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La Naissance de la parodie. (27/11/2011)

 

« Hélas ! qu’êtes vous devenues, une fois écrites et peintes, ô mes pensées ? Il n’y a pas longtemps encore, vous étiez si diaprée, si jeune, si malicieuses, si pleines de piquants et de secrets arômes ; vous me faisiez éternuer, vous me faisiez rire. Et maintenant ? Déjà vous avez dépouillé votre nouveauté, et quelques-unes d’entre vous sont prêtes, je le crains, à se changer en vérités ».[1]

 

Au fur et à murmure de notre propos, nous avons proposé en une proposition très générale qui vise à proprement parler à restituer simplement à l’œuvre de Nietzsche sa grande proportion de folie… Le monde à l’envers, la correspondance figurale au sein prologue en Zarathoustra et l’insensé du Gai Savoir, l’inoculation de la folie comme ultime épreuve de la sagesse, le couronnement de l’âne, la navigation des argonautes dans la nef des fous…Tout cela pour tenter de dessiner une portée historique que l’on pourrait désigner ainsi : avec Nietzsche, disons-le avec Foucault, s’ouvre une nouvelle époque de la représentation de la folie. Or ce qu’il y a de novateur dans cette représentation, je pense notamment ici au tournant du Gai Savoir et au Zarathoustra, c’est la portée parodique : « Incipit parodia, il n’y a plus l’ombre d’un doute »[2]. L’esprit de Saturnales intervient nous dit Nietzsche comme une guérison presque miraculeuse qui met un terme au désespoir qu’il n’y aura jamais plus dans l’histoire humaine de retour possible à l’esprit de la tragédie (Nietzsche soutenait dans La Naissance de la Tragédie proprement l’inverse en disant que l’œuvre de Wagner incarnait et engendrait ce retour). La parodie est donc à considérer comme une seconde rencontre entre Apollon et Dionysos, venant engendrer une nouvelle esthétique, un esprit nouveau pour une nouvelle époque, soit l’avènement d’un nouveau printemps, cette seconde renaissance.  

Or, ce qui allie folie impétuosité et gai savoir, ce qui permet de tuer l’esprit de lourdeur, ce qui nous permet de guérir du pessimisme, la plus belle fleur du jardin aux cage dorée c’est le rire. Le rire du fou qui secoue la tête lorsque le disciple vient d’interpréter le rêve de Zarathoustra, le rire de l’impétuosité qui assassine, le rire du cœur produit par le Gai Savoir. Tous trois se réunissent en un seul, le rire d’or de Dionysos qui mêle démence, joyeuse méchanceté et malice.

Le vice olympien. – En dépit de ce philosophe qui en véritable Anglais a cherché à discréditer le rire auprès de tous les penseurs – « le rire est une triste infirmité de la nature humaine dont tout penseur devra s’efforcer de s’affranchir » (Hobbes) – je me permettrai d’établir une hiérarchie des philosophes d’après la qualité de leur rire, en plaçant au sommet ceux qui sont capables du rire d’or. Et en admettant que les dieux eux aussi cultivent la philosophie, ce que diverses conclusions me portent à croire, je ne doute pas non plus qu’ils ne sachent, tout en philosophant, rire d’une façon neuve et surhumaine, aux dépens de toutes les choses sérieuses. Les dieux sont espiègles ; il semble que même lors de la célébration des rites sacrés ils ne puissent s’empêcher de rire.[3]

Tentons un instant de nous représenter la hiérarchie des états psychologiques par cette échelle du rire. Le philosophe qui dans cette disposition serait le plus à même d’être au plus hauts degrés de l’échelle du rire n’est autre que Démocrite.  Mais il ne faut pas oublier non plus le rire de l’ironie socratique, que nous pouvons néanmoins placer lui aussi à une position assez imminente sur cette échelle du rire. Nietzsche a-t-il dépasser le rire socratique ? Ce serait presque se contenter de plagier de dire que tout en bas de l’échelle et qui la secoue les faire chuter c’est Hobbes lui-même, celui qui renie le rire. Justement ce dernier est par là même l’un de ceux qui engage la philosophie dans la modernité et notamment instaure un grand domaine au plus froid des monstre froid. De somme Hobbes est désigné ici comme le plus décadent des philosophes.

Que la philosophie des dieux entraîne ces derniers à rire des tourments qu’ils font subir par leur espièglerie à l’humanité, cela trouve son écho et se résout étonnement dans le Zarathoustra par la mort des dieux anciens eux-mêmes, qui bien évidemment meurent tous de rire au moment où apparaît le Dieu unique des chrétiens.

Il y a longtemps que c'en est fini des dieux anciens : - Et en vérité, ils ont eu une bonne et joyeuse fin divine ! Ils ne passèrent pas par le « crépuscule » pour aller vers la mort, - c'est un mensonge de le dire ! Au contraire : ils se sont tués eux-mêmes à force de rire ! C'est ce qui arriva lorsqu'un dieu prononça lui-même la parole la plus impie,-la parole : « Il n'y a qu'un Dieu ! Tu n'auras point d'autres dieux devant ma face ! » - une vieille barbe de dieu, un dieu coléreux et jaloux s'est oublié ainsi : - c'est alors que tous les dieux se mirent à rire et à s'écrier en branlant sur leurs sièges : « N'est-ce pas là précisément la divinité, qu'il y ait des dieux -qu'il n'y ait pas un Dieu ? » Que celui qui a des oreilles pour entendre entende.[4]

