5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 11:00

titien-sisyphe

  (Tiziano Vecellio, Sisyphe, 1549)

L’ordre du jour pour le roi – La journée commence : commençons, pour cette journée, à mettre en ordre les affaires et les plaisirs de notre très gracieux seigneur qui daigne encore se reposer…[1] 

Avant d’entamer le commentaire de la seconde partie du chapitre, je m’explique brièvement sur la raison qui m’a fait jusqu’à présent tenir le silence sur le sujet de l’expérience de l’éternel retour du même. Tout d’abord, je dois avouer que j’écoute un peu tout ce qu’il se dit autour de moi avec un profond étonnement. Tout se passe comme si l’épreuve de l’éternel retour du même ne posait en définitive plus aucune difficulté pour personne. « Tout le monde en parle », comme si la « pensée abyssale » de Nietzsche était paradoxalement devenu l’élément le plus connu de toute sa philosophie. Ainsi ce n’est pas le « lieu commun » de sa philosophie qu’il s’agit de vous présenter, mais nous allons voir que ce texte nous invite bien davantage à nous initier aux mystères bachique et éleusinien de sa poésie… Que nous retrouvons le rire d’or de la joyeuse méchanceté et l’éternel retour placés ainsi l’un à côté de l’autre n’est pas dépourvu de significations profondes. Nous ne plaçons donc pas le pilier de l’éternel retour à côté de celui de la volonté puissance, ou encore à celui du surhumain qui composerait le troisième côté de la triade. Conformément au texte que nous étudions, nous plaçons le rire d’or de Dionysos et l’éternel retour l’un à côté de l’autre.      

Pour résumer notre petit murmure outrageant à l’intention des plus petites oreilles, nous avons devant nos yeux écarquillés les deux grandes substances extatiques du pharmakon nietzschéen. Chacune de ces deux conceptions est dotée d’une ambivalence de signification : le rire d’or est à la fois remède de l’homme nouveau mais aussi le poison venu anéantir l’homme moderne. De la même façon, l’éternel retour est la révélation la plus terrible de l’homme moderne (poison mortel), mais se révèle à l’homme nouveau comme une bonne nouvelle (remède de la lassitude). Nous retrouvons donc encore l’autodépassement comme seuil de la guérison : l’expérience de l’éternel retour éprouvée jusqu’au bout s’auto dépasse par l’expression du rire d’or (figurer à la fin du chapitre par le berger qui mord la tête du serpent), ce qui signifie que le rire est le remède à l’expression de la grande lassitude qu’est l’éternel retour du même. Ce qui revient à dire que tous ceux qui s’extasient dans les magazines et émissions radio sur cette pensée prononcent en définitive « - O Zarathoustra ! donne-nous le dernier homme ! ». Vous ériger de somme le poison comme principal fondement de sa philosophe, mais vous avez oublié de prescrire aussi le remède qui l’accompagne et qui se trouve quant à lui au fondement même de sa poésie (Alpha et Omega) : le dépassement de l’expression de l’éternel retour par le rire, voici donc à la fois la stupeur et le rire de l’Angelus Novus.

 

Suite à cette brève mise en bouche… je vous invite donc à jeter par-dessus bord toutes vos valises, car aujourd’hui c’est tempête dans le désert ! allons ! levons les voiles !  

 

Seconde partie du chapitre.

Acte III.

 

 

« Arrête-toi ! nain ! dis-je. Moi ou bien toi ! Mais moi je suis le plus fort de nous deux - : tu ne connais pas ma pensée la plus profonde ! Celle-là tu ne saurais la porter ! »

 

Afin de montrer toute la spécificité du texte que nous commentons, je m’en tiens donc pour l’instant à ne pas trop aborder la formulation du Gai Savoir et ne reprendrai qu’un seul élément de ce texte, son titre : le poids le plus lourd. Dans la première partie de notre commentaire, nous avons souligné que l’objet de l’interruption du nain consistait à dire que la pierre portée au ciel par Zarathoustra devait retomber un jour sur Zarathoustra lui-même, que le rire porter lui retombera un jour mortellement dessus (//le plus laid des hommes). Puis nous avons montré que sur ce sentier de la grandeur la chose qui était la plus difficile à surmonter pour Zarathoustra n’était autre que Zarathoustra lui-même. Le nain étant sa propre imagination de l’inquiétude, celle-ci ne compose pas pleinement une figure indépendante à celle de Zarathoustra, mais intervient plutôt comme un dédoublement de la posture figural et comme composante de ce soliloque. L’éternel retour est présenté comme le poids le plus lourd à porter, non pas en ce qu’il serait un fardeau dès lors plus pesant à porter et qui se surajouterait au poids de Zarathoustra lui-même, mais parce l’éternel retour signifie que Zarathoustra devra éternellement se porter lui-même sur le sentier de la grandeur.

