Mardi 4 octobre 2011 2 04 /10 /Oct /2011 13:04

 

J’espère que malgré la friture du son et le flou porté sur les textes, vous parvenez néanmoins à mieux entendre ce propos de Gilles Deleuze sur les faussaires de Zarathoustra. C’est quand même un bon pédagogue ce Deleuze, lui qui prend joyeusement les enfants par la main afin de les emmener à la grotte de Zarathoustra. Il y a quelque chose d’étonnant dans ce cours qui intervient plus de vingt ans après son commentaire de 1962 intitulé Nietzsche et la philosophie, puisqu’il revient sur l’œuvre de Nietzsche dans ce cours de 1983-1984 intitulé « Vérité et temps, les puissances du faux » en portant un verdict des plus radical envers les hommes supérieurs qui siègent au Banquet de Zarathoustra. 

En effet, j’ai beau relire dans le commentaire de 1962 la partie intitulée « la théorie des hommes supérieurs »[1] qui reprend à peu de choses près à la fois le contenu l’articulation et le cadre du cours, je ne parviens pas à trouver la désignation des hommes supérieurs comme une « série de faussaire ». Seul l’enchanteur est désigné dans le commentaire de « faux monnayeur », le « faux tragique » de cette histoire. Mais en ce qui concerne les autres hommes supérieurs, Deleuze se borne à présenter une certaine ambivalence des personnages qui sont tout à la fois rétroactifs (faussaire) et actifs (créateur). Si « la vérité nous attend pour être créé » comme Deleuze le dit magistralement à la fin de ce cours, la question est de savoir, si cette fonction créatrice doit être attribuer aux hommes supérieurs, ou bien au surhumain qui se distingue des derniers en ce qu’il est la force active et affirmative pure ? Deleuze termine cette partie de son commentaire de 1962 par ces mots : « Nous avons fait comme si l’homme supérieur se divisait en deux espèces. Mais en vérité, c’est chaque personnages de l’homme supérieur qui à deux aspects suivant une proportion variable, à la fois représentants des forces réactives et de leur triomphe, représentant l’activité générique et de son produit »[2]. Cela pour faire remarquer que cette « activité générique », créatrice est attribué à l’homme supérieur, car le philosophe artiste est aussi, nous le verrons la prochaine fois, un homme véridique, l’homme nouveau est aussi le dernier homme véridique de l’Histoire.    

 

Nous retenons principalement deux points qui aiguisent plus particulièrement notre curiosité, le fait que Deleuze met tous les hommes supérieurs dans un même sac : tous des imposteurs à la charge de puissance du faux. Ensuite, au tout début du cours, le moment où Deleuze médite quelques instants sur l’intitulé de la quatrième partie du Ainsi parlait Zarathoustra : « Quatrième et dernière partie ». Deleuze considère très explicitement le Zarathoustra comme un ouvrage inachevé, considérant que la quatrième partie est seulement la dernière partie du livre publier sous ce titre. Deleuze semble donc suggérer à son auditoire un cinquième acte au « cinquième évangile ». Mais cette partie n’existant pas il y a donc de quoi faire tomber le lecteur dont la spéculation aura projeté son esprit bien loin de toutes matérialités textuelles, hors de la marge de livre. Est-il possible de retrouver dans les sources publiés ou posthume un élément qui nous permettrait de montrer que Nietzsche aurait eu l’intention ou le projet d’une cinquième partie au Zarathoustra ?

L’élément qui nous permettrait d’embler d’affirmer le contraire, consiste justement dans le fait que Nietzsche comme pour exorciser cette tentation de l’esprit de son lecteur est intitulé cette partie : « Quatrième et dernière partie ». Pourquoi préciser dernière, sinon pour avertir le lecteur qu’il n’y a pas de dernière partie. Nous comprenons la défiance de Deleuze envers cet intitulé, car en même temps que le titre nous défend de rechercher une cinquième partie, celle-ci par le même fait se retrouve derechef suggérée… De plus l’ouvrage se termine sur une Aurore, le signe s’est manifesté (le lion rieur) mais le grand évènement que ce signe annonce n’est pas encore advenu, la journée de Zarathoustra commence. Le lecteur est ainsi placé dans l’attente du Grand Midi donc un intervalle supplémentaire s’ouvre au sein de la temporalité du récit, il nous manque la révolution d’un jour ou bien au minimum le temps d’une matinée.

 

Voilà les petits points de suspension sur lesquels nous souhaitons revenir un petit moment ici. Les hommes supérieurs sont tous des imposteurs, tous des faussaires… leur force rétroactive est puissance du faux… Comme Deleuze nous le prescrit il faut nous demander en quoi chacun des protagonistes est un faussaire. Je ne pense pas que ce soit la falsification ou la tromperie qui soit le point commun entre toutes ses figures, ou bien pas seulement. Quelques choses les relient tous et c’est cela qui donne une unité à leur voix, ce sont tous des malades, ce sont tous des souffrants de la grande lassitude, ce sont tous des pessimistes. Le cri de détresse, ou d’agonie, de l’homme supérieur n’est pas un hurlement mais un simple « bourdonnement » que le Devin indique à l’oreille de Zarathoustra. Le Devin encore qui interpelle Zarathoustra et lui dit : « C’est l’homme supérieur qui t’appelle à ton secours », mais la mauvaise nouvelle du devin la grande lassitude est interprété comme une bonne nouvelle par Zarathoustra : « moi aussi je suis devin » puisque la mélancolie des hommes supérieurs Zarathoustra va tenter de la soigner dans son refuge en leur administrant l’ivresse et la fête qui vont les faire danser et rires : « et personne ne pourras dire voici la danse du mélancolique joyeux ».   

