29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:18

(Portrait de Taine par Luque Manuel 1919)

La déclaration de guerre contre les Hohenzollern. Autre élément, qui nous conforte dans l'idée que Taine est directement concerné par l'envoi de la proclamation au Journal des Débats : les termes de déclaration de guerre apparaissent dans la lettre du 8 décembre 1888 : « j'ai, dans tous mes instincts déclaré la guerre à l’Allemagne (-tout le chapitre « Ce qui manque aux Allemands »).. »[1]. Simple auto-référence, mais qui nous permet de placer le mémoire rédigé au cours du mois de décembre, en continuité de cette section du Crépuscule des Idoles (§ 3-4), mais plus encore à la suite de toutes les invectives sur l'esprit du peuple allemand qui figurent dans les dernières sections du Ecce Homo. Le fait que les thématiques abordées dans la correspondance avec Taine, reviennent dans les posthumes d'hiver 1888-1889 et plus particulièrement les fragments de la proclamation contre les prussiens n'a jamais été pris en considération. D'autant que les considérations sur les génies nationaux s'amorcent antérieurement au sein de « l'inestimable billet de monsieur Taine » d'octobre 1886. A titre de rappel indiquons que le philosophe français relève les aphorismes de la huitième section du Par-delà Bien et Mal au sujet des caractères et des génies nationaux, dont l'aphorisme 241 sur les bons européens qui comporte la contre-formule : « la grande politique » (die grobe politik). Pour autant, le fait que monsieur Taine – jadis ambassadeur des français en 1870 – soit personnellement visé par l'envoi de la proclamation (imitation), ne doit pas nous faire perdre de vue que le criminel honnête s'adresse au public parisien, par l'entremise d'un Jean Bourdeau tantôt ambassadeur tantôt laquais, disons plutôt son porte-parole auprès du peuple français : « le journal des débats suffit... » S'adressant au public parisien, qui ne connaît pas encore les œuvres du vir obscurissimus, nous pouvons présumer que la conclusion du mémoire comporte d'éventuelles redites : la grande politique étant un thème récurrent qui intervient déjà dans l'aphorisme dans Aurore (§189), puis dans le Par-delà Bien et Mal (§241), ainsi qu'à plusieurs reprises au sein du Crépuscule des Idoles (VI.§3 ; IX §3-4) ; qui subsisteraient également dans le Ecce Homo, ainsi que dans les posthumes d'hiver 1888-1889. L'éventualité d'une redite, touche tout particulièrement l'autoportrait de la dernière section du Ecce Homo, qui annonce la grande politique ; autoportrait, dont nous retrouvons les variantes dans les derniers posthumes qui appartiennent au même groupement périodique que les fragments de la proclamation. Les dernières lettres à Georg Brandes, ainsi que les lettres adressées à Köselitz et Overbeck le jour de noël, nous permettent d'estimer la courte période de rédaction du mémoire aujourd'hui perdu ; il y a aussi le témoignage de Bourdeau qui nous renseigne sur le contenu de la conclusion qui lui a été adressée, le rédacteur revient brièvement sur les circonstances de l'échange, puis retranscrit les billets de la folie qu'il a reçu à la suite de l'envoi de la proclamation (signés le Crucifié). Comme le Ecce Homo devait être publié avant la venue de l'Antéchrist (Podach, I), nous considérons que le mémoire occupe une place tout à fait transitoire entre les deux livres, la condamnation dynastique qui devait figurer à la fin du Ecce Homo, équivaut à la condamnation du sacerdoce en conclusion de l'Antéchrist. Notons que dans les deux cas, il ne s'agit aucunement d'abolir toutes les religions, encore moins l'ensemble des dynasties européennes, mais seulement la religion chrétienne et la dynastie Hohenzollern. Sinon cela reviendrait à faire de lui un « anarchiste malgré lui » pour reprendre le titre de Jean Bourdeau, nous y reviendrons. Notons par ailleurs, que le régime narratif de la condamnation du christianisme est proprement analogue à celui de la déclaration de guerre que nous retrouvons dans les posthumes d'hiver 1888-1889 :

La grande politique. J'apporte la guerre. Pas entre les peuples : je ne trouve pas de mots pour exprimer le mépris que m'inspire l'abominable politique d'intérêts des dynasties européennes, qui de l'exaspération des égoïsmes et des vanités antagonistes des peuples, fait un principe et presque un devoir. Pas entre les classes. Car nous n'avons pas de classes supérieures, et, par conséquent [pas] d’inférieures ; ceux qui, dans la société aujourd'hui, tiennent le dessus, sont physiologiquement condamnés, et en outre ce qui le prouve – si appauvris dans leurs instincts, devenus si incertains qu'ils professent sans scrupules le principe opposé d'une espèce supérieure d'[homme].