Cette disposition figurale n’est pas sans signification et nous renvoie précisément au mythe de Sisyphe. De la même façon que Sisyphe est condamné à faire rouler éternellement un rocher en haut de la colline et de le voir retomber celui-ci à chaque fois qu’il parvient au sommet, Zarathoustra serait condamné à se hisser lui-même éternellement sur le sentier de la grandeur pour en retomber inlassablement, soit une malédiction terrible en ce qu’elle vient briser toute espérance. Sa volonté d’éternité le condamnant en quelque sorte à subir le triste sort du bousier, dont la survie dépend de la lourde boule d’excrément qu’il pousse inlassablement. Encore une fois, c’est en imposant le mythologème sur le philosophème, que se révèle à nous la signification sous-jacente de cette allégorie, c’est l’élément alcyonien qui nous présente alors l’éternel retour comme un supplice de Sisyphe.    

 

Alors il arriva ce qui me rendit plus léger : le nain sauta de mes épaules, l’indiscret ! Il s’accroupit sur une pierre devant moi. Mais à l’endroit où nous nous arrêtions se trouvait comme par hasard un portique. 

 

Nietzsche opère ici à une première transposition du cadre et de la mise en scène du récit, nous ne sommes désormais plus en compagnie des matelots sur la nef, mais nous retrouvons tout à coup Zarathoustra et le nain devant le grand portique du sentier de la grandeur. Notons aussi que la pierre sur laquelle le nain se trouve accroupi, n’est pas sans rappeler cette pierre pyramidale sur laquelle Nietzsche s’était sur les rives du lac Silvaplana en 1881 lors de la genèse conceptuelle de cette pensée. C’est précisément à ce moment que la parabole commence.

 

- Zarathoustra : Vois ce portique ! nain ! repris-je : il a deux visages. Deux chemins se réunissent ici : personne ne les a suivis jusqu’au bout. Cette longue rue qui descend, cette rue se prolonge durant une éternité et cette longue rue qui monte c’est une autre éternité. Ces chemins se contredisent ils se butent l’un l’autre : et c’est ici, à ce portique, qu’ils se rencontrent. Le nom de ce portique se trouve inscrit à un fronton, il s’appelle « instant ». Mais si quelqu’un suivait l’un de ces chemins en allant toujours plus loin : crois-tu nain, que ces chemins seraient en contradiction !  

- Le nain : Tout ce qui est droit ment, murmura le nain avec mépris. Toute vérité est courbée, le temps lui-même est un cercle.

- Zarathoustra : Esprit de la lourdeur ! dis-je avec colère, ne prend pas la chose trop à la légère ! Ou bien je te laisse là pied-bot – n’oublie pas que c’est moi qui t’ai porté là-haut !   

 

 

Alors marquons une petite pause avant de continuer plus loin dans le texte, car ce court passage est tellement riche qu’il serait bien dommage de s’impatienter maintenant. Le portique qui se trouve devant-nous a « deux visages ». Nous avons déjà interprété ce détail comme étant indication précieuse qui signifie que nous sommes devant le portique de Janus, le dieu des portes et du voyage, dont les Romains ouvraient jadis le temple au commencement de leur expédition militaire et refermait une fois la paix rétablie. Cette piste est intéressante, puisque d’une façon comparable à la figure mythologique de Sisyphe, nous retrouvons encore une figure mythique sous jacente au philosophème. La signification correspond bien à la désignation de l’éternel retour puisque les deux visages de Janus sont tendus sur deux horizons opposés, le départ et le retour et se trouvant réunis en un seul visage. Mais à la différence de la malédiction de Sisyphe, nous avons ici la vision du passé et de l’avenir et qui n’est autre que cette bénédiction octroyer par Saturne pour récompenser Janus de lui avoir donné refuge (âge d’or). De somme que : nous ne somme pas dans un chemin linéaire qui serait compris entre deux portes : « Tout ce qui est droit ment », mais deux chemins aux sens opposés qui se trouvent réunis par une même porte : « Toute vérité est courbée ». Autrement dit, la porte n’est pas à chacune des deux extrémités du chemin, mais réside dans l’entrecroisement de ces deux chemins opposés qui au demeurant n’en forme qu’un seul (le cycle), ce point d’entrecroisement du chemin n’est autre que le portique de l’instant qui se trouve au centre (8).