Les hommes supérieurs sont malades de la grande lassitude, ils sont pessimistes. C’est là leur force rétroactive nous l’entendons, mais cela est-il suffisant pour dire d’eux qu’ils sont des imposteurs et des faussaires au service des puissances du faux ? Toutes les figures de l’homme supérieur se trouvent réunis dans la grotte de Zarathoustra et tous ensemble ils célèbrent la fête de l’âne. Dans le registre origine du carnavalesque nous connaissions déjà les Bacchanales et les Saturnales, mais désormais c’est la fête de l’âne. La fête a lieu la nuit, le chant de l’ivresse se terminant au douze coup de minuit. Elle est sensiblement une parodie de la cène christique, car tous les convives à l’exception de Zarathoustra se prosternent devant l’âne dont le Hi-han substitue au Amen, l’âne faisant à la fois figure de Baphomet et de simulacre de Dionysos. Le problème c’est que cette correspondance nous amène à une perspective assez cavalière lorsque autour de l’Antéchrist nous cherchons les apôtres. Le Devin, les deux rois, l’homme à la sangsue, l’enchanteur, le dernier pape, le plus laid des hommes, le mendiant volontaire et l’ombre… Neuf personnages, nous sommes encore loin du compte, mais si nous rajoutons le bestiaire, l’âne, l’aigle et le serpent, sans oublier Zarathoustra lui-même, nous retrouvons bien autour de la table l’antéchrist et ses apôtres. Or c’est seulement là que nous pouvons dire qu’il s’agit bien de signifier les puissances du faux.

L’intitulé « les sept sceaux », la figure du dernier pape viennent confirmer cette orientation que nous sommes en présence d’une la parodie de la cène christique.

Je pense que nous faisons simplement face à la portée contre traditionnelle de l’ouvrage. Le geste de Nietzsche est provocateur et peut n’est-il après tout que cela : Un côté pile derrière un côté face mais deux revers d’une même pièce. La parodie imite de même qu’elle inverse le sens premier de sa référence, en ce sens elle reproduit le model qu’elle porte en dérision. La portée parodique nous amène aux frontières de l’ironie comique et du cynisme tragique. C’est le rire qui est à la fois le remède et le poison, lui qui détruit les anciennes tables, lui qui soigne les hommes supérieurs. Placer la caverne en haut de la Cime pour parodier Platon, reproduire la cène pour parodier la Bible. C’est par le rire du lecteur que Nietzsche entend anéantir les idoles, les piliers de la cité de cristal, les valeurs de la tradition, les anciennes tables, autrement dit : « la manière dont un poète se moque d’autres poètes d’une façon difficilement pardonnable »[3].

 

Alors, alors, l’enchanteur… Nous allons voir qu’il va nous mener loin sur la piste de cette hypothétique cinquième partie du Ainsi parlait Zarathoustra, qui selon Deleuze est un livre inachevé. L’intitulé est volontairement trompeur, nous dit-il, la quatrième partie n’est que la « dernière  partie » de l’œuvre publier sous ce titre et cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas une suite à cette histoire. Peu d’éléments nous permettent de savoir si Nietzsche avait même eu le projet d’une cinquième partie à son Zarathoustra. Néanmoins, le fragment 2[129] automne1885-1886 nous présente un plan qui pourrait nous mettre sur une première piste :

 

L’éternel retour : Danses et procession Zarathoustriennes.

Première Partie : Funérailles de Dieu.

Par Friedrich Nietzsche

 

1.        Funérailles de Dieu.

2.        Au Grand Midi.

3.        Où est la main pour ce marteau ?

4.        Nous les faiseurs de promesses.

 

I La ville empestée. On le prévient, il ne s’effraie pas et y entre voilé. Tous les représentants du pessimisme passent devant lui. Le devin prédit chaque passage. La folie de l’autrement, la folie du non et en dernier lieu la folie du néant se suivent. Finalement Zarathoustra donne l’explication Dieu est mort, voilà la raison première du plus grand péril : Comment ? Elle pourrait tout aussi bien être la cause première du plus grand courage !

II L’apparition des amis. Le plaisir pris à l’être accompli chez ceux qui courent à leur perte : Ceux qui se retirent.

La raison d’être des amis.

Cortèges. Le moment décisif le grand Midi.

Les grands sacrifices et l’offrande funèbre au Dieu défunt.    

III Nouvelle tache le moyen d’accomplir la tâche ses amis l’abandonnent.

