8 décembre 2011 4 08 /12 /décembre /2011 21:00

XanthippeBlommendael

(César van Everdingen, Socrate, Xanthippe et Alcibiade, 1655)

"A-t-il compris cela encore, lui, le plus avisé des dupeur de soi-même? Se l'est-il dit pour finir, dans la sagesse de son courage à mourir?... Socrate voulait mourir : ce n'est pas Athènes, c'est lui qui s'est donné la coupe de poison, il a contraint Athènes à l'empoisonner... "Socrate n'est pas médecin, se disait-il tout bas : seule la mort est médecin... Ce n'est que Socrate lui-même qui a été longtemps malade..." (Crépuscule des Idoles, "le cas socrate", 12)

Nous abordons désormais un aspect important de ce présent commentaire, dans notre premier article nous avions dessiné à grands traits cet affrontement de Nietzsche et Socrate comme un combat grandiose entre Apollon et Dionysos se passant sur le grand échiquier de l’histoire. Disposition d’un jeu dont les pièces maîtresses, les rois, seraient justement nos deux sorciers (Pharmakeus), ou encore pour l’imager autrement la vieille rivalité entre le loup et le chien. C'est-à-dire l’illustration d’un combat entre l’harmonie face au chaos, de la culture avec la nature, de l’oralité face à l’écriture, le couteau dialectique face à la massue rhétorique, du premier avec le dernier philosophe… Mais pouvons-nous dire que le poète à donner là un coup glorieux envers le philosophe ? Bien que l’esthétique de ce premier dessin exerce encore sur nos yeux un certain charme. Il n’en demeure pas moins que cette vue n’est pas dépourvue de quelques petit « tour de folies » qui en viennent trahir le trait de ce dualisme absolu. Rendant ainsi à évidence son éclat quelque peu aveuglant, car laissant subsister çà et là de petite tâches colorées et sombres sur notre regard. Essayons de déjouer le jeu des postures, en posons une seconde question : Qui de Nietzsche ou de Socrate à la posture de l’imposteur ?  

Afin d’aborder plus amplement pour ainsi dire « le cas Socrate », faisons pour commencer un petit inventaire des charges retenues par Nietzsche lors de sa condamnation du socratisme. La première sentence formulée par Nietzsche est décisive, Socrate a contribué à la mort de la Tragédie. L’avènement de l’homme théorique ce « miracle grec » vient aussi sonner le glas de l’époque tragique : « Qu’on se représente simplement les conséquences des préceptes socratiques : « Vertu égale savoir ; on ne pèche que par ignorance ; l’homme vertueux est heureux ». Dans ces trois principes il y a la mort de la tragédie »[1]. À cela viendrons s’ajouter les sentences historiques de sa mort impiété et corruption de la jeunesse, Socrate est un bouc émissaire coupable pour Nietzsche (Par-delà bien et mal) ! Socrate le négateur de la vie, Nietzsche voit en la figure du Socrate mourant et dans sa formule : « Oh Criton ! Je dois un coq à Esculape ! » (Phédon), l’aveu profond que ce dernier considère la vie comme une maladie (Gai savoir). Socrate le décadent, il représente le point de vue de la plèbe, il érige en force les valeurs de faibles, il est l’auteur de la seconde transvaluation des valeurs. Socrate précurseur du Christ, Nietzsche considérant que le christianisme est une vision vulgarisatrice, un socratisme à l’usage des peuples. Socrate le profil physiologique du criminel, sa laideur comme indice de sa profonde méchanceté et de sa décadence. Nietzsche va même jusqu’à penser que Socrate est un étranger, sa laideur étant le résultat d’une dégénérescence issue d’un probable métissage (Gai Savoir et Crépuscule des idoles) ! Voilà pour résumer la pluie de flèches lancées sur Socrate et j’en passe devriez-vous dire…

Ce fil de fer, celui de l’adversité est tout à fait valable si l’on se garde de s’éloigner du schème platonicien, que l’on n’incrimine pas le Platon- arbitre, comme celui qui impose les règles du jeu de la représentation. Mais pour autant, il s’agit bien là d’une adversité, d’une attaque qui est seulement à sens unique et il se pourrait bien en passant que certaines flèches lancées par Nietzsche sur Socrate ai malencontreusement touché Platon en pleine tête. De plus la figure de Socrate à bien quelques tours de malice qui viendraient nous surprendre et contrarier quelque peu le dessin de ce dualisme absolu.

