29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:14

(Jan Matejko, Jan Kazimier na Bielanach, 1861)

La question du sosie dans les billets de la folie. C'est la référence aux tableaux de Jan Matejko, au sein du curriculum vitae adressé à Georg Brandes : « On me dit que ma tête figure sur des peintures de Matejko »[1], qui nous entraîne sur une piste délaissée par les interprètes, ou du moins qui n'apparaît pas dans le récit de Podach ou bien les dernières pages du livre de Klossowski. Seul le traducteur des lettres fantômes, nous renseigne sur la provenance du « on-dit », en restituant une curieuse anecdote au sein des notes de bas de pages : « Nietzsche songe sans doute à Résa von Schirnhofer qui, dans Vom Menschen Nietzsche, écrit que le philosophe s'était « fortement réjoui », lorsqu'elle lui avait rapporté qu'elle « avait vu, dans une peinture historique de Jan Matejko à Vienne, des têtes apparentées [à la sienne] par la forme d'une manière caractéristique et ne relevant pas simplement d'une ressemblance superficielle due à la moustache ». »[2]. Outre le fait insolite, qu'il se dépeint lui-même par l'entremise d'un portrait qui représente quelqu'un d'autre, ajoutons que le nom de Matejko revient dans les billets de la folie, notamment au sein d'une exhortation aux polonais : « Aux illustres Polonais. Je vous appartiens, je suis Polonais plus encore que je ne suis Dieu, je veux vous rendre hommage, comme je sais le faire... Je vis parmi vous en tant que Matej[k]o. Le Crucifié »[3]. Autant que nous puissions en juger, l'apparition furtive du sosie pourrait demeurer inaperçue, ou paraître insignifiante à première vue, mais il n'est pas moins clair que nous restituons le sens de l'exhortation aux polonais, lorsque nous constatons par nous-même la ressemblance frappante avec le peintre. A cela s'ajoute - bis repetita - l'ironie du fait que le peintre esquisse lui-même le portrait de son propre sosie, en la personne de Szymona Darowskiego (1858) et qui de plus n'a de cesse de se représenter lui-même dans la plupart des fresques historiques qu'il a réalisé ; au point de transposer ses propres traits sur la figure de Rafal Leszczyńskiou celle de Boleslaw le Brave, figurant à droite de Moïse en train de noter le décalogue dans son carnet. Parmi les esquisses, il y a aussi un autoportrait qui le représente assis dans un fauteuil avec une couverture sur les jambes. A présent que nous avons montré la référence au sosie dans le billet aux polonais, il s'agit de ne plus le laisser s'échapper, de le débusquer partout où il apparaît, de le prendre à chaque fois la main dans le sac.

 

 

(photographie de Alexander Herzen)

Il y a aussi le billet à Malwida allias Kundry, en référence au Parsifal de Wagner, afin de désigner Malwida von Meysenbug « Archidiablesse, Rose infernale » (acte II) : « Supplément aux mémoires d'une idéaliste. Bien que Malwida, comme chacun le sait, soit Kundry, celle qui a ri au moment où le monde chancelait, il lui sera beaucoup pardonné parce qu’elle m’a beaucoup aimé : voir le premier tome des Mémoires… Je respecte toutes ces âmes choisies autour de Malwida en Natalie vit son père et celui-ci était moi également. Le Crucifié » [4] ; allias Kundry, en référence au Parsifal, qui lui lance des maléfices depuis son sofa à Rome, comme Kundry allongée sur la scène de tout son long au moment de l'invocation ; Malwida qui a ri devant lui comme Kundry au moment de la réception du Cas Wagner, mais au point culminant de la rédaction de l'Antéchrist, qui intervient pour « briser le monde en deux » (Gast/posthumes), livre qui devait être publié en dernier et qui s'achève par la condamnation du christianisme. Mais l'élément qui nous intéresse, réside davantage dans la référence aux Mémoires d'une idéaliste, qui nous reconduit directement au récit de la rencontre entre Malwida et Alexandre Herzen. Or, il suffit que la curiosité nous pousse à regarder du côté des livres publiés par Herzen, pour retrouver une fois de plus un portrait photographique du parfait sosie, soit un second exemple de transposition personnelle dans les billets de la folie, mais ce n'est pas tout...

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1. Extrait de la lettre à Georg Brandes du 10 avril 1888, traduction Harder.

2. Yannick Souladié, Dernières lettres, note page 101.

3. Lettre du 4 janvier 1889.

4. Lettre à Malwida du 4 janvier 1889

Antoine michon 26/03/2021 extraits de la fin de mon livre

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