5 octobre 2010 2 05 /10 /octobre /2010 09:10

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  (Ingres, Oedipe explique l'énigme du sphinx, 1808)

Quand j’essaie de m’imaginer le portrait d’un lecteur parfait, cela donne toujours un monstre de courage et de curiosité, et en outre quelque chose de souple, de rusé, de prudent, un aventurier et un explorateur-né. Pour finir : je ne serais mieux dire qui sont, au fond, les seuls lecteurs pour qui j’écris, que Zarathoustra ne l’a dit lui-même : à qui, et à qui seulement, veut-il conter ses énigmes ?[1]      

 

Je propose, disons, pour couronner le tout, un petit commentaire personnel du second chapitre du livre III du Ainsi parlait Zarathoustra intitulé de la vision et de l’énigme. Le lecteur qui sera comme moi désireux d’entendre de tels chants de sirènes devra à tous le moins s’efforcer de s’attacher solidement au mât (istôs) de notre nef. Or le mât qui porte nos voiles, cette bobine de fil qui nous permet de nous orienter dans l’exploration dédale et nous a permis de tracer cet itinéraire de lecture, n’est autre que la programmatique de réception dictée dans le pacte de lecture. Alors votre question consistera sans doute à savoir si de telles règles du jeu existent réellement entre lui et nous : où donc se trouve ce pacte ? Quels sont les indices que l’auteur vous a murmuré à l’oreille et que nous seuls avons entendu ? De notre côté nous formulons notre interrogation en ces termes : les œuvres de Nietzsche sont-elles des bouteilles jetées à la mer ou bien possèdent-elles une destination désignée par l’auteur  de façon précise ? Nous oscillons en équilibre entre les deux pôles de cette interrogation, d’un côté nous ne pensons pas que l’œuvre soit dans une errance complète, car cette désignation du lecteur apparaît dans les textes. Mais de l’autre côté, nous ne pensons pas non plus qu’il y est de lecteurs prédestinés puisqu’ils ne sont qu’un produit de l’espérance de l’auteur, soit ses amis imaginaires. Ce qui nous amène désormais à penser qu’à défaut de lecteurs prédestinés, Nietzsche oriente plutôt son jeune lecteur en lui donnant le fil à suivre à l’intérieur de son propre dédale, le médicament prescrit était donc accompagné d’une notice, soit en définitive non pas une prédestination du lecteur mais une prédestination de la lecture elle-même. Jolie nuance et pourtant…et pourtant… il semble bien que je sois subitement obligé de pencher ici un peu trop dangereusement sur le côté déséquilibrant de ma propre interrogation. - Alors jeune homme, qui est le Sphinx, qui est Oedipe ?

 

À vous, chercheurs hardis et aventureux [les impavides tenteurs et tentateurs], qui que vous soyez, vous qui vous êtes embarqués avec des voiles pleines d’astuce [rusées], sur des mers épouvantables, à vous qui êtes ivres d’énigmes, heureux du demi-jour [allègres crépusculaires], vous dont l’âme se laisse attirer par le son des flûtes [enjôleuse] dans tous les remous trompeurs [gouffres trompeurs] : - car vous ne voulez pas tâtonner d’une main peureuse [lâche ou tremblante] le long du fil conducteur ; et partout où vous pouvez deviner, vous détestez conclure [déduire par raison] – c’est à vous seuls que je raconte l’énigme que j’ai vue, - la vision du plus solitaire.

 

Le chapitre est divisé en de deux parties que nous allons commenter distinctement, car la première partie nous allons le voir porte sur le rire d’or de la joyeuse méchanceté (remède) et la seconde partie porte quant à elle sur l’éternel retour (poison). Mais en premier lieu et avant de pénétrer dans le récit, posons un premier regard sur l’ensemble du texte afin d’en saisir une unité ainsi qu’une structure qui composerait les différentes étapes de son articulation. Nous retrouvons ainsi un cadre au demeurant très proche de celui du déroulement de la tragédie, soit celui de la division en cinq actes.

 

Lien du livre numérique :link

 

L’acte I : mise en scène et la présentation des protagonistes : « Lorsque, parmi les matelots, il fut notoire que Zarathoustra se trouvait sur le vaisseau – car en même temps que lui un homme des îles bienheureuse était venu à bord, - il y eut une grande curiosité et une grande attente ».

