3 octobre 2010 7 03 /10 /octobre /2010 14:47

Titien La Bacchanale des Andriens

(Tiziano Vecellio, I Baccanali degli Adriani, 1523-1525)

« Danse maintenant sur mille dos, sur le dos de lames perfides – Salut à qui crée des danses nouvelles ! Dansons de mille manières, que notre art soit nommé libre ! Qu’on appelle gai – notre savoir ! Sur tout ce qui fleurit prenons une fleur pour notre gloire et deux feuilles pour une couronne ! Dansons comme des troubadours parmi les saints et les putains, dansons entre Dieu et le monde ! »[1]  

Afin d'introduire ce propos sur le rire nous vous proposons d'explorer la métaphore interprétative de la célébration et du festin. Nietzsche compare nous l’avons compris son œuvre à une grande festivité, un banquet qui serait l’image renversée de la cène chrétienne et du banquet socratique. Nous avons présenté une première fois cette festivité, c'est-à-dire cette esthétique qui illustre l’œuvre Nietzschéenne dans son ensemble, comme une invitation aux Bacchanales. Dont chacun de ses ouvrages se révélerait être un fruit de l’ivresse : « Invitation - Risquez-vous donc à mes mets, vous les mangeurs ! Demain vous les trouverez déjà meilleurs, et excellents après-demain ! »[2]. Mais en ces lieux il est plus prudent de s’y inviter soi-même... Des petits pas discrets pour des regards indiscrets, le lecteur doit pénétrer le livre avec le pas léger et vigilant du chasseur[3], l’invité attendu est quand à lui nous l’avons dit le bouc émissaire de l’holocauste. 

Au sein de cette festivité, c’est bien au lecteur à qui il revient de rire et de danser. La danse venant illustrer l’activité de la lecture elle-même, poser un pas consiste à lire un aphorisme, danser les relier entre eux et à restituer dans le geste le rythme et la musicalité par une lecture à haute voix. Le rire d’or de la joyeuse méchanceté intervenant comme l’extase produite par l’ivresse dionysiaque. Mais malheureusement pour nous, cette danse n’est autre qu’une transe corybanthique et se fait avec Dionysos sur le dos. L’assemblée rie et nous somme bien contraint de rire avec elle de notre mauvais sort, lorsque nos jambes passent subitement par-dessus notre tête et que nous chutons. Mais ce Banquet de Zarathoustra est un festin solitaire auquel l’hôte s’invite à présider et à manger à sa propre table, auquel conformément à l’esprit de la tragédie le personnage principal est absent.

Dans cette première partie de notre lecture, en compagnie de ce joyeux cortège de Dionysos nous nous rendons tour à tour de festivités en célébrations. Mais quels sont les autres célébrations de la pensée nietzschéenne ? Dans le Gai Savoir, Nietzsche à celui avec qui il tisse son amitié stellaire : « : Nous pouvons nous croiser encore peut-être, et célébrer des fêtes ensemble, comme nous l’avons déjà fait »[4]. Trois autres célébrations vont donc se succéder et nous nous contenterons de présenter ici le plan de notre nouvel itinéraire par lequel nous amorçons donc la seconde partie de notre lecture.

Les Saturnales : C’est encore dans le Gai Savoir que Nietzsche présente cette festivité. Ancêtre du carnaval, les Saturnales consistent à renverser le temps d’une grande journée l’ordre hiérarchique, les esclaves prennent la place des maîtres et les maîtres prennent celles des esclaves. Illustrant l’ouvrage lui-même, les Saturnales représentent nous devons le remarquer la transvaluation des valeurs. L’œuvre de Nietzsche est une Bacchanales mais elle est aussi en ce sens une Saturnales de l’esprit. Nietzsche exprime dans l’avant propos l’autodépassement du pessimisme, c'est-à-dire sa propre guérison. C’est ici précisément que s’instaure le lien entre le lecteur et l’auteur dans le ressenti mutuel de l’ivresse de la guérison : « Même si j’écrivais plusieurs préfaces à ce livre je ne serais pas sûr de pouvoir transmettre ce qu’il contient de personnel à celui qui n’a rien vécu d’analogue […] : c’est la reconnaissance d’un convalescent – car cette chose inattendue, ce fut la guérison. « Gai savoir » : cela veut dire saturnales d’un esprit »[5]. Cette festivité illustre donc, pour l’exprimer en terme psychologie, l’instance dans laquelle les instincts serviles gouvernent et prennent désormais le pas sur les sentiments moraux, l’instance de l’autodépassement du pessimisme cette guérison que Nietzsche décrit aussi Nietzsche dans Aurore moment : « La volonté pessimiste ne craint pas de se nier elle-même, parce qu’elle se nie avec joie »[6].     