 

J'apporte la guerre, une guerre coupant droit au milieu de tous les absurdes hasards que sont les peuples, classe, race, métier, éducation, culture : une guerre comme entre monté et déclin, entre vouloir vivre et désir de se venger de la vie, entre sincérité et sournoise dissimulation... Si toutes les « classes supérieures » prennent parti pour le mensonge, elles ne l'ont pas librement choisi – elles ne peuvent faire autrement : on n'est pas libre de tenir à distance les mauvais instincts. - Il n'y a pas de cas qui montre mieux à quel point la notion de « libre-arbitre » a peu de sens : on dit « oui » à ce qu'on est, on dit « non » à ce qu'on n'est pas... Le nombre parle en faveur des « chrétiens » : la trivialité du nombre... Après avoir traité pendant deux millénaires l'Humanité à coups d'absurdités physiologiques, il faut bien que la dégénérescence et la confusion des instincts aient pris le dessus. N'est-elle pas à faire frémir, l'idée que ce n'est que depuis 20 ans à peu près que sont traitées avec rigueur, avec sérieux, avec sincérité, les questions les plus immédiatement importantes : celle de l'alimentation, de l'habillement, de la cuisine, de la santé, de la procréation.

 

Premier principe : la grande politique veut que la physiologie soit la reine de toutes les autres questions : elle veut créer un pouvoir assez fort pour élever l'humanité, comme un tout supérieur, avec une dureté sans ménagements, contre tout ce qu'il y a de dégénéré et de parasitaire dans la vie, – contre ce qui pervertit, contamine, dénigre, ruine... et voit dans l'anéantissement de la vie l'emblème d'une espèce supérieure d'âme.

 

Deuxième principe : Guerre à mort contre le vice : est vicieuse toute espèce de contre-nature. Le prêtre chrétien est l'espèce d'homme la plus vicieuse : car il enseigne la contre-nature.

 

Deuxième principe : créer à partir de la vie, assez fort pour la grande politique : la grande politique fait de la physiologie la reine de toutes les autres questions, - elle veut élever l'humanité comme un tout, elle mesure la place des races, des peuples, des individus, d'après leur [-], d'avenir, d'après la garantie de vie que comporte leur avenir, - elle met impitoyablement fin à tout ce qui est dégénéré et parasitaire.

 

Troisième principe. Le reste en découle.

 

(Fragment d'hiver 1888-1889, 25 [1])

La conclusion du traité machiavélique. Examinons de plus près la poignée de fragments posthumes rédigés au cours de l'hiver, de manière à exhumer les vestiges de la conclusion du mémoire adressée à Jean Bourdeau le premier janvier 1889, sous la forme d'une déclaration de guerre contre le Kaiser et son chancelier Bismarck, visant à liguer toutes les dynasties européennes et par-là-même briser la triple-alliance par un grand « éclat de rire historico-mondial »[2]. Afin d'éviter un malentendu, nous ne prétendons aucunement reconstituer la source par un agencement des posthumes, mais parvenir à identifier nettement les fragments de la proclamation contre les prussiens, voir parvenir à démontrer que seuls subsistent les fragments de la conclusion du mémoire. On pourrait être tenté d'aborder les posthumes de manière linéaire, de façon à respecter minutieusement l'ordre d'apparition présent au sein de la retranscription ; seulement les manuscrits de la période sont rédigés à rebours et occupent souvent une page sur deux dans les carnets. Ce qui reviendrait à le lire à l'envers, en amorçant notre lecture par l'exhortation finale... ; la déclaration de guerre pourrait aussi bien constituer la chute et non l'ouverture de la proclamation contre les prussiens... Toutefois, que nous les appréhendons dans un sens ou dans l'autre, les contrariétés dans l'ordre de progression restent inchangées. Nous devons reconnaître que la piste que nous arpentons devient impraticable, plus encore à la vue des variantes et des répétitions incessantes qui jalonnent le chemin.

Sauf que la lettre fantôme, qui accompagnait la proclamation adressée au Journal des Débats, nous indique que la dernière phrase de la première partie de la proclamation devait s'achever par le terme « exécuter » (exekutiren), qu'il demande à remplacer par la formule « établir de manière ferme et de manière ferme et définitive », les termes employés sont « niet- und nagelfest machen » qui signifient lui clouer le bec. Bien que la formule n'apparaît pas stricto sensu dans les fragments, le groupement comporte de plusieurs variantes comme : « condamno te ad vitam diaboli vitae, en t'anéantissant, Hohenzollern, j'anéantis le mensonge »[3](vernichte) ; ou « Qu'on livre le jeune criminel en mon pouvoir ; et je n'hésiterai pas à le perdre et à mettre le feu à son esprit criminel »[4](verderben). De sorte que l'ordre des fragments dans la retranscription du moine copiste est forcément trompeur, car nous retrouvons les termes indiqués à la fin du groupement périodique. Maintenant que nous savons que la proclamation était divisée en deux parties, nous pouvons à notre tour séparer les fragments de la proclamation en deux groupements distincts...

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1. Extrait de la lettre à Taine du 8 décembre 1888.

2. Lettre à Jean Bourdeau du 1er janvier 1889.

3. Fragment 25[21]

4. Fragment 25[20]

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