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C’est pourquoi le sommet et l’abîme du sentier de la grandeur se retrouvent confondus, puisqu’ils se rejoignent tous deux ici en un seul point. Est-ce là l’arcane majeur du grand jeu de Tarot de Nietzsche ? Je pense au contraire que loin d’être une nouveauté, cette conception nous fait remonter à un très antique habitat de l’âme. Même s’il est presque évident à mes yeux impossibles de désigner précisément l’inventeur de la conception ouroborique, Nietzsche considère que l’origine de la pensée de l’éternel retour se trouve dans l’œuvre d’Héraclite et avec lequel il instaure un étroit rapport de filiation, ou bien vis-à-vis duquel, sensiblement, Nietzsche avait trouvé son alter ego antique. Lorsque nous approchons ce texte à la flamme d’Héraclite certains éléments apparaissent, comme si d’obscures maximes invisibles avaient été écrites sur la marge du livre avec du jus de citron : « La route montante descendante Une et même »[2] ; « Car sur la circonférence, le commencement et la fin sont communs »[3] ; « La route en haut-en bas une »[4] !

Cela dit, Nietzsche nous avertit de ne pas prendre sa propre parole trop à la légère et de porter une attention toute particulière sur la signification qu’il nous donne de l’instant. En effet, la référence à Héraclite n’enlève pas l’originalité propre à la pensée de Nietzsche, puisque loin d’opérer à une simple transposition de l’idée héraclitéenne, il la développe et l’adapte en formulant en elle le mariage de son couple ascension-déclin (historiens romains). Ce n’est pas seulement une ascension et un déclin qui seraient consécutifs et se succéderaient l’un à l’autre, la considération que Nietzsche porte sur l’instant nous invite à penser que l’ascension et le déclin s’accomplissent simultanément dans l’instant. Pour donner un exemple : Plus les branches de l’arbre poussent vers le ciel, plus profondément ses racines s’enfoncent dans le sol…[5] en grimpant le long des rayons du soleil de ta connaissance, tu t’élèves vers le ciel, mais tu descends aussi vers le chaos…[6] 

 

Considère cet instant ! repris-je. De ce portique du moment une longue et éternelle rue retourne en arrière : derrière nous il y a une éternité [OO]. Toute chose qui sait courir ne doit-elle pas avoir parcouru cette rue ? Toute chose qui peut arriver [OO], accomplie, passée ? Et si tout ce qui est a déjà été : que penses-tu nain, de cet instant ? Ce portique lui aussi ne doit-il pas – avoir été ? Et toutes choses ne sont elles pas enchevêtrées de telle sorte que cet instant tire après lui toutes les choses de l’avenir ? Donc aussi lui-même ?      

 