 

L’acte II :  prise de parole du nain venu des îles bienheureuse dont la parole intervient comme l’élément perturbateur : « Ô Zarathoustra [Za-ra-thous-tra], me chuchotait-il, syllabe par syllabe, d’un ton moqueur, pierre de la sagesse ! »

 

L’acte III : l’énigme et la recherche d’une solution possible : pour l’énigme « Mais moi je suis le plus fort de nous deux - : tu ne connais pas ma pensée la plus profonde ! Celle là tu ne saurais la porter !"  jusqu'à "ne faut-il pas qu'éternellement nous revenions ?"

 

L’acte IV : moment dans lequel se résout le noeud de l’action : « Ainsi parlais-je et d’une voix toujours plus basse, car j’avais peur de mes propres pensées et de mes arrières pensées. Alors soudain j’entendis un chien hurler près de nous ».  jusqu’à "Brave qui m'entourez"


L’acte V : l’action se dénoue par la mort d’un protagoniste  "Devinez-moi don l'énigme que je vis alors et expliquer moi la vision du plus solitaire "  jusqu’à « Le désir de ce rire me ronge : oh ! comment supporterais-je de mourir maintenant ».     

 

Dans le cadre que nous présentons, les deux premiers actes se trouvent regroupés dans la première partie qui s’achève par ces mots : « Dans une telle maxime, il y a beaucoup de fanfare que celui qui à des oreilles entende », ainsi pour que nous puissions porter l’oreille la plus attentive commençons par présenter la disposition figurale des protagonistes.

 

Acte I.

 

Outre la figure de Zarathoustra, nous retrouvons celle nos matelots qui représentent, nous l’avons dit, la figure des esprits libres. Le mystérieux personnage venu des îles bienheureuses, est la troisième figure dont la signification se trouve à la fin du premier acte, le nain rempli le rôle figuratif de l’esprit de lourdeur : « Plus haut : résistant à l’esprit qui l’attirait vers le bas, vers l’abîme, à l’esprit de lourdeur, mon démon et mon ennemi mortel. Plus haut : - Quoiqu’il fût assis sur moi, l’esprit de lourdeur, moitié nain, moitié taupe, paralyser, paralysant, versant du plomb dans mon oreille, versant dans mon cerveau, goutte à goutte, des pensées de plomb » ; Nous retrouvons donc dans la nef la figure de Zarathoustra accompagnée de sa communauté d’esprits et libres et de l’esprit de lourdeur.   

La mise en scène, c’est-à-dire la situation dans laquelle se trouvent les divers protagonistes compose la disposition figurale du récit. La posture du Zarathoustra prostré est à prendre en considération. Pour préciser, le motif de sa tristesse est indiqué dans le dernier paragraphe du chapitre précédent : « mais alors il pensa à ses amis abandonnés, et, comme si, dans ses pensées, il avait prêché contre eux, il fut fâché contre lui-même à cause de sa pensée. Et aussitôt il advint que tout en riant il se mit à pleurer : - Zarathoustra pleura amèrement de colère et de désir »[2]. La prostration de Zarathoustra dure deux jours, il est sourd et muet le premier jour, écoute tout en demeurant muet au soir du second jour, puis progressivement sa langue se délia… Est-ce là une parole du soir ou une parole du commencement du troisième jours ? Une petite digression est nécessaire, car la question à son importance puisque le moment de la journée dans lequel Zarathoustra s’exprime est un repère important pour le lecteur. Les paroles du crépuscule et de la nuit ont une connotation bien significative dans l’ouvrage, celle de la mélancolie (fin du chant de la danse, le voyageur, le chant de l’ivresse) et de la terreur (l’heure la plus silencieuse) mais c’est aussi le moment concédé au rêve (le devin). Le texte ne nous permet pas de savoir combien de temps Zarathoustra est demeuré à l’écoute avant de prendre la parole. A-t-il pris la parole au soir du second jour, ou bien les a-t-il écoutés durant toute la nuit pour s’exprimer seulement à l’aurore du troisième ? Le texte ne le précise pas… le début du chapitre précédent énonce que Zarathoustra souhaitait : « arriver le matin de très bonne heure à l’autre rive : car c’est là qu’il voulait embarquer »[3] ; et bien que le commencement du texte que nous étudions nous dit : « Zarathoustra se tut pendant deux jours », il est difficile pour autant de dire si la prise de parole de Zarathoustra se situe à l’aube du troisième jour, ou bien que celui-ci serait prononcée avant ou après minuit.

