29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:27

(Raphaël, César Borgia, duc de Valentinois, Galerie Borghèse, Rome)

Le voleur de figues. Le cas Taine nous donne l'occasion de ressortir les vieux dossiers du placard et de relancer quelques affaires que l'on pensait définitivement classées. Revenons tout d'abord sur les différents sujets de conversations entre nos philosophes médecins : comme l'allusion à Burckhardt et la question de la conception des génies nationaux dans les échanges de 1886, la courte discussion sur le portrait de Bonaparte qui venait de paraître en deux parties dans la Revue des Deux Mondes et qui résidait au centre de son casus belli avec Erwin Rohde en 1887, les considérations sur l'esprit du peuple allemand qui comporte déjà les termes de déclaration de guerre au sein de l'échange de 1888, que nous regroupons ici sous le qualificatif d'idées sociales. Au risque de vous paraître schématique, nous devons préalablement distinguer la conception du grand homme de Thomas Carlyle, l'homme pathologique de Jacob Burckhardt, le génie de l'esprit du peuple ou homme particule selon Taine, l'homme supérieur de Paul Bourget dans son portrait de Renan et enfin la conception du surhumain. De manière à nous prémunir d'un amalgame entre la conception du grand homme de Carlyle et celle du surhumain, qui provoque la colère du malin génie au sein du Crépuscule des Idoles et du Ecce Homo : « Avant tout on a voulu me faire comprendre « l’indéniable supériorité » de notre temps en matière d’opinion morale, notre véritable progrès sur ce domaine : impossible d’accepter qu’un César Borgia, comparé avec nous, puisse être présenté, ainsi que je l’ai fait, comme un « homme supérieur », comme une espèce de surhumain… Un rédacteur suisse du Bund, non sans m’exprimer l’estime que lui inspirait le courage d’une pareille entreprise, alla jusqu’à « comprendre » dans mon œuvre que je proposais l’abolition de tous les sentiments honnêtes. Bien obligé ! »[1], article deJoseph-Victor Widmann, dont il est également question dans la première section du Ecce Homo : « D’autres bêtes à cornes savantes, à cause de ce mot, m’ont suspecté de darwinisme ; on a même voulu y retrouver le « culte des héros » de ce grand faux monnayeur inconscient qu’était Carlyle, ce culte que j’ai si malicieusement rejeté. Quand je soufflais à quelqu’un qu’il ferait mieux de s’enquérir d’un César Borgia que d’un Parsifal, il n’en croyait pas ses oreilles »[2].Ajoutons que le criminel honnête fait ici allusion à l'aphorisme intitulé le culte du héros et ses fanatiques : « Thomas Carlyle, ce vieux grognon embrouillé et prétentieux qui s’est employé, sa longue vie durant, à rendre romantique la raison de ses Anglais : en vain ! »[3] et met un point d'honneur à distinguer sa propre conception du génie de celle de Carlyle présente dans On Heroes and Hero Worship and the Heroic in History de 1840, qui considère comme le veut l'adage que l'Histoire est la biographie des grands hommes.

 

Problématique.Si lourdes et si incommodes que furent les figurations historiques du surhomme dans le récit (Frédéric II, César Borgia, Napoléon Bonaparte), nous ne répugnons guère à venir dissocier la conception du surhomme et celle du grand homme, tout en recherchant ses prémices au sein des ouvrages de Taine (Philosophie de l'art), de Renan (Dialogues philosophiques) et Bourget (Essai de psychologie contemporaine).

 

César Borgia et les figurations historiques du surhomme. Au sein de l'échange épistolaire de l'année 1886, nous ne pouvons manquer de relever la référence à Burckhardt, qui va nous conduire sur une voie des plus vertigineuses. En effet, monsieur Taine lui répond, qu'il a été l'un des premiers à faire connaître la civilisation de la renaissance en Italie, par la publication d'un article au sein de la revue philosophique de France et de l'étranger : « Vous me faites un grand honneur dans votre lettre en me mettant à côté de M. Burckhardt de Bâle que j’admire infiniment ; je crois avoir été le premier en France à signaler dans la presse son grand ouvrage sur la Culture de la Renaissance en Italie »[4]. Ayant préalablement évoqué la possibilité d'une conversation entre lui et Burckhardt au cours de la période bâloise sujet de la Philosophie de l'art de Taine ; la curiosité nous amène une nouvelle fois à relever dans le corpus tainien les références à Burckhardt et plus précisément les leçons sur la renaissance italienne. Imaginez la surprise du lecteur, qui retrouve les prémices de la conception du surhomme, dans un portrait de César Borgia esquissé par la main de Taine, portrait qui comporte la référence à Burckhardt :

 

Aussi les spectacles que l'on a journellement à Rome ou dans les environs sont-ils atroces : les châtiments semblent ceux d'une monarchie d'Orient. Comptez, si vous pouvez, les meurtres de ce beau et spirituel César Borgia, fils du pape et duc de Valentinois, dont vous verrez le portrait à Rome dans la galerie Borghèse. C'est un homme de goût, grand politique, amateur de fêtes et de fine conversation; sa taille fine est serrée dans un pourpoint de velours noir; ses mains sont parfaites, il a le regard calme d'un grand seigneur. Mais il sait se faire respecter, et de ses propres mains, à l'épée, au poignard, il fait ses affaires.

« Le second dimanche, dit Burckhardt, camérier du « pape, un homme masque, dans le Borgo, dit des paroles offensantes contre le duc de Valentinois. Le « duc, l'ayant appris, le fit saisir » on lui coupa la main « et la partie antérieure de la langue; qui fut attachée « au petit doigt de la main coupée, sans doute pour faire un exemple. Une autre fois, comme les Chauffeurs de 1799, « les gens du même duc suspendirent par les « bras deux vieillards et huit vieilles femmes, après « avoir allumé du feu sous leurs pieds pour leur faire « avouer où était l'argent caché, et ceux-ci, ne le « sachant pas ou ne voulant pas le dire, moururent « dans ladite torture. »[...]