Nous avons déjà dit toute l’estime mêlée d’admiration que Nietzsche porte envers « la plus belle plante de la Méditerranée idéale » et sa tentative, un peu tardive en on convient, de soigner ses racines de son empoisonnement socratique et d’en cerner alors toutes les souches parasites. Nietzsche formule donc une sauvegarde à l’égard de Platon son premier précepteur de Philosophie. Mais il brise alors son objet qu’il considère sous le régime de multiples influences, son hybridité :

Platon lui-même est le premier grand hybride, tant dans sa philosophie que dans sa personne. Sa doctrine des Idées comporte des éléments socratiques, pythagoriciens et héraclitéens […]. Comme homme aussi, Platon réunit en lui la réserve royale et la sérénité auguste d’Héraclite, la compassion mélancolique du législateur Pythagore et la dialectique du connaisseur d’âme Socrate[2].

Reprenons désormais certaines des sentences formulées par Nietzsche à l’encontre de Socrate et tentons de voir si elle s’intègrent et correspondent à l’hybridité ainsi décrite. On se rend compte assez rapidement que quelques sentences appartiendraient bien d’avantage à l’élément pythagoricien de l’hybridité plutôt qu’à son élément socratique. Notons dans ce sens que la mort du corps comme délivrance de l’âme, l’interprétation que Nietzsche nous donne dans le Gai Savoir de ce « ô Criton ! je dois un coq à Esculape ! » (Phédon), tient davantage à la conception pythagoricienne du corps comme tombeau de l’âme. En effet, Socrate apparaît clairement dans le Ménon assez radicalement distinct des pythagoriciens, dont il considère l’ésotérisme comme vulgaire (mathémata), puisque enseigné devant le temple en Egypte, savoir détenu même par l’esclave lui aussi capable de réminiscence. C’est l’ensemble de l’eschatologie platonicienne qui trouve son écho chez les pythagoriciens et notamment l’âme harmonie et la métempsychose. C’est à cette influence encore, issue des rapports de la mathématique et de la géométrie que nous retrouvons l’origine des idées (eidos) pour Platon, l’esprit dévoilant le simulacre et l’absurde du donné empirique. De somme que la condamnation socratique de créateur d’arrières mondes ne tient pas si l’on substitue à cette hybridité l’élément pythagoricien.

Or, notre Platon n’est pas demeuré toujours élève et sous l’influence de la doctrine de son premier maître comme Nietzsche l’entend si bien. C’est Platon qui est l’un de ses partisans de la secte interdite en Grèce et qui à trouver à cette époque son refuge en Sicile et en Italie du Sud. C’est Platon le maudit, ce neveu du tyran Critias que toute sa vie du long ne pourra jamais exercer de carrière politique. Sauf que Platon associe les éléments pythagoriciens à la figure et à la parole socratique, il va même jusqu’à faire asseoir le dialecticien et dire « Amen » (oui cela est vrai !) au discours sur le monde de Timée le pythagoricien justement. Et donc nous avons là l’influence étrangère que Nietzsche associe à Socrate et combat au profit du mythe autochtone. De plus dans le Sophiste Platon en vient aussi par le biais de la figure de l’étranger désigne Socrate comme le plus grand des sophistes. Ah oui ! j’allais oublier le plus important, est-ce Socrate qui assassine la Tragédie ? Est-ce lui qui brûle ses carnets de jeunesse comportant ses pièces de théâtre ? Est-ce lui qui chasse les poètes de la cité ? Non Socrate elle l’illettré dont sa seule création est un poème rédigé la vieille de sa mort, il est celui dont toute la production écrite se réduit à un poème. Dès lors nous voyons que la solution au problème dépasse la cadre de ses propositions, c’est bien Platon l’imposteur qui met des paroles pythagoriciennes dans la bouche de son maître. C’est lui qui érige notre civilisation de l’écriture sur le model du dernier philosophe de l’oralité. Socrate ainsi tapis derrière ses paravents nous tire la langue, belle ironie du sort qu’il ne reste plus que sa langue justement et sa laideur comme seuls motifs de la condamnation nietzschéenne.