Quoiqu’il en soit, ce n’est pas l’élément spatial (la nef) qui intervient ici comme composante de la disposition figurale (la navigation n’est pas perturbée par aucun évènement externe) mais bien l’élément temporel qui va imposer un mouvement et une interaction entre les diverses figures. Nous ne connaissons pas l’objet de leur discussion et de leurs questions, mais les matelots (esprits libres) et le nain (esprit de lourdeur) s’entretiennent ensemble durant les deux jours de prostration qui précèdent à la prise de parole de Zarathoustra. La disposition figurale est donc la suivante : lorsque Zarathoustra se tait, les esprits libres s’entretiennent avec l’esprit de lourdeur, mais lorsque c’est Zarathoustra qui s’entretient avec le nain alors ce sont les matelots qui se taisent (//rapport du voyageur et de l’ombre vis-à-vis de la lumière : lorsque le voyageur fuit la lumière l’ombre fuit le voyageur).

 

Ainsi sorti de sa profonde prostration, Zarathoustra prononce alors une exhortation (déjà cité) adressée aux matelots et commence à raconter le préambule de son énigme. Mais c’est le nain, intervenant comme élément perturbateur qui vient découdre avec lui, alors que les matelots quand à eux demeurent silencieux, prostrés.

 

Alors, puisque nous venons de terminer une présentation des premiers protagonistes ainsi que le cadre de la mise en scène du récit, autrement dit les diverses composantes du dispositif figural animé par la temporalité du récit… maintenant que nous avons commencé à reconstruire les composantes de ce soliloque. Nous allons donc commencer à chercher ce qui pourrait se passer derrière le sens apparent du texte et nous donnerait une signification sous jacente et en arrière-fond, je veux dire « deviner ». Dans ce dessein, il nous faut revenir à quelques considérations antérieures touchant au thème du rire d’or de la joyeuse méchanceté. Afin d’éviter les redites je vous renvoie donc aux lectures précédentes qui sont consacrées à la conception nietzschéenne du rire. J’en rappelle seulement ici que sur le plan symbolique le rire est sur le marteau de la transvaluation des valeurs « que tout ce qui est lourd devienne léger », ce qui signifie qu’il est l’instrument de la lutte contre l’esprit de lourdeur. L’ouverture du livre III dans lequel se trouve le chapitre que nous commentons, nous donne une indication qui va se révéler précieuse pour la suite, Nietzsche par le biais d’une autoréférence relie le commencement de son troisième livre avec un chapitre du livre I intitulé « lire et écrire » : « Vous regardez en haut quand vous aspirez à l’élévation. Et moi je regarde en bas puisque je suis élevé. Qui de vous peut en même temps rire et être élevé. Celui qui plane sur les hautes montagnes se rit de toutes les tragédies de la scène et de la vie ». Dès lors quelques petites libations sanguines suffisent désormais à donner une tout autre tonalité à notre texte, lorsque nous répercutons certains éléments contenus dans ce chapitre du livre I du livre celui du livre III.

 

Le visage obscurci, j’ai traversé dernièrement le blême crépuscule, le visage obscurci et dur, et les lèvres serrées. Plus d’un soleil s’était couché sur moi [transfiguration]. Un sentier qui montait avec insolence à travers les éboulis, un sentier méchant et solitaire qui ne voulait plus ni herbes ni des buissons, un sentier de la montagne criait sous les défis de mes pas. Marchant, muet, sur le crissement moqueur des cailloux écrasant la pierre qui le fait glisser [les hommes], mon pas se contraignait à monter [volonté d’éternité].

 

Ce sentier que Zarathoustra a emprunté « dernièrement » n’est autre que le sentier de la grandeur (le dernier) qui se trouve décrit dans le chapitre précédent, dans lequel, je le souligne, le sommet et l’abîme se trouvent confondus (//« l’heure la plus silencieuse »). Ce sentier qu’est l’ascension à la grandeur est celle emprunter par la volonté d’éternité, Zarathoustra passe alors sur la tête des hommes (cailloux) qui composent le chemin de l’éternité. La force de l’esprit s’illustre et se mesure à la faculté de porter ce qu’il y a de plus lourd et de le transposter tout en haut la cime de la montagne. Autrement dit, la puissance de l’homme est proportionnelle à la charge que celui-ci est capable de surmonter sur le sentier de la grandeur et cette puissance en marche c’est la volonté d’éternité : « Plus haut » !

 

Acte II.

