à mort contre la sensualité est un symptôme grave : on a le droit de faire des suppositions sur l’état général d’un être à tel point excessif. — Cette inimitié et cette haine atteignent d’ailleurs leur comble quand de pareilles natures ne possèdent plus assez de fermeté, même pour les cures radicales, même pour le renoncement au « démon ». Que l’on parcoure toute l’histoire des prêtres et des philosophes, y compris celle des artistes : ce ne sont pas les impuissants, pas les ascètes qui dirigent leurs flèches empoisonnées contre les sens, ce sont les ascètes impossibles, ceux qui auraient eu besoin d’être des ascètes… (Crépuscule des idoles, la morale en tant que manifestation contre nature § 2)

Voici, tout à fait provisoirement, un premier exemple. De tout temps on a voulu « améliorer » les hommes : c’est cela, avant tout, qui s’est appelé morale. Mais sous ce même mot « morale » se cachent les tendances les plus différentes. La domestication de la bête humaine, tout aussi bien que l’élevage d’une espèce d’hommes déterminée, est une « amélioration » : ces termes zoologiques expriment seuls des réalités, — mais ce sont là des réalités dont l’ « améliorateur » type, le prêtre ne sait rien en effet, — dont il ne veut rien savoir... Appeler « amélioration » la domestication d’un animal, c’est là, pour notre oreille, presque une plaisanterie. Qui sait ce qui arrive dans les ménageries, mais je doute bien que la bête y soit « améliorée ». On l’affaiblit, on la rend moins dangereuse, par le sentiment dépressif de la crainte, par la douleur et les blessures on en fait la bête malade. — Il n’en est pas autrement de l’homme apprivoisé que le prêtre a rendu « meilleur ». Dans les premiers temps du Moyen-âge, où l’Église était avant tout une ménagerie, on faisait partout la chasse aux beaux exemplaires de la « bête blonde », — on « améliorait » par exemple les nobles Germains. Mais quel était après cela l’aspect d’un de ces Germains rendu « meilleur » et attiré dans un couvent ? Il avait l’air d’une caricature de l’homme, d’un avorton : on en avait fait un « pécheur », il était en cage, on l’avait enfermé au milieu des idées les plus épouvantables… Couché là, malade, misérable, il s’en voulait maintenant à lui-même ; il était plein de haine contre les instincts de vie, plein de méfiance envers tout ce qui était encore fort et heureux. En un mot, il était « chrétien »… Pour parler physiologiquement : dans la lutte avec la bête, rendre malade est peut-être le seul moyen d’affaiblir. C’est ce que l’Église a compris : elle a perverti l’homme, elle l’a affaibli, — mais elle a revendiqué l’avantage de l’avoir rendu « meilleur ».(Crépuscule des idoles, ceux qui veulent rendre l’humanité meilleure § 2)

 

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5 mai 2018 6 05 /05 /mai /2018 07:35

(William Blake, Cain Fleeing Abel, 1826)

 

A-t-on compris jusque dans toutes leurs profondeurs — et j’exige que justement ici l’on saisisse profondément, l’on comprenne profondément — les raisons qui me font prétendre que cela ne saurait être le devoir des bien portants de soigner les malades, de guérir les malades, alors on aura saisi les raisons d’une autre nécessité, — la nécessité d’avoir des médecins et des gardes-malades qui soient eux-mêmes des malades : et maintenant nous tenons, nous saisissons des deux mains le sens du prêtre ascétique. Le prêtre ascétique doit être pour nous le sauveur prédestiné, le pasteur et le défenseur du troupeau malade : c’est ainsi seulement que nous pourrons comprendre sa prodigieuse mission historique. La domination sur ceux qui souffrent, voilà le rôle auquel le destine son instinct, il y trouve son art spécial, sa maîtrise, sa catégorie de bonheur. Il faut qu’il soit malade lui-même, il faut qu’il soit intimement affilié aux malades, aux déshérités pour pouvoir les entendre, — pour pouvoir s’entendre avec eux ; mais il faut aussi qu’il soit fort, plus maître de lui-même que des autres inébranlable surtout dans sa volonté de puissance, afin de posséder la confiance des malades et d’en être craint, afin d’être pour eux un soutien, un rempart, une contrainte, un instructeur, un tyran, un Dieu. Il a à défendre son troupeau — contre qui ? Contre les bien portants assurément, mais aussi contre l’envie qu’inspirent les bien portants ; il doit être l’ennemi naturel et le contempteur de toute santé et de toute puissance, de tout ce qui est rude, sauvage, effréné, dur, violent, à la façon des bêtes de proie. Le prêtre est la première forme de l’animal plus délicat qui méprise plus facilement encore qu’il ne hait. Sur lui pèsera la nécessité de faire la guerre aux animaux de proie, guerre de ruse (d’ « esprit ») plutôt que de violence, cela va de soi ; — il lui faudra pour cela assumer parfois, sinon le type, du moins la signification d’une bête de proie inconnue, où l’on verra confondues, en une unité formidable et attrayante, la cruauté de l’ours blanc, la patience froide du tigre et surtout l’astuce du renard. Si la nécessité l’y contraint, il s’avancera gravement, à la façon d’un ours, respectable, froid, circonspect, supérieurement trompeur, comme un héraut et un porte-parole de puissances mystérieuses, même au milieu d’autres espèces de bêtes de proie, résolu à semer, autant qu’il le pourra sur ce terrain, la souffrance, la division, la contradiction, n’étant que trop habile en son art de se rendre maître de ceux qui souffrent, en toute occasion. Il apporte avec lui le baume et le remède, sans doute ! mais il a besoin de blesser avant de guérir ; tout en calmant alors la douleur que cause la blessure, il empoisonne aussi la blessure. — Il s’entend particulièrement à cette besogne, ce charmeur, ce dompteur, au contact de qui forcément tout bien portant devient malade et tout malade se soumet et s’apprivoise. Du reste, il ne défend pas mal son troupeau malade, cet étrange berger, — il va jusqu’à le défendre contre lui-même, contre la dépravation, la malice, l’esprit de révolte qui éclate dans le troupeau, contre toutes les affections particulières aux malades et aux souffreteux quand ils sont réunis ; il lutte habilement et rudement, mais sans bruit, contre l’anarchie et les germes de dissolution menaçant toujours le troupeau, où cette dangereuse matière explosive, le ressentiment, s’amasse sans cesse. Se débarrasser de cette matière explosive sans qu’elle fasse sauter ni le troupeau, ni le berger, tel est son vrai tour de force, et c’est en cela surtout qu’il trouve son utilité. Si l’on voulait résumer en une courte formule la valeur de l’existence du prêtre, il faudrait dire : le prêtre est l’homme qui change la direction du ressentiment. En effet, tout être qui souffre cherche instinctivement la cause de sa souffrance ; il lui cherche plus particulièrement une cause animée, ou, plus exactement encore, une cause responsable, susceptible de souffrir, bref, un être vivant contre qui, sous n’importe quel prétexte, il pourra, d’une façon effective ou en effigie, décharger sa passion : car ceci est, pour l’être qui souffre, la suprême tentative de soulagement, je veux dire d’étourdissement, narcotique inconsciemment désiré contre toute espèce de souffrance. Telle est, à mon avis, la seule véritable cause physiologique du ressentiment, de la vengeance et de tout ce qui s’y rattache, je veux dire le désir de s’étourdir contre la douleur au moyen de la passion : — généralement on cherche cette cause, à tort selon moi, dans le contre-coup de la défensive, dans une simple mesure protectrice de la réaction, dans un « mouvement réflexe », au cas d’un dommage ou d’un péril soudain, tel que ferait encore une grenouille sans tête pour sortir d’un acide caustique. Mais il y a une différence essentielle : dans un cas on veut empêcher tout dommage ultérieur, dans l’autre on veut étourdir une douleur cuisante, secrète, devenue intolérable, au moyen d’une émotion plus violente quelle qu’elle soit, et chasser, au moins momentanément, cette douleur de la conscience, — pour cela il faut une passion, une passion des plus sauvages et, pour l’exciter, le premier prétexte venu. « Quelqu’un doit être cause que je me sens mal »— cette façon de conclure est propre à tous les maladifs, d’autant plus que la vraie cause de leur malaise demeure cachée pour eux (— ce sera peut-être une lésion du nerf sympathique, une surproduction de bile, un sang trop pauvre en sulfate ou en phosphate de potasse, un ballonnement du bas-ventre qui arrête la circulation du sang, la dégénérescence des ovaires, etc.). Ceux qui souffrent sont d’une ingéniosité et d’une promptitude effrayantes à découvrir des prétextes aux passions douloureuses ; ils jouissent de leurs soupçons, se creusent la tête à propos de malices ou de torts apparents dont ils prétendent avoir été victimes ; ils examinent jusqu’aux entrailles de leur passé et de leur présent, pour y trouver des choses sombres et mystérieuses qui leur permettront de s’y griser de douloureuses méfiances, de s’enivrer au poison de leur propre méchanceté, — ils ouvrent avec violence les plus anciennes blessures, ils perdent leur sang par des cicatrices depuis longtemps fermées, ils font des malfaiteurs de leurs amis, leur femme, leurs enfants, de tous leurs proches. « Je souffre : certainement quelqu’un doit en être la cause » — ainsi raisonnent toutes les brebis maladives. Alors leur berger, le prêtre ascétique, leur répond : « C’est vrai, ma brebis, quelqu’un doit être cause de cela : mais tu es toi-même cause de tout cela, — tu es toi-même cause de toi-même ! »… Est-ce assez hardi, assez faux ! Mais un but est du moins atteint de la sorte ; ainsi que je l’ai indiqué la direction du ressentiment est — changée. (Généalogie de la morale, § 15)

 