La mort de Dieu, l’évènement le plus accablant pour le devin, est pour Zarathoustra le plus joyeux et le plus riche d’espoir.

 

(Zarathoustra meurt)

IV Nous les faiseurs de promesses.

 

 

Le Grand Midi, Zarathoustra meurt… Une quatrième partie au Ainsi Zarathoustra lui aurait donné une structure tragique, le cinquième acte celui de la mort du personnage principal de l’histoire… Il y a bien un personnage tragique mais celui-ci ne meurt pas à la fin mais au début de l’histoire c’est le funambule qui tombe du fil à mi-chemin (Midi). Le prologue ayant pour fonction d’illustrer l’ensemble du discours, l’instance de la chute nous renverrait alors au dénouement tragique. Il y a un autre texte dans lequel il est question du Grand Midi, c’est le postlude du Par delà Bien et Mal qui se termine par ces mots : 

 

L’hymne ancien s’est tu. Le doux cri du désir

Expira sur mes lèvres.

Un enchanteur parut, à l’heure fatidique,

L’ami du plein midi – non, ne demandez pas

Quel il est : à midi l’un s’est scindé en deux.

Célébrons, assurés d’une même victoire,

La fête entre toutes les fêtes.

Zarathoustra est là, l’ami, l’hôte des hôtes !

Le monde rit, l’affreux rideau s’est déchiré,

Voici que la Lumière a épousé la Nuit !

Du haut des Cimes.

 

 

Le Dithyrambe du postlude de par-delà le bien et le mal répond à la fin du quatrième livre du Ainsi parlait Zarathoustra, le Grand Midi est là et nous retrouvons aussi l’énigmatique enchanteur. Nous comprenons mieux l’intérêt particulier que Deleuze porte envers ce personnage. Il correspond à la figure du poète et ce n’est pas une surprise si c’est lui qui apparaît avec Zarathoustra au Grand Midi, puisque ce moment signifie celui retour de la Tragédie. Mais c’est un enchanteur métamorphosé et guérit qui apparaît là, dans le Zarathoustra l’un des qualificatif employé pour le désigné lors de la fête de l’âne est « rédempteur ». Les deux figures se confondent, l’un est scindé en deux, l’homme rédempteur du Grand Midi se confond à la figure de Zarathoustra. C’est à cet homme rédempteur à qui l’on doit attribuer la fonction créatrice de l’homme supérieur parvenu à sa guérison.

Dans le cinquième acte d’une tragédie le personnage principal de l’histoire meurt, mais où Zarathoustra meurt, y a-t-il un texte qui nous raconterait la mort de Zarathoustra ? Oui bien des textes dans les Dithyrambes qui laisseront à penser que Zarathoustra meurt « Parmi les oiseaux de proies » ; « Dernières volontés » et « Gloire et éternité ». Par ailleurs remarquons que les Dithyrambes ne comptent que six textes dont les premiers ne sont autres que les poèmes que nous retrouvons dans la quatrième partie, seuls trois sont inédits, les trois derniers qui racontent justement la mort de Zarathoustra. Remarquons que « Gloire et éternité » répond directement au poème les sept sceaux « Tout s’accorde bien ».

Le fait que nous retrouvons l’instance tragique dans les Dithyrambes ne soit nullement nous étonner, car c’est le Dithyrambe qui se reflète l’expression du lyrisme tragique. C’est par le Dithyrambe que naît en Archiloque la tragédie, c’est par le Dithyrambe que la tragédie renaît ici sous la plume de Nietzsche. Ainsi nous pouvons dire que même s’il n’y a pas de cinquième partie au Zarathoustra, le cinquième acte de la tragédie de Zarathoustra existe bien et se trouve dans les Dithyrambes.

 

Merci de votre lecture.      

 

-----------------------------------------------

 

 


suite du commentaire : voir le propos intitulé les martyrs de la vérité. 



[1] . Nietzsche et la Philosophie, Chapitre cinq, septième partie « Théorie de l’homme supérieur ».

[2] . Nietzsche et la Philosophie, Chapitre cinq, septième partie « Théorie de l’homme supérieur ».

[3] . Préface de la seconde édition du Gai Savoir.

Par Antoine Michon - Communauté : Nietzsche par la jeunesse aux cheveux gris
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires
Retour à l'accueil

Présentation

  • : Nietzsche par la jeunesse aux cheveux gris
  • Nietzsche par la jeunesse aux cheveux gris
  • : Actualité Culture Littérature Peinture Blog Culture
  • : Les Argonautes naviguent une nouvelle fois à la recherche de la toison, passant par-delà les limites de la Méditerranée idéale. À mi-chemin les chasseurs de monstres ont surpris avec stupeur que le détroit d’Atlas était ce point de pivot et non une fin pour leur monde. Qu’une fois le titan affranchi de son lourd fardeau, il n’y avait qu’une plume pour soutenir un ciel qu’ils venaient de déchirer.
  • Partager ce blog
  • Retour à la page d'accueil
  • Contact

Derniers Commentaires

  Creative Commons License

 

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés