29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:12

Zarathoustra devant le roi. Je reprend ici le titre d'un poème inédit à l'époque, que l'on rencontre en feuilletant les journaux de la première réception un peu par hasard[1], qui intervient plusieurs années après le drame, un fragment de la suite du Ainsi parlait Zarathoustra. Ce petit morceau de mémoire est intéressant à plus d'un titre, car nous remarquons une étroite relation entre le récit et les billets de la folie adressés au cardinal Mariani et au Roi Umberto Ier, ainsi que les lettres fantômes envoyées au Kaiser et son chancelier Bismarck. De sorte que le criminel honnête cherche à reproduite en acte les paroles inscrites dans le poème à la manière d'un certain Henri Chambige, ou plus précisément de mettre en parallèle le dialogue entre Zarathoustra et le roi et le billet adressé au roi Humbert 1er : « À mon cher fils Umberto. Que ma paix soit avec toi ! Je viens à Rome mardi et je veux te voir à côté de Sa Sainteté le pape. Le Crucifié ». Cette analogie entre la fiction présente dans le poème et la réalité de la demande d'audience auprès des deux rois et du dernier pape nous intrigue davantage, lorsque nous remarquons que le cadre esthétique du poème – ou plutôt la transfiguration parodique du dialogue – n'est autre que le dialogue entre le Christ et Pilate.

Alors attrapons-le une bonne fois pour toutes le sosie qui vient une fois encore de passer devant nos yeux... Le billet de la folie n'est plus si fou que cela, du moment que nous restituons toute la tonalité comique de la formule, lorsque nous débusquons une fois encore la présence du sosie, en pointant du doigt la ressemblance entre son propre profil et celui du roi Victor Emmanuel II, au revers des pièces italiennes de l'époque. A présent, imaginez la surprise du roi d'Italie, lisant la requête de son défunt père, qui lui demande de le rejoindre à Rome le mardi 7 janvier, pour une audience devant le pape au Vatican, il y à la de quoi rire... Rire, car si vous admettez avec moi que le poème est rédigé antérieurement à la crise, l'acte que le criminel honnête s'apprête à commettre devient une mise en scène, comme Chambige qui commet un meurtre littéraire, en reproduisant trait pour trait les scènes de son roman favori. Côté pile, le philosophe se prend personnellement pour Victor Emmanuel II et nous sommes en présence d'un délire ; côté face, le billet est une plaisanterie qui s'efforce de mettre en scène le poème Zarathoustra devant le roi : sa propre condamnation à mort.

 

Notre époque n'est plus un temps pour les Rois : les peuples ne méritent plus d'en avoir.

Tu l'as dit, Roi : l'image qui passe devant le peuple, l'image qui les transforme tous en images, cette image doit être Roi pour le peuple !

Détruis, ô Roi, détruis les hommes qui ne sont pas précédés par des images: ce sont les pires ennemis de l'humanité !

Et si les Rois eux-mêmes sont de ceux-là, détruis, ô Roi, les Rois, si tu le peux !

Mes juges et mes protecteurs du droit ont convenu de détruire un homme nuisible; ils me demandent si je veux laisser suivre son cours à la justice ou si je veux faire grâce.

Qu'y a-t-il de plus difficile à choisir pour un Roi : la grâce ou la justice ?

« La justice, » répondit le Roi ; car il avait l'âme charitable.

Choisis donc la justice et laisse la grâce aux despotes, c'est leur assujettissement.

Je reconnais Zarathoustra, dit le Roi en souriant : qui donc mieux que Zarathoustra saurait s'humilier avec fierté ?

Mais ce que tu as rencontré, c'est une condamnation à mort.

Et lentement et à mi-voix il lut cet arrêt, comme s'il était seul avec lui-même : « Il est digne de mort — Zarathoustra le corrupteur du peuple. »

« Tue-le donc, si tu en as le pouvoir, » — s'écria Zarathoustra d'une voix formidable, et ses regards transperçaient la pensée du Roi.

Et le Roi songeur s'éloigna de quelques pas, jusque dans l'embrasure de la fenêtre; il ne disait pas un mot, il ne regardait pas Zarathoustra. Enfin il se retourna vers la fenêtre.

Mais lorsqu'il regarda dehors, il vit quelque chose qui altéra la couleur de son visage.

Zarathoustra, dit-il, avec la politesse d'un Roi, excuse-moi si je ne te réponds pas de suite. Tu m'as donné un conseil que vraiment j'aurais aimé suivre ! Mais il est venu trop tard !

En disant ces mots il déchira le parchemin et le jeta par terre. Ils se séparèrent en silence.

Ce que le Roi avait vu de sa fenêtre, c'était le peuple : le peuple attendait Zarathoustra.

 

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[1] Fragment inédit présenté par Henri Albert, in Revue Pan : société artistique et littéraire, d'avril-mai 1895.

 

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