2 février 2015 1 02 /02 /février /2015 17:30

« Je me souviens qu'un jour, dans l'allée des Muses, dans le jardin de l'école, un certain M. exhiba discrètement, à la grande joie de ceux qui se trouvaient là, un pantin découpé et fabriqué à partir d'une photographie de Nietzsche. Par bonheur mon ami ne l'a jamais appris » (Paul Deussen, Souvenirs sur Friedrich Nietzsche). 

 

Nietzsche n'a jamais entrepris un examen approfondi des toutes les conditions de la nature et de la vie, comme on le trouve chez Schopenhauer, et c'est à cause de la faiblesse de ses yeux, qui constituait pour lui un obstacle à l'étude comme à l'observation du monde et des hommes, qu'il sentit dès l'enfance attiré par son intériorité et les riches trésors qu'elle lui présentait. Son intellect clair, vif et d'une activité inlassable ne laissait pas échapper facilement une combinaison qu'il était possible de former, à partir des données limitées auxquelles il avait accès, et son imagination aérienne, débordante de fantasmagories, était sans cesse occupée à habiller ses pensées des images les plus aimables et à les exprimer dans une langue d'une beauté séduisante. Mais à ces pensées et à ces images qui foisonnaient sur le sol fertile de son intériorité manquaient cette critique et ce contrôle par la réalité, cette correction qui doit être administrée aux joyeux enfants de l'esprit par les conditions réelles de la nature et de la vie. C'est pourquoi la plume de notre philosophe fit jaillir une création intellectuelle qui n'est en accord ni avec elle-même ni avec les conditions du monde réel ; c'est pourquoi les vues les plus pénétrantes et les plus frappantes ainsi que les vérités les plus précieuses abondent dans son œuvre, pêle-mêle avec des idées bizarres, contournées, poussées à l'extrême, et qui, comme cela se produit généralement dans les romans à sensation, posent comme règle ce qui n'est qu'une exception isolée, et enfin c'est pourquoi elle livrent une caricature de la vie qui représente un danger non négligeable pour les esprits influençables et inexpérimentés. Nous échappons à ce danger que si nous prenons en compte ce qui a manqué à Nietzsche : c'est à dire si nous ne confrontons pas à pas ses pensées avec la nature des choses, qui existe pour nous comme pour lui, et si nous tout ce qui ne résiste pas à cette pierre de touche de toute vérité.

(DESSEN Paul. Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, (1901), in « quelques remarques sur la philosophie de Nietzsche », trad. BOUTOUT Jean-François, Paris, Gallimard, 2002).

 

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