L’instant est donc le noeud de réunions entre les deux éternités passée et future qui viennent se confondrent en lui. L’instant devient donc un moteur, le principe et la fin, de la roue de l’éternité elle-même, car c’est l’éternité entière s’évanouit dans l’instant qui devient alors à la fois le lieu de permanence et d’unité. Ou pour reprendre cette jolie imitation de Stobée (Ve siècle) : « de toute chose le temps est fin et commencement, et en lui tout embrasse. Il est un et n’est pas. Il vient toujours de l’être, à lui-même est présent sur la route opposée. Le lendemain pour nous sera enfin hier, et l’hier lendemain »[7]. Nous venons de souligner une petite ressemblance avec la conception héraclitéenne, mais nous venons aussi de saisir une certaine originalité de Nietzsche dans sa conception de l’instant. Cette considération s’oppose (ou complète) l’idée de fuite perpétuelle dans le devenir, que nous retrouvons dans la métaphore du fleuve et qui tend davantage à présenter une conception linéaire et mobile du temps. Une petite digression s’impose, puisque cette conception héraclitéenne de la métaphore du fleuve, Nietzsche l’éprouve bien des années avant d’avoir l’idée de l’éternel retour (1881), puisque nous pouvons lire dans la seconde intempestive : « « Imaginer l’exemple extrême : un homme qui serait incapable de rien oublier et qui serait condamné à ne voir partout qu’un devenir, celui-là ne croirait pas à son propre être, il ne croirait plus en soi, il verrait tout se dissoudre en une infinité de points mouvants et finirait par se perdre dans ce torrent du devenir. Finalement, en vrai disciple d’Héraclite, il n’oserait plus bouger un doigt »[8]. Cette petite parenthèse refermée, il est néanmoins important de souligner qu’au sein dans une telle conception cyclique la cause et la conséquence peuvent très bien se trouver inverser, je pense même que ce rapport ne s’applique qu’à une conception linéaire.   

 

Car toute chose qui sait courir ne doit-elle pas suivre une seconde fois cette longue route qui monte ! Et cette lente araignée qui rampe au clair de lune, et ce clair de lune lui-même, et moi et toi, réunis sous ce portique, chuchotant des choses éternelles, ne faut-il pas que nous ayons tous déjà été ici ? Ne devrons-nous pas revenir et courir de nouveau dans cette autre rue qui monte devant nous, dans cette longue rue lugubre ne faut-il pas qu’éternellement nous revenions ?     

 

Or, je pense très sincèrement que la signification de ce texte s’éclaire seulement lorsqu’on a considéré que le portique se trouve au centre du chemin et dans lequel les deux extrémités se trouvent comprises. Dans ce schème, celui qui parviendrait à accomplit la première boucle du chemin (OO), celle de l’ascension vers la grandeur par exemple. Lorsqu’il se retrouvera de nouveau devant le portique, celui-ci n’aura accompli que la moitié du chemin de l’éternité. Autrement dit, là où se termine le chemin de la grandeur commence celui du déclin : « Cette longue rue lugubre ». De sorte que si les deux protagonistes auraient suivi chacun un chemin opposé, ils se retrouveraient quand même devant le même portique. Ce qui n’est pas sans nous rappeler la casuistique de « l’amitié stellaire » : « Mais la force toute puissante nous a séparés, poussés dans des mers différentes, sous d’autres soleils, et peut-être ne nous reverrons nous plus jamais, peut-être aussi nous reverrons-nous sans nous reconnaître : tant de mers et de soleil nous ont transformés ! […]. Il existe probablement une énorme courbe invisible, une route stellaire, où nos voies et nos buts différents se trouvent compris comme de petites étapes »[9]. Le port qui réunit les deux voies de cette courbe invisible équivaux donc à notre portique qui réunit les deux éternités du sentier de la grandeur et du sentier du déclin et qui composent le sentier de l’éternité.

C’est pourquoi jusqu’à présent, nous avons peu fait cas de à la formulation du Gai Savoir, puisque Nietzsche recompose son idée en l’alliant avec d’autres matériaux. Mais nous retrouvons ici presque mots pour mots une partie de la description de l’éternel retour du Gai Savoir : « cette araignée aussi ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même »[10]. Même si entre les deux textes le sens demeure heureusement identique, la signification se trouve quand à elle altérés sur le plan de la disposition figurale. Puisque dans ce chapitre, ce n’est pas le démon mais bien Zarathoustra qui énonce ici la conception de l’éternel retour, mais Zarathoustra qui l’énonce à son propre démon. De sorte que la disposition figurale s’en trouvant inversée, Zarathoustra pose donc la question quel est le poids le plus lourd pour l’esprit ? à l’esprit de lourdeur lui-même… Nous constatons que la formulation du Zarathoustra est donc beaucoup plus complexe que celle du Gai Savoir.

