29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:20

(Jean Béraud, salle de rédaction du journal des débats en 1890, détail)

 

Les échos de la lettre de Taine dans le Ecce Homo. Quelques indices, prélevés dans les lettres, nous conduisent à signaler que le criminel honnête n'a pas manqué de percevoir la tournure ironique de la lettre du philosophe français, il y a d'abord la formule « honoré et – fait honte » qui semble attester du reversement ironique procuré par l'éloge empoisonnée ; ensuite la seconde référence à Taine au sein de la lettre de présentation à Bourdeau : « Par-delà Bien et Mal : pour cette œuvre également, M. Taine m'avait en son temps, fait preuve de son extraordinaire intérêt », qui pourrait laisser entendre que « le temps » de monsieur Taine serait à présent révolu... Un tiret de trop par ici, une virgule en moins par là, cela fait somme toute peu de choses pour soutenir l'insoutenable ou dire l'indicible. Suis-je le sujet d'une hallucination vraie, lorsque je raconte que l'oncle Graindorge vient de lui mettre un grand coup de botte ? Que la recommandation de Taine le conduit directement dans un guet-apens, puisque Bourdeau était déjà occupé à lui confectionner une redingote sur-mesure au sujet du Cas Wagner pour les vitrines du Journal des Débats, sorte de manteau divin pour le dire à la manière de Carlyle (sourire) ? Seulement, ces indices ne résident pas seulement dans les échanges épistolaires de décembre 1888, mais également au sein du Ecce Homo et dans les posthumes d'hiver 1888-1889. (transition)

A partir de la correspondance avec le dramaturge suédois August Strindberg, nous considérons que le Ecce Homo était terminé le 4 novembre 1888. Sauf que nous retrouvons une allusion à la dernière lettre de Taine du 14 décembre, le philosophe français qui salue une fois encore les audaces et les finesses du Crépuscule des Idoles : « Mon vieux maître Ritschl prétendait même que je concevais mes dissertations philo-logiques comme un romancier parisien - d’une façon captivante jusqu’à l’absurdité. À Paris même on est étonné de « toutes mes audaces et finesses » l’expression est de M. Taine ». Ce qui nous permet, sinon d'étendre considérablement la période de composition du manuscrit ; de signaler du moins que le criminel honnête reformule certains passages et ajoute une dernière section à son plaidoyer rédigé à la manière de Prado. De sorte que la référence à la lettre du 14 décembre, nous prouve que Taine est personnellement visé par les ajouts et les variantes rédigées dans les jours qui précèdent l'effondrement. Alors que le nom de Taine résidait au côté de celui de Burckhardt au sein de la correspondance avec Rohde, nous le retrouvons désormais à la suite du vénérable maître Ritschl. A titre de rappel, il s'agit d'indiquer que le dernier parricide manqué fait échos au premier, ou de montrer que la sentence de son ancien professeur de philologie au sujet des romanciers parisiens, n'était pas dépourvue d'une tonalité ironique similaire à celle de la lettre de Taine ; de manière à mettre en parallèle l'ancienne querelle autour de la Naissance de la Tragédie (Wilamowitz) et celle qui l'occupe à présent au sujet du Cas Wagner (Pohl). A-t-il fait preuve de la même hypocrisie à l'égard d'un monsieur Taine « ambassadeur des français », que jadis envers Ritschl « gouverneur de province » ? Mais à quoi peuvent aboutir de tels indices, sinon à prouver que le criminel honnête réplique ici à la tournure ironique de la lettre de Taine, en le plaçant à côté du vénérable maître Ritschl ? Mais alors, qu'en est-il du magistral coup de poignard asséné dans le dos de Taine, qui intervient au terme de son coup de filet sur les romanciers parisiens ?

Ce sont là des considérations philologiques, mais le cahier W-II-10 comporte plusieurs passages du Ecce Homo. Or, nous remarquons qu'entre le coup de filet sur les romanciers parisiens et l'éloge de la psychologie stendhalienne qui lui succède : le coup de poignard dans le dos de Taine : « Je préfère même cette génération-là, entre nous soit dit, à ses grand maîtres, qui ont tous été corrompu par la philosophie allemande : M. Taine l’a été par exemple par Hegel, à qui il doit d’avoir commis tant de contresens sur de grands hommes et de grandes époques », n'apparaît aucunement dans le carnet (p 115-114 à rebours). Ce qui nous autorise à dire sur la pointe des pieds, que le magistral coup de poignard asséné dans le dos de Taine serait ici encore un ajout, ou que son revirement à l'égard du philosophe français intervient textuellement dans les jours qui précèdent l'effondrement. Sur ce point, l'éloge du sensualisme de Condillac et des idéologues de Traçy qui figurent dans les posthumes et qui devaient être accolés à celui de Stendhal, prouvent que le passage faisait toujours l'objet de reformulation au cours de l'hiver 1888-1889, soit entre le jour de noël et le jour de l'an. De même pour l'autoportrait présent dans la dernière section, dont nous retrouvons les variantes au sein des fragments d'hiver 1888-1889. Si vous admettez que les mentions du nom de Taine datent de fin décembre 1888, alors nous venons de prouver qu'il diffuse la rumeur, tout en répliquant simultanément dans les sources...

 

(14/03/21 Ajouts et reformulations, insérés dans le texte précédent, acte V)

 

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : La Caverne de Zarathoustra
  • : Lecture de Nietzsche : Le carnet de voyage de l'Argonaute. (lectures et sources audio-vidéo).
  • Contact

Catégories