Je vois, les dieux eux aussi succombent de l’ironie de leur propre sort, il y a aussi une deus ex machina pour les dieux ! C’est leur propre dérision qui les a tous rendus dérisoires, leur glas retentit lorsqu’ils se tuent eux-mêmes par leur propre rire. À l’inverse, c’est par le rire que l’homme recouvre la santé et Zarathoustra demande alors à tous les hommes supérieurs d’apprendre à rire. Bien davantage et contrairement aux dieux anciens c’est l’autodérision qui permet à l’individu de se surpasser, de se métamorphoser, c’est le rire d’or qui est la marque du dionysiaque. Remarquons que le cri d’agonie du surhumain est proprement l’inverse de se rire d’or, Zarathoustra doit donc soigner les hommes supérieurs de leur lassitude pour parvenir ainsi à les faire rire.  

Ô hommes supérieurs, ce qu'il y a de plus mauvais en vous : c'est que tous vous n'avez pas appris à danser comme il faut danser, - à danser par-dessus vos têtes ! Qu'importe que vous n'ayez pas réussi ! Combien de choses sont encore possibles ! Apprenez donc à rire par-dessus vos têtes ! Élevez vos coeurs, haut, plus haut ! Et n'oubliez pas non plus le bon rire ! Cette couronne du rieur, cette couronne de roses à vous, mes frères, je jette cette couronne ! J'ai canonisé le rire ; hommes supérieurs, apprenez donc - à rire ![5]

Zarathoustra à sanctifier le rire et offre la couronne du rieur à l’homme supérieur qui doit apprendre, à l’instar du dernier homme, à se mépriser lui-même par le rire. Le rire comme esprit de légèreté, le rire ce propre de l’homme vivant !Le rire d’or est la panacée de la vie et de l’existence, le rire comme musique de la vie. 

Nous venons d’introduire cette thématique du rire et de là juxtaposé sur celle de la folie. Le rire est doté d’une ambivalence significative dans le Zarathoustra, il est le rire froid du peuple (prologue) ou encore celui du reflet démonique de la figure de Zarathoustra (l’enfant au miroir), mais il est aussi le rire chaleureux de celui qui a mordu le serpent qui logeait dans gorge, il est le remède qui guérit l’homme de son pessimisme. Le rire d’or est l’union de ces opposés en ce qui est celui de la joyeuse méchanceté. Mais nous verrons aussi qu’il y a le rire d’en haut, du dedans et à coté, des rires qui planent tout autour du chien flamboyant, mais aussi le rire des femmes et celui des hommes vulgaires… Et pour finir par là même où l’on aurait certainement dû commencer la définition Nietzschéenne du rire. Cette thématique nous ouvre un nouveaux champs de notre exploration, à nos premier pas de lecteur nous avons un rire jaune et à la fin de notre itinéraire nous avons un rire d’or. Qui donc aurait souhaité être le souverain de la parodie, qui donc reçoit la couronne du rieur, sinon celui qui a assez de force pour supporter l’autodérision, que celui qui porte un bonnet d’âne sur la tête lorsque l’on fait la leçon ?

 

La Portée Parodique cette transvaluation du rire. (29/11/2011)

 

Tandis que Zarathoustra parlait ainsi, il se mit à rire sur lui-même avec mélancolie et amertume. Comment ! Zarathoustra ! dit-il, tu veux encore chanter des consolations à la mer ? Hélas ! Zarathoustra, fou riche d'amour, ivre de confiance ? Mais tu fus toujours ainsi : tu t'es toujours approché familièrement de toutes les choses terribles. Tu voulais caresser tous les monstres. Le souffle d'une chaude haleine, un peu de souple fourrure aux Pattes - : et immédiatement tu étais prêt à aimer et à attirer à toi. L'amour est le danger du plus solitaire ; l'amour de toute chose pourvu qu'elle soit vivante ! Elles prêtent vraiment à rire, ma folie et ma modestie dans l'amour ! - Ainsi parlait Zarathoustra et il se mit à rire une seconde fois : mais alors il pensa à ses amis abandonnés, et, comme si, dans ses pensées, il avait péché contre eux, il fut fâché contre lui-même à cause de sa pensée. Et aussitôt il advint que tout en riant il se mit à pleurer :— Zarathoustra pleura amèrement de colère et de désir. [6]  

Qui serait en mesure d’opposer aussi facilement les larmes au rire ? Puisque nous pleurons de rire à chaque fois que notre cœur déborde de joie comme le fait le lait chaud. Le rire dépasse l’abstraction simple de l’esprit et allie ainsi ses propres antinomies entre les termes, mais à l’inverse il y a une ambivalence tapie au sein même du rire qui comme la parole donnée peut s’avérer être un remède ou bien un poison. De sorte que le rire ne trouve pas son opposé dans les larmes mais bien en lui-même et par lui-même. Remarquons encore qu’il est de lui-même presque intranscriptible par l’écriture et par l’image, alors que le rire peut néanmoins être provoqué et transmit comme une contagion par l’écriture et par l’image. L’éclat de rire est peut-être bien ce point de réunion entre la clarté de l’esprit et le chaos du cœur, seul parole légitime au reflet de la vie elle-même. Nous allons voir que c’est encore par la magie de la transvaluation que le rire vil (jaune) se transformera à l’issue en rire d’or. La connotation alchimique des métamorphoses de l’esprit trouve ici son grand œuvre. Le rire d’or est l’hermaphrodite qui vient allier les dualismes consubstantiels du rire lui-même, puisqu’il est le rire de la joyeuse méchanceté.  