 

Acte IV

 

Nous venons de commenter la première moitié de cette parabole, celle-ci ne s’achève pas donc pas sur l’expérience de l’éternel retour et continue au sein de ce second mouvement que nous allons découvrir. Ce qui fait l’originalité de ma démarche consiste à présenter que la considération de l’éternel retour du même : est à la fois et d’abord un supplice de Sisyphe, mais aussi et à l’issue une bénédiction qui permet à celui qui l’éprouve d’emprunter le regard de Janus, et de faire remarquer que Nietzsche avait fait de l’instant de vie le lieu d’engouffrement des deux sources de l’éternité elle-même. Autrement dit, nous avons placé notre texte devant le miroir du mythe grec puis ensuite sous le prisme héraclitéen, ce qui nous fait ainsi revenir à une conception bien antérieure (et orientale) à l’avènement du « miracle grec », c’est-à-dire une conception proprement tragique. Mais en outre, il nous faut insister aussi sur la résolution des ambivalences qui permet l’union des dualités, symbolisée par l’ouroboros qui figurait jadis sur la page de couverture du livre. Et surtout, il nous faut, HURLER, que la conception de l’éternel retour du même, lorsque qu’elle est considéré indépendamment du rire d’or et de la figure de l’homme nouveau est une extase nihiliste, un poison mortel. C’est pourquoi dans sa genèse conceptuelle la pensée de l’éternel retour est antérieure à la genèse textuelle de Zarathoustra, ainsi, permettez-moi de le dire, la considération de l’éternel retour est une pensée du dernier homme.

Ainsi, ce texte ne s’arrête donc pas à une simple désignation de l’éternel retour du même, mais signifie la guérison de l’épreuve de l’éternel retour, par l’individu qui l’ayant éprouvé jusqu’au bout la dépasse par le rire d’or. Alors c’est un fait, que ce soit la considération de l’éternel retour qui soit placé en haut de la cime, car lorsque nous imposons le regard sur la ville qui se trouve en bas, les choses sont devenus « plus petites » et se faisant la ville nous apparaît comme une vache multicolore, que les mouvements journaliers de ses habitants étant identiques, ils se présentent à nous comme une circonvolution continuelle. Mais cela, parce que c’est l’esprit de lourdeur se trouve dans la plus profonde solitude tout en haut, c’est notre propre lourdeur qui en se retrouvant là-haut impose ce regard condescendant sur le monde : « Tu lèves le regard en haut quand tu aspires à l’élévation, mais moi je regarde en bas puisque je suis élevé ». Autrement dit, l’élite qui impose son regard sur la masse et la noirceur qui se trouve en bas, dans le marécage. L’éternel retour « céleste » (celui des équinoxes) Nietzsche l’impose sur le bas comme l’ombre au monde alors que le rire qui se trouve en bas (la pierre) Nietzsche le place tout en haut, ceci afin de saisir entièrement la portée contre traditionnel de la transvaluation. De sorte que le rire, puisqu’il est l’esprit de légèreté est l’élément ascensionnel alors que l’éternel retour est quand à lui l’élément descendant, c’est l’esprit de légèreté qui porte l’esprit de lourdeur à la cime et se faisant le surmonte et le dépasse. Le rire d’or (de l’autodérision), nous permet donc de surmonter et de guérir de l’expérience de l’éternelle retour. Mais avant d’épuiser le contenu du texte avant même de l’énoncer, reprenons-le en main.

 

Ainsi parlais-je d’une voix toujours plus basse, car j’avais peur de mes propres pensées et de mes arrières pensées. Alors soudain j’entendis un chien hurler tout près de nous. Ai-je jamais entendu un chien hurler ainsi ? Mes pensées essayaient de se souvenir en retournant en arrière. Oui ! Lorsque j’étais enfant, dans ma plus lointaine enfance : c’est alors que j’entendis hurler ainsi. Et je le vis aussi, le poil hérissé, le cou tendu, tremblant, au milieu de la nuit la plus silencieuse, où les chiens eux-mêmes croient aux fantômes : en sorte que j’eus pitié de lui. Car tout à l’heure la pleine lune s’est levée au-dessus de la maison, avec un silence de mort ; tout à l’heure elle s’est arrêtée, disque enflammé, sur le toit plat, comme un bien étranger. C’est ce qui exaspéra le chien : car les chiens croient aux voleurs et aux fantômes. Et lorsque j’entendis de nouveau hurler ainsi, je fus de nouveau pris de pitié.

