20 septembre 2010 1 20 /09 /septembre /2010 17:11

dürer le chevalier la mort et le diable

Albrecht Dürer, Le Chevalier la Mort et le Diable, 1513.

19/11/2012. C’est toi qui l’as dit ! c’est toi qui l’es. L’adhésion à Nietzsche se paye cher. J’observe ces jeunes gens qui ont été longtemps exposés aux dangers de son empoisonnement. L’effet le plus immédiat, relativement bénin, est la perversion de la pensée. Nietzsche agit comme un abus constant de narcotiques. Il émousse, il empâte la bouche. Action spécifique : abâtardissement du sens logique. Le « nietzschéen » finit par appeler logique ce que j’ai appelé moi, suivant le dicton grec, « chercher le fil ». Bien plus dangereusement encore est la perversion des idées. Le jeune homme devient un somnambule – un « romantique », il se déplace sur le toit de la vérité : en cela il se situe au niveau de son maître... « Ceci n’est pas une autocritique ».

 

Rendons à César ce qui appartient à César… Payons-le, en lui retournant la monnaie de sa pièce. Restituons notre caution, en renversant la médaille dans la main de celui qui demande : « Ne peut-on pas retourner toutes les médailles ? ».[1] Redonnons-lui l’image, celle qu’il nous a donné de lui-même, en dessinant le portrait des autres : « On voit ce que j’ai méconnu, on voit aussi de quoi j’ai fait crédit à Wagner et à Schopenhauer – je leur ai fait crédit de moi-même ».[2]

 

Un psychologue pourrait encore ajouter que ce que, dans mes jeunes années, j’avais entendu dans la musique de Wagner, n’a strictement rien à voir avec Wagner ; que, lorsque je décrivais la musique dionysienne, je décrivais ce que j’étais seul à avoir entendu, et que, d’instinct j’étais obligé de transposer et de transfigurer dans l’esprit nouveau que je portais en moi. La preuve – aussi forte que preuve peut l’être – en est mon texte intitulé « Wagner à Bayreuth » : dans tous les passages d’une importance psychologique capitale, il n’est question que de moi – on peut sans hésiter mettre mon nom ou celui de Zarathoustra partout où le texte indique « Wagner ». Tout le portrait de l’artiste dithyrambique est le portrait du poète latent de Zarathoustra, dessiné avec un relief vertigineux, et sans jamais effleurer seulement la réalité wagnérienne. Wagner lui-même s’en rendit bien compte : il ne se reconnut pas dans ces pages.[3]

 

Ce passage du Ecce Homo, nous donne la « preuve » que le portrait de Wagner à Bayreuth est une transposition de son propre portrait. Autrement dit, nous venons de retourner cette pièce de monnaie frappée à l’effigie de Wagner et découvrons avec stupeur que le profil de Nietzsche est gravé sur le revers de la médaille. C’est donc par ce geste que nous restituons la caution, car en lui redonnant l’image qu’il avait donné à Wagner, nous payons le faussaire en lui rendant sa fausse monnaie. Entendez-vous le chambardement convoqué par notre petite écholalie ? Nous avons transfiguré le dernier portrait de Wagner et transposé la figure du Minotaure sur Nietzsche lui-même : nous l’avons tous reconnu dans ces pages…

            Toutefois, l’acompte que nous venons de verser dans la main de ce « prêteur sur gage », est loin d’être suffisant pour honorer pleinement notre petit arriéré. Afin de le faire patienter un peu, essayons de le distraire avec une anecdote puisée à la source des faits. La « chanson de geste » du patricien inconnu, nous offre un premier aperçu d’un retour de l’image : « Un patricien d’ici m’a fait un cadeau significatif ; il m’a offert une estampe bien caractéristique de Dürer. J’ai rarement plaisir à des représentations plastique, mais cette image : « Le Chevalier, la Mort et le Diable », m’est proche, je ne saurais trop dire comment. Dans la Naissance de la Tragédie, j’ai comparé Schopenhauer à ce chevalier ; et c’est cette comparaison qui m’a valu la gravure »[4]. Seulement cette voie, empruntée par la main tâtonnante du « cautionnaire », l’amène progressivement à venir gratter à la porte du symbolisme poétique. Dans son Essai de Mythologie, Ernst Bertram relève quelques anecdotes biographiques qui témoignent de l’attachement de Nietzsche pour cette représentation de Dürer. Relève notamment le fait, qu’il offre tout d’abord cette estampe à Wagner lors du réveillon de Noël 1870 à Tribschen[5], c’est-à-dire avant même que les traits de la gravure ne soient transposés à ce portrait héroïque d’Arthur Schopenhauer.