Mais tous d’abord, rire nous dit Nietzsche : « c’est se réjouir d’un préjudice causé à autrui, mais avec bonne conscience ».[7] Il y a une certaine immoralité du rire et l’on comprend bien désormais que ce n’est pas cela qui entrave Nietzsche dans sa description « extra morale » du rire. Ce n’est nullement l’immoralité mais bien plutôt la bassesse et la vulgarité d’un rire lourd et plébéien que Nietzsche condamne. Dans Humain trop Humain (ouvrage dans lequel ce thème est exprimé pour la première fois) Nietzsche présente le rire comme l’expression de la bassesse et de la grossièreté de l’homme : « Au-dessous de l’animal. – Quand l’homme éclate de rire, il surpasse tous les animaux en vulgarité ».[8] Le rire du peuple est par conséquent ce mauvais rire par sa vulgarité. L’animosité du peuple consiste en ce que celui-ci est doté d’un rire assassin, celui-là même qui blesse Zarathoustra dans le prologue et qui permet à ce dernier de se rendre compte qui passe pour un insensé

Voilà qui se mettent à rire ; ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qu'il faut à ces oreilles […].Trop longtemps sans doute j’ai vécu dans les montagnes, j’ai trop écouté les ruisseaux et les arbres : je leur parle maintenant comme à des chevriers. Placide est mon âme et lumineuse comme la montagne au matin. Mais ils me tiennent pour un cœur froid et un bouffon aux railleries sinistres. Et les voilà qui me regardent et qui rient : et tandis qu'ils rient ils me haïssent encore. Il y a de la glace dans leur rire.[9]

Nous avons déjà exploré le sens de ce texte en soutenant que le peuple comprenait proprement l’envers du discours de Zarathoustra lorsqu’il réclame le dernier homme et qu’il reflétait aussi l’image renversé de Zarathoustra ce sage qui passe alors pour un fou au cœur froid et aux « raillerie sinistre ». Mais il nous faut insisté désormais sur le rôle du rire dans la disposition du récit et les postures figurales des personnages. Le rire est l’élément révélateur de la posture figurale et cet élément est presque omniprésent dans le Ainsi parlait Zarathoustra. Par exemple presque initialement dans le chapitre des chaires de la vertu, le rire vient révéler l’imposture de l’interlocuteur, le sage est un marchant de sable :

Lorsque Zarathoustra entendit ainsi parler le sage, il se mit à rire dans son cœur : car une lumière s'était levée en lui. Et il parla ainsi à son coeur et il lui dit : Ce sage me semble fou avec ses quarante pensées : mais je crois qu'il entend bien le sommeil.[10

 Zarathoustra rie ici en son cœur, cela veut dire que le rire est intériorisé au-dedans tout comme la sentence du discours, disons alors qu’il s’agit ici d’un sous-rire qui figure sur son visage. Il y est intéressant de retrouver notre hiérarchie des états psychologiques et de la pensée philosophique par le rire, lorsque Nietzsche oppose le rire d’en haut au rire d’en bas : « Mais je finirai par révéler vos cachettes : c'est pourquoi je vous ris au visage, avec mon rire de hauteurs ! ». 

Je veux avoir autour de moi des lutins, car je suis courageux. Le courage qui chasse les fantômes se crée ses propres lutins,—le courage veut rire. Je ne suis plus en communion d'âme avec vous. Cette nuée que je vois au-dessous de moi, cette noirceur et cette lourdeur dont je ris - c'est votre nuée d'orage. Vous regardez en haut quand vous aspirez à l'élévation. Et moi je regarde en bas puisque je suis élevé. Qui de vous peut en même temps rire et être élevé ?[12]

Le rire d’en haut et dansant de l’élévation cet esprit de légèreté restitue le ton de la parodie elle-même. Rendre léger ce qu’il y a de plus lourd, c’est porté le toit du monde avec une plume : « Ce n'est pas par la colère, mais par le rire que l'on tue. En avant, tuons l'esprit de lourdeur ! ».[13] Le rire est donc un élément clef et décisif pour quiconque souhaite comprendre ce que Nietzsche entendait par esprit de saturnales et Gai Savoir… C’est par le rire que nous retrouvons à la fois la forme d’ensemble et le centre du propos, c’est le geste de Nietzsche que nous saisissons ainsi dans toute son ampleur et son amplitude. La transvaluation des valeurs est la forme de la parodie elle-même, ce qui était considéré jadis comme haut (socratisme, christianisme) se retrouve au plus bas, la hiérarchie est renversé. Mais en même temps que Nietzsche tourne en dérision les poètes (philosophes) d’une façon peu pardonnable, c'est-à-dire en renversant le contenu et la portée de leur discours…Nietzsche en même temps les réemplois et illustres ces modèles eux-mêmes, c’est nous l’avons dit ceci est sa façon de renvoyer le sortilège sur celui qui l’a jadis lancé.

Si ma vertu est une vertu de danseur, si souvent des deux pieds j'ai sauté dans des ravissements d'or et d'émeraude : Si ma méchanceté est une méchanceté riante qui se sent chez elle sous des branches de roses et des haies de lys : - car dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude : Et ceci est mon alpha et mon oméga, que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau: et, en vérité, ceci est mon alpha et mon oméga ! - Ô comment ne serais-je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime : car je t'aime, ô éternité ! Car je t'aime, ô Éternité.[14]

Ceci est mon Alpha et Omega, ce ne sont pas les moindres paroles… Elle a bonne odeur cette rose…  « Dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude », c’est cela le rire d’or de la joyeuse méchanceté.