Où donc avaient passé maintenant le nain, le portique, l’araignée et tous les chuchotements ? Avais-je donc rêvé ? M’étais-je éveillé ? Je me trouvais soudain parmi les sauvages rochers, seul, abandonné au clair de lune solitaire.

 

Pour expliquer cette intrigue il nous faut avancer prudemment. Une nouvelle figure fait interruption dans le texte mais il s’agit d’une figure animale faisant partie intégrante du bestiaire. Nous connaissons l’aigle et le serpent qui sont les deux familiers de Zarathoustra, nous retrouvons dans ce texte un chien dont le hurlement interrompt le soliloque entre Zarathoustra et le nain qui se trouvent devant le portique. Le chien est une figure importante du livre, même si elle fait sa première apparition dans ce texte nous retrouverons plus loin dans le chapitre « des grands évènements » la figure des deux chiens de feu et celle des matelots lorsqu’ils accostent sur l’île de flamme. Le premier chien de feu illustre la révolte bruyante alors que le second chien de feu celle de la révolte silencieuse, puisque nous retrouvons initialement le chien près du portique, nous pouvons donc le considérer comme un gardien. Dans la première partie du commentaire, nous avons replacé ce chapitre constituait le milieu de l’articulation de l’ouvrage, puisqu’il qu’il répondait sur certains points à la fois au prologue et au dénouement du livre. Ainsi le hurlement du chien fait échos au cri d’agonie du surhumain qui interviendra à la quatrième partie du livre, l’animal illustre donc un geste qui se répercutera plus tard dans le texte, c’est pourquoi nous interprétons la figure du chien comme un signe annonciateur du danger.

Le hurlement du chien plonge Zarathoustra dans ses souvenirs d’enfance, la pitié qu’il éprouve en cet instant provoque en lui un « déjà-vu » qui aurait éprouvé jadis lorsqu’il était enfant, mais qui nous indique de notre côté le cri d’agonie du surhumain. Mais cette interruption du chien ont tellement perturbé notre Zarathoustra qu’une fois revenu de ses souvenirs d’enfant (troisième métamorphose) il se retrouve alors seul au milieu de rochers sauvages. Il y a donc une nouvelle fois un changement du cadre de la mise en scène puisque le portique et le nain ont alors disparu : « Avais-je donc rêvé ? M’étais-je éveillé ? », mais cela signifie que la scène du portique et la discussion avec le nain n’étaient qu’un soliloque évanescent. Mais nous pouvons noter un élément de la temporalité du récit, le voyage de Zarathoustra ne durant que quatre jours, nous pouvons penser que le hurlement du chien intervient le soir du troisième jour de la navigation. Mais bien que la figure du nain est désormais disparue, le soliloque continue et un autre protagoniste intervient au sein de ce dédoublement figural, le berger.    

 

Mais un homme gisait là ! Et voici le chien bondissant, hérissé, gémissant, maintenant qu’il me voyait venir se mit à hurler et à crier : ai-je jamais entendu un chien crier ainsi au secours ? Et en vérité, je n’ai jamais rien vu de semblable à ce que je vis là. Je vis un jeune berger, qui se tordait, râlant et convulsé, le visage décomposé, et un lourd serpent noir pendant hors de sa bouche. Ai-je jamais vu tant de dégoût et de pâle épouvante sur un visage ! Il dormait peut-être lorsque le serpent lui est entré dans le gosier, il s’y est attaché. Ma main se mit à tirer le serpent, mais je tirais en vain ! elle n’arrivait pas à arracher le serpent du gosier. Alors quelque chose se mit à crier en moi « Mords ! Mords toujours ! Arrache-lui la tête ! Mords toujours ! » C’est ainsi que quelque chose à crier en moi ; mon épouvante, ma haine, mon dégoût, ma pitié, tout mon bien et mon mal, se mirent à crier en moi d’un seul cri.         