Arrivé à ce point, je ne puis plus me dérober à la nécessité de donner à ma propre hypothèse sur l’origine de la « mauvaise conscience » une première expression toute provisoire : elle n’est pas aisée à faire entendre et veut être longuement méditée, surveillée, ruminée. Je considère la mauvaise conscience comme le profond état morbide où l’homme devait tomber sous l’influence de cette transformation, la plus radicale qu’il ait jamais subie, — de cette transformation qui se produisit lorsqu’il se trouva définitivement enchaîné dans le carcan de la société et de la paix. Tels des animaux aquatiques contraints de s’adapter à la vie terrestre ou à périr, ces demi animaux si bien accoutumés à la vie sauvage, à la guerre, aux courses vagabondes et aux aventures, — virent soudain tous leurs instincts avilis et « rendus inutiles ». On les forçait, dès lors, d’aller sur leurs pieds et à « se porter eux-mêmes », alors que jusqu’à présent l’eau les avait portés : un poids énorme les écrasait. Ils se sentaient inaptes aux fonctions les plus simples ; dans ce monde nouveau et inconnu ils n’avaient pas leurs guides d’autrefois, ces instincts régulateurs, inconsciemment infaillibles, — ils en étaient réduits à penser, à déduire, à calculer, à combiner des causes et des effets, les malheureux ! ils en étaient réduits à leur « conscience », à leur organe le plus faible et le plus maladroit ! Je crois que jamais sur terre il n’y eut pareil sentiment de détresse, jamais malaise aussi pesant ! — Ajoutez à cela que les anciens instincts n’avaient pas renoncé d’un seul coup à leurs exigences ! Mais il était difficile et souvent impossible de les satisfaire : ils furent en somme forcés de se chercher des satisfactions nouvelles et souterraines. Tous les instincts qui n’ont pas de débouché, que quelque force répressive empêche d’éclater au-dehors, retournent en dedans — c’est là ce que j’appelle l’intériorisation de l’homme : de cette façon se développe en lui ce que plus tard on appellera son « âme ». Tout le monde intérieur, d’origine mince à tenir entre cuir et chair, s’est développé et amplifié, a gagné en profondeur, en largeur, en hauteur, lorsque l’expansion de l’homme vers l’extérieur a été entravée. Ces formidables bastions que l’organisation sociale a élevés pour se protéger contre les vieux instincts de liberté — et il faut placer le châtiment au premier rang de ces moyens de défense — ont réussi à faire se retourner tous les instincts de l’homme sauvage, libre et vagabond — contre l’homme lui-même. La rancune, la cruauté, le besoin de persécution — tout cela se dirigeant contre le possesseur de tels instincts : c’est là l’origine de la « mauvaise conscience ». L’homme qui par suite du manque de résistances et d’ennemis extérieurs, serré dans l’étau de la régularité des moeurs, impatiemment se déchirait, se persécutait, se rongeait, s’épouvantait et se maltraitait lui-même, cet animal que l’on veut « domestiquer » et qui se heurte jusqu’à se blesser aux barreaux de sa cage, cet être que ses privations font languir dans la nostalgie du désert et qui fatalement devait trouver en lui un champ d’aventures, un jardin de supplices, une contrée dangereuse et incertaine, — ce fou, ce captif aux aspirations désespérées, devint l’inventeur de la « mauvaise conscience ». Mais alors fut introduite la plus grande et la plus inquiétante de toutes les maladies, dont l’humanité n’est pas encore guérie aujourd’hui, l’homme maladie de l’homme, malade de lui-même : conséquence d’un divorce violent avec le passé animal, d’un bond et d’une chute tout à la fois, dans de nouvelles situations, au milieu de nouvelles conditions d’existence, d’une déclaration de guerre contre les anciens instincts qui jusqu’ici faisaient sa force, sa joie et son caractère redoutable. Ajoutons de suite que d’autre part le fait d’une âme animale se tournant contre elle-même fournit au monde un élément si nouveau, si profond, si inouï, si énigmatique, si riche en contradictions et en promesses d’avenir que l’aspect du monde en fut réellement changé. Vraiment, il eût fallu des spectateurs divins pour apprécier le drame qui commença alors et dont on ne peut pas encore prévoir la fin, — un drame trop délicat, trop merveilleux, trop paradoxal pour être joué sans signification aucune sur n’importe quelle misérable planète où il passerait inaperçu ! Depuis lors, l’homme compte parmi les coups heureux les plus inattendus et les plus passionnants que joue le « grand enfant » d’Héraclite, qu’on l’appelle Zeus ou bien le Hasard, — il éveille, en sa faveur, l’intérêt, l’attente anxieuse, l’espérance, presque la certitude, comme si quelque chose s’annonçait par lui, se préparait, comme si l’homme n’était pas un but, mais seulement une étape, un incident, un passage, une grande promesse… (Généalogie de la Morale, seconde dissertation, 16)
 

Comme condition de cette hypothèse sur l’origine de la mauvaise conscience, il faut admettre d’abord que cette modification ne fut pas insensible ou volontaire, qu’elle ne se présenta pas comme l’adaptation organique à un nouvel état de choses, mais comme une rupture, un saut, une obligation, une fatalité inéluctable contre quoi il n’y avait ni possibilité de lutte ni ressentiment. En second lieu que la soumission à une forme fixe d’une population jusqu’alors sans normes et sans freins, telle qu’elle a commencé par un acte de violence, ne peut être menée à terme que par d’autres actes de violence, — que, par conséquent, l’ « État » primitif a dû entrer en scène avec tout le caractère d’une effroyable tyrannie, d’un rouage meurtrier et impitoyable, et continuer à se manifester ainsi, jusqu’à ce qu’enfin une telle matière brute d’un peuple encore plongé dans l’animalité soit non seulement pétrie et rendue maniable, mais encore façonnée. J’ai employé le mot « État » : il est aisé de concevoir ce que j’entends par là — une horde quelconque de blondes bêtes de proie, une race de conquérants et de maîtres qui, avec son organisation guerrière doublée de la force d’organiser, laisse, sans scrupules, tomber ses formidables griffes sur une population peut-être infiniment supérieure en nombre, mais encore inorganique et errante. Telle est bien l’origine de l’ « État » sur la terre : je pense qu’on a fait justice de cette rêverie qui faisait remonter cette origine à un « contrat ». Celui qui sait commander, celui dont la nature a fait un « maître », celui qui se montre puissant dans son oeuvre et dans son geste — qu’importe à celui-là les traités ! Avec de tels éléments on ne peut pas compter, ils arrivent comme la destinée, sans cause, sans raison, sans égard, sans prétexte, ils sont là avec la rapidité de l’éclair, trop terribles, trop soudains, trop convaincants, trop « autres » pour être même un objet de haine. Leur oeuvre consiste à créer instinctivement des formes, à frapper des empreintes, ils sont les artistes les plus involontaires et les plus inconscients qui soient : — là où ils apparaissent, en peu de temps il y a quelque chose de neuf, un rouage souverain qui est vivant, où chaque partie et chaque fonction est délimitée et déterminée, où rien ne trouve place qui n’ait d’abord sa « signification » par rapport à l’ensemble. Ils ne savent pas, ces organisateurs de naissance, ce que c’est que la faute, la responsabilité, la déférence ; en eux règne cet effrayant égoïsme de l’artiste au regard d’airain, et qui se sait justifié d’avance dans son « oeuvre », en toute éternité, comme la mère dans son enfant. Ce n’est point chez eux, on le devine, qu’a germé la mauvaise conscience, — mais sans eux elle n’aurait point levé, cette plante horrible, elle n’existerait pas, si, sous le choc de leurs coups de marteau, de leur tyrannie d’artistes, une prodigieuse quantité de liberté n’avait disparu du monde, ou du moins disparu à tous les yeux, contrainte de passer à l’état latent. Cet instinct de liberté rendu latent par la force, resserré, refoulé, rentré à l’intérieur, ne trouvant plus dès lors qu’à s’exercer et à s’épancher en lui-même, cet instinct, rien que cet instinct — nous l’avons déjà compris — fut au début la mauvaise conscience.(Généalogie de la Morale, seconde dissertation, 17)
 

Qu’on se garde toutefois de faire trop peu de cas de ce phénomène, puisque dès son début il nous apparaît laid et douloureux. Au fond c’est la même force active, que nous avons vue tout à l’heure opérant d’une façon grandiose chez ces artistes de la violence, chez ces organisateurs pour créer des États, la force qui, maintenant rapetissée et mesquine, se crée la mauvaise conscience, agissant à l’intérieur d’une façon rétrograde, « dans le labyrinthe du coeur », pour parler avec Goethe, pour s’édifier un idéal négatif, l’idéal négatif de cet instinct de liberté (ou, comme je dirais dans mon langage, de la volonté de puissance) : seulement la matière sur laquelle s’exerce la nature formatrice et dominatrice de cette force est ici l’homme même, son ancien moi animal — et non, comme dans le premier phénomène plus grandiose et plus frappant, l’autre homme, les autres hommes. Cette secrète violation de soi-même, cette cruauté d’artiste, cette volupté à se façonner comme on ferait d’une matière résistante et sensible, à se marquer de l’empreinte d’une volonté, d’une critique, d’une contradiction, d’un mépris, d’une négation, ce travail inquiétant, plein d’une joie épouvantable, le travail d’une âme volontairement disjointe qui se fait souffrir par plaisir de faire souffrir, toute cette « mauvaise conscience » agissante, en véritable génératrice d’événements spirituels et imaginaires, a fini par amener à la lumière — on le devine déjà — une abondance d’affirmations, de nouvelles et d’étranges beautés, et peut-être lui doit-on même la naissance de la beauté même… Qu’est-ce qui serait « bon » si la contradiction n’était pas devenue consciente d’elle-même, si la laideur ne s’était pas dit à elle-même « je suis laide » ? Du moins cette indication rendra-t-elle moins énigmatique la question de savoir en quelle mesure des notions contradictoires comme le désintéressement, l’abnégation, le sacrifice de soi peuvent renfermer un idéal, une beauté ; et il y a une chose que l’on saura dorénavant, j’en suis certain —, la qualité de la volupté qu’éprouve de tout temps celui qui pratique le désintéressement, l’abnégation, le sacrifice de soi : cette volupté est de la même essence que la cruauté. — Pour le moment nous n’en dirons pas davantage, ni sur l’origine du « désintéressement » en tant que valeur morale, ni pour la délimination du champ où cette valeur a pris naissance : la mauvaise conscience, la volonté de se torturer soi-même donnent seulement la condition première pour fixer la valeur du désintéressement.(Généalogie de la Morale, seconde dissertation, 18)

 

C’est une maladie, la mauvaise conscience, la chose n’est que trop certaine, mais une maladie du genre de la grossesse. Cherchons les conditions qui ont amené cette maladie à son degré d’intensité le plus terrible et le plus sublime : — nous verrons ce qui a fait ainsi pour la première fois son entrée dans le monde. Mais pour cela il ne s’agit pas d’être court d’haleine — (et d’abord il nous faudra revenir à un de nos points de vue précédents). Le rapport de droit privé entre le débiteur et le créancier, dont il a déjà été longuement question, a été introduit, encore une fois, et d’une façon très extraordinaire et contestable au point de vue historique, dans l’interprétation de certains rapports, peut-être les plus incompréhensibles pour nous autres hommes modernes : il s’agit du rapport entre les générations actuelles et celles qui les ont précédées. Au sein de la première association entre hommes d’une même race — nous parlons des temps primitifs — la génération vivante reconnaissait chaque fois envers les générations précédentes et surtout envers la plus reculée, celle qui a fondé la race, une obligation juridique (et nullement un simple devoir de sentiment dont on pourrait même contester l’existence pour la plus longue période de l’espèce humaine). Alors règne la conviction que l’espèce n’a persisté dans sa durée que grâce aux sacrifices et aux productions des ancêtres, — et qu’on doit s’acquitter envers eux en sacrifices et en productions : on reconnaît donc une dette dont l’importance ne fait que grandir parce que les ancêtres qui survivent comme esprits puissants ne cessent de s’intéresser à la race et de lui accorder, de par leur force, de nouveaux avantages et de nouvelles avances. Gratuitement, sans doute ? Mais il n’existe aucune « gratuité » pour ces époques barbares et « pauvres en âme ». Que peut-on leur donner en retour ? Des sacrifices (d’abord sous forme d’aliments dans le sens le plus grossier), des fêtes, des chapelles, des témoignages de vénération, avant tout de l’obéissance — car tous les usages sont l’oeuvre des ancêtres, l’expression de leurs préceptes et de leurs ordres — : leur donne-t-on jamais assez ? Cette crainte demeure et va grandissant : de temps en temps elle impose un rachat considérable en bloc, quelque contre-prestation monstrueuse rendue au « créancier » (le fameux sacrifice du premier-né, par exemple, du sang humain). La crainte de l’ancêtre et de sa puissance, la conscience d’une dette envers lui grandit nécessairement, d’après cette logique spéciale, dans la même mesure que la puissance de la race et prend plus de consistance à mesure que la race devient plus victorieuse, plus indépendante, mieux crainte et vénérée. Il ne faut pas s’imaginer que cela pourrait être le contraire ! Chaque pas vers la décadence de la race, tous les accidents désastreux, tous les indices de dégénérescence, tous les signes précurseurs de la ruine diminuent toujours la crainte qu’inspire l’esprit fondateur de la race et donnent une idée toujours moins haute de son intelligence, de sa prévoyance et de l’efficacité persistante de son pouvoir. Imaginons maintenant cette logique rudimentaire poussée à ses extrêmes limites : les ancêtres des races les plus puissantes devront enfin, grâce à l’imagination de la terreur grandissante, prendre des formes monstrueuses et se perdre dans le lointain ténébreux de l’étrange et de l’indéfinissable : — l’ancêtre fatalement devait enfin prendre la figure d’un dieu. Peut-être faut-il même rechercher ici toute l’origine des dieux, une origine qui remonte à la crainte !… Et celui qui trouverait nécessaire d’ajouter : « mais aussi à la piété ! » pourrait difficilement soutenir sa thèse pour cette période de la race humaine qui fut la plus longue, la période préhistorique. Mais sans doute, avec d’autant plus de facilité, pour la période intermédiaire au cours de laquelle les races nobles se sont formées, — ces races ont en effet rendu avec usure à leurs auteurs, à leurs ancêtres (héros et dieux) toutes les qualités que le temps avait fait éclore en elles, les qualités nobles. Nous jetterons plus tard encore un coup d’oeil sur l’anoblissement et l’exaltation des dieux (qu’il ne faut surtout pas confondre avec leur sanctification) : pour le moment bornons-nous à suivre jusqu’au bout le développement de cette conscience de la dette.(Généalogie de la Morale, seconde dissertation, 19)