 

Le rire de la vie : La danse des jeunes femmes. (01/12/2011)

 

Notre recherche sur le thème du rire nous a permis de ruminer et de regrouper de nombreux textes. Nous nous sommes rendu compte alors de toute l’importance de ce thème et qui s’avère être une piste importante de notre lecture. Nietzsche est un philosophe du rire en tant que le rire est lui-même le reflet de la vie. Le rire est conçu nous l’avons dit comme une trace sonore, l’indice révélateur de la posture figurale. Dans les Opinions et Sentences Mêlées, Nietzsche soutenait par exemple que c’est par le rire que l’on reconnaît la personnalité d’une femme.

Le rire révélateur. – Quand et comment une femme rit, c’est l’indice de son éducation : mais sa nature se dévoile au timbre de son rire ; chez les femmes très cultivées on y voit peut-être le dernier vestige inextricable de leur nature. – C’est pourquoi le moraliste dira comme Horace, mais pour une raison différente : ridete, puellae [italien : On peut rire de la jeune fille].[15]

Mais Zarathoustra n’est pas l’ennemi des jeunes filles et dans le chand de la danse (que je vous invite à écouter), il leur chante un curieux éloge de la vie dont j’en extrais et commente ce court passage.

Et voici la chanson que chanta Zarathoustra, tandis que Cupidon et les jeunes filles dansaient ensemble : Un jour j'ai contemplé tes yeux, ô vie ! Et il me semblait tomber dans un abîme insondable ! Mais tu m'as retiré avec des hameçons dorés ; tu avais un rire moqueur quand je te nommais insondable. « Ainsi parlent tous les poissons, disais-tu ; ce qu'ils ne peuvent sonder est insondable. Mais je ne suis que variable et sauvage et femme en toute chose, je ne suis pas une femme vertueuse : Quoique je sois pour vous autres hommes « l'infinie » ou « la fidèle », « l'éternelle », « la mystérieuse ». Mais, vous autres hommes, vous nous prêtez toujours vos propres vertus, hélas ! vertueux que vous êtes ! » C'est ainsi qu'elle riait, la décevante, mais je me défie toujours d'elle et de son rire, quand elle dit du mal d'elle-même.[16]

Le rire de la vie est comparable à celui d’une jeune femme et c’est par son rire que se révèle l’intimité de la vie elle-même. Remarquons une curieuse dissonance dans le « vous me prêtez toujours vos propres vertus » et dans la disposition générale du discours il se pourrait qu’il y ait dans ce texte, un croisement, un chiasme assez intéressant. Une fois que l’on conçoit que dans sa première apparition dans le Gai Savoir le vieux sage sur la montagne exprimait au jeune homme que « ce sont les hommes qui corrompent les femmes ». Nous entendons bien plutôt ces paroles à l’envers par le fait que la vie ici se rie ici d’elle-même. C’est l’homme qui au contraire a doté la vie de ses propres vices la qualifiant de courte, d’infidèle, de passante. Les hommes au demeurant ont été infidèles à la vie lorsque c’est la sagesse qui est devenu l’objet de la vertu de l’homme, d’une sagesse hors la vie que l’homme considérait comme infinie, la fidèle, l’éternelle et la mystérieuse à l’homme et qui au demeurant a été celle qui lui a été le plus infidèle. « C’est de moi que tu parles lorsque tu t’exprimes ainsi ? » demande la vie à Zarathoustra, indiquant précisément là le quiproquo, la confusion de l’homme entre ces deux femmes.

Dans cette chanson Zarathoustra dote la vie des atours de la sagesse. N’est-ce pas là le fin mot du philosophe que de présenter ainsi poétiquement la vie sage comme une chanson destinée aux jeunes filles. Mais à l’issue de ces paroles, lorsque le petit dieu endormi ce réveil et que les jeunes filles accompagné de Cupidon partent le rejoindre, Zarathoustra est alors triste, car le soir dit-il pour lui est venu. Une chanson d’amour destinées à la jeune femme prônant la vie sage comme une perpétuelle recherche de l’amour en la vie. 

 

Le combat des deux chiens de feu : le rire d’or du cœur de la terre. (10/12/2011)

 

« À quoi l’ont peut mesurer la sagesse. – L’augmentation de la sagesse se laisse mesurer exactement d’après la diminution de bile ».[17]Ce dernier volet de notre thématique tend à présenter un autre aspect du rire d’or, nous allons nous efforcer de faire un lien quelque peu acrobatique entre le texte des grands évènements extrait de la seconde partie du Zarathoustra avec le dernier chapitre de la quatrième partie qui s’intitule le signe. Nous pensons que le second chien de feu correspond à la description du lion qui survient à la fin du récit, le lion qui par son rugissement effraye les hommes supérieurs ce qui indique et fait comprendre à Zarathoustra que le cri des hommes supérieurs n’est autre que le cri d’agonie, que le Devin avait lui-même indiqué comme un bourdonnement à l’oreille de Zarathoustra.

