21 septembre 2010 2 21 /09 /septembre /2010 11:00

Le-marionnettiste ouverture mosaique

 

« Pourtant que te disait un jour Zarathoustra ? Que les poètes mentent trop. Mais Zarathoustra lui aussi est un poète. Crois-tu donc qu’en cela il ait dit la vérité ? Pourquoi le crois-tu ? ».[1]

Ce serait être nietzschéen jusqu'au bout que de ne plus l'être du tout.

Les dialogues ne sont pas « monnaie courante » dans l’œuvre du contre dialecticien. Le moins que l’on puisse dire, c’est que la forme de cette proposition est tout aussi intrigante que son contenu. Ce paradoxe du menteur : « les poètes mentent trop, parole de poète », se trouve lui-même compris dans un second paradoxe, celui du contre dialecticien qui utilise la dialectique pour formuler le paradoxe. Restituons à ce geste toute sa portée contre traditionnelle, replaçons-le dans la perspective du platonisme inversé, le méchant sorcier emprunte cet instrument, à seule fin de contrecarrer le sortilège logique de la dialectique socratique. En exprimant le paradoxe, l’instrument tranchant, le sortilège dialectique, se retourne alors contre lui-même.

Il suffit de regrouper les différents « dialogues » parsemés dans l’œuvre du contre dialecticien, pour s’apercevoir que ce dernier privilégie principalement deux genres très spécifiques, le soliloque et la diatribe. À titre d’exemple, le « dialogue » du voyageur et de son ombre est un soliloque, une discussion que l’on entretient avec soi-même. Dans ce cas, il n’y a pas de séparation entre celui qui tout à la fois se parle et s’écoute parler, le voyageur n’a donc aucun interlocuteur autour de lui. Le sage est donc devenu fou seul dans sa caverne, il se met à parler tout seul : « L’ombre. – Mais les ombres sont plus timides que les hommes : tu ne feras part à personne de la manière dont nous avons conversé ensemble. Le voyageur. - Le ciel me préserve des dialogues dévidés longuement par écrit ! Si Platon avait pris moins de plaisir à filer les siens, ses lecteurs auraient pris plus de plaisir à Platon ».[2] Le sortilège romantique opère, le monologue silencieux du solitaire est interrompu par l’ombre projetée, nous donnant l’illusion narrative d’un dialogue qui se déroule devant nous à voix haute. Ce qui nous amène à un troisième tour de folie, puisque le soliloque est une sorte de monologue dédoublé, un dialogue sans interlocuteur.

Les ombres produites par la lanterne rouge du philosophe fou, s’agitent en tout sens dans sa caverne. Les figures de papiers s’animent et chantent en chœur pour l’anachorète[3]. Le petit pantin de bois claquette joyeusement des pieds, ainsi suspendu aux fils du marionnettiste. La figure du jeune disciple, minutieusement esquissée dans les diatribes du Gai Savoir et du Ainsi parlait Zarathoustra, est un personnage de fiction. À la différence du soliloque qui est un « dialogue » sans interlocuteur, la diatribe est un « dialogue » qui fait intervenir un interlocuteur fictif. Le contre dialecticien utilise donc la dialectique pour lutter contre la dialectique, seulement ses « dialogues » sont des faux semblants.

(Partie I. b.) Le singe de Zarathoustra qui entreprendrait d’imiter les singeries du singe de Dieu, se heurterait alors à l’ironie du paradoxe de l’imitateur : « – A : « Comment ? tu ne veux pas avoir d’imitateurs ? » - B « Je ne veux pas que l’on m’imite, je veux que chacun se détermine lui-même : c’est ce que je fais ». – A : « Mais alors… ? ».[4] Pour imiter le maître qui n’a jamais imité personne[5], le disciple ne doit absolument pas l’imiter. Toutefois, cet épigramme gravé au-dessus de la porte du précepteur de la Gaya scienza, est on ne peut plus drolatique. Devant la maison close du maître dans l’art du travestissement, le lecteur pas trop miraud - à la vue de pareils emprunts - est subitement tenté de penser tout le contraire. Seulement, à l’instar de son antique alter ego, le disciple d’Héraclite n’est pas un simple imitateur, puisqu’il énonce des paroles proprement inverses, de toutes celles qui ont été prononcées avant lui par ses prédécesseurs. Dès lors, le disciple à la moustache qui cherche à imiter son maître en gestes et en paroles, à s’approprier toutes les thèses que comporte sa doctrine, à adopter toutes ses affinités esthétiques, mais aussi ses tendances politiques, en toutes choses. Bref, le premier du premier rang de la classe, qui hoche verticalement la tête le doigt levé et qui répond un grand « oui » enthousiaste à chaque soupir de son maître… on lui jette des cacahuètes.

Après avoir reçu quelques coups de bâton sur la tête afin de le faire résonner un peu, le singe de Zarathoustra ne se contente plus désormais de singer toutes les singeries du singe de Dieu, il s’applique maintenant à faire exactement tout le contraire. Hélas… Le Singe de Dieu étant celui qui imite l’Agneau de Dieu tout en renversant le sens de ses paroles et la signification de ses gestes. Celui qui entreprendrait à son tour de faire l’inverse de l’Antéchrist en gestes et en paroles, reproduirait alors les gestes et les paroles du Christ, jolie grimace ! Ouvrez grand les yeux, la meilleure manière de mimer le prophète muet du silence authentique est de fermer sa bouche, en posant ses oreilles sur ses mains, en secouant fort la tête pour mieux la faire grelotter.

Puisque le "bon" disciple qui dit « amen » est sans aucun doute le plus "mauvais" selon la sentence du maître, on serait donc tente de penser que le meilleur des disciples est au dernier rang le pire. La figure séductrice du jeune corrupteur que l’on amène au vieux de la montagne[6], du disciple qui répond avec insolence à ce novateur dans l’art des sons : « Mais moi, j’ai foi en ta cause et je la crois assez forte pour que je puisse dire contre elle tout ce que j’ai sur le cœur » - Le novateur se mit à rire à part soi et le menaça du doigt. « Cette espèce d’adhésion, ajouta-t-il est la meilleure, mais elle est dangereuse, et toute doctrine ne la supporte pas ».[7] Dans les diatribes du Gai Savoir, la figure du jeune disciple est recouverte d’un masque de loup. Le bon disciple devient le plus mauvais et que le pire devient le meilleur à l’école buissonnière, seulement le disciple qui répond avec insolence « non » à la doctrine de son précepteur, n’est plus a proprement parlé un disciple, cette graine de crapule n’est rien d’autre qu’un traître, un Alcibiade, un Brutus, un Juda.

 

Disciples que l’on ne souhaitait point. Que dois-je faire de ces deux jeunes gens, s’écria avec humeur un philosophe qui « corrompait » la jeunesse, comme Socrate l’avait corrompue autrefois. Ce sont des disciples qui m’arrivent mal à propos. Celui-ci ne sait pas dire « non » et cet autre répond oui à toutes choses « entre les deux ». En admettant qu’ils saisissent ma doctrine, le premier souffrirait trop, car mes idées exigent une âme guerrière, un désir de faire mal, un plaisir de la négation, une enveloppe dure il succomberait à ses plaies ouvertes et à ses plaies intérieures. Et l’autre, de toutes les causes qu’il défend, s’accommoderait une partie moyenne pour en faire quelque chose de médiocre, je souhaite un pareil disciple à mon ennemi.[8]

 

En recommandant ainsi le disciple qui dit oui et l’autre qui dit oui mais à son ennemi, le précepteur qui apprend à dire non s’attend donc en retour que ses disciples lui répondent non. Toutefois le disciple qui imposerait alors son non à la doctrine de son maître, un tel négateur de la négation serait dès lors son ennemi. Loyal jusque dans sa trahison, c’est le grand amour qui guide la main et la conduit au geste assassin, le désir mimétique qui engendre la rivalité et nous porte à la lutte fratricide. Belle ironie du sort, le disciple qui trahit son maître lui est résolument fidèle. Zarathoustra est donc non seulement condamné à n’avoir autour de lui que des mauvais disciples, des oiseaux de proies, mais plus précisément à n’en avoir aucun.

