18 septembre 2010 6 18 /09 /septembre /2010 11:00

Bacchus à Naxos

  (Les Frères Le Nain, Bacchus découvrant Ariane à Naxos, 1635)

« Ô heure bienheureuse de la foudre ! Ô mystère d’avant midi ! – un jour je ferai d’eux des feux courants et des prophètes aux langues de flammes : ils prophétiseront avec des langues de flammes : il vient, il est proche, le Grand Midi ! ».[1] 

Bonne nouvelle ! Le génie abominable vient tout juste de parachever sa toute première tragédie vivante. Un recueil de poésie entièrement écrit en langue d’oiseau, avec le sang et les lambeaux de chairs de l’écorché vif : « C’est pour faire un bien infini à l’humanité que je lui offre mes dithyrambes. Je les remets entre les mains du poète d’Isoline, le plus grand et le premier satyre vivant aujourd’hui et pas seulement aujourd’hui… »[2]. Dionysos Dithyramben, telle est la couronne choisie pour relier les neuf poèmes qui composent le recueil. L’ouvrage n’appartient pas à l’œuvre publiée, il ne s’agit pas non plus d’un regroupement de fragments posthumes, mais d’un manuscrit que Nietzsche adressa au poète français Catulle Mendès, le premier janvier de l’année dix-huit cent quatre-vingt-neuf. Quarante-huit heures plus tard, après avoir demandé au Satyre de faire danser le chœur parisien à toutes jambes, Nietzsche alias Dionysos envoie en urgence ce message à Ariane sur le fil télégraphique : « Tu dois publier ce bréviaire pour l’humanité, à partir de Bayreuth, avec l’inscription : La Bonne Nouvelle ».[3] Stop. Découpons avidement ce timbre-poste qui colle au bord de toutes les bouches. Evadons-nous de ce contexte tourmenté qui comprend seulement les différentes étapes de la compilation du recueil. Le coup de foudre n’est plus très loin, lorsque la main du philosophe fou[4] sélectionne ces poèmes, prélève les chants de l’enchanteur et le poème parmi les filles du désert de la « quatrième et dernière partie », avant de les relier aux six chants de Zarathoustra rédigés durant l’été 1888 et de les agencer sous ce titre. Cette distinction entre les différentes périodes de rédaction des poèmes et le moment de leur compilation finale, nous a permis de dissocier les poèmes que la main du philosophe fou avait associé et agencé tour à tour lors de la composition du recueil.

Le titre donné à l’ouvrage semble une indication suffisante pour orienter notre nef sur un tout autre rivage. Jadis, les dithyrambes d’Archiloque avaient donné naissance à la tragédie grecque, c’est donc par le même sortilège que le prêtre de Bacchus entend à présent la faire renaître : « Quelle langue un esprit parle-t-il lorsqu’il se parle à soi seul ? La langue du dithyrambe. Je suis l’inventeur du dithyrambe… Rien d’approchant n’a jamais été composé, jamais senti, jamais souffert : seul un dieu, un Dionysos, souffre ainsi. La réponse à un tel dithyrambe de l’esseulement solaire dans la lumière serait… Ariane… Qui à part moi, sait ce qu’est Ariane ! De toutes ces énigmes, personne jusqu’ici ne possédait la clef, et je doute même que personne y ait seulement jamais vu d’énigmes ».[5] Le fil rétrospectif qu’il s’agit ici de rembobiner, nous conduit à replacer prudemment les dithyrambes de Nietzsche l’ancien dans la conception esthétique de Nietzsche le jeune, telle qu’elle fut énoncée à ses étudiants à Bâle et présentée à Richard Wagner dans la Vision dionysiaque du monde et la Naissance de la Tragédie. L’oreille savamment hérissée, écoutons attentivement la leçon dictée par le jeune professeur de philologie, le dithyrambe : « consiste de prime abord en une action, la parole et le sentiment ne font que la soutenir et ne viennent que peu à peu à se légitimer […] : ce qui est premier, c’est la représentation intérieure qui au moyen du mot se fait fantasme ».[6] La fonction du lyrisme dithyrambique est de restituer : « la tonalité des hauts moments de la vie, pessimiste souvent, elle est fréquemment l’expression de la douleur qui provient de la dysharmonie entre le monde souhaité et le monde réel ».[7] Le dévot de Dionysos a placé dans le berceau de la tragédie antique, la « boîte de Pandore » contenant le fruit de sa plus haute espérance : « En fin de compte je ne vois aucune raison de renoncer à mon espoir d’un avenir dionysien de la musique […]. Je promets un âge tragique ».[8] Le souffle enivré du Satyre nous a fait subitement reculer d’un pas... [9] Nous jouons la mélodie du joueur de flûte à rebours, toutes ces voies rétrospectives que nous empruntons sont indiquées dans le Ecce Homo de 1888. Toutefois, nous plaçons cet autoportrait du philosophe artiste à la suite des préfaces et les avants propos rédigés dans la période 1885-1886.[10] Le récit autobiographique constitue l’istôs de notre lecture : la bobine de fil donnée à Thésée pour cheminer à l’intérieur du labyrinthe, le mât de navire auquel Ulysse s’attache solidement pour écouter le cri des sirènes.

En désignant la chute d’Icare contenue dans la métaphore finale du chant de la mélancolie, nous avons résolu l’énigme qui réside dans le dithyrambe d’ouverture. La figure mythologique qui s’évade ainsi de la matérialité du texte lors de la réactivation de la métaphore, n’est pas seulement un masque divin que le philosophe artiste place sur son visage (transfiguration), au moment de tracer les traits de son autoportrait devant son miroir (transposition). Ce sortilège narratif n’opère pas seulement sur la sensibilité du lecteur ivre, envoûté par les sons mélodieux du joueur de flûte : Icare est l’archétype mythologique de l’homme véridique. La concordance que nous surprenons entre l’imagerie poétique et les conceptions philosophiques du penseur tragique est bien intrigante... Avant de vous présenter une à une toutes les constellations de ce faux ciel joliment étoilé que le philosophe artiste a placé au-dessus de nos têtes. Reprenons à présent la main de notre pédagogue que nous avons délaissé lors de notre précédente lecture et accompagnons-le jusqu’au bout de son itinéraire. Avant de présenter la plainte d’Ariane, nous allons retracer l’itinéraire de lecture de Gilles Deleuze, depuis les derniers chapitres de son commentaire Nietzsche et la Philosophie (1962), en suivant le cours « Vérité et temps, les puissances du faux » (1984), jusqu’à atteindre l’île de Naxos, afin de nous initier au « Mystère d’Ariane » (1993). Bien que le poème parmi les filles du désert appartient lui aussi à la « quatrième et dernière partie » du Ainsi parlait Zarathoustra, c’est la plainte d’Ariane que nous plaçons à la suite du chant de la mélancolie, afin de réunir les chants de l’enchanteur.

Deleuze et les Faussaires de Zarathoustra.

 

 

Prenons pour problématique, les premières paroles prononcées par Gilles Deleuze au début de son cours : « Zarathoustra n’a pas de dernier livre, Zarathoustra est un livre inachevé, c’est le dernier livre existant de Zarathoustra : Quatrième et dernière partie »[11]. La grande journée de Zarathoustra commence, lorsque les cloches de Minuit retentissent dans le lointain, cadençant chaque passage du chant de l’ivresse : « Ne l’entendez-vous pas ? Ne le sentez-vous pas ? Mon monde vient de s’accomplir, minuit c’est aussi midi ». [12] Le lion rieur est venu, seulement le grand évènement que ce signe annonce n’est pas encore advenu.[13] Le lecteur demeure dans l’attente du Grand Midi, lorsque la cage de l’oiseleur se referme : « Voici mon aube matinale, ma journée commence. Lève-toi donc, lève-toi, ô grand midi ! ».[14] La boucle du récit est bouclée, le Ainsi parlait Zarathoustra commence par un hymne au soleil : « Ô grand astre ! Quel serait ton bonheur si tu n’avais pas ceux que tu éclaires ? »[15] et se termine de la même façon : « Grand astre, dit-il, comme il avait parlé jadis, que serait ton bonheur si tu n’avais pas ceux que tu éclaires ? ».[16] De telle sorte que les derniers mots du dernier chapitre de ce dernier livre ne constituent pas la fin du déclin de Zarathoustra, mais plutôt un recommencement : « Ainsi parlait Zarathoustra et il quitta sa caverne, ardent et fort comme le soleil du matin qui surgit des sombres montagnes ».[17] Nous comprenons alors la défiance de notre pédagogue envers l’intitulé du quatrième livre, la narration se termine mais celle-ci ne constitue pas pour autant la fin de l’histoire, le « cinquième évangile » est une parodie sans cinquième acte.

 

L’éternel retour : Danses et processions Zarathoustriennes.

Première Partie : Funérailles de Dieu.

Par Friedrich Nietzsche

 

1.        Funérailles de Dieu.

2.        Au Grand Midi.

3.        Où est la main pour ce marteau ?

4.        Nous les faiseurs de promesses.

 

I La ville empestée. On le prévient, il ne s’effraie pas et y entre voilé. Tous les représentants du pessimisme passent devant lui. Le devin prédit chaque passage. La folie de l’autrement, la folie du non et en dernier lieu la folie du néant se suivent. Finalement Zarathoustra donne l’explication Dieu est mort, voilà la raison première du plus grand péril : Comment ? Elle pourrait tout aussi bien être la cause première du plus grand courage !

II L’apparition des amis. Le plaisir pris à l’être accompli chez ceux qui courent à leur perte : Ceux qui se retirent.

La raison d’être des amis.

Cortèges. Le moment décisif le grand Midi.

Les grands sacrifices et l’offrande funèbre au Dieu défunt.    

III Nouvelle tache le moyen d’accomplir la tâche ses amis l’abandonnent.

La mort de Dieu, l’évènement le plus accablant pour le devin, est pour Zarathoustra le plus joyeux et le plus riche d’espoir.

(Zarathoustra meurt)

IV Nous les faiseurs de promesses.

 

Même si les fragments posthumes sont autant de fils illégitimes, ce plan 2[129] rédigé en automne 1886 suscite plus particulièrement notre intérêt, car il comprend toutes les composantes d’un dénouement tragique. À ses risques et périls, Zarathoustra redescend une nouvelle fois de sa montagne et passe les portes de la ville empestée… Sans tenir compte de la mise en garde prononcée par le bouffon de la tour : « Va-t’en de cette ville, ô Zarathoustra, dit-il, il y a trop de gens qui te haïssent. Les bons et les justes te haïssent et ils t’appellent leur ennemi et leur contempteur : les fidèles de la vraie croyance te haïssent et ils t’appellent un danger pour la foule. Ce fut ton bonheur que l’on se moquât de toi, car vraiment tu parlais comme un bouffon. Ce fut ton bonheur de t’associer au chien mort ; en t’abaissant ainsi, tu t’es sauvé pour cette fois-ci. Mais va-t-en de cette ville – sinon demain je sauterai par-dessus un mort »[18]. Comme l’avertissement du bouffon nous l’indique, Zarathoustra a déjà réchappé de justesse à l’appétit persécuteur de la foule que le chien mort a rassasié pour un temps. La logique de la fiction, nous entraîne proprement à dire qu’en retournant dans l’enceinte de la ville, Zarathoustra risque de prendre la place du chien mort. Ce funeste sobriquet est employé par le bouffon pour désigner le cadavre du funambule que Zarathoustra endosse en sortant de la ville. Le funambule est le seul personnage tragique du récit, toutefois l’instance de la chute tragique est quand à elle le grand midi de cette histoire : « Et ce sera le grand midi, quand l’homme sera au milieu de sa route entre la bête et le surhumain quand il fêtera, comme sa plus haute espérance, son chemin qui mène à un nouveau matin. Alors celui qui disparaît se bénira lui-même, afin de passer de l’autre côté et le soleil de sa connaissance sera dans son midi ».[19] Cette description du Grand Midi ne se retrouve pas seulement dans le dernier paragraphe du premier livre, mais aussi dans le postule du Par delà Bien et Mal : « L’hymne ancien s’est tu. Le doux cri du désir expira sur mes lèvres. Un enchanteur parut, à l’heure fatidique, l’ami du plein midi – non, ne demandez pas qui il est : à midi l’un s’est scindé en deux. Célébrons, assurés d’une même victoire, La fête entre toutes les fêtes. Zarathoustra est là, l’ami, l’hôte des hôtes ! Le monde rit, l’affreux rideau s’est déchiré, Voici que la Lumière a épousé la Nuit ! ».[20] C’est donc à partir de là que nous pouvons dire que le génie abominable a partiellement rédigé la suite du Ainsi parlait Zarathoustra, car le poème Du Haut des Cimes contient l’apparition des amis manquants et la célébration du grand midi indiquées dans le plan d’automne 1886.

À la différence du Ainsi parlait Zarathoustra qui convie le lecteur à partager l’espérance du surhumain et le place finalement dans l’attente du Grand Midi. La Généalogie de la morale et le Crépuscule des idoles indiquent que ce moment correspond à celui de l’incipit Zarathoustra. Mais en replaçant le postlude du Par delà Bien et Mal dans la perspective esquissée par le plan d’automne 1886, nous avons présenté le Grand Midi comme l’instance du dénouement tragique et par conséquent fait de sa naissance un requiem, triste grimace. Bien que le poème du postlude célèbre l’apparition des amis manquants (expiateurs de l’esprit) et l’imminence du Grand Midi (retour de l’homme tragique), le fragment posthume d’automne 1886 n’a pas assez de consistance pour soutenir à lui seul l’hypothèse d’un cinquième acte. Cette consistance, nous la retrouvons dans la rétrospective de 1885-1886 et plus particulièrement dans l’avant propos de la seconde édition du Gai Savoir, rédigée elle aussi en automne 1886 : « Ah ! ce n’est pas seulement sur les poètes et « leurs beaux sentiments lyriques » que ce ressuscité doit déverser sa méchanceté : qui sait de quelle sorte est la victime qu’il se cherche, quel monstrueux sujet parodique le charmera dans peu de temps ? Incipit Tragœdia – est-il dit à la fin de ce livre d’une simplicité inquiétante : que l’on soit sur ses gardes ! Quelque chose d’essentiellement malicieux et méchant se prépare : incipit parodia, il n’y a pas l’ombre d’un doute… ». Cette autoréférence nous renvoie tout d’abord au terme de la quatrième partie, à l’aphorisme incipit tragœdia qui contient le premier paragraphe du Ainsi parlait Zarathoustra. L’exhortation à la grande santé qui conclue désormais la cinquième partie, se termine également par la sentence, la tragédie commence