 

Le hurlement du chien était un appel au secours qui signalait que le berger avait besoin d’aide, en suivant la piste de l’écho au hurlement, sa figure est donc à mettre en correspondance avec celle du surhumain. Le berger s’oppose à l’homme du troupeau, comme la solitude s’oppose à la masse, l’esprit de légèreté à l’esprit de lourdeur. La pensée de l’éternel retour est donc présentée comme un « lourd serpent noir », une pensée venimeuse qui s’insinue malicieusement dans la gorge du berger au moment où celui-ci était le plus vulnérable et qui s’accroche l’estomac (l’esprit) lorsque la main de Zarathoustra essaye de l’extraire. La prescription de Zarathoustra est ici sans appel « Mords ! Mords toujours ! Arrache-lui la tête ! Mords toujours ! ». Cela veut dire qu’il faut anéantir en nous-même cette pensée qui n’est autre que l’expression de « l’épouvante », de « la haine », du « dégoût », et de « la pitié », en un mot tout le lourd mépris que l’homme élevé porte sur le bas monde. Il faut guérir du constat nihiliste et de cette décharge du chaos de nos instincts, non par l’enfouissement de nos instincts vitaux (moralité) mais en reconnaissant et en surmontant ceux-ci. Il s’agit de métamorphoser nos chiens et cage en oiseaux libres. Autrement dit, Nietzsche ne demande pas d’anéantir mais de dompter le dragon que nous avons en nous-même : « C’est parce que je te sais à présent capable du pire que j’exige de toi le bien ». 

Ce qui permet la guérison à la fois au constat d’éternel retour, à la décharge de nos instincts mais aussi sur l’effet que produit sur nous la ruine de nos vénérations. Ce n’est pas une faculté hors du commun qui lui permet de guérir (bien que…), c’est seulement un bon tempérament. Le berger illustre ce bon tempérament, étant donné qu’il substitue dans ce soliloque au nain qui est la figure de l’esprit de lourdeur, nous pouvons considérer le berger comme incarnant l’esprit de légèreté dont la faculté qui lui permet de guérir de ce terrible constat, n’est autre que la faculté d’oubli. Eh oui… le penseur de l’éternel retour est aussi le penseur de la faculté d’oubli… au bout de la portée contre traditionnelle nous retrouvons l’homme de la tradition, l’homme originel. Zarathoustra nous prescrit de mordre le serpent de la connaissance qui loge dans notre gorge et qui bloque la voie de nos instincts vitaux, ce ne sont donc pas nos instincts vitaux qui illustrent ce « lourd serpent noir », mais le rire qui est l’instinct vital de l’homme. Et il est séduisant de penser, que plus qu’un Ulysse revenu de son aventure, se soit Nietzsche lui-même (ou le Zarathoustra en Nietzsche) qui se trouve derrière ce berger qui guérit de son plus terrible constat, le poète qui guérit de sa propre philosophie. Le nain et le berger forment le dédoublement du regard de Zarathoustra, comme Zarathoustra et le dernier homme se trouvent réunis par un même visage celui de Nietzsche. Et pour garantir qu’il s’agit bien d’un soliloque entretenu par Zarathoustra avec lui-même, je renvoi le lecteur au chapitre suivant intitulé de la béatitude involontaire :

 

(Sanctus Januarius « Toi qui d’une lance de flamme de mon âme as brisé la glace et qui la chasse maintenant sur la mer écumante de ses plus hauts espoirs. Toujours plus clair et plus sain, libre dans une aimante contrainte : Ainsi elle célèbre tes miracles, toi le plus beau mois de janvier ! » (Gai Savoir)).     

 

Déjà je désirais le froid et hiver : « Ô que le froid et l’hiver me fasse de nouveau grelotter et claquer des dents ! » soupirai-je alors des brumes glaciales s’élèvent de moi.

Mon passé brisa ses tombes, mainte douleurs enterrées vivantes se réveilla : elle n’avait fait que dormir cachée sous des linceuls.

Ainsi tout me disait par des signes : « Il est temps ! » Mais moi je n’entendais pas : jusqu’à ce qu’enfin mon abîme se mit à remuer et que ma pensée se mordit.

Hélas ! pensée de mon abîme, toi qui es ma pensée ! Quand trouverai-je la force de t’entendre creuser et de ne plus trembler ?

Le cœur me bat jusqu’à la quand je t’entends creuser ! Ton silence même veut m’étrangler, toi qui est silencieuse comme mon abîme est silencieux !

Jamais encore je n’ai osé t’appeler à la surface : il m’a suffi de te porter en moi ! Je n’ai pas encore été assez fort pour la dernière audace du lion, pour la dernière témérité.