 

Cette posture du disciple qui dénonce l’imposture de son maître, est un trait qui le caractérise plus particulièrement dans le Gai Savoir. Le jeune homme que nous retrouvons près de l’arbre sur la montagne fait plutôt figure de converti, le disciple qui remet le bâton à son maître est désormais docile, car il remet alors le caducée d’Esculape dans les mains de Zarathoustra en reconnaissance de sa propre guérison. Les disciples présentés dans le Ainsi parlait Zarathoustra sont encore des croyants, ils encore foi, ils vénèrent encore la statue du héros, seulement celle-ci risque à tout moment de s’écrouler sur leurs têtes. Le disciple n’est plus celui qui « châtie » son maître parce qu’il « aime » son maître, mais celui qui interprète le rêve de Zarathoustra, celui qui lui murmure à son oreille des paroles rassurantes : « En vérité, tu les as rêvés eux-mêmes, tes ennemis : ce fut ton rêve le plus pénible ! Mais comme tu t’es réveillé d’eux et que tu es revenu à toi-même, ainsi ils doivent se réveiller d’eux-mêmes et venir à toi ! » (L.I « le devin »). Ce n’est plus le disciple insolent qui révèle l’imposture du maître (GS), mais le maître qui emprunte maintenant la posture de l’imposteur, en mettant en garde ses disciples contre sa propre doctrine, en les avertissant de ses paroles mensongères (L.I. « la vertu qui donne »). Dans le Ainsi parlait Zarathoustra, la fonction persécutrice est distribuée à d’autres figures du récit, la figure du disciple a perdu le masque de loup sous lequel il se dissimulait dans les diatribes du Gai Savoir.

Ô Zarathoustra dis nous la vérité, rien que la vérité, toute la vérité !

Zarathoustra l’impie ! Zarathoustra le corrupteur de la jeunesse ! Qui se cache derrière ce hideux masque de loup ? Pourquoi cet insolent accuse-t-il ouvertement son maître d’impiété et de corruption de la jeunesse ? Voici, à peu près, l’argumentaire emprunté par ce jeune homme au moment de porter son accusation : «Zarathoustra s’est rendu complice de l’assassinat de Dieu et corrompt notre esprit avec ses extravagances démoniaques ! ». Il est vrai que le dévot de Dionysos sacrifie souvent, dans ses livres, ses lecteurs métamorphosés en vaches. Si l’épouvantail attirait les oiseaux pour les interroger, c’était pour mieux en sonder les entrailles… Zarathoustra disait à tous ceux qui avaient les oreilles assez longues pour entendre, qu’un démon venait l’inspirer à l’heure la plus silencieuse de la nuit et voilà particulièrement pourquoi ce jeune disciple accusait ici son maître d’extravagance démoniaque. Cependant, le singe de Dieu n’introduisit pas tant de nouveautés que les autres malfaisants moins illustres de son temps, eux qui participèrent ensemble, pour ainsi dire, à la seconde crucifixion de Jésus-Christ… Zarathoustra n’écrivait pas selon sa pensée propre, puisque sa main était guidé par les murmures du démon. Ainsi conseillait-il le plus souvent, à ses disciples, de se taire et de se faire de plus en plus petit, suivant les prescriptions qu’il recevait de cet être démoniaque. Il est vrai qu’en obéissant à certains de ses conseils, on se retrouve assez honteux, comme si Zarathoustra avait volontairement souhaité passer pour un insensé et un imposteur aux yeux de ses propres disciples... etc. (parodie Mémorable sur fond de Xénophon).

 

19/04/13.



[1]Ainsi parlait Zarathoustra, Livre II, « des poètes ».

[2] . Le voyageur et son ombre, première partie du dialogue.

[3] . Humain trop Humain, préface.

[4] . Gai Savoir, aphorisme 255.

[5] . Gai Savoir, aphorisme d’ouverture.

[6] . Gai Savoir, volonté de puissance (soumission), 68.

[7] . Gai Savoir, « La musique qui intercède », aphorisme 107.

[8] . Gai Savoir, aphorisme 32.

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Published by Antoine Michon
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