Modulons quelques notes supplémentaires dans notre petit cahier à musique, pour dénoncer le monnayage des faussaires. Alors que dans son cours « Vérité et temps, les puissances du faux », Gilles Deleuze place tous les hommes supérieurs dans le même sac, en les qualifiants tous de faussaires à la solde des puissances du faux. Antérieurement, dans le chapitre « théorie de l’homme supérieur », reprenant à peu de choses près l’articulation et le contenu du cours de 84, la désignation des hommes supérieurs comme série de faussaires est absente. Seul l’enchanteur est désigné dans son commentaire de 62 comme « faux monnayeur » et « faux tragique » de cette histoire. Deleuze attribue alors aux hommes supérieurs un double aspect à la fois négatif et rétroactif mais aussi actif et créateur : « Nous avons fait comme si l’homme supérieur se divisait en deux espèces. Mais en vérité, c’est chaque personnages de l’homme supérieur qui à deux aspects suivant une proportion variable, à la fois représentants des forces réactives et de leur triomphe, représentant l’activité générique et de son produit ».[21] Nous remarquons que cette fonction créatrice attribuée à l’homme supérieur, est par la suite dûment remise en cause dans son cours de 84 et son article de 93 : « L’homme supérieur est plusieurs : le devin, les deux rois, l’homme à la sangsue, l’enchanteur, le dernier pape, le plus hideux des hommes, le mendiant volontaire et l’ombre. Ils forment une théorie, une série, une farandole, C’est parce qu’ils se distinguent d’après la place qu’ils occupent le long du fil, d’après la forme de l’idéal, d’après leur poids spécifique de réactif et leur tonalité de négatif. Mais ils reviennent au même : ce sont les puissances du faux. Même l’homme véridique est un faussaire parce qu’il cache ses motifs de vouloir le vrai, sa sombre passion de condamner la vie »[22]. On appelle monnayage, en musique, le remplacement d’une figure par plusieurs autres plus petites, dont la somme est équivalente à la valeur initiale. De la même façon, les multiples voix des hommes supérieurs qui se confondent dans le cri d’agonie expriment exactement la même chose, la grande lassitude (pessimisme) et le grand dégoût (populace).

Parmi toutes les figures qui jalonnent le quatrième livre, nous remarquons que Gilles Deleuze focalise plus particulièrement son attention sur la figure du vieil enchanteur : « Arrête-toi ! lui cria-t-il, avec un rire courroucé, arrête-toi, histrion ! Faux monnayeur ! Menteur incarné ! Je te connais bien ! Je veux te mettre le feu aux jambes, sinistre enchanteur, je sais trop bien en faire cuire à ceux de ton espèce ! ».[23] L’enchanteur se présente tout d’abord sous l’aspect du poète mélancolique, écrasé par le poids de la grande lassitude. Nous avons besoin de nous référer aux livres précédents, afin de souligner la curieuse sentence que Zarathoustra prononce à l’encontre des poètes : « Pourtant que te disait un jour Zarathoustra ? Que les poètes mentent trop. Mais Zarathoustra lui aussi est un poète. Crois-tu donc qu’en cela il ait dit la vérité ? Pourquoi le crois-tu ? ».[24] Cette digression est nécessaire pour indiquer le paradoxe du menteur contenu dans la sentence et désigner la posture de l’imposteur qui dénonce alors sa propre imposture. Seuls les menteurs connaissent la vérité, mais à condition de savoir garder le silence et de se faire de plus en plus petit. Hélas, le criminel honnête éprouve finalement le besoin d’expier ses fautes… Nous le croyons volontiers, mais celui qui dit qu’il ment, dit-il pour autant la vérité ? Ô Zarathoustra, dis-nous la vérité, toute la vérité, rien que la vérité ! Après avoir reçu quelques coups de bâton, c’est au tour de l’enchanteur de passer à table : « Tu es un faux-semblant : pourquoi parles-tu de vérité ? Toi le paon des paons, mer de vanité, qu’est-ce que tu jouais devant moi, sinistre enchanteur ? En qui devais-je croire lorsque tu te lamentais ainsi ? – C’est l’expiateur de l’esprit que je représentais, répond le vieillard : tu as toi-même inventé ces mots jadis. Le poète, l’enchanteur qui finit par tourner son esprit contre lui-même, celui qui est transformé et que glace sa mauvaise science et sa mauvaise conscience ».[25] Accablé à la vue de sa propre misère, le vieil enchanteur désenchanté se désavoue lui-même par ses propres aveux. Le bec débordant de bile, l’oiseau déplumé crève alors ses yeux d’Argos : « Ô Zarathoustra, chez moi tout est mensonge : mais que je me brise cela est vrai chez moi ».[26] C’est par l’expression de sa propre douleur que l’enchanteur se rend semblable à l’expiateur de l’esprit et prétend énoncer une vérité tragique. Lui qui arpentait les montagnes à la recherche de Zarathoustra est parvenu finalement à se trouver lui-même, il est venu répondre à l’annonce du prédicateur du Grand Midi : « Pourtant je me suis fatigué de cet esprit : et je vois venir un temps où il sera fatigué de lui-même. J’ai déjà vu les poètes se transformer et diriger leur regard contre eux-mêmes. J’ai vu venir des expiateurs de l’esprit : c’est parmi les poètes qu’ils sont nés ».[27] Véritable maître dans l’art du travestissement, le poète est donc imitateur, un falsificateur, un imposteur.[28] Mais en tant que créateur du mensonge utile, le poète tragique incarne lui aussi un certain type d’homme véridique, Zarathoustra est un Maître de Vérité. (02/08/13).