Le rire d’or est le fruit de l’ivresse dionysiaque, il est donc à considérer à la fois comme un élément primordial de l’esthétique dionysiaque. Mais aussi comme ce remède que Zarathoustra prescrit aux hommes supérieurs pour guérir de la grande lassitude (pessimisme). Enfin le rire d’or est encore et avant tout un « sortilège » qui vient dévoiler et délivrer l’être de la charge onirique, de l’illusoire apollinien. Le rire d’or s’incarne et se personnifie en quatre personnages, nous l’avons vu il est tour à tour le rire de la vie lorsqu’elle se rie d’elle-même, le rire héraclitéen qui est l’expression de l’excellence du philosophe et bien sûr le rire olympien de Dionysos. Mais nous allons découvrir un quatrième personnage doté lui aussi du rire d’or, ce second chien de feu qui serait aussi selon notre lecture le lion qui rejoint Zarathoustra sur son rochet à l’Aurore.        

Comme à notre habitude nous avons commencé notre propos par conclure afin de parvenir à l’issue à nous introduire… Tout ce que nous avons dit sur ce thème du rire est à replacer au sein de ce grand tableau que nous avons devant les yeux et dans lequel le rire d’or, comme un soleil à l’horizon, est sensiblement le point de fuite de toutes les perspectives. Je veux dire que le thème du rire est ici indissociable et intrinsèquement liée à la portée parodique en elle-même, c'est-à-dire lorsque : « un poète se moque des poètes d’une façon difficilement pardonnable »[18] La transfiguration esthétique, les divers renversements conceptuelles, la transvaluation des valeurs, les métamorphoses de l’esprit, tout le geste dans son ensemble est à replacer et à inscrire au sein de la portée parodique. Or, lorsque Zarathoustra amène à l’issue du récit les hommes supérieurs dans sa grotte du sommet de la montagne afin que ses derniers puissent se réjouir et se reposer… Tout cela prête à quoi ? 

Eh bien tout simplement à rire ! Par le rire Zarathoustra a rendu léger ce qui pesait le plus lourdement sur le monde et les consciences humaines, dans une parodie dans laquelle les deux éléments principaux qui se trouvent parodier ne sont autre que le platonisme et le christianisme. Par le rire Zarathoustra tue le platonisme et le christianisme et intervient alors à la fois le poison de notre civilisation et le remède qui nous permettra de dépasser l’homme moderne maladif. Lorsque plus tard il sera question du point d’interrogation de notre auteur, nous verrons que de somme Nietzsche a fait là un pari risqué, car il se posera toujours la question de savoir si la manœuvre qu’il a ainsi lui-même accomplie ne conduirait pas elle aussi au nihilisme… Manœuvre difficilement pardonnable en effet, puisqu’il oblige en quelque sorte ainsi la postérité de recourir à une crise qu’il a lui-même contribué à engendrer. Et il se permet même d’en indiquer le mode d’emploi en nous proposant de repenser l’ordre et la hiérarchie des valeurs en apportant une source de justification nouvelle de la puissance, cela sans se détourner de la vie et cela au prix de créer ou de libérer de ses cendres Dionysos...

Mais revenons à notre thème et au chapitre de la seconde partie dont nous vous proposons la lecture qui s’intitule des grands évènements. La mise en scène qui compose le cadre du récit nous interpelle d’une façon étrange, car il constitue semble-t-il une escale à notre itinéraire d’Argonaute.

Des grands évènements : Il y a une île dans la mer – non loin des Iles Bienheureuses de Zarathoustra – où se dresse un volcan perpétuellement empanaché de fumée. Le peuple, et surtout les vieilles femmes parmi le peuple, disent de cette île qu’elle est placée comme un rocher devant la porte de l’enfer : mais la voie étroite qui descend à cette porte traverse elle-même le volcan.

À cette époque donc, tandis que Zarathoustra séjournait dans les îles Bienheureuse, il arriva qu’un vaisseau jeta son ancre dans l’île où se trouve la montagne fumante ; et son équipage descendit à terre pour tirer des lapins. Pourtant à l’heure de midi, tandis que le capitaine et ses gens se trouvaient de nouveau réunis, ils virent soudain un homme traverser l’air en s’approchant d’eux et une voix prononça distinctement ces paroles : « Il est temps il est grand temps ! » Lorsque la vision fut le plus près d’eux – elle passait très vite pareille à une ombre dans la direction du volcan – ils reconnurent avec un grand effarement que c’était Zarathoustra ; car ils l’avaient tous déjà vu, excepté le capitaine lui-même, ils l’aimaient comme le peuple aime, mêlant à parties égales l’amour et la crainte.

  "Voyez donc ! dit le vieux pilote, voilà Zarathoustra qui va en enfer ! " -

Et à l’époque où ces matelots atterrissaient à l’île des flammes, le bruit courut que Zarathoustra avait disparu ; et lorsqu’on s’informa auprès de ses amis, ils racontèrent qu’il avait pris le large pendant la nuit, à bord d’un vaisseau, sans dire où il voulait aller.