 

C’est tout ce que je dirai provisoirement sur le rapport entre les notions de « dette » et de « devoir » avec des suppositions religieuses : j’ai laissé de côté à dessein jusqu’à présent la moralisation proprement dite de ces notions (leur refoulement dans la conscience, plus exactement encore la complication de la mauvaise conscience par l’idée de Dieu), et, à la fin du précédent paragraphe, j’ai même eu l’air d’ignorer cette moralisation, ce qui nécessairement mettrait fin à ces notions, dès que disparaîtrait leur condition première, la foi à notre « créancier », à Dieu. En réalité, il en est tout autrement. Par la moralisation des notions de « dette », et de « devoir », par leur refoulement dans la mauvaise conscience, on a tenté de donner une direction inverse au développement qui vient d’être décrit ou du moins d’arrêter ce développement : il faudra dès lors que la perspective d’une libération définitive disparaisse une fois pour toutes dans la brume pessimiste, il faudra dès lors que le regard désespéré se décourage devant une impossibilité de fer, il faudra dès lors que ces notions de « dette » et de « devoir » se retournent — contre qui donc ? Il n’y a aucun doute : en premier lieu contre le « débiteur », chez qui maintenant la mauvaise conscience s’attache, s’introduit, s’étend et gagne en largeur et en profondeur à la façon des polypes, jusqu’à ce qu’enfin l’idée de l’impossibilité de se libérer de la dette engendre celle de l’impossibilité d’expier (l’idée de la punition éternelle) — ; en dernier lieu, aussi contre le « créancier », soit que l’on songe à l a causa prima de l’homme, à l’origine de l’espèce humaine, l’ancêtre sur lequel on fait reposer une malédiction (« Adam », le « péché originel », privation du « libre arbitre »), soit encore à la nature du sein de laquelle l’homme est sorti et où l’on place maintenant le principe du mal (« diabolisation » de la nature), soit enfin à l’existence en général qui ne vaut pas la peine d’être vécue (éloignement pessimiste de la vie, désir du néant, désir d’un contraire, d’ « autre chose », bouddhisme et doctrines analogues) — et aussi jusqu’à ce que nous nous trouvions enfin devant l’effroyable et paradoxal expédient qui fit trouver à l’humanité angoissée un soulagement temporaire, ce soulagement qui fut le coup de génie du christianisme : Dieu lui-même s’offrant en sacrifice pour payer les dettes de l’homme, Dieu se payant à lui-même, Dieu parvenant seul à libérer l’homme de ce qui pour l’homme même est devenu irrémissible, le créancier s’offrant pour son débiteur, par amour (qui le croirait ? ), par amour pour son débiteur !…(Généalogie de la Morale, seconde dissertation, 21)
 

On aura déjà deviné ce qui se passa avec tout cela et sous le voile de tout cela : cette tendance à se torturer soi-même, cette cruauté rentrée de l’animal homme refoulé dans sa vie intérieure, se retirant avec effroi dans son individualité, enfermé dans l’ « État » pour être domestiqué, et qui inventa la mauvaise conscience pour se faire du mal, après que la voie naturelle de ce désir de faire le mal lui fut coupée, — cet homme de la mauvaise conscience s’est emparé de l’hypothèse religieuse pour pousser son propre supplice à un degré de dureté et d’acuité effrayant. Une obligation envers Dieu : cette pensée devint pour lui un instrument de torture. Il saisit en « Dieu » les derniers contrastes qu’il peut imaginer à ses propres instincts animaux irrémissibles, il transmue ces instincts mêmes en fautes envers Dieu (hostilité, rébellion, révolte contre le « maître », le « père », l’ancêtre et le principe du monde), il se plante au beau milieu de l’antithèse entre « Dieu » et le « diable », il jette hors de lui-même toutes les négations, tout ce qui le pousse à se nier soi-même, à nier la nature, le naturel, la réalité de son être pour en faire l’affirmation de quelque chose de réel, de vivant, de véritable, Dieu, Dieu saint, Dieu juste, Dieu bourreau, l’Au-delà, le supplice infini, l’enfer, la grandeur incommensurable de la punition et de la faute. C’est là une espèce de démence de volonté dans la cruauté psychique, dont à coup sûr on ne trouvera pas d’équivalent : cette volonté de l’homme à se trouver coupable et réprouvé jusqu’à rendre l’expiation impossible, sa volonté de se voir châtié sans que jamais le châtiment puisse être l’équivalent de la faute, sa volonté d’infester et d’empoisonner le sens le plus profond des choses par le problème de la punition et de la faute, pour se couper une fois pour toutes la sortie de ce labyrinthe d’ « idées fixes », sa volonté enfin d’ériger un idéal — celui du « Dieu très saint » — pour bien se rendre compte en présence de cet idéal de son absolue indignité propre. Ô triste et folle bête humaine ! À quelles imaginations bizarres et contre nature, à quel paroxysme de démence, à quelle bestialité de l’idée se laisse-telle entraîner dès qu’elle est empêchée quelque peu d’être bête de l’action !… Tout cela est intéressant à l’extrême, mais, à trop longtemps regarder dans cet abîme, on se sent envahi par une tristesse poignante, et énervante, c’est pourquoi il faut s’arracher avec violence à ce spectacle. Il n’est pas douteux que nous ne nous trouvions en présence d’une maladie, la plus terrible qui ait jamais sévi parmi les hommes : — et celui qui est encore capable d’entendre (mais de nos jours on n’a plus d’oreilles pour entendre où il faudrait — ), d’entendre retentir dans cette nuit de torture et d’absurdité, le cri d’amour, le cri de l’extase, enflammé de désir, le cri de la rédemption par l’amour, celui-là se retournera saisi d’une invincible horreur… En l’homme il y a tant de choses effroyables ! — Trop longtemps la terre fut un asile d’aliénés !…(Généalogie de la Morale, seconde dissertation, 22)
 

Ceci suffira, une fois pour toutes, sur l’origine du « Dieu saint ». — Mais, par elle-même, la conception des dieux n’entraîne pas nécessairement cet abaissement de l’imagination que nous n’avons pu nous dispenser de reconstituer pour un instant ; il y a des façons plus nobles d’utiliser la fiction des dieux que cet auto-crucifiement et cet avilissement de l’homme, qui ont été le chef-d’oeuvre de l’humanité dans ces mille et quelques dernières années ; — pour s’en convaincre il suffit heureusement de jeter les yeux sur les dieux de la Grèce, sur ces reflets d’hommes plus nobles et plus orgueilleux chez qui l’animal dans l’homme se sentait divinisé et ne se déchirait pas soi-même, plein de fureur ! Ces Grecs se sont au contraire longtemps servi de leurs dieux pour se prémunir contre toute velléité de « mauvaise conscience », pour avoir le droit de jouir en paix de leur liberté d’âme : donc dans un sens opposé à la conception que s’était faite de son Dieu le christianisme. Ils allèrent fort loin dans cette voie, ces superbes enfants terribles au coeur de lion ; et même l’autorité d’un Zeus homérique leur donne parfois à entendre qu’ils vont trop loin. « C’est étrange », dit-il une fois — il s’agit du cas d’Égisthe, un cas bien épineux — C’est étrange de voir combien les mortels se plaignent des dieux ! De nous seuls vient le mal, à les entendre ! Pourtant eux aussi, Par leur folie, créent leurs propres malheurs malgré le destin. Mais l’on entend et l’on remarque que ce spectateur, ce juge olympique, est encore fort éloigné de leur en vouloir à cause de cela et de leur en garder rancune : « Qu’ils sont fous ! » — ainsi pense-t-il en face des méfaits des mortels, — et la « folie », la « déraison », un peu de « trouble dans la cervelle », voilà ce qu’admettaient aussi les Grecs de l’époque la plus vigoureuse et la plus brave, pour expliquer l’origine de beaucoup de choses fâcheuses et fatales : — Folie, et non péché ! Saisissez-vous ?… Et encore ce trouble dans la tête leur était-il un problème. — « Comment ce trouble était-il possible ? Comment pouvait-il se produire dans des têtes comme nous en avons, nous autres hommes de noble origine, nous autres hommes heureux, bien venus, distingués, de bonne société, vertueux ? » — Telle fut la question que pendant des siècles se posa le Grec noble en présence de tout crime ou forfait, incompréhensible à ses yeux, mais dont un homme de sa caste s’était souillé. « Il faut qu’un dieu l’ait aveuglé », se disait-il enfin en hochant la tête… Ce subterfuge est typique chez les Grecs… Voilà la façon dont les dieux alors servaient à justifier jusqu’à un certain point les hommes, même dans leurs mauvaises actions, ils servaient à interpréter la cause du mal — en ce temps-là ils ne prenaient pas sur eux le châtiment, mais, ce qui est plus noble, la faute… (Généalogie de la morale, seconde dissertation, 23)

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4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 14:23

(Peter Paul Rubens, The Fall of the Damned, 1620)

Qu’est-ce qui peut seul être notre doctrine ? — Que personne ne donne à l’homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni ses parents et ses ancêtres, ni lui-même (— le non-sens de l’« idée », réfuté en dernier lieu, a été enseigné, sous le nom de « liberté intelligible », par Kant et peut-être déjà par Platon). Personne n’est responsable du fait que l’homme existe, qu’il est conformé de telle ou telle façon, qu’il se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalité de son être n’est pas à séparer de la fatalité de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. L’homme n’est pas la conséquence d’une intention propre, d’une volonté, d’un but ; avec lui on ne fait pas d’essai pour atteindre un « idéal d’humanité », un « idéal de bonheur », ou bien un « idéal de moralité », — il est absurde de vouloir faire dévier son être vers un but quelconque. Nous avons inventé l’idée de « but » : dans la réalité le « but » manque… On est nécessaire, on est un morceau de destinée, on fait partie du tout, on est dans le tout, — il n’y a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car ce serait là juger, mesurer, comparer et condamner le tout… Mais il n’y a rien en dehors du tout ! — Personne ne peut plus être rendu responsable, les catégories de l’être ne peuvent plus être ramenées à une cause première, le monde n’est plus une unité, ni comme monde sensible, ni comme « esprit » : cela seul est la grande délivrance, — par là l’innocence du devenir est rétablie… L’idée de « Dieu » fut jusqu’à présent la plus grande objection contre l’existence… Nous nions Dieu, nous nions la responsabilité en Dieu : par là seulement nous sauvons le monde. (Crépuscule des idoles, « les quatre grandes erreurs », § 8)