La cène et la fête de l’âne : Cette troisième festivité vient compléter l’image renversée du festin ancien auquel veut nous convier Nietzsche. À la différence des deux festivités précédentes celle-ci n’a pas pour fonction d’illustrer l’œuvre elle-même, mais intervient pour en désigner la portée. Cette célébration décrite dans la quatrième et dernière partie du Ainsi parlait Zarathoustra sont la scène et la fête de l’âne qui se déroulent toutes deux dans une grotte au sommet de la montagne, le refuge de l’homme supérieur (d’où le regroupement des deux fêtes). La portée parodique du Zarathoustra trouve là son point culminant, car Nietzsche parodiant à la fois la scène christique et l’allégorie de la caverne de Platon. Zarathoustra ainsi entouré de ses convives et de son bestiaire (aigle, serpent et âne) fais ici figure d’Antéchrist. Mais c’est l’âne que l’on célèbre dans cette grotte, remplissant la double fonction d’illustrer la folie et de faire figure de simulacre de Dionysos. Le rire se trouve dans ce dessin admirablement représenté par le braiement incessant qui reflète la parole du dieu : l’affirmation. Cette festivité se présente donc comme une véritable fête des fous.

Le grand Midi : Nietzsche en prédicateur de l’espérance, en messager de la « bonne nouvelle », nous annonce l’avènement à venir de ce grand évènement. Mais nous allons voir que le spectacle est des plus étrange, car ce déchirement du ciel que l’on y célèbre n’est autre que l’avènement du dionysiaque.

Ô midi de la vie, ô seconde jeunesse, Jardin d’été ! Bonheur impatient, aux aguets, dans l’attente : J’espère mes amis, nuit et jours, bras ouvert ! Ô mes nouveaux amis, accourez, il est temps ! L’hymne ancien s’est tu. Le doux cri du désir expira sur mes lèvres. Un enchanteur parut, à l’heure fatidique, l’ami du plein midi – non, ne demandez pas quel il est : à midi l’un est scindé en deux. Célébrons, assurés d’une même victoire, la fête entre toutes les fêtes. Zarathoustra est là, l’ami, l’hôte des hôtes ! Le monde rie, l’affreux rideau s’est déchiré, voici que la lumière a épousé la nuit.[7]      

Nietzsche d’une manière provocatrice parodie l’instance de la fin des temps. Ce n’est plus le geste du renversement qui opère ici mais celui de la transposition par transfiguration. L’avènement du dionysiaque répond et équivaut en ce sens à celui de l’Antéchrist. Pousser ainsi la comparaison entre ces deux figures peut sembler une perspective cavalière, mais c’est un rapprochement que l’auteur établit de lui-même en reconsidérant sa « contre-doctrine » : « Mais comment la nommer ? En philologue, en homme de langage, je la baptisai non sans quelque liberté – mais qui saurait au juste le nom de l’antéchrist ? – du nom d’un dieu grec : je l’appellerai dionysiaque. »[8]. Mais sacrifions l’image et déjouant nous de la portée parodique, l’avènement du dionysiaque est avant tout conçu par Nietzsche comme un retour à l’esprit de la tragédie : « Portons nos regards vers l’avenir, dans un siècle d’ici, et supposons que mon attentat contre deux millénaires de contre-nature et de profanation de l’homme est réussi. Ce nouveau parti de la vie […], rendra à nouveau possible sur terre ce trop plein de vie dont, à son tour, le dionysisme doit nécessairement sortir. Je promets un âge tragique : l’art suprême de l’acquiescement à la vie, la tragédie renaîtra lorsque l’humanité aura derrière elle la conscience des guerres les plus dures, mais les plus nécessaires, sans en souffrir… » [9]. À la différence des festivités différentes, l’avènement du dionysiaque est une festivité prévue pour l’avenir.


[1] .Friedrich NIETZSCHE, Le Gai Savoir, « Pour le mistral chanson à danser », Appendice.

[2] .Friedrich NIETZSCHE, Le Gai Savoir : les Saturnales, « Prélude », p 73.

[3]  FriedrichNIETZSCHE, Ecce Homo, « Pourquoi j’écris des si bons livres », 3.

[4], Friedrich NIETZSCHE Le Gai Savoir : les Saturnales, ibidem, Livre quatrième, fragment 279, p 282-283.

[5] .Friedrich NIETZSCHE, Le Gai Savoir, « Avant propos », 1.

[6] Friedrich NIETZSCHE, Aurore, « préface », 4.

[7] .Friedrich NIETZSCHE, Par-delà le bien et le mal, Paris, 10/18, 1973 (1886), « du haut des cimes », Postlude. 

[8] .Friedrich NIETZSCHE, in Naissance de la tragédie, « essai d’autocritique », 5.

[9] .Friedrich NIETZSCHE, Ecce homo, « Naissance de la tragédie », fragment 4, p 143. 

Partager cet article

Repost 0
Published by Antoine Michon
commenter cet article

commentaires

Présentation

  • : Nietzsche par la jeunesse aux cheveux gris
  • Nietzsche par la jeunesse aux cheveux gris
  • : Lecture de Nietzsche : Le carnet de voyage de l'Argonaute. (lectures et sources audio-vidéo).
  • Contact

Catégories