Ta lourdeur m’a toujours été terrible : mais un jour je veux trouver la force et la voix du lion pour te faire monter à la surface ! Quand j’aurai surmonté cela en moi, je surmonterai une plus grande chose encore, et une victoire sera le sceau de mon accomplissement !

Jusque-là je continue à errer sur des mers incertaines ; le hasard me lèche et me cajole ; je regarde en avant, en arrière, je ne vois pas la fin. L’heure de ma dernière lutte n’est pas encore venue, - ou bien me vient-elle en ce moment ? En vérité, avec une beauté maligne, la mer et la vie qui m’entourent me regardent !              

 

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Acte V

 

Braves qui m’entourez, chercheurs hardis et aventureux, et qui que vous soyez, vous qui vous êtes embarqués avec des voiles pleines d’astuce sur les mers inexplorées ! Vous qui êtes heureux des énigmes ! Devinez-moi donc l’énigme que je vis alors et expliquer moi la vision du plus solitaire !

 

- Car ce fut une vision et une prévision : quel symbole était-ce que je vis alors ? Et quel est celui qui doit venir !

 

Comme Héraclite sans les mots !

 

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- Qui est le berger à qui le serpent est entré dans gosier ?

-Réponse : - ô Zarathoustra cela fait quatre jours que nous t’écoutons en silence ! - Tu es toi-même ce nain et le berger qui se croisent sous le portique qui est en toi ! Le nain va sur le sentier de sa grandeur et le berger descend la voie lugubre. Le hurlement de ce chien est le cri de ta propre souffrance sur le chemin de l’éternité.

 

- Quel est l’homme dont le gosier subira ainsi l’atteinte de ce qu’il y a de plus noir et de plus terrible ?

Réponse : nous autres lecteurs matelots qui naviguons en grande compagnie !

 

Le berger cependant se mit à mordre comme mon cri le lui conseillait, il mordit d’un bon coup de dent ! Il cracha loin de lui la tête du serpent et il bondit sur ses jambes.

Il n’était plus ni homme, ni berger – il était transformé, rayonnant, il riait ! Jamais encore je ne le vis quelqu’un rire comme lui ! O mes frères, j’ai entendu un rire qui n’était pas le rire d’un homme et maintenant une soif me ronge, un désir qui sera toujours insatiable.

Le désir de ce rire me ronge : oh comment supporterais-je de mourir maintenant !

   

Le berger se métamorphose alors en enfant (Zagreuss) et ce passage illustre la troisième métamorphose de l’esprit, le mystère bachique et éleusinien de l’individuation dionysiaque. Le rire de l’enfant n’est pas un rire humain , puisqu'il est le rire divin du Dionysos enfant. Le désir d’éternité demeure insatiable à Zarathoustra dans la mesure où le prêtre de Bacchus ayant son grand sortilège invocatoire, sa fonction de bouc émissaire se termine, ou bien… commence. Mon propos entier étant l’expression entière de ce petit paragraphe, j’en reste là.

 

Ainsi se taisait Zarathoustra.     

 

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[1]. Gai Savoir, « l’ordre du jour pour le roi », aphorisme 22.

[2] . Les écoles présocratiques, « Héraclite B LX » Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies, IX,10.

[3] . Idem cit. « Héraclite B CIII », Porphyre Question homérique sur l’Iliade, XIV, V, 200)

[4] . Idem cit. « Héraclite C II », Hippocrate, De l’alimentation, IX, 45. 

[5] . Zarathoustra, « le jeune homme sur la montagne ».

[6] . Seconde Inactuelle.

[7] .Les écoles présocratiques, « Héraclite C », Stobée Choix de textes, III,2

[8] . Seconde Considérations Inactuelles, I.

[9] . Gai Savoir, « amitié stellaire », 279.

[10] . Gai Savoir, « le poids le plus lourd », 341. 

 

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Published by Antoine Michon
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Réda 20/07/2016 17:37

Bonjour,
palpitante explication. Cela fait sens. Je vais lire l'oeuvre en entier pour peut-être mettre vos vues en perspective. J'ai cru comprendre que vous aviez écris un livre qui analyse le Zarathoustra. Si tel est le cas, me communiqueriez-vous le titre pour que je me le procure ?
Merci

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