A l’aide, gens secourable et de bonne volonté, une tache vous attend : aidez à éloigner du monde l’idée de punition qui partout est devenue envahissante ! Il n’y a pas mauvaise herbe plus dangereuse ! On a introduit cette idée, non seulement dans les conséquences de notre façon d’agir — et qu’y a-t-il de plus néfaste et de plus déraisonnable que d’interpréter la cause et l’effet comme cause et comme punition ! — Mais on a fait pis que cela encore, on a privé les événements purement fortuits de leur innocence en se servant de ce maudit art d’interprétation par l’idée de punition. — On a même poussé la folie jusqu’à inviter à voir dans l’existence elle-même une punition. — On dirait que c’est l’imagination extravagante des geôliers et des bourreaux qui a dirigé jusqu’à présent l’éducation de l’humanité ! (Aurore, "pour l'éducation nouvelle du genre humain", § 13)

L’« OUTRE-TOMBE ». — Le christianisme trouva la conception des peines infernales dans tout l’Empire romain : les nombreux cultes mystiques avaient couvé cette idée avec une complaisance toute particulière, comme si c’était là l’oeuf le plus fécond de leur puissance. Épicure ne croyait rien pouvoir faire de plus grand pour ses semblables que d’extirper cette croyance jusque dans ses racines : son triomphe a trouvé son plus bel écho dans la bouche d’un disciple de sa doctrine, disciple sombre, mais venu à la clarté, le Romain Lucrèce. Hélas ! son triomphe vint trop tôt, — le christianisme prit sous sa protection particulière la croyance aux épouvantes du Styx, qui se flétrissait déjà, et il fit bien ! Comment, sans ce coup d’audace en plein paganisme, aurait-il pu remporter la victoire sur la popularité des cultes de Mitra et d’Isis ? C’est ainsi qu’il mit les gens craintifs de son côté, — les adhérents les plus enthousiastes d’une foi nouvelle ! Les juifs, étant un peuple qui tenait et tient à la vie, comme les Grecs et plus encore que les Grecs, avaient peu cultivé cette idée. La mort définitive, comme châtiment du pécheur, la mort sans résurrection, comme menace extrême, — voilà qui impressionnait suffisamment ces hommes singuliers qui ne voulaient pas se débarrasser de leur corps, mais qui, dans leur égypticisme raffiné, espéraient se sauver pour toute éternité. (Un martyr juif dont il est question au deuxième livre des Macchabées, ne songe pas à renoncer aux entrailles qui lui ont été arrachées ; il tient à les avoir lorsque ressusciteront les morts — cela est bien juif !) Les premiers chrétiens étaient bien loin de l’idée des peines éternelles, ils pensaient être délivrés « de la mort » et ils attendaient, de jour en jour, une métamorphose et non plus une mort. (Quelle étrange impression a dû produire le premier décès parmi ces gens qui étaient dans l’attente ! Quel mélange d’étonnement, d’allégresse, de doute, de pudeur et de passion ! — c’est là vraiment un sujet digne du génie d’un grand artiste !). Saint Paul ne sut rien dire de mieux à la louange de son Sauveur si ce n’est qu’il avait ouvert à chacun les portes de l’immortalité, — il ne croyait pas encore à la résurrection de ceux qui n’étaient pas sauvés ; bien plus, en raison de sa doctrine de la loi inaccomplissable et de la mort considérée comme conséquence du péché, il soupçonnait même que personne en somme n’était jusqu’alors devenu immortel (sauf un petit nombre, un petit nombre d’élus, par la grâce et sans mérite) ; ce n’est que maintenant que l’immortalité commence à ouvrir ses portes, — et peu d’élus y ont accès : l’orgueil de celui qui est élu ne peut pas manquer d’ajouter cette restriction. Ailleurs, lorsque l’instinct de vie n’était pas aussi grand que parmi les juifs et les juifs chrétiens, et lorsque la perspective de l’immortalité ne paraissait pas, simplement, plus précieuse que la perspective d’une mort définitive, l’adjonction, païenne il est vrai, mais point totalement antijudaïque de l’enfer devint un instrument propice aux mains des missionnaires : alors naquit cette nouvelle doctrine que le pécheur et le non-sauvé sont, eux aussi, immortels, la doctrine de la damnation éternelle, et cette doctrine fut plus puissante que l’idée de la mort définitive qui se mit à pâlir dès lors. C’est la science qui a dû refaire la conquête de cette idée, en repoussant en même temps toute autre représentation de la mort et toute espèce de vie dans l’au- delà. Nous sommes devenus plus pauvres d’une chose intéressante : la vie « après la mort » ne nous regarde plus ! — c’est là un indicible bienfait qui est encore trop récent pour être considéré comme tel dans le monde entier. — Et voici qu’Épicure triomphe de nouveau ! (Aurore, § 72)

DE L’ORIGINE DES RELIGIONS. — Comment quelqu’un peut-il considérer comme une révélation sa propre opinion sur les choses ? C’est là le problème de la formation des religions : un homme entrait chaque fois en jeu chez qui ce phénomène était possible. La condition première c’était qu’il crût déjà précédemment aux révélations. Soudain, une nouvelle idée lui vient un jour, son idée, et ce qu’il y a d’enivrant dans une grande hypothèse personnelle qui embrasse l’existence et le monde tout entier, pénètre avec tant de puissance dans sa conscience, qu’il n’ose pas se croire le créateur d’une telle béatitude, et qu’il en attribue la cause, et aussi la cause qui occasionne cette pensée nouvelle, à son Dieu : en tant que révélation de ce Dieu. Comment un homme pourrait-il être l’auteur d’un si grand bonheur ? — interroge son doute pessimiste. Mais il y a en plus d’autres leviers qui agissent en secret : on fortifie par exemple une opinion devant soi-même en la considérant comme une révélation, on lui enlève ainsi ce qu’elle a d’hypothétique, on la soustrait à la critique et même au doute, on la rend sacrée. Il est vrai que l’on s’abaisse de la sorte au rôle d’organe, mais notre pensée finit par être victorieuse sous le nom de pensée divine, — ce sentiment de demeurer vainqueur avec elle en fin de compte, ce sentiment se met à prédominer sur le sentiment d’abaissement. Un autre sentiment s’agite encore à l’arrière-plan : lorsque l’on élève son produit au-dessus de soi, faisant, en apparence, abstraction de sa propre valeur, on garde pourtant une espèce d’allégresse de l’amour paternel et de la fierté paternelle qui efface tout, qui fait encore plus qu’effacer.(Aurore, § 62)

DE L’ORIGINE DES RELIGIONS. — Le besoin métaphysique n’est pas la source des religions, comme le prétend Schopenhauer, il n’en est que le rejet. Sous l’empire des idées religieuses on s’est habitué à la représentation d’un « autre monde » (d’un « arrière-monde », d’un « sur-monde » ou d’un « sous-monde ») et la destruction des illusions religieuses vous laisse l’impression d’un vide inquiétant et d’une privation. — Alors renaît, de ce sentiment, un « autre monde », mais loin d’être un monde religieux, ce n’est plus qu’un monde métaphysique. Ce qui dans les temps primitifs a conduit à admettre un « autre monde » ne fut cependant pas un instinct et un besoin, mais une erreur d’interprétation de certains phénomènes de la nature, un embarras de l’intelligence. (Gai Savoir,§ 151)

DE L’ORIGINE DES RELIGIONS. — Les véritables inventions des fondateurs de religion sont, d’une part : d’avoir fixé une façon de vivre déterminée, des mœurs de tous les jours, qui agissent comme une discipline de la volonté et suppriment en même temps l’ennui ; et d’autre part : d’avoir donné justement à cette vie une interprétation au moyen de quoi elle semble enveloppée de l’auréole d’une valeur supérieure, en sorte qu’elle devient maintenant un bien pour lequel on lutte et sacrifie parfois sa vie. En réalité, de ces deux inventions, la seconde est la plus importante ; la première, la façon de vivre, existait généralement déjà, mais à côté d’autres façons de vivre et sans qu’elle se rende compte de la valeur qu’elle avait. L’importance, l’originalité du fondateur de religion se manifeste généralement par le fait qu’il voit la façon de vivre, qu’il la choisit, que, pour la première fois, il devine à quoi elle peut servir, comment on peut l’interpréter. Jésus (ou saint Paul) par exemple, trouva autour de lui la vie des petites gens des provinces romaines : il l’interpréta, il y mit un sens supérieur — et par là même le courage de mépriser tout autre genre de vie, le tranquille fanatisme que reprirent plus tard les frères moraves, la secrète et souterraine confiance en soi qui grandit sans cesse jusqu’à être prête à « surmonter le monde » (c’est-à-dire Rome et les classes supérieures de tout l’Empire). Bouddha de même trouva cette espèce d’hommes disséminée dans toutes les classes sociales de son peuple, cette espèce d’hommes qui, par paresse, est bonne et bienveillante (avant tout inoffensive) et qui, également par paresse, vit dans l’abstinence et presque sans besoins : il s’entendit à attirer inévitablement une telle espèce d’homme, avec toute la vis inertiæ, dans une foi qui promettait d’éviter le retour des misères terrestres (c’est-à-dire du travail et de l’action en général), — entendre cela fut son trait de génie. Pour être fondateur de religion il faut de l’infaillibilité psychologique dans la découverte d’une catégorie d’âmes, déterminées et moyennes, d’âmes qui n’ont pas encore reconnu qu’elles sont de même espèce. C’est le fondateur de religion qui les réunit, c’est pourquoi la fondation d’une religion devient toujours une longue fête de reconnaissance. — (Gai Savoir, § 353)