 

Que pourrions-nous désigner, dans cette désolation et cet épuisement de la civilisation présente, qui puisse éveiller en nous l’attente d’une consolation pour l’avenir ? C’est en vain que nous cherchons une seule racine vigoureuse, un seul coin de terre fertile et sain : partout, poussière, sable, torpeur, dépérissement. Qui s’en écarterait, solitaire et désespéré, ne pourrait trouver meilleur symbole que le Chevalier escorté de la Mort et du Diable, tel que Dürer l’a gravé : chevalier cuirassé au regard d’airain, qui suit son chemin de terreur, indifférent à ses horribles compagnons et pourtant sans espoir, seul avec son cheval et son chien. Notre Schopenhauer fut ce chevalier de Dürer : tout espoir lui faisait défaut, mais il voulait la vérité. Il n’en existe aucun qu’on le puisse comparer… [6]

 

Alors essayons de dénouer le sombre ruban qui entoure le cadeau significatif, de cette image que l’on s’échange et qui passe de main en main pour finalement revenir sur la table de Nietzsche. Le geste du patricien est assez singulier, en redonnant l’estampe que Nietzsche a donnée à Wagner, en lui reflétant le profil héroïque du chevalier Arthur, c’est une boucle qui se referme, Echos est venu à la rencontre de Narcisse : « Ainsi qu’un chevalier étendu assoupi, repose et rêve au fond d’un abîme inaccessible. Et de cet abîme s’élève vers nous le lied dionysiaque, pour nous donner à entendre qu’encore aujourd’hui ce chevalier allemand rêve, en des visions bienheureuses et graves, son mythe dionysiaque séculaire »[7]. Le trouvère chante sa dernière berceuse au chevalier endormi, décidément nous sommes bien au seuil de la légende… 

            Seulement la porte du symbolisme poétique est verrouillée depuis longtemps et c’est Karl Jasper qui a donné le premier tour de clef dans la serrure. La critique que l’on oppose couramment à Bertram est la suivante, admettons un instant que Nietzsche se soit intimement identifier aux traits de ce chevalier à la triste figure, le fait indiqué est de somme assez trivial et ne nous apporte proprement rien de consistant sur le plan philosophique. Pire encore, le portrait pathétique du héros[8] ainsi suspendu à la corde du récit participe pleinement à l’illusion biographique. Cette médaille symbolique, que nous avons puisé dans le vaporeux mirage de la métaphore, brille belle et bien comme l’or des fous !

 

Parmi les interprétations erronées, interprétations justifiées pour autant qu’on les considère dans leur autolimitation, fausses pour autant qu’on leur attribue une valeur absolue, les plus fréquentes sont les suivantes […]. 3° La réalité totale de Nietzsche est éclairée par des symboles mystiques qui lui donnent la signification éternelle et la profondeur d’un thème historique. Il y a quelque chose de pénétrant dans le symbole de Judas, pour interpréter la négativité dialectique qui traverse son œuvre, dans le chevalier pris entre la mort et le diable pour interpréter son courage sans illusion, et dans d’autre choses de ce genre (voir Bertram). Mais dès que ces symboles veulent être plus qu’un beau jeu de la sensibilité, ils n’ont plus aucune valeur ; ils simplifient, suppriment le mouvement, font de Nietzsche un être figé, le soumettant à une nécessité connue qui s’étend sur tout, au lieu de le suivre dans sa réalité propre. Nietzsche se sert de symboles de ce genre pour éclairer, mais seulement comme instruments parmi d’autres.[9]

 