 

C’est à partir de là que le nain fait son interruption, il illustre toute la lourdeur que la volonté inébranlable de Zarathoustra (« je ne suis inébranlable qu’au talon ») charrie jusqu’à la cime afin de l’accrocher aux étoiles. Outre sa fonction figurative qui fait de lui un véritable boulet, il remplit aussi le rôle de celui qui tape sur la mule afin de la faire avancer. Pire !.. il est celui qui plonge Zarathoustra dans la plus profonde des inquiétudes et le tourmente sur le long sentier de l’éternité. Comme un petit démon au rire sarcastique qui nous monte sur épaule et nous murmure à l’oreille tout un tas de méchanceté sur nous-même, le nain incarne dans ce soliloque la « mauvaise conscience », mais puisque ce terme peut porter à défaut, nous dirons plutôt l’imagination de l’inquiétude de l’homme :  « L’imagination de l’inquiétude est ce méchant gnome à figure de singe qui saute sur le dos de l’homme au moment où il a déjà le plus à porter »[4]. Et voici sa sentence !

 

« Ô Za-ra-thous-tra, me chuchotait-il, syllabe par syllabe, d’un ton moqueur, pierre de la sagesse ! tu t’es lancé en l’air, mais toute pierre jetée doit retomber ! Ô Zarathoustra, pierre lancée, destructeur d’étoile ! c’est toi-même que tu as lancé si haut, mais toute pierre doit retomber ! Condamner à toi-même et à ta propre lapidation : ô Zarathoustra, tu as jeté bien loin la pierre, mais elle retombera sur toi ! »  

 

Or, la fanfare qui accompagne l’ascension de Zarathoustra sur le sentier de l’éternité, ce n’est pas vraiment l’ouverture de Strauss… mais plutôt le rire et la moquerie des hommes. C’est le rire qui est la pierre que Zarathoustra à jeter au ciel et qui retombe à présent sur lui. Cette peur qui provoque l’effroi et la prostration de Zarathoustra n’est autre que son ascension sur le sentier de l’éternité fasse de lui le martyr de ce rire qu’il a lui-même porté sur les hommes, l’arroseur serait alors arrosé et celui-ci passerait pour un pitre aux yeux de l’éternité, c'est-à-dire à ceux de la postérité, autrement dit à nos yeux, le regard redouté.

Je dirai même qu’il y a ici une transposition figurale des couples et notamment celui du funambule et du bouffon bariolé, le nain remplissant la même fonction illustrative que le bouffon qui dit : « En avant boiteux cria son horrible voix, en avant paresseux, sournois, visage blême ! Que je ne te chatouille pas de mon talon ! Que fais-tu là entre ces tours ? C’est dans la tour que tu devrais être enfermé ; tu barres la route à un meilleur que toi ! », sauf que la disposition des figures dans le prologue est inverse, car dans le chapitre que nous commentons il est dit au seuil de la seconde partie « Arrête-toi ! nain ! dis-je. Moi ou bien toi ! Mais moi je suis le plus fort de nous deux ». De somme nous voyons bien que c’est Zarathoustra qui se retrouve tout à coup sur le fil de l’éternité poursuivi par un nain qui lui aboie des paroles outrageantes. Pareillement pour le texte « parmi les oiseux de proies » !: « Il faut avoir des ailes quand on aime l’abîme, il ne faut pas se cramponner comme tu le fais pendu » [5], qui énonce, en outre, d’une façon étroitement similaire : que la charge la plus difficile à porter pour Zarathoustra n’est autre que Zarathoustra lui-même, autrement dit ce qu’il y a de plus lourd c’est sa propre lourdeur : « Connaisseur de toi-même, bourreau de toi-même ». De sommes, c’est aussi dans l’articulation de l’ouvrage lui-même que nous devons replacer notre chapitre, puisqu’il y a présence d’une mise en abîme, soit d’une transposition figurale entre un commencement (le funambule et le bouffon bariolé), un milieu (Zarathoustra et le nain) et cette Dithyrambe qui devait être sans nul doute illustrer la fin de cette tragédie (Prométhée et Ethon).

 

ZzzzZZzzz ton foutu bavardage n’en fini pas ! Voici deux jours que je t’écoute t’entretenir ainsi avec lourdeur et je ne vois même pas l’ombre d’une solution qui pourrait éclairer mon énigme. – Sa majesté s’impatiente, le gâteau de Sa majesté arrive ! Mais en attendant que votre sieste soit terminé, permettez-moi de parler encore un peu avec votre chapeau.