Dans la foi en quoi ? Dans l’amour, dans l’espérance de quoi ? — Ces faibles —, eux aussi, veulent être quelque jour les forts, il n’y a pas à en douter, leur « règne » doit aussi venir quelque jour — c’est ce qui chez eux, répétons-le, s’appelle tout simplement « le règne de Dieu » : ils sont si humbles en toutes choses ! Rien que pour voir cela, pour vivre cela, il est nécessaire de vivre longtemps, par delà la mort, — oui, il faut la vie éternelle, afin qu’on puisse se dédommager éternellement, dans le « règne de Dieu », de cette existence terrestre passée dans « la foi, l’espérance et la charité ». Se dédommager de quoi et par quoi ?  Dante s’est, à ce qu’il me semble, grossièrement mépris, lorsque, avec une ingénuité qui fait frissonner, il grava au-dessus de la porte de son enfer, cette inscription : « Moi aussi, l’amour éternel m’a créé. » — Au-dessus de la porte du paradis chrétien et de sa « béatitude éternelle », on pourrait écrire, en tous les cas à meilleur droit : « Moi aussi, la haine éternelle m’a créé » — en admettant qu’une vérité puisse briller au-dessus de la porte qui mène à un mensonge ! Car qu’est-ce donc que la béatitude de ce paradis ?…  Peut-être pourrions-nous déjà le deviner ; mais il vaut mieux donner la parole à une indiscutable autorité en telle matière, au grand maître saint Thomas d’Aquin. « Beati in regno coelesti » [Tous ceux qui jouiront des béatitudes du règne céleste], dit-il avec la douceur d’un agneau, videbunt poenas damnatorum, ut beatitudo illis magis complaceat. [contempleront les peines infernales réservées aux damnés depuis le royaume des cieux, afin que leur béatitude leur soit encore plus agréable] » Ou bien veut-on entendre quelque chose d’un ton plus violent, la parole d’un père de l’Église triomphant qui déconseillait à ses fidèles les voluptés cruelles des spectacles publics ? — et pourquoi ? « La foi, dit-il, De spectac. c. 29 ss. —, la foi nous offre bien davantage, quelque chose de beaucoup plus fort ; grâce au salut par le Christ nous avons à notre portée des joies bien supérieures ; en place des athlètes nous avons nos martyrs ; nous faut-il du sang, eh bien ! et celui du Christ ?… Mais qu’est tout cela à côté de ce qui nous attend le jour de son retour, le jour de son triomphe ? » — Et voilà ce visionnaire extatique qui continue : « At enim supersunt alia spectacula, ille ultimus et perpetuus judicii dies, ille nationibus inspiratus, ille derisus, cum tanta sæculi vetustas et tot ejus nativitates uno igne haurientur. Quæ tunc spectaculi latitudo ! Quid admirer ! Quid rideam ! Ubi gaudeam ! Ubi exultem, spectans tot et tantos reges, qui in cælum recepti nuntiabantur, cum ipso Jove et ipsi suis testibus in imis tenebris congemescentes ! Item præsides (les gouverneurs des provinces) persecutores dominici nominis sævioribus quam ipsi flammis sævierunt insultantibus contra Christianos liquescentes ! Quos præterea sapientes illos philosophos coram discipulis suis una conflagrantibus erubescentes, quibus nihil at deum pertinere suadebant, quibus animas aut nullas aut non in pristina corpora redituras affirmabant ! Etiam poëtas non ad Rhadamanti nec ad Minois, sed ad inopinati Christi tribunal palpitantes ! Tunc magis tragoedi audienti, magis scilicet vocales (mieux en voix, braillards encore plus terribles) in sua propria calamitate ; tunc histriones cognoscendi, solutiores multo per ignem ; tunc spectandus auriga in flammea rota tolus rubens, tunc xystici contemplandi non in gymnasiis, sed in igne jaculati, nisi quod ne tunc quidem illus velim vivos, ut qui malim ad eos potius conspectum insatiabilem conferre, qui in dominum desævierunt. Hic est ille, dicam, fabri aut quæstuariæ filius (à partir de cet endroit Tertullien entend parler des Juifs comme le prouve tout ce qui suit et en particulier cette désignation de la mère de Jésus, connue d’après le Talmud), sabbati destructor, Samarites et dæmonium habens. Hic est, quem a Juda redemistis, hic est ille arundine et colaphis diverberatus, spuntamentis dedecoratus, felle et aceto potatus. Hic est, quem clam discentes subripuerunt, ut resurrexisse dicatur vel hortulanus detraxit, ne lactucæ suæ frequentia commeantium læderentur. Ut talia spectes, ut talibus exultes, quis tibi prætor aut consul aut quæstor aut sacerdos de sua liberalitate præstabit ? Et tamen hæc jam habemus quodammodo per fidem spiritu imaginante representata. Ceterum qualia illa sunt, quæ nec oculus vidit nec auris audivit nec in cor hominis ascenderunt ? (I, Cor. II, 9.) Credo circo et utraque cavea (première et deuxième galerie, ou, selon d’autres, la scène comique et la scène tragique) et omni stadio gratiora. » — Per fidem : car ainsi il est écrit. (Généalogie de la Morale, première dissertation, 15)

En admettant que l’on ait compris ce qu’il y a de sacrilège dans un pareil soulèvement contre la vie, tel qu’il est devenu presque sacro-saint dans la morale chrétienne, on aura, par cela même et heureusement, compris autre chose encore : ce qu’il y a d’inutile, de factice, d’absurde, de mensonger dans un pareil soulèvement. Une condamnation de la vie de la part du vivant n’est finalement que le symptôme d’une espèce de vie déterminée : sans qu’on se demande en aucune façon si c’est à tort ou à raison. Il faudrait prendre position en dehors de la vie et la connaître d’autre part tout aussi bien que quelqu’un qui l’a traversée, que plusieurs et même tous ceux qui y ont passé, pour ne pouvoir que toucher au problème de la valeur de la vie : ce sont là des raisons suffisantes pour comprendre que ce problème est en dehors de notre portée. Si nous parlons de la valeur, nous parlons sous l’inspiration, sous l’optique de la vie : la vie elle-même nous force à déterminer des valeurs, la vie elle-même évalue par notre entremise lorsque nous déterminons des valeurs… Il s’ensuit que toute morale contre nature qui considère Dieu comme l’idée contraire, comme la condamnation de la vie, n’est en réalité qu’une évaluation de la vie, — de quelle vie ? de quelle espèce de vie ? Mais j’ai déjà donné ma réponse : de la vie descendante, affaiblie, fatiguée, condamnée. La morale, telle qu’on l’a entendue jusqu’à maintenant — telle qu’elle a été formulée en dernier lieu par Schopenhauer, comme « négation de la volonté de vivre » — cette morale est l’instinct de décadence même, qui se transforme en impératif : elle dit : « va à ta perte ! » — elle est le jugement de ceux qui sont déjà jugés…(Crépuscule des idoles, « la morale comme contre-nature », § 5)

LE PRÉJUGÉ DE L’ « ESPRIT PUR ». — Partout où a régné la doctrine de la spiritualité pure, elle a détruit par ses excès la force nerveuse : elle enseignait à mépriser le corps, à le négliger ou à le tourmenter, à tourmenter et à mépriser l’homme lui-même, à cause de tous ses instincts ; elle produisait des âmes assombries, raidies et oppressées, — qui en outre, croyaient connaître la cause de leur sentiment de misère et espéraient pouvoir supprimer cette cause. « Il faut qu’elle se trouve dans le corps ! il est toujours encore trop florissant ! » — ainsi concluaient-ils, tandis qu’en réalité le corps, par ses douleurs, ne cessait de s’élever contre le continuel mépris qu’on lui témoignait. Une extrême nervosité devenue générale et chronique, finissait par être l’apanage de ces vertueux esprits purs : ils n’apprenaient plus à connaître la joie que sous la forme de l’extase et autres prodromes de la folie — et leur système atteignait son apogée lorsqu’ils considéraient l’extase comme point culminant de la vie et comme étalon pour condamner tout ce qui est terrestre.(Aurore, § 39)

AUTRE CRAINTE, AUTRE CERTITUDE. — Le christianisme avait fait planer sur la vie une menace illimitée et toute nouvelle, et créé, de même, des certitudes, des jouissances, des récréations toutes nouvelles et de nouvelles évaluations des choses. Notre siècle nie l’existence de cette menace, et en bonne conscience : et pourtant il traîne encore après lui les vieilles habitudes de la certitude chrétienne, de la jouissance, de la récréation, de l’évaluation chrétiennes ! Et jusque dans ses arts et ses philosophies les plus nobles ! Comme tout cela doit paraître faible et usé, boiteux et gauche, arbitrairement fanatique et, avant tout, combien incertain tout cela doit paraître, maintenant que le terrible contraste de tout cela s’est perdu : l’omniprésente crainte du chrétien pour son salut éternel ! (Aurore, § 57)

LE CHRISTIANISME ET LES PASSIONS. — On devine dans le christianisme une grande protestation populaire contre la philosophie : la raison des sages anciens avait déconseillé à l’homme les passions, le christianisme veut rendre les passions aux hommes. À cette fin, il dénie toute valeur morale à la vertu, telle que l’entendaient les philosophes, — comme une victoire de la raison sur la passion, — condamne d’une façon générale, toute espèce de bon sens et invite les passions à se manifester avec la plus grande mesure de force et de splendeur : comme amour de Dieu, crainte de Dieu, foi fanatique en Dieu, espoir aveugle en Dieu. (Aurore, § 58)

L’ERREUR COMME CORDIAL. — On dira ce que l’on voudra, mais il est certain que le christianisme a voulu délivrer l’homme du poids des engagements moraux en croyant montrer le chemin le plus court vers la perfection : tout comme quelques philosophes croyaient pouvoir se soustraire à la dialectique pénible et longue et à la récolte de faits sévèrement contrôlés, pour renvoyer à « un chemin royal qui mène à la vérité ». C’était une erreur dans les deux cas, — mais pourtant un grand cordial pour les désespérés mourant de fatigue dans le désert.(Aurore, § 59)

LE SACRIFICE NÉCESSAIRE. — Ces hommes sérieux, solides, loyaux, d’une sensibilité profonde qui sont maintenant encore chrétiens de cœur : ils se doivent à eux-mêmes d’essayer une fois, pendant un certain temps, de vivre sans christianisme ; ils doivent à leur foi d’élire ainsi domicile « dans le désert » — afin d’acquérir le droit d’être juges dans la question de savoir si le christianisme est nécessaire. En attendant, ils demeurent attachés à leur glèbe et de là ils insultent le monde qui se trouve par delà leur glèbe : ils s’irritent même lorsque quelqu’un donne à entendre que c’est justement par-delà que se trouve le monde entier, que le christianisme n’est, somme toute, qu’un recoin ! Non, votre témoignage n’aura de poids que lorsque vous aurez vécu pendant des années sans christianisme, avec un loyal désir de pouvoir, au contraire, exister sans christianisme : jusqu’à ce que vous vous soyez éloigné, bien, bien loin de lui. Ce n’est pas lorsque votre mal du pays vous ramène au bercail, mais lorsque c’est le jugement basé sur une comparaison sévère, que votre retour prend une signification ! — Les hommes de l’avenir agiront un jour ainsi avec tous les jugements des valeurs du passé ; il faut les revivre volontairement encore une fois, et de même leurs contraires, — pour avoir enfin le droit de les passer au crible.(Aurore, § 61)

FACULTÉ DE VISION. — À travers tout le moyen âge, le signe distinctif et véritable de l’humanité supérieure était la faculté d’avoir des visions — c’est-à-dire d’être possédé d’un profond trouble cérébral ! Et, au fond, les règles de vie, de toutes les natures supérieures du moyen âge (les natures religieuses) visent à rendre l’homme capable de visions. Quoi d’étonnant si l’estime exagérée où l’on tient les personnes à moitié dérangées, fantasques, fanatiques, soi disant géniales, ait persisté jusqu’à nos jours ? « Elles ont vu des choses que d’autres ne voient pas » — certainement, et cela devrait nous mettre en garde contre elles et nullement nous rendre crédules ! (Aurore, § 66)

LE PRIX DES CROYANTS. — Celui qui tient tellement à ce que l’on ait foi en lui qu’il garantit le ciel en récompense de cette croyance, qu’il le garantit à tout le monde, même au larron sur la croix, — celui-là a dû souffrir d’un doute épouvantable et apprendre à connaître les crucifiements de toute espèce : autrement il ne payerait pas ses croyants un prix aussi élevé.(Aurore, § 67)

INIMITABLE. — Il y a une énorme tension entre l’envie et l’amitié, entre le mépris de soi et la fierté : les Grecs vivaient dans la première, les chrétiens dans la seconde.(Aurore, § 69)

À QUOI SERT UNE INTELLIGENCE GROSSIÈRE. — L’église chrétienne est une encyclopédie des cultes d’autrefois, des conceptions d’origines multiples, et c’est pour cela qu’elle a tant de succès avec ses missions : elle pouvait aller jadis et elle peut encore maintenant aller où elle veut, elle se trouvait et elle se trouve toujours en présence de quelque chose qui lui ressemble, à quoi elle peut s’assimiler, et substituer peu à peu son sens propre. Ce n’est pas ce qu’elle a en elle de chrétien, mais ce qu’il y a d’universellement païen dans ses usages qui est cause du développement de cette religion universelle ; ses idées qui ont leurs racines en même temps dans l’esprit judaïque et dans l’esprit hellénique, ont su s’élever dès l’abord, tant au-dessus des séparations et des subtilités de races et de nations qu’au-dessus des préjugés. Bien que l’on ait le droit d’admirer cette force de marier les choses les plus différentes, il ne faut cependant pas oublier les qualités méprisables de cette force, — cette étonnante grossièreté, cette sobriété de son intellect, au moment où l’Église s’est formée, qui lui permettaient de s’accommoder ainsi de tous les régimes et de digérer les contradictions comme les cailloux.(Aurore, § 70)