Merveilleuse alchimie n’est-ce pas ? Nous avons une pièce de monnaie qui perd toute sa valeur, au moment précis où nous lui concédons une valeur absolue. Il suffit de dire à haute voix et devant les yeux d’un orfèvre : « ceci est en or », aussitôt la pièce se transmue en plomb… Nul besoin de se noyer dans son bain, il suffit après tout de jeter la médaille sur le sol pour obtenir une estimation exacte de sa valeur. Le singe de Zarathoustra s’est fait payer avec de la monnaie de singe, jolie grimace ! Ah, la légende…Mais qu’importe après tout ! Si nous payons de mauvaises odeurs par le son produit par nos pièces. Ce qui nous intéresse ici, ce n’est pas l’affection que nous procurent ces images, ce n’est pas non plus la charge symbolique qu’elles déploient. Détournons notre regard de toutes ces constellations et de ce faux ciel joliment étoilé que le philosophe artiste dessine au-dessus de nos têtes. Ce n’est pas pour nous éclairer, mais bien pour « obscurcir avec de la lumière » que Nietzsche emploi cet instrument qui fonctionne à la manière d’une lanterne magique. Le philosophe artiste s’éclaire lui-même avec sa propre lumière, c’est pourquoi il produit tant d’ombres autour de lui ! Zarathoustra est seul dans sa caverne, toutes les ombres qui s’agitent sur la paroi ne sont que des simulacres de sa propre personne. Lorsque Nietzsche dessine le portrait de Socrate dans un geste sans cesse renouvelé, pensez-vous qu’il s’agit bien de Socrate ?.. Le dévot de Dionysos est derrière tous les masques de la narration, il suffit de lui tendre un miroir pour s’en apercevoir nous-même.

 

Bertram l’avait bien compris et il ne se trompait pas en se laissant ainsi tromper, il n’y a plus d’erreur lorsque c’est la volonté d’illusion qui prends la parole ! : « L'homme lui-même a une tendance [terme de Taine]invincible à se laisser tromper, et il est comme ensorcelé par le bonheur lorsque le rhapsode lui raconte des légendes épiques comme si elles étaient vraies, ou que le comédien joue le roi plus royalement que la réalité ne le montre. L'intellect, ce maître du travestissement, est libre et déchargé de son esclavage ordinaire aussi longtemps qu'il peut tromper sans nuire, et il célèbre alors ses saturnales ».[10] Ah ! la légende ! Pour conclure, nous ne cherchons plus à estimer la valeur de cette médaille, ou pire encore l’affectivité que nous pouvons attribuer une image, ce qui compte ici c’est bien la fonction de tous ces portraits. Nous devons distinguer deux illusions, celle que provoque le portrait pathétique du héros (Zweig) que l’on suspend à la corde à l’entrée du récit, autrement dit l’illusion que l’on lui impose. Avec l’illusoire dans lesquelles le dévot de Dionysos nous entraîne, l’identité narrative que le philosophe artiste compose à mesure qu’il esquisse ces portraits qui ne sont que des transpositions et transfigurations de lui-même… La métaphore et la métonymie sont les deux flûtes enchanteresses du dévot de Dionysos, lui qui est venu nous bercer dans notre insomnie.



[1] . Humain trop Humain, « préface », 3.

[2] . Nietzsche contre Wagner, « nous autres antipodes », 2.

[3] . Ecce Homo, « la naissance de la tragédie », 4.

[4] . Correspondances, lettre à Maldiwa von Meysenbug, Bâle, 1875.

[5] . Ernst Bertram, Nietzsche : Essai de Mythologie, « Le Chevalier, la Mort et le Diable ».

[6] . Naissance de la Tragédie, 20.

[7] . Naissance de la Tragédie, 24.

[8] . Terme de Stephen Zweig, Nietzsche : le combat avec le démon, double portrait.

[9] . Karl Jasper, Nietzsche : introduction à sa philosophie, Paris, Gallimard, 1978 (1950 traduction française), « introduction : comment comprendre l’œuvre », p 14-15.

[10] . Vérité et Mensonge au sens extra moral, renommée personnellement la lettre cachée sous le manteau, seconde partie.

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Published by Antoine Michon
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