29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:25

(François Nicolas Augustin Feyen-Perrin, la leçon d'anatomie du docteur Velpeau, 1896)

La lettre cachée sous la redingote du professeur Sixte. A mesure que les rivages de Cosmopolis s'effacent peu à peu de l'horizon, nous perdons de vue le contexte culturel de l'époque, au risque de confondre ou d'assimiler quelques conceptions qui se révéleront finalement étrangères au corpus. A première vue, rien ne laissait présager une quelconque incidence entre la philosophie d'Hippolyte Taine et la doctrine du malin génie, puis que le nom du philosophe français n'apparaît au demeurant qu'une seule fois dans le Par-delà Bien et Mal, puis finalement à deux reprises dans le Ecce Homo. Ajoutons, les discrètes allusions, que nous avons débusqué dans la Généalogie de la Morale et le Crépuscule des Idoles, cela fait somme toute fort peu de matière pour entamer une approche comparative. Sauf à considérer que l'apport de la pensée de Taine intervient de manière proprement initiale, au sein-même de la « genèse conceptuelle », au cœur du célèbre écrit posthume intitulé : Vérité et Mensonge au sens Extra-Moral. Serait-ce un pur produit de l'usine à poison[1], puisque le cahier noir est entièrement rédigé par la main de Carl von Gersdorff[2] ? Sans trop nous y attarder, signalons que la source devait initialement figurer en ouverture de La Naissance de la Philosophie à l'époque de la Tragédie Grecque[3], mais le projet sera finalement abandonné par la suite. Comme vous le savez sans doute, la source réside également au sein d'un apocryphe intitulé le Livre du Philosophe, nous reviendrons plus longuement sur la falsification opérée par les faussaires, sur leur manière de découper les paragraphes dans différents manuscrits, puis de réagencer les « aphorismes numérotés » selon l'ordonnance d'un plan. Pour l'heure, contentons-nous de restituer le seul élément présent dans le récit, qui nous renseigne sur la période de composition du manuscrit, un passage de extrait de la seconde préface d'Humain trop Humain : « Lorsque, par la suite, je voulus, dans la troisième Considération inactuelle, exprimer la vénération que je portais à mon premier et seul éducateur, le grand Arthur Schopenhauer - je le ferais aujourd’hui encore, bien plus fortement et d’une façon plus personnelle - je me trouvais déjà, pour ma part, au milieu du scepticisme et de la décomposition morale, c’est-à-dire autant occupé à la critique qu’à l’approfondissement de tout pessimisme - je ne croyais plus « à rien du tout », comme dit le peuple, pas non plus à Schopenhauer : c’est à cette époque que naquit un mémoire, tenu secret jusqu’ici, sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral »[4]. Outre le fait que les études théorétiques sont présentées ici comme un mémoire tenu secret, la rétrospective suscite quelques interrogations : pourquoi affirmer d'une part que Schopenhauer était le seul et unique éducateur, pour indiquer de l'autre que la période correspond à l'amorce de son revirement à la ligne suivante ? Pourquoi revenir après tant d'années sur un mémoire inachevé rédigé en été 1873, alors qu'il demeure inconnu du lecteur jusqu'en 1892 ? Pourquoi le professeur Sixte cache un mémoire secret sous sa redingote ? A défaut de pouvoir vous raconter la fable de la minute la plus mensongère de l'histoire universelle, nous prélevons une toute petite partie du vir obsurissimus qui résidait depuis le commencement dans la pomme, en relevant la première référence au De l'intelligence d'Hippolyte Taine.

« Qu’est-ce qu’un mot ? La représentation sonore d’une excitation nerveuse. Mais conclure d’une excitation nerveuse à une cause extérieure à nous, c’est déjà le résultat d’une application fausse et injustifiée du principe de raison. Comment aurions-nous le droit, si la vérité avait été seule déterminante dans la genèse du langage, et le point de vue de la certitude dans les désignations, comment aurions-nous donc le droit de dire : la pierre est dure - comme si « dure » nous était encore connu autrement et pas seulement comme une excitation toute subjective ! Nous classons les choses selon les genres, nous désignons l’arbre comme masculin, la plante comme féminine : quelles transpositions arbitraires ! Combien nous nous sommes éloignés à tire-d’aile du canon de la certitude ! Nous parlons d’un « serpent » : la désignation n’atteint rien que le mouvement de torsion et pourrait donc convenir aussi au ver. Quelles délimitations arbitraires ! Quelles préférences partiales tantôt de telle propriété d’une chose, tantôt de telle autre ! Comparées entre elles, les différentes langues montrent qu’on ne parvient jamais par les mots à la vérité, ni à une expression adéquate : sans cela, il n’y aurait pas de si nombreuses langues. La « chose en soi » (ce serait justement la pure vérité sans conséquences), même pour celui qui façonne la langue, est complètement insaisissable et ne vaut pas les efforts qu’elle exigerait. Il désigne seulement les relations des choses aux hommes et s’aide pour leur expression des métaphores les plus hardies. Transposer d’abord une excitation nerveuse en une image ! Première métaphore. L’image à nouveau transformée en un son articulé ! Deuxième métaphore. Et chaque fois saut complet d’une sphère dans une sphère tout autre et nouvelle ». [5]