Autre chose, cette laideur mise à la question, ce contraste entre le dedans et le dehors que représente la figure de Socrate. N’est elle pas désignée par Alcibiade comme étant comparable à celle du Silène ce compagnon de Dionysos ? Celui dont la parole (eau) procure l’ivresse du vin (aporie) à lui aussi le masque de Dionysos, un dieu se cache peut-être dans cette petite statuette d’argile… Cela veut dire que Nietzsche lui-même en tant que bouc émissaire du dionysiaque serait en définitive un apollinien. Cette seconde apologie de Socrate et le « Who is Who  ? » si on veut, qui en découle montre en effet que les polarités peuvent se reverser et que celui que l’on accuse le moins dans l’histoire peut se retrouver à tout moment lui aussi au premier plan sur la barre des accusés.

Lequel des trois est un imposteur, le sont-ils tous ? Est-ce un combat de Dionysos contre Dionysos, un combat entre seuls apolliniens ? Toutes ces questions ne se posent plus pareillement si l’on reconsidère tout cela par un tout autre tour de folie. Par exemple, lorsque Thot prescrit l’écriture au pharaon qui se l’administre ? Thot ? Le Pharaon ? Non c’est le peuple égyptien, c’est à lui que le Pharmakon est prescrit. Êtes-vous bien sûr, monsieur, que ce soit Nietzsche qui lance ici ses flèches sur Socrate, qui tente de soigner plus deux mille ans après Platon de son Socratisme ? Ces flèches ne sont elle pas plutôt lancées en définitive sur vous ? N’est-ce pas à vous que l’on prescrit à la fois poison et remède ? Que l’on dote d’armes et de bouclier pour faire de vous les pions de ce grand échiquier ? Vous serez surpris de vous retrouver alors à l’autre bout de la table déplaçant vos pièces la mine sombre ! Je prends licence de ce jeu licencieux en ajoutant une proposition qui n’était pas comprise dans les prémices de la question, vous êtes tous deux les gardiens d’une même enceinte.

Vous êtes tous deux dans cet affrontement si apollinien et si dionysiaque que vous ne l’êtes en définitive plus du tout, vous trôner sur une même enceinte ô gardiens. Les extrémités se rejoignent ici en un centre et là dualité laisse la place à l’ambivalence du visage du philosophe. Non pas que vous êtes dotés d’un même masque à deux facettes, il demeure inchangé, ce qui change, c’est le côté de l’enceinte sur lequel on se trouve nous-même lorsqu’on regarde les statues. Au dehors serait-il écrit « la majorité des hommes sont méchants » et vos statues font des grimaces démoniaque, alors qu’au-dedans vos sourires sont doux et angéliques ? Ou bien la disposition serait-elle que vos monstres menaçant soi tourné vers le dedans pour nous empêcher d’en sortir et que votre jolie face charme le troupeau au dehors pour le faire y entrer, comme bétail servant de nourriture aux dieux ? La voie du temple on y entre avec Socrate on en ressort en empruntant les sentiers de la vie avec Nietzsche, mais ce dernier a voulu construire son propre temple au-delà des enceintes, son tapis de roses à l’intérieur de la forêt ténébreuse.

Merci de votre lecture.



[1] .NIETZSCHE,Naissance de la tragédie, 14.

[2] . NIETZSCHE Friedrich, La naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque, Paris, Gallimard, 1938 (1875), partie II, p 38

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Published by Antoine Michon
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