 

Alors…Oui... l’énigme ! Reprenons… le soliloque, bien, cette conversation à deux lorsqu’on est seul avec un chapeau…le texte : « Alors le nain se tut » enfin… façons de parler, disons plutôt le nain se réfugia dans un profond silence, « son silence dura longtemps » tient longtemps… Et combien de temps cela dure longtemps ? « En sorte que j’en fus oppressé ; ainsi lorsqu’on est deux, on est en vérité plus solitaire que lorsqu’on est seul ! ». Oh !!! Mais de somme ! tout cela n’était qu’un dédoublement, la figure du nain n’est pas indépendante de celle de Zarathoustra et intervenait seulement comme composante du soliloque. Le nain revenu des iles bienheureuse n’est-il pas Zarathoustra lui-même ? « Je montai, je montai, davantage, en rêvant et en pensant, - mais tout m’oppressait ». Ahh ! d’accord… Zarathoustra à lui-même rêver de son propre cheminant sur le sentier des étoiles et a été rattrapé en chemin par son « imagination de l’inquiétude », son propre fardeau : « Je ressemblais à un malade que fatigue l’âpreté de sa souffrance, et qu’un cauchemar réveille de son premier sommeil » soit une référence implicite au chapitre intitulé « le devin » à partir duquel notre geste consiste à reproduire celui du disciple qui lui interprète son rêve : « Tu les as rêvés eux-mêmes tes ennemis ».

Zarathoustra mène donc une lutte contre l’autre qui se trouve en lui-même, une lutte contre l’esprit de lourdeur qui fait donc obstacle à sa « soif d’étoiles » ! Zarathoustra affronte et mène une lutte à mort contre l’esprit de lourdeur qui est en lui : « Ce n’est pas par la colère mais par le rire que l’on tue »[6] Je vous l’accorde, c’est à se secouer la tête ! Tous les joyeux compagnons sont sur scène, Zarathoustra en discussion avec lui-même en présence de sa joyeuse société d’amis imaginaires.

 

Alors « le courage veut rire » ! (lire et écrire), il se pourrait bien que cette équivalence tracée ici entre le courage et le [rire] intervient comme élément révélateur de ce texte qui n’est autre que la consolation de la prostration par le rire, cette « consolation de l’ici-bas »[7].

 

Mais il y a quelque chose en moi que j’appelle courage : c’est ce qui fait taire jusqu’à présent en moi tout mouvement d’humeur. Ce courage me fit enfin m’arrêter de dire : « Nain ! L’un de nous deux doit disparaître, toi, ou bien moi ! ». Car le courage est le meilleur meurtrier – le courage qui attaque : car dans toute attaque il y a une fanfare.

L’homme cependant est la bête la plus courageuse, c’est ainsi qu’il a vaincu toutes les bêtes. Au son de la fanfare, il a surmonté toutes les douleurs ; mais la douleur humaine est la plus profonde douleur.

Le courage [rire] tue aussi le vertige au bord des abîmes : et où l’homme ne serait-il pas au bord des abîmes ? Ne suffit-il pas de regarder – pour regarder des abîmes ?

Le courage [rire] est le meilleur des meurtriers : le courage [rire] tue aussi la pitié. Et la pitié est l’abîme le plus profond : l’homme voit au fond de la souffrance, aussi profondément qu’il voit au fond de la vie.

Le courage [rire] cependant est le meilleur des meurtriers, le courage qui attaque : il finira par tuer la mort, car il dit : « Comment ? était-ce là la vie ? Allons ! Recommençons encore une fois ! »          

 

L’homme est la bête la plus courageuse… si nous reportons cette petite considération sur la nature humaine au rire, cela donne bien « le rire est le propre de l’homme » soit la célèbre maxime de Rabelais, ce qui vient confirmer que notre petite solution à cette jolie charade est la bonne : « que celui qui à des oreilles entende », nous entendons bien désormais lorsqu’on colle notre oreille sur le texte la fanfare de rire.      

 

 

Seconde partie du chapitre

Acte III…



[1] . Ecce Homo, « Pourquoi j’écris des si bons livres », 3.

[2] . « Le voyageur », dernier paragraphe.

[3] . « Le voyageur », premier paragraphe.

 [4] . Humain trop Humain, « Imagination de l’inquiétude », 535.

[5] . Dithyrambes à Dionysos.

[6] . Zarathoustra, « lire et écrire ».

[7] . Essai d’autocritique de la naissance de la tragédie.

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