POUR LA « VÉRITÉ » ! — « La vérité du christianisme était démontrée par la conduite vertueuse des chrétiens, leur fermeté dans la souffrance, leur foi inébranlable et avant tout par leur expansion et leur accroissement malgré toutes les misères. » — Vous parlez ainsi aujourd’hui encore ! C’est à faire pitié ! Apprenez donc que tout cela ne prouve rien, ni pour ni contre la vérité, qu’il faut démontrer la vérité autrement que la véracité, et que cette dernière n’est nullement un argument en faveur de la première.(Aurore, § 73)

ARRIÈRE-PENSÉE CHRÉTIENNE. — Les chrétiens des premiers siècles n’auraient-ils pas eu généralement cette arrière-pensée : « Il vaut mieux se persuader que l’on est coupable que de se persuader que l’on est innocent, car on ne sait jamais comment un juge aussi puissant pourra être disposé, — mais il est à craindre qu’il n’espère trouver que des coupables qui ont conscience de leur faute. Avec sa grande puissance il fera plutôt grâce à un coupable que d’avouer que celui-ci est dans son droit. » — C’était là le sentiment des pauvres gens de province devant le préteur romain : « Il est trop fier pour que nous osions être innocents. » Pourquoi ce sentiment n’aurait-il pas reparu lorsque les chrétiens voulurent se représenter le juge suprême !(Aurore, § 74)

NI EUROPÉEN NI NOBLE. — Il y a quelque chose d’oriental et quelque chose de féminin dans le christianisme : c’est ce que révèle, à propos de Dieu, la pensée « qui aime bien châtie bien » ; car les femmes en Orient considèrent le châtiment et la claustration sévère de leur personne, à l’écart du monde, comme un témoignage d’amour de la part de leur mari, et elles se plaignent lorsque ce témoignage fait défaut.(Aurore, § 75)

QU’EST-CE QUE LA VÉRITÉ ? — Qui ne se plaira à écouter les déductions que font volontiers les croyants : « La science ne peut pas être vraie, car elle nie Dieu. Donc elle ne vient pas de Dieu ; donc elle n’est pas vraie, car Dieu est la vérité. » Ce n’est pas la déduction, mais l’hypothèse première qui contient l’erreur. Comment, si Dieu n’était précisément pas la vérité, et si c’était cela qui est maintenant démontré ? S’il était la vanité, le désir de puissance, l’impatience, la crainte, la folie ravie et épouvantée des hommes ? (Aurore, § 93)

LA RÉFUTATION HISTORIQUE EST LA RÉFUTATION DÉFINITIVE. — Autrefois, on cherchait à démontrer qu’il n’y a point de Dieu, — aujourd’hui l’on montre comment cette foi en l’existence d’un Dieu a pu se former et par quoi cette foi a pris du poids et de l’importance : c’est ainsi que la contre-preuve qu’il n’y a point de Dieu devient inutile. — Autrefois, lorsque l’on avait réfuté les « preuves de l’existence de Dieu » que l’on vous avançait, un doute continuait encore à subsister, à savoir si l’on ne pourrait pas trouver des preuves meilleures que celles que l’on venait de réfuter : à cette époque-là les athées ne s’entendaient pas à faire table rase.(Aurore, § 95)

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4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 14:20

(Antonio Ciseri, Ecce Homo, 1821)

Ce qui me regarde, moi, c’est le type psychologique du Sauveur. Celui-ci pourrait être contenu dans les évangiles, malgré les évangiles, quoique mutilé et chargé de traits étrangers : Comme celui de François d’Assise est conservé dans ses légendes, malgré ses légendes. Non, la vérité sur ce qu’il a fait, sur ce qu’il a dit, sur la façon dont il est mort : Mais la question de savoir si l’on peut encore se représenter son type, s’il a été « conservé » ? Les essais que je connais, de lire dans les évangiles, même l’histoire d’une « âme », me semblent donner la preuve d’une détestable frivolité psychologique. M. Renan, ce pantin in psychologicis, a fourni pour l’explication du type de Jésus les deux idées les plus indues que l’on puisse donner : l’idée de génie et l’idée de héros. Cependant si une chose n’est pas évangélique c’est bien l’idée de héros. Le contraire de toute lutte, de tout sentiment d’être au combat, s’est précisément transformé ici en instinct : L’incapacité de résistance, se transforme en morale (« ne résiste pas au mal », la plus profonde parole des évangiles, en quelque sorte leur clef), la béatitude dans la paix, dans la douceur, dans l’incapacité d’être ennemi. Que signifie la « bonne nouvelle » ? La vie véritable, la vie éternelle est trouvée, on ne la promet pas, elle est là, elle est en vous : C’est la vie dans l’amour, dans l’amour sans déduction, sans exclusion, sans distance. Chacun est enfant de Dieu — Jésus n’accapare absolument rien pour lui, en tant qu’enfant de Dieu, chacun est égal à chacun… Faire de Jésus un héros ! — Et quel malentendu est le mot « génie » ! Toute notre notion d’ « esprit », cette idée de civilisation, n’a point de sens dans un monde, où vit Jésus. A parler avec la sévérité du physiologiste, un tout autre mot serait bien autrement à sa place… <Le mot idiot>. Nous connaissons un état morbide d’irritation du sens tactile qui recule devant un attouchement, qui frémit dès qu’il saisit un objet solide. Qu’on réduise un pareil habitus à sa dernière conséquence, il deviendra un instinct. De la haine contre toute réalité : Une fuite dans « l’insaisissable », dans « l’incompréhensible », une répugnance contre toute formule, toute notion de temps et d’espace, contre tout ce qui est solide, coutume, institution, Église, être chez soi dans un monde, où aucune sorte de réalité ne touche plus, un monde qui n’est plus qu’« intérieur », un monde « véritable », un monde « éternel »… « Le royaume de Dieu est en vous »… (Antéchrist, § 29)

Le christianisme grandit sur un terrain tout à fait faux, où toute nature, toute valeur naturelle, toute réalité avaient contre elles les plus profonds instincts des classes dirigeantes, une forme d’inimitié mortelle contre la réalité qui n’a pas été dépassée depuis lors. Le « peuple élu » qui n’avait gardé, pour toutes choses, que des valeurs de prêtres, des mots de prêtres et qui a séparé de soi, avec une logique implacable comme chose « impie, monde, péché », tout ce qui restait encore de puissance sur la terre, ce peuple créa au bénéfice de ses instincts une dernière formule, conséquente jusqu’à la négation de soi : il renia finalement, dans le christianisme, la dernière forme de la réalité, le « peuple sacré », le « peuple des Élus », la réalité juive elle-même. Le cas est de tout premier ordre : le petit mouvement insurrectionnel, baptisé au nom de Jésus de Nazareth, est une répétition de l’instinct juif, autrement dit, l’instinct sacerdotal qui ne supporte plus la réalité du prêtre, l’invention d’une forme de l’existence encore plus retirée, d’une vision du monde encore plus irréelle que celle que stipule l’organisation de l’Église. Le christianisme nie l’Église. Je ne vois pas contre qui était dirigée l’insurrection dont Jésus a été interprété, ou mal interprété, comme le promoteur, si cette insurrection n’était pas dirigée contre l’Église juive, Église pris exactement dans le sens que nous donnons aujourd’hui à ce mot. C’était une insurrection contre « les bons et les justes », contre les « saints d’Israël », contre la hiérarchie de la société, non contre sa corruption, mais contre la caste, le privilège, l’ordre, la formule, le manque de foi en les « hommes supérieurs », un non prononcé contre tout ce qui était prêtre et théologien. Mais la hiérarchie qui, par ce fait, était mise en question, ne fût-ce que pour un instant, était l’habitation sur pilotis qui seul permettait au peuple juif d’exister au milieu « de l’eau », la possibilité de survivre péniblement atteinte, le résidu de son existence politique autonome : une attaque contre elle était une attaque contre son plus profond instinct populaire, contre la plus tenace volonté de vivre d’un peuple qu’il y ait jamais eu sur la terre. Ce saint anarchiste qui appelait le plus bas peuple, les réprouvés et les pécheurs, les Tchândâla du judaïsme, à la résistance contre l’ordre établi, avec un langage qui, maintenant encore, mènerait en Sibérie, si l’on peut en croire les Évangiles, cet anarchiste était un criminel politique, autant du moins qu’un criminel politique était possible dans une communauté absurdement impolitique. Ceci le conduisit à la croix : l’inscription qui se trouvait sur cette croix en est la preuve. II mourut pour ses péchés, il manque toute raison de prétendre, quoi qu’on l’ait fait assez souvent, qu’il est mort pour les péchés des autres. (Antéchrist, § 27)

Une telle contradiction était-elle un fait de sa conscience, c’est ce que l’on paraît être en droit de se demander — ou ne l’éprouverions-nous pas simplement comme une contradiction. Et c’est ici seulement que nous touchons au problème de la psychologie du Sauveur. — Je reconnais que je lis peu de livres avec autant de difficultés que les évangiles. Ces difficultés sont d’autre ordre que celles qui permirent à la savante curiosité de l’esprit allemand de célébrer ses inoubliables triomphes. Le temps est loin, où, moi aussi, pareil à tout autre jeune savant, je savourais avec la prudente lenteur du philologue raffiné, l’ouvrage de l’incomparable Strauss. J’avais alors vingt ans, maintenant je suis trop sérieux pour cela. Que m’importent les inconséquences de la « tradition » ? Comment peut-on, en général, appeler « tradition » des légendes de saints ! Les histoires de saints sont la littérature la plus équivoque qu’il y ait : Appliquer à elles la méthode scientifique, s’il n’existe pas d’autres documents, me semble condamné de prime-abord — simple désœuvrement de savant !… (Antéchrist, § 28)

J’ai donné d’avance ma réponse au problème. La condition pour pouvoir formuler cette réponse était d’admettre que le type du Sauveur ne nous a été gardé que fortement défiguré. Cette défiguration a en elle beaucoup de vraisemblance : Pour plusieurs raisons, un pareil type ne pouvait pas rester entièrement libre d’additions. Il faut que le milieu où agissait cette figure étrange ait laissé sur lui des traces, et plus encore l’histoire, les destinées des premières communautés chrétiennes : Le type a été enrichi rétrospectivement de traits qui ne peuvent être compris que pour des raisons de guerre et de propagande. Ce monde étrange et malade, où nous introduisent les évangiles, un monde comme pris d’un roman russe, où le rebut de la société, les maladies nerveuses et l’imbécillité « enfantine » semblent s’être donné rendez-vous, ce monde doit de toute façon avoir rendu plus grossier le type : Les premiers disciples en particulier traduisirent dans leur propre crudité, pour pouvoir en comprendre quelque chose, un être entièrement fait de symboles et de choses insaisissables ; pour eux le type n’existait qu’après avoir été moulé dans des moules connus… Le prophète, le messie, le juge futur, le maître de morale, le faiseur de miracles. Jean-Baptiste, autant d’occasions de méconnaître le type. Enfin, n’attachons pas trop peu de valeur à la propriété de toute grande vénération, surtout lorsqu’elle est sectaire : Elle efface chez les êtres vénérés les traits originaux, souvent péniblement étranges, les idiosyncrasies, elle ne les voit pas elle-même. Il faut regretter qu’un Dostoïewski n’ait pas vécu dans le voisinage de cet intéressant décadent, je veux dire quelqu’un qui savait ressentir précisément le charme saisissant d’un tel mélange de sublime, de morbide et d’enfantin. Un dernier point de vue : le type, en tant que type de décadence, a pu être, en effet, singulièrement multiple et contradictoire : Une telle possibilité n’est pas à exclure entièrement. Pourtant tout semble en dissuader : C’est dans ce cas-là que la tradition devrait être remarquablement fidèle et objective : Mais nous avons des raisons d’admettre le contraire. Provisoirement, il existe une contradiction béante entre celui qui prêche sur les montagnes, les lacs et les prairies, qui nous apparaît comme un Bouddha sur un terrain très peu indou et si fanatique de l’attaque, ennemi mortel des théologiens et des prêtres que la malice de Renan a glorifié comme « le grand maître en ironie ». Je ne doute pas moi-même qu’une grande dose de fiel (et même d’esprit) ne se soit répandu sur le type du maître qu’à travers l’état d’agitation de la propagande chrétienne : Car on connaît abondamment le peu de scrupule des sectaires à s’arranger leur propre apologie dans la personne de leur maître. Lorsque la première communauté eut besoin d’un théologien malin et subtil pour juger, quereller et se mettre en colère contre des théologiens, elle se créa son « Dieu » selon ses besoins, comme aussi elle mit dans sa bouche ces idées tout à fait contraires à l’Évangile dont maintenant elle ne pouvait se passer, « le retour du Christ », « le jugement dernier ». (Antéchrist, § 31)