Ainsi se répandit une certaine inquiétude ; mais après trois jours cette inquiétude s’augmenta de l’histoire des marins – et tout le peuple se mit à raconter que le diable avait emporté Zarathoustra. Il est vrai que ses disciples ne firent que rire de ces bruits et l’un d’eux dit même : « Je crois plutôt encore que c’est Zarathoustra qui a emporté le diable ». Mais au fond de l’âme, ils étaient tous pleins d’inquiétudes et de langueur : leur joie fut donc grande lorsque cinq jours après, Zarathoustra parut au milieu d’eux.[19]

Commençons par reconsidérer l’espace et le temps de la mise en scène. Lorsque l’on écoute ce texte avec nos yeux, nous pouvons nous étonner que l’ombre ou le spectre de Zarathoustra qui prononce : « Il est temps, il est grand temps ! » apparaît aux navigateurs en plein midi. Moment justement où l’apparition d’un spectre est la plus improbable puisqu’il fait jour, moment où l’apparition d’une ombre est elle aussi des plus improbable car le soleil est au Zénith et c’est le seul moment de la journée dans lequel il n’y a proprement pas d’ombre. Autre élément lui aussi indicateur de la temporalité, le récit du Zarathoustra est dans son ensemble assez intemporel ou plutôt le temps est quelque peu hypostasié et il est difficile de se représenter une époque qui serait illustré par le récit. Le personnage est à considéré comme un présocratique mais cela ne veut pas dire que le récit a lieu dans l’antiquité, bien au contraire c’est bien de la modernité dont il est question puisque les navigateurs tirent le lapin au fusil. Pareillement il est très difficile de se représenter précisément l’âge de Zarathoustra mais nous y reviendrons ailleurs. Elément spatial désormais, nous somme dans le domaine de la mer et les navigateurs qui sont décris sont des explorateurs qui se trouvent non loin des îles bienheureuses, mais il se pourrait pourtant que ce soit là leur destination finale si ceux-ci nous le verrons ne sont pas assez dignes pour les îles bienheureuses.

En effet, l’équipage dont il est question dans le texte son décri comme de simples navigateurs, de simples matelots. Mais nous pouvons remarquer quelque chose, le capitaine de l’équipage ne reconnaît pas Zarathoustra, cela laisse à pensée que nous avons là un cas de figure bien parallèle à celui énoncé dans l’aphorisme Amitié stellaire du Gai Savoir : « Peut-être ne nous reverrons plus jamais, peut-être aussi nous reverrons nous sans nous reconnaître : tant de mers et de soleils nous transformés ! »[20]. Autre point assez dépréciatif de nos navigateurs consiste en ce que la parole du capitaine, cette rumeur qui dit que Zarathoustra se serait fait emporter par le diable, trouve son écho et se confonde à la vox populi. C’est encore le rire du disciple de Zarathoustra qui vient révéler l’imposture de la parole du capitaine en reversant sa sentence, c’est Zarathoustra qui à emporter le diable.

Par conséquent, nous sommes bien loin de reconnaître nos Argonautes, où plutôt ce sont là des Argonautes sans toison auquel nous avons à faire et il se pourrait bien ; comme je le disais précédemment, que ce soit là leur destination finale. Nietzsche nous proposant dans ce sens, de construire notre cité sur l’ile de flamme, c'est-à-dire au pied d’un volcan pareillement à la civilisation Minoenne ou encore à la ville de Pompéi. Mais il y a quand même un autre élément qui cette fois-ci sonne de manière positive, car c’est bien au capitaine et à son équipage que l’ombre de Zarathoustra s’exprime en disant : « Il est temps, il est grand temps ». Les chasseurs de monstres trouveront certainement sur cette île de flamme un monstre à combattre et ce monstre c’est le chien de feu.  

Or, lorsque Zarathoustra au bout de cinq jours d’absence revient parmi ses disciples, il leur raconte alors le dialogue qu’il a entretenu avec le chien de feu. Ce dialogue est assez long et par conséquent le reproduire ici rendrai notre propos bien plus indigeste qu’il ne l’est déjà. Je vous propose donc pour plus de détail de vous y renvoyer, nous nous bornerons ici à résumer le dialogue et à énoncer les principaux éléments sur lesquels nous nous appuyons pour notre commentaire. Ce chien de feu qui dans l’île de flamme se trouve à la porte des enfers, cela fait bien entendue référence au Cerbère de la mythologie mais ce monstre est bien plus que cela.

Le bestiaire du Zarathoustra est souvent employé lorsqu’il est question de « dire à la manière des poètes » c'est-à-dire énoncer par le récit une image à sacrifier qu’est la forme allégorie, une parabole ou bien encore la simple métaphore. Prenons un exemple autre que nous allons transposé sur le Chien de feu, « le plus froid des monstres froids » ce Dragon symbolise bien l’état pour Nietzsche. Alors quel pourrait être la signification symbolique du chien de feu ? Le texte nous indique que le chien de feu est d’abord une maladie de la terre, qui est l’objet du mensonge des hommes, qu’il est pareil aux « démons de révolte et d’immondice ». Il est de somme un esprit de révolte des plus négatif, car Zarathoustra interprète son cri de cette façon : « Liberté ! » c’est votre cri préféré : mais j’ai perdu la foi aux « grands évènements », dès qu’il y a beaucoup de hurlement et de fumée autour d’eux ». Le chien de feu incarne donc l’esprit révolutionnaire est ce qu’il a de plus destructeur de bruyant, c’est le grand fracas le monde s’obscurcit sous les cendres, les colonnes tombent le chien de feu c’est la révolution.