 

Mais ce qui met une différence énorme entre l'Italie du XVe siècle et l'Europe du moyen âge, c'est que les Italiens étaient alors très cultivés. Vous avez vu tout à l'heure les preuves multipliées de cette culture exquise. Par un contraste extraordinaire, tandis que les façons sont devenues élégantes et les goûts délicats, les caractères et les cœurs sont restés féroces. Ces gens sont lettrés, connaisseurs, beaux diseurs, polis, hommes du monde, en même temps hommes d'armes, assassins et meurtriers. Ils font des actions de sauvages et des raisonnements de gens civilisés; ce sont des loups intelligents. Maintenant, supposez qu'un loup raisonne sur son espèce; il est probable qu'il fera le code du meurtre. C'est ce qui arriva en Italie; les philosophes érigèrent en théorie les pratiques dont ils étaient témoins, et finirent par croire ou dire que, pour subsister ou réussir dans ce monde, il faut agir en scélérat. Le plus profond de ces théoriciens fut Machiavel, grand homme, honnête homme même, patriote, génie supérieur, qui écrivit un livre, le Prince, pour justifier ou du moins pour autoriser la trahison et l'assassinat. […]

 

César Borgia, ce grand assassin et ce grand politique, avait les mains aussi vigoureuses que l'intelligence et la volonté. Son portrait montre un élégant, et son histoire un diplomate mais sa biographie intime montre aussi un matamore, comme on en voit dans cette Espagne d'où sa famille venait. « Il a vingt- sept ans, dit un contemporain, il est très beau de corps, et le pape son père a grand'peur de lui. Il a « tué six taureaux sauvages » en combattant à cheval avec la pique, et à l'un de ces taureaux il a fendu la tête d'un seul coup. »[5]

 

Serait-ce le sujet de la conversation entre lui et Burckhardt au cours de la période bâloise ? Il ne fait pour ma part aucun doute que le rapprochement entre Taine et Burckhardt intervient dans les leçons sur la Renaissance italienne dispensées à l'école des beaux-arts ; là que réside l'équivalence entre les deux historiens, bien que leurs conceptions de l'Histoire ne sont pas pleinement compatibles. Certes, nous ne devons pas négliger la référence au portrait de César Borgia par le poète Boccace au sein de l'aphorisme de l'Antéchrist : « Pétrone dont on pourrait dire ce que Domenico Boccaccio écrivait sur César Borgia au duc de Parme : è tutto festo — immortellement bien portant, immortellement gai et bien réussi… »[6], dont voici le contenu de la lettre : « Avant-hier, j’ai trouvé César chez lui, au Trastevere. Il était sur le point de sortir pour aller à la chasse et entièrement en vêtement laïque, c’est-à-dire vêtu de soie et armé. Tout en chevauchant ensemble, nous parlâmes un moment. Je suis parmi ses relations les plus intimes. C’est un homme de grand talent et d’une excellente nature ; ses manières sont celles du fils d’un grand prince : il est surtout d’un caractère joyeux et gai. Il est très moderne, très supérieur et de bien meilleure apparence que le duc de Gandie, qui n’est pourtant pas à court de dons naturels »[7]. Qu'un être aussi cruel et sans scrupules que César Borgia, soit tout à la fois doté d'un tempérament gai et joyeux « è tutto festo », voilà ce qui fascine le psychologue dans sa description du type aristocratique dans la Généalogie, son examen du type criminel dans le Crépuscule des Idoles, ainsi que son analyse du type rédempteur dans l'Antéchrist. Sauf que nous ne devons pas perdre de vue, que le portrait de Césare Borgia – du moins, celui qui fait l'objet des leçons de Burckhardt et de Taine – réside en tout premier lieu dans le Prince de Machiavel : « Je dis que tout prince doit désirer d’être réputé clément et non cruel. Il faut pourtant bien prendre garde de ne point user mal à propos de la clémence. César Borgia passait pour cruel, mais sa cruauté rétablit l’ordre et l’union dans la Romagne; elle y ramena la tranquillité de l’obéissance. On peut dire aussi, en considérant bien les choses, qu’il fut plus clément que le peuple florentin, qui, pour éviter le reproche de cruauté, laissa détruire la ville de Pistoie »[8]. Machiavel qui érige la statue de César Borgia en modèle du « prince sage ». Il y a d'ailleurs une curieuse parenté au sein du récit, entre la figure de César Borgia sur le plan politique et celles de Cellini dans la sculpture et de Caravage dans la peinture, ces génies créateurs de la Renaissance italienne sont des criminels et des assassins, qui obtiennent la rédemption pour leurs productions artistiques : des criminels impunis... (intro. 1/a 04/2021)

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[1]Crépuscule des Idoles, « raids d'un intempestif », § 34.

[2]Ecce Homo, « pourquoi j'écris de si bon livres », § 1.

[3]Aurore, le culte du héros et ses fanatiques, § 298.

[4]Lettre de Taine à Nietzsche du 17 octobre 1886.

[5]Portrait de César Borgia par Hippolyte Taine, in La philosophie de l'art, 1865, tome 1, Chapitre 5, 2

[6]Antéchrist, § 46.

[7]Gian Andrea Boccaccio, évêque de Modène et ambassadeur du duc de Ferrare, in Marcel, Les Borgia, Tallandier, Collection Texto, 1953, p.127.

[8]Machiavel, le Prince, chapitre XVII : de la cruauté et de la clémence

 
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