Encore une fois, je m’oppose à ce que l’on inscrive le côté fanatique dans le type du Sauveur : le mot impérieux que Renan emploie annule à lui seul ce type. La « bonne nouvelle » c’est précisément qu’il n’y a plus de contrastes ; le royaume de Dieu appartient aux enfants ; la foi qui se réveille ici n’est point une foi conquise par des luttes, — elle est là, primordialement, dans l’esprit resté enfantin. Le cas de la puberté retardée et restée à l’état latent dans l’organisme est du moins familier aux physiologistes comme phénomène de dégénérescence. Une telle foi est sans rancune, ne réprimande pas, ne se défend pas : elle ne porte point « l’épée », — elle ne se doute même point en quoi elle pourrait séparer un jour. Elle ne se manifeste point, ni par des miracles, ni par des promesses de récompenses, ni même par les Écritures : elle est elle-même, à chaque instant, son propre miracle, sa récompense, sa preuve, son « royaume de Dieu ». Cette foi ne se formule pas — elle vit, elle se défend des formules. Sans doute le hasard du milieu, de la langue, de l’éducation préalable, détermine un certain cercle de notions : le premier christianisme ne se sert que de notions judéo-sémitiques (le manger et le boire dans la sainte Cène en fait partie, cette idée dont on a si malicieusement abusé, comme de tout ce qui est juif). Mais que l’on se garde d’y voir autre chose qu’un langage de signes, une sémiotique, une occasion de voir des paraboles. Qu’aucune parole ne doit être prise à la lettre, voilà, dès qu’il parle, la condition préalable de cet antiréaliste. Parmi les Indous, il se serait servi des idées de Sankhyam, parmi les Chinois de celles de Laotsé — sans y voir de différence. — Avec quelque tolérance dans l’expression , on pourrait appeler Jésus un « libre esprit », — il ne se soucie point de tout ce qui est fixe : le verbe tue, tout ce qui est fixe tue. L’idée, l’expérience de vie, comme seul il les connaît, répugne chez lui à toute espèce de mot, de formule, de loi, de foi, de dogme. Il ne parle que de ce qu’il y a de plus intérieur : « vie », ou « vérité », ou bien « lumière » sont ses mots pour cette chose intérieure, — tout le reste, toute la réalité, toute la nature, la langue même, n’ont pour lui que la valeur d’un signe, d’un symbole. Il n’est absolument pas permis de se méprendre en cet endroit, si grande que soit la tentation qui se cache dans les préjugés chrétiens, je veux dire ecclésiastiques. Un tel symbolisme par excellence, se trouve en dehors de toute religion, de toute notion de culte, de toute science historique et naturelle, de toute sagesse de vie, de toute connaissance, de toute politique, de toute psychologie, de tous les livres, de tout art, — sa « sagesse » est précisément la pure ignorance qu’il existe de pareilles choses. La civilisation ne lui est pas même connue par ouï-dire, il n’a pas besoin de lutter contre elle, — il ne la nie pas… De même pour l’État, de même pour les institutions civiles et l’ordre social, le travail, la guerre, il n’a jamais eu de raison de nier le « monde », il ne s’est jamais douté de l’idée ecclésiastique de « monde »… La négation est donc pour lui une chose tout à fait impossible. La dialectique, elle aussi, fait défaut, l’idée qu’une croyance, une « vérité » pourrait être démontrée par des arguments (ses preuves sont des « lumières » intérieures, des sensations de plaisir intérieures et des affirmations de soi, — rien que des « preuves vivifiantes »). Une pareille doctrine ne peut pas contredire, elle ne comprend pas du tout qu’il y ait d’autres doctrines, qu’il puisse y en avoir, elle ne peut pas du tout se représenter un jugement contraire… Partout où elle le rencontre, elle s’attriste de cet « aveuglement » par compassion intérieure — car elle voit la lumière — mais elle ne fait pas d’objections… (Antéchrist, § 32)

En dernier lieu, il importe de savoir à quelle fin l’on ment. J’objecte contre le christianisme qu’il lui manque les buts « sacrés ». Il n’y a que des fins mauvaises : empoisonnement, calomnie, négation de la vie, mépris du corps, dégradation et avilissement de l’homme par l’idée du péché, — par conséquent ces moyens sont également mauvais. — C’est avec un sentiment opposé que je lis la Loi de Manou. Un livre incomparablement spirituel et supérieur ; le nommer d’une seule haleine avec la Bible serait un péché contre l’esprit. On devine de suite : il a une philosophie véritable derrière lui et non pas seulement un mélange nauséabond de rabbinisme et de superstition. Il donne quelque chose à mordre même aux psychologues les plus délicats. N’oublions pas l’essentiel ; ce qui le distingue de toute espèce de bible : les castes supérieures, les philosophes et les guerriers s’en servent pour dominer la foule ; partout des valeurs nobles, un sentiment de perfection, une affirmation de la vie, un triomphal bien-être, — le soleil luit sur le livre tout entier. — Toutes choses que le christianisme couvre de sa vulgarité inépuisable, par exemple la conception, la femme, le mariage, deviennent ici sérieuses et sont traitées avec respect, amour et confiance. Comment peut-on mettre entre les mains des enfants et des femmes un livre qui contient ces paroles abjectes : « Toutefois pour éviter l’impudicité que chacun ait sa femme, et que chaque femme ait son mari... car il vaut mieux se marier que de brûler » ? Et a-t-on le droit d’être chrétien tant que la création des hommes est christianisée, c’est-à-dire souillée par l’idée de l’immaculée conception... je ne connais pas de livres où il est dit autant de choses douces et bonnes à la femme que dans la Loi de Manou ; ces vieilles barbes et ces saints avaient une façon d’être aimables envers les femmes qui n’a peut être pas été dépassée depuis : « La bouche d’une femme, y est-il dit, le sein d’une jeune fille, la prière d’un enfant, la fumée du sacrifice sont toujours purs. » Ailleurs : « Il n’y a rien de plus pur que la lumière du soleil, l’ombre d’une vache, l’air, l’eau, le feu et l’haleine d’une jeune fille. » Et ailleurs, — peut-être aussi un saint mensonge — : « Toutes les ouvertures du corps au-dessus du nombril sont pures, toutes celles qui sont au-dessous sont impures ; mais chez la jeune fille le corps tout entier est pur. » (Antéchrist, § 56)

On surprend en flagrant délit l’irréligiosité des moyens chrétiens, si l’on mesure les buts chrétiens avec les buts de la Loi de Manou, — si l’on éclaire d’une lumière très vive la grande contradiction de ces deux buts. Le critique du christianisme ne peut pas s’épargner de rendre méprisable le christianisme. — Une loi comme celle de Manou s’élabore comme tous les bons codes : elle résume la pratique, la prudence et la morale expérimentale de quelques milliers d’années, elle conclut, elle ne crée plus rien. Les conditions premières pour une codification de son espèce seraient de se convaincre que les moyens pour créer de l’autorité à une vérité lentement et difficilement acquise sont tout différents de ceux par lesquels on aurait démontré cette vérité. Un code ne raconte jamais dans sa préface l’utilité, la raison, la casuistique de ses lois : cela lui ferait perdre son ton impératif, le « tu dois » — première condition pour se faire obéir. C’est là que se trouve exactement le problème. En un certain point du développement d’un peuple, son livre le plus circonspect, celui qui aperçoit le mieux le passé et l’avenir déclare arrêter la pratique d’après laquelle on doit vivre, c’est-à-dire, d’après laquelle on peut vivre. Son but est de récolter aussi richement et aussi complètement que possible, les expériences du temps mauvais. Ce qu’il faut donc éviter surtout, c’est de continuer à faire des expériences, de continuer à l’infini l’état instable de l’étude, de l’examen, du choix, de la critique des valeurs. On y oppose un double mur : d’une part, la révélation, c’est à-dire l’affirmation que la raison de ces lois n’est pas d’origine humaine, qu’elle n’a pas été cherchée et trouvée lentement avec des méprises, qu’elle est d’origine divine, entière, parfaite, sans histoire, qu’elle est un présent, un miracle rapporté... D’autre part, la tradition, c’est-à-dire l’affirmation que la loi a existé de temps immémorial, que ce serait un manque de respect, un crime envers les ancêtres que de la mettre en doute. L’autorité de la loi est fondée sur ces deux thèses : Dieu l’a donné, les ancêtres l’ont vécu. — La raison supérieure de cette procédure se découvre dans l’intention d’éloigner pas à pas la conscience de la vie reconnue juste (c’est-à-dire démontrée par une expérience énorme et soigneusement passée au crible : c’est ainsi que l’on atteint ce complet automatisme de l’instinct) — condition première de toute maîtrise, de toute perfection dans l’art de la vie. Dresser un code dans le genre de celui de Manou, c’est accorder dès lors à un peuple le droit d’être maître, de devenir parfait, — d’ambitionner le plus sublime art de la vie. Pour ce, il faut le rendre inconscient : c’est le but de tous les saints mensonges. — L’ordre des castes, la loi supérieure et dominante, n’est que la sanction d’un ordre naturel, d’une loi naturelle de premier rang qu’aucune volonté arbitraire, nulle idée moderne ne saurait renverser. Dans toute société saine on distingue trois types psychologiques gravitant différemment, mais soumis l’un à l’autre, dont chacun a sa propre hygiène, son propre domaine de travail, son propre sentiment de perfection et de maîtrise. C’est la nature et non Manou qui sépare les hommes de prépondérance intellectuelle et ceux de prépondérance musculaire et de tempéraments forts et ceux qui ne se distinguent par aucune prépondérance, les troisièmes, les médiocres — les derniers sont le grand nombre, les premiers, le choix. La caste supérieure — c’est celle du plus petit nombre — étant la plus parfaite, a aussi le droit du plus petit nombre : il faut donc qu’elle représente le bonheur, la beauté, la bonté sur la terre. Seuls les hommes les plus intellectuels ont le droit de la beauté, de l’aspiration au beau, eux seuls sont bonté et non point faiblesse. Pulchrum est paucorum hominum ; la prérogative est à ce qui est bon. Rien ne leur est moins permis que des manières laides, un regard pessimiste, un oeil qui enlaidit, — ou même l’indignation sur l’aspect général des choses. L’indignation est la prérogative du Tchândâla : le pessimisme de même. « Le monde est parfait — ainsi parle l’instinct des plus intellectuels, l’instinct affirmatif— : l’imperfection, tout ce qui est au-dessous de nous, la distance, le pathos de la distance, le Tchândâla lui-même, fait encore partie de cette perfection. » Les intellectuels qui sont les plus forts, trouvent leur bonheur où d’autres périraient : dans le labyrinthe, dans la dureté envers soi-même et les autres dans la tentation ; leur joie c’est de se vaincre soi-même : chez eux l’ascétisme devient nature, besoin, instinct. La tâche difficile leur est prérogative, jouer avec des fardeaux qui écrasent les autres leur est un délassement... La connaissance — c’est une des formes de l’ascétisme. — Ils sont la classe d’hommes la plus honorable et cela n’exclut pas qu’ils soient en même temps la plus joyeuse et la plus aimable. Ils régnent, non parce qu’ils veulent, mais puisqu’ils sont ; ils n’ont point la liberté d’être les seconds. — Les seconds, ce sont les gardiens du droit, les administrateurs de l’ordre et de la sûreté, ce sont les nobles guerriers, c’est avant tout le roi, la formule supérieure du guerrier, du juge, du soutien de la loi. Les seconds : c’est l’executive des intellectuels, ce qui leur est plus proche, ce qui les décharge de tout ce qui est grossier dans le travail de régner, — leur suite, leur main droite, ce sont leurs meilleurs élèves. — En tout cela, encore une fois, il n’est rien d’arbitraire, rien de factice : ce qui est autre, est artificiel — c’est alors la nature qui a été profanée... L’ordre des castes, le règlement des rangs ne formule que les règles supérieures de la vie même ; la séparation des trois types est nécessaire pour conserver la société, pour rendre possible les types supérieurs, — l’inégalité des droits est la première condition pour l’existence des droits. — Un droit est un privilège. Dans sa façon d’être chacun a aussi son privilège. N’estimons pas trop bas les privilèges des médiocres. À mesure que la vie s’élève, elle devient plus dure, — le froid augmente, la responsabilité augmente. Une haute culture est une pyramide, elle ne peut se dresser que sur un large terrain, elle a besoin, comme condition première, d’une médiocrité sainement et fortement consolidée. Le métier, le commerce, l’agriculture, la science, la plus grande partie de l’art, en un mot, toutes les occupations quotidiennes ne s’accordent absolument qu’avec une certaine moyenne dans le pouvoir et dans le vouloir ; de telles choses seraient déplacées chez les êtres d’exception, l’instinct nécessaire serait en contradiction tant avec l’aristocratisme qu’avec l’anarchisme. Pour être une utilité publique, un rouage, une fonction, il faut y être prédestiné : ce n’est point la société, l’espèce de bonheur dont la plupart sont seule capables, qui fait de ce grand nombre des machines intelligentes. Pour le médiocre, être médiocre est un bonheur ; la maîtrise en une seule chose, la spécialisation lui est un instinct naturel. Il serait tout à fait indigne d’un esprit profond de voir une objection dans la médiocrité même. Elle est la première nécessité pour qu’il puisse y avoir des exceptions : une haute culture dépend d’elle. Si l’homme d’exception traite précisément le médiocre avec plus de douceur que lui même et ses égaux, ce n’est pas seulement politesse de coeur, — c’est tout simplement son devoir... Qui est-ce que je hais le mieux parmi la racaille d’aujourd’hui ? La racaille socialiste, les apôtres de Tchândâla qui minent l’instinct, le plaisir, le sentiment de contentement de l’ouvrier à petite existence, — qui le rendent envieux, qui lui enseignent la vengeance... L’injustice ne se trouve jamais dans les droits inégaux, elle se trouve dans la prétention à des droits « égaux ».. Qu’est-ce qui est mauvais ? Je l’ai déjà dit : Tout ce qui a son origine dans la faiblesse, l’envie, la vengeance. — L’anarchiste et le chrétien sont d’une même origine...(Antéchrist, § 57)