Mais par la suite Zarathoustra impose à ce chien de feu de la porte des enfers un second chien de feu qui est donc à considérer comme un nouvel esprit de révolte mais une révolution qui s’oppose sur bien des aspects au grands fracas révolutionnaire décrite précédemment : « Ce n’est pas autour des inventeurs de fracas nouveau, c’est autours des inventeurs de valeurs nouvelles que gravite le monde ; il gravite, en silence ». Zarathoustra oppose ainsi à l’esprit révolutionnaire un autre esprit révolutionnaire, mais ce n’est plus une révolution qui se déroule dans le bruit mais en silence, ce n’est pas une révolution soudaine mais une révolution longue, c’est la révolution des mœurs et donc à entendre comme une description de la transvaluation morale. Le premier chien de feu, cette révolte du grand fracas qu’est l’esprit révolutionnaire à renverser l’ordre établit, c'est-à-dire la monarchie et l’Eglise. Voilà ce que Zarathoustra répond face à la puissance destructrice du chien de feu : « Mais c’est le conseil que je donne aux rois et aux Eglises, et à tout ce qui s’est affaiblit par l’âge et par la vertu – laissez-vous donc renverser, afin que vous reveniez à la vie et que la vertu vous revienne ! ». L’esprit de la révolution comme le cerbère est dotée de plusieurs têtes et il impose un ordre nouveau mais Zarathoustra dit que cet ordre nouveau est impuissant face à des valeurs nouvelles. En cela le chien de feu à une parenté étroite avec le dragon, c'est-à-dire que l’esprit de la révolution est un mensonge et bien plus il est un mensonge d’état, il est l’instance de la crise convulsive de la maladie de l’esprit des peuples.   

C’est ainsi que j’ai parlé devant le chien de feu : alors il m’interrompit en grommelant et me demanda : « Eglise ? Qu’est-ce donc cela ? »

« Eglise ? répondis-je, c’est une espèce d’état, et l’espèce la plus mensongère. Mais, tais-toi chien de feu, tu connais ton espèce mieux que personne !

L’État est un chien hypocrite comme toi-même, comme toi-même il aime à parler en fumée et en hurlements, - pour faire croire, comme toi, que sa parole vient du fond des choses.

Car l’état veut absolument être la bête la plus importante sur la terre, et tout le monde croit qu’il l’est ». –

Lorsque j’eus ainsi parlé le chien de feu, le chien de feu parut fou de jalousie. « Comment ? s’écria-t-il, la bête la plus importante sur terre ? Et l’on croit qu’il l’est ». Et il sortit de son gosier tant de vapeurs et de bruits épouvantables que je crus qu’il allait étouffé de colère et d’envie[21]

Zarathoustra désigne ainsi l’impuissance de l’esprit de révolution face à l’Eglise et l’État en même temps qui en présente leur lien intime de parenté en ce que l’esprit de révolution impose lui aussi un ordre pareil et peut être pire que l’ordre imposé sur le monde par l’église et l’état. La révolution est un mensonge en ce qu’elle ne contribue pas à la liberté mais bien au contraire participe à l’établissement un nouvel asservissement, engendre à son tour un nouvel ordre, un autre Etat, l’esprit de la révolution est un signe de décadence. arathoustra hiérarchise en somme ici son bestiaire, le chien de feu est moins puissant que le dragon ou la tarentule et est animé par l’esprit de vengeance. Zarathoustra oppose à l’esprit du grand fracas un second chien de feu qui effraye et est donc plus puissant que le premier chien de feu, car il symbolise une révolution créatrice de nouvelles valeurs. C’est donc une révolution d’ordre intellectuelle dont il est question ici, le chien de feu apparaît dès lors comme le remède de la crise culturelle, incarne la révolution culturelle. Elle instaure de nouvelles valeurs qui viennent substituer à celle de l’église et pose les fondements d’une nouvelle hiérarchie.

Et afin que je garde raison, laisse-moi t’entretenir d’un autre chien de feu : Celui-là parle réellement du cœur de la terre.           

Son haleine est d’or et une pluie d’or, ainsi le veut son cœur. Les cendres et la fumée et l’écume chaude que sont-elles encore pour lui ?

Un rire voltige autour de lui comme une nuée colorée ; il est hostile à tes gargouillements, à tes crachats, à tes intestins délabrés 

Cependant l’or et le rire – il les prend au cœur de la terre, car, afin que tu le saches, - le cœur de la terre est d’or ! » 

Lorsque le chien entendit ces paroles, il lui fut impossible de m’écouter davantage. Honteusement il rentra sa queue et se mit à dire d’un ton déconcerté : « Ouah ! Ouah ! » en rampant vers sa caverne[22]

Et c’est là que nous retrouvons comme flèche lancée en plein cœur notre thématique, c’est le rire qui encore une fois intervient pour nous révéler le sens de la terre. C’est le rire d’or qui est ce second chien de feu que Zarathoustra oppose pour tuer l’esprit de la révolution, mais aussi l’état et l’église et qui est encore ce remède qui vient guérir la terre de sa maladie… Oui… l’homme est aussi considéré comme une maladie de la terre au tout début : « La terre, dit-il, à une peau ; et cette peau à des maladies. Une de ces maladies s’appelle par exemple « homme ». Et une autre de ces maladies s’appelle « chien de feu » : c’est à propos de ce chien que les hommes se sont dit et se sont laissé dire bien des mensonges ».[23] De sorte que ce second chien de feu que Zarathoustra oppose à l’esprit de la révolution bruyante, correspond et incarne la figure du surhumain. C’est cela l’élément étrange et alcyonien qui a compliqué et prolongé notre analyse. En effet je pensais que c’était la réunion des toutes les figures de l’homme supérieur (figure de l’imposture) lors de la fête de l’âne (couronnement de la folie) qui illustrait le surhumain. Mais la fin de ce texte que nous avons commenté se terminait par une véritable énigme qui est la sentence prononcée par l’ombre de Zarathoustra aux argonautes puis a ses disciples : « Il est temps, il est grand temps ! ». Mais de quoi ? Se demande Zarathoustra à la fin du texte :

Ainsi racontait Zarathoustra. Mais ses disciples l’écoutèrent à peine : tant était grande leur envie de lui parler des matelots, des lapins et de l’homme volant.