[1] . Ainsi parlait Zarathoustra, la « vertu qui rapetisse ». 

[2] . Billets de la folie, Dédicace à Catulle Mendès, Turin, 1 janvier 1889.

[3] . Billets de la folie, télégramme à Cosima Wagner datant du 3 janvier.

[4] . Je reprends ici le sobriquet que Foucault a attribué à Nietzsche lors de son émission radio de 1965.

[5] . Ecce Homo, « Ainsi parlait Zarathoustra », 7 et 8.

[6] . Introduction aux leçons sur Œdipe Roi de Sophocle, été 1870, p 33.

[7] . Idem cit.

[8] . Ecce Homo, « la Naissance de la Tragédie », 4.

[9] . Naissance de la tragédie, 20.

[10] . Le point de départ de cet itinéraire rétrospectif est l’essai d’autocritique de la Naissance de la tragédie qui remplace l’originelle dédicace à Wagner.

[11] . Gilles Deleuze « Vérité et temps, les puissances du faux », source extraite des archives audio « la voix de Gilles Deleuze », 1984).

[12] . Ainsi parlait Zarathoustra, « le chant de l’ivresse », 10.

[13] . Le lion rieur est annoncé dans « l’heure la plus silencieuse » et correspond au second chien de feu dans « des grands

évènements ».

[14] . Ainsi parlait Zarathoustra, « le signe ».

[15] . Ainsi parlait Zarathoustra, « prologue », 1.

[16] . Ainsi parlait Zarathoustra, « prologue » et « le signe ».

[17] .Ainsi parlait Zarathoustra, « prologue » et « le signe ».

[18] . Ainsi parlait Zarathoustra, « prologue », 8.

[19] . Ainsi parlait Zarathoustra, « la vertu qui donne », 3.

[20] . Par-delà le bien et le mal, postlude, « du haut des cimes »

[21] . Gilles Deleuze, Nietzsche et la Philosophie, Paris PUF, 1973 (1962), « théorie de l’homme supérieur ».

[22] . Gille Deleuze, « Le Mystère d’Ariane », in Critique et Clinique, Paris, édition de Minuit, 1993, chapitre XII.

[23] . Ainsi parlait Zarathoustra, « l’enchanteur »,2.

[24] . Ainsi parlait Zarathoustra, « des poètes », livre II.

[25] . Ainsi parlait Zarathoustra, « l’enchanteur »,2.

[26] . Ainsi parlait Zarathoustra, « l’enchanteur ».

[27] . Ainsi parlait Zarathoustra, « des poètes », livre II.

[28] . Opinions et sentences mêlées, 32.

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