Il faut en effet considérer pour quel but on ment : il est bien différent si c'est pour conserver ou pour détruire. On peut mettre complètement en parallèle le chrétien et l’anarchiste : leurs buts, leurs instincts ne sont que destructeurs. L'histoire démontre cette affirmation avec une précision épouvantable. Nous avons vu tout à l'heure une législation religieuse ayant pour but d' « éterniser » une grande organisation de la société, condition supérieure pour faire prospérer la vie ; — le christianisme au contraire a trouvé sa mission dans la destruction d'un pareil organisme, puisque la vie y prospérait. Là-bas les résultats de la raison durant de longues années d'expérience et d'incertitude devaient être semés pour servir dans les temps les plus lointains et la récolte devait être aussi grande, aussi abondante, aussi complète que possible : ici l'on voudrait, au contraire, empoisonner la récolte pendant la nuit... Ce qui existait aere perennius, l'Empire romain, la plus grandiose forme d'organisation, sous des conditions difficiles, qui ait jamais été atteinte, tellement grandiose que, comparé à elle, tout ce qui l'a précédé et tout ce qui l'a suivi n'a été que dilettantisme, chose imparfaite et gâchée, — ces saints anarchistes se sont fait une « piété » de détruire « le monde » c'est-à-dire l'Empire romain, jusqu'à ce qu'il n'en restât plus pierre sur pierre, — jusqu'à ce que les Germains mêmes et d'autres lourdauds aient pu s'en rendre maître... Le chrétien et l'anarchiste sont décadents tous deux, tous deux incapables d'agir autrement que d'une façon dissolvante, venimeuse, étiolante, partout ils épuisent le sang, ils ont tous deux, par instinct, une haine à mort contre tout ce qui existe, tout ce qui est grand, tout ce qui a de la durée, tout ce qui promet de l'avenir à la vie... Le christianisme a été le vampire de l'Empire romain, — il a mis à néant, en une seule nuit, cette action énorme des Romains : avoir gagné un terrain pour une grande culture qui a le temps. — Ne comprend-on toujours pas ? L'Empire romain que nous connaissons, que l'histoire de la province romaine enseigne toujours davantage à connaître, cette admirable oeuvre d'art de grand style, était un commencement, son édifice était calculé pour être démontré par des milliers d'années, — jamais jusqu'à maintenant on n'a construit ainsi, jamais on n'a même rêvé de construire, en une égale mesure, sub specie æterni ! — Cette organisation était assez forte pour supporter de mauvais empereurs : le hasard des personnes ne doit rien avoir à voir en de pareilles choses — premier principe de toute grande architecture. Pourtant elle n'a pas été assez forte contre l'espèce la plus corrompue des corruptions, contre le chrétien... Cette sourde vermine qui s'approchait de chacun en pleine nuit et dans le brouillard des jours douteux, qui soutirait à chacun le sérieux pour les choses vraies, l'instinct des réalités, cette bande lâche, féminine et doucereuse, a éloigné pas à pas l' « âme » de cet énorme édifice, — ces natures précieuses virilement nobles qui voyaient dans la cause de Rome leur propre cause, leur propre sérieux et leur propre fierté. La sournoiserie des cagots, la cachotterie des conventicules, des idées sombres comme l'enfer, le sacrifice des innocents, comme l'union mystique dans la dégustation du sang, avant tout, le feu de la haine lentement avivé, la haine des Tchândâla — c'est cela qui devint maître de Rome, la même espèce de religion qui dans sa forme préexistante avait déjà été combattue par Épicure. Qu'on lise Lucrèce pour comprendre ce à quoi Épicure a fait la guerre, ce n'était point le paganisme, mais le « christianisme », je veux dire la corruption de l'âme par l'idée du péché, de la pénitence et de l'immortalité. — Il combattit les cultes souterrains, tout le christianisme latent, — en ce temps-là nier l'immortalité était déjà une véritable rédemption. — Et Épicure eût été victorieux, tout esprit respectable de l'Empire romain était épicurien : alors parut saint Paul... Saint Paul, la haine de Tchândâla contre Rome, contre le « monde » devenu chair, devenu génie, saint Paul le juif, le juif errant par excellence ! Ce qu'il devina, c'était comment on pourrait allumer un incendie universel avec l'aide du petit mouvement sectaire des chrétiens, à l'écart du judaïsme, comment, à l'aide du symbole « Dieu sur la Croix », on pourrait réunir en une puissance énorme tout ce qui était bas et secrètement insurgé, tout l'héritage des menées anarchistes de l'Empire. « Le salut vient par les Juifs. » — Faire du christianisme une formule pour surenchérir les cultes souterrains de toutes les espèces, ceux d'Osiris, de la grande.(Antéchrist, § 58)

Prenons l’autre cas de ce que l’on appelle la morale, le cas de l’élevage d’une certaine espèce. L’exemple le plus grandiose en est donné par la morale indoue, par la « loi de Manou » qui reçoit la sanction d’une religion. Ici l’on se pose le problème de ne pas élever moins de quatre races à la fois. Une race sacerdotale, une race guerrière, une race de marchands et d’agriculteurs, et enfin une race de serviteurs, les Soudra. Il est visible que nous ne sommes plus ici au milieu de dompteurs d’animaux : une espèce d’hommes cent fois plus douce et plus raisonnable est la condition première pour arriver à concevoir le plan d’un pareil élevage. On respire plus librement lorsque l’on passe de l’atmosphère chrétienne, atmosphère d’hôpital et de prison, dans ce monde plus sain, plus haut et plus large. Comme le Nouveau Testament est pauvre à côté de Manou, comme il sent mauvais ! — Mais cette organisation, elle aussi, avait besoin d’être terrible, — non pas, cette fois-ci, dans la lutte avec la bête, mais avec l’idée contraire de la bête, avec l’homme qui ne se laisse pas élever, l’homme du mélange incohérent, le Tchândâla. Et encore elle n’a pas trouvé d’autre moyen pour le désarmer et pour l’affaiblir, que de le rendre malade, — c’était la lutte avec le « plus grand nombre ». Peut-être n’y a-t-il rien qui soit aussi contraire à notre sentiment que cette mesure de sûreté de la morale indoue. Le troisième édit par exemple (Avadana-Sastra I), celui des « légumes impurs », ordonne que la seule nourriture permise aux Tchândâla soit l’ail et l’oignon, attendu que la Sainte Écriture défend de leur donner du blé ou des fruits qui portent des graines, et qu’elle les prive d’eau et de feu. Le même édit déclare que l’eau dont ils ont besoin ne peut être prise ni des fleuves, ni des sources, ni des étangs, mais seulement aux abords des marécages et des trous laissés dans le sol par l’empreinte des pieds d’animaux. De même il leur est interdit de laver leur linge, et de se laver eux-mêmes, parce que l’eau qui leur est accordée par grâce ne peut servir qu’à étancher leur soif. Enfin il existait encore une défense aux femmes Soudra d’assister les femmes Tchândâla en mal d’enfant, et, pour ces dernières, de s’assister mutuellement… — Le résultat d’une pareille police sanitaire ne devait pas manquer de se manifester : épidémies meurtrières, maladies sexuelles épouvantables, et, comme résultat, derechef la « loi du couteau », ordonnant la circoncision pour les enfants mâles, et l’ablation des petites lèvres pour les enfants femelles. — Manou lui-même disait : « Les Tchândâla sont le fruit de l’adultère, de l’inceste et du crime (— c’est là la conséquence nécessaire de l’idée d’élevage). Ils ne doivent avoir pour vêtements que les lambeaux enlevés aux cadavres, pour vaisselle des tessons, pour parure de vieille ferraille, et les mauvais esprits pour objets de leur culte ; ils doivent errer d’un lieu à l’autre, sans repos. Il leur est défendu d’écrire de gauche à droite et de se servir de la main droite pour écrire, l’usage de la main droite et de l’écriture de gauche à droite étant réservé aux gens de vertu, aux gens de race. » (Crépuscule des idoles, « les réformateurs de l’humanité », 3)

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