« Que dois-je penser de cela ? dit Zarathoustra. Suis-je donc un fantôme ?

Mais c’était peut-être mon ombre. Vous avez entendu parler du voyageur et de son ombre ?

Une chose est certaine : il faut que je la tienne plus sévèrement, autrement elle finira par me gâter ma réputation ».

Et encore une fois, Zarathoustra secoua la tête avec étonnement : « Que dois-je penser de cela ? répéta-t-il.

Pourquoi donc le fantôme a-t-il crié « Il est temps, il est grand temps ! » Pour quoi peut-il être grand temps ? »[24]      

Devons nous ajouté que le fait que Zarathoustra se secoue la tête, c’est encore l’indication de la posture du fou, car comment son ombre aurait-elle pu ainsi apparaître aux navigateurs en plein midi ? Il est grand temps… permettez-moi d’y répondre, qu’advienne, cette révolution créatrice de nouvelle valeur qui est le grand évènement, cette révolte silencieuse. De somme il est grand temps que sonnent l’avènement du surhumain. Dès lors le fait que nous retrouvons aussi l’illustration du surhumain dans le bestiaire symbolisé par ce second chien de feu nous incite à reconsidérer le dénouement même du récit.

 « Le Signe vient », dit Zarathoustra et son cœur se transforma. Et, en vérité, lorsqu’il vit clair devant lui, une énorme bête jaune était couchée à ses pieds, inclinant la tête contre ses genoux, ne voulant pas le quitter dans son amour, semblable à un chien qui retrouve son vieux maître. Les colombes cependant n’étaient pas moins empressées dans leur amour que le lion, et, chaque fois qu’une colombe voltigeait sur le nez du lion, le lion secouait la tête avec étonnement et se mettait à rire.

En voyant tout cela, Zarathoustra ne dit qu’une seule parole ; « Mes enfants sont proches, mes enfants », - puis il devint tout à fait muet.

Mais son cœur était soulagé, et de ses yeux coulaient des larmes qui tombaient sur ses mains. Et il ne prenait garde à aucune chose, et il se tenait assis là, immobile, sans se défendre davantage contre les animaux. Alors les colombes voletèrent çà et là, se placèrent sur son épaule, en caressant ses cheveux blancs, et elles ne se fatiguèrent point de leur tendresse et de leur félicité. Le vigoureux lion, cependant, léchait sans cesse les larmes qui tombaient sur les mains de Zarathoustra, en rugissant et en grondant timidement. Voilà ce que firent ces animaux.[25]

Je vous cite ici la fin du Zarathoustra pour faire remarquer que c’est le lion qui d’une part révèle le signe de ce qu’il y a tout lieu de considérer justement de ce grand évènement. Le lion comme prémices et comme signe annonciateur du chien de feu. Remarquons encore que le lion est lui aussi doté d’un rire qui révèle le signe comme nous venons de dire, mais aussi qui soigne Zarathoustra de sa mauvaise humeur du matin, c’est le rugissement du lion qui fait comprendre à Zarathoustra que ce sont bien les hommes supérieurs qu’il avait entendu avec le devin. De sorte que le bestiaire, la figure du lion qui symbolise la sagesse donnent le signe de l’accomplissement de l’œuvre elle-même c'est-à-dire le grand évènement de la révolution créatrice qui œuvre en silence.

Merci de votre lecture.


[1] .Par-delà Bien et Mal, aphorisme 296.

[2] .Gai Savoir, « préface de la seconde édition ».

[3] . Par-delà Bien et Mal, aphorisme 294.

[4] . Ainsi parlait Zarathoustra, « des transfuges ».

[5] . Ainsi parlait Zarathoustra, « de l’homme supérieur », 20.

[6] . Ainsi parlait Zarathoustra, « le voyageur ».

[7] . Gai Savoir, Livre 3, aphorisme 200.

[8] . Humain trop humain, « l’homme avec lui-même », aphorisme 553.

[9] . Ainsi parlait Zarathoustra, « prologue ».

[10] . Ainsi parlait Zarathoustra, « des chaires de la vertu ».

[11] . Ainsi parlait Zarathoustra, « des tarentules ».

[12] . Ainsi parlait Zarathoustra, « lire et écrire ».

[13] . Ainsi parlait Zarathoustra, « lire et écrire ».

[14] . Ainsi parlait Zarathoustra, « les sept sceaux », 6.

[15] . Opinions et sentences mêlée, aphorisme 276.

[16] . Ainsi parlait Zarathoustra, « le chant de la danse ».

[17] . Le voyageur et son ombre, aphorisme 348.

[18] . Gai Savoir,  « préface de la seconde édition », 1.

[19] . Ainsi parlait Zarathoustra, « Des grands évènements ».

[20] . Gai Savoir, « Amitié Stellaire », aphorisme 279.

[21] . Ainsi parlait Zarathoustra, « Des grands évènements ».

[22] . Ainsi parlait Zarathoustra, « Des grands évènements ».

[23] . Ainsi parlait Zarathoustra, « Des grands évènements ».

[24] . Ainsi parlait Zarathoustra, « Des grands évènements ».

[25] . Ainsi parlait Zarathoustra, « le signe ».

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Published by Antoine Michon
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