Mon propos ne manquera pas de susciter la curiosité du lecteur, qui entraperçois peut-être, derrière les exclamations de notre philosophe, sinon les prémisses majeures d'une démonstration logique, du moins les arguments fondateurs d'un raisonnement critique sur différents critères de véracité. Or, il m'apparaît intéressant d'indiquer que la notion de métaphore physiologique : « les mots sont des représentations sonores d'une excitation nerveuse », serait de fait une référence à la conception tainienne de l'hallucination vraie. En d'autres termes, l'affirmation qui lui permet d'instaurer une profonde césure entre la pensée et l'être (Parménide), ou de saper méthodiquement les murailles de la mimesis (Platon), provient directement des premiers chapitres du De l'intelligence. Cela étant dit, en montrant du doigt la provenance d'un concept, nous ne cherchons aucunement à lui soustraire, ou saper son dogmatisme négateur, mais au contraire d'apprécier sa manière de lutter contre d'antiques médecins de l'âme, en employant les pratiques et la terminologie de la psychologie expérimentale de son temps. Nul besoin d'ouvrir un dictionnaire, ou de nous reporter à un précis de vocabulaire, puisque les deux volumes du De l'intelligence contiennent toutes les notions nécessaires pour notre exploration, la terminologie des philosophes-médecins. Dans le cas qui nous occupe, le paragraphe précédent, nous reconduit implicitement à la conclusion formulée par Taine au terme des premiers chapitres, de la première partie, du premier volume :

On peut donc affirmer avec certitude que l'événement intérieur que nous appelons sensation et qui se produit en nous lorsque nos nerfs et, par suite, notre cerveau, reçoivent une impression du dehors, se reproduit en nous sans impression du dehors, dans la plupart des cas, partiellement, faiblement, vaguement, dans beaucoup de cas avec une netteté et une énergie très-grandes, en certains cas avec un détail et une précision presque égaux ceux de la sensation. Les sensations de l’ouïe, du goût, de l'odorat, du toucher, et, en général toutes les sensations, quel que sortie nerf qui, par son ébranlement, les excite, ont aussi leurs images. Chacun de nous peut entendre mentalement un air, et, en certains cas, l'image est bien voisine de la sensation. […] Mais quand une image, acquérant une intensité extraordinaire, annule la sensation particulière qui est son réducteur spécial, l'ordre des souvenirs a beau subsister et les jugements ont beau se produire, nous avons une hallucination à la vérité, nous nous savons hallucinés, mais l'image n'en paraît pas moins extérieure ; nos autres sensations et nos autres images forment encore un groupe équilibrée mais ce réducteur est insuffisant, car il n'est pas spécial.[6]

Que la référence à la conception tainienne de l'hallucination vraie soit demeurée inaperçue depuis plus d'un siècle est passablement regrettable, mais remarquer que la démonstration des prémisses, réside dans l’œuvre du philosophe français est particulièrement déconcertant. Il suffit de confronter les sources, pour s'apercevoir que nous sommes manifestement en présence d'un emprunt doctrinal, mais surtout d'une critique formulée à l'encontre de la conception tainienne. Selon le verdict du législateur ivre, la Vérité n'est pas une propriété du langage, les mots ne nous permettent pas d'accéder à l'en-soi des choses, les concepts sont des métaphores oubliées pour reprendre la formule de Sarah Kofman. De telle sorte que le malin génie instaure une certaine indiscernabilité entre le réel et l'imaginaire, en instaurant une profonde césure entre la pensée et l'être[7], en montrant le gouffre qui réside entre le mot et la chose, en interrogeant les deux lettres qui séparent et relient tout à la fois l'homme et le monde, en limant les grilles grammaticales des catégories kantiennes. Afin de reprendre son exemple, si les mots abstraits sont dépouillés des qualités concrètes qu'ils attribuent pourtant à l'objet, si le mot pierre n'est finalement pas assez dur pour représenter adéquatement la pierre, alors on serait tenté de rétorquer que seule l'expérience sensible nous permet d'en attester ; mais c'est précisément là que réside le point de désaccord avec la conception tainienne. A l'entendre, les sensualistes présupposent trompeusement que les impressions sensibles proviennent du dehors, ou pour employer le vocable de Taine que les excitations nerveuses résultent de causes extérieures : « conclure d'une excitation nerveuse à une cause extérieure à nous, c'est déjà le résultat d'une fausse application du principe de raison ». Autrement dit, notre expérience sensible perdrait son évidence factuelle, car il s'agit déjà d'une interprétation produite par une zone du cerveau (phrénologie). Un vulgaire cul-de-jatte pourrait témoigner en sa faveur, en disant qu'il ressent parfois des picotements sur ses membres fantômes, sans la moindre intervention d'une cause extérieure ; ou qu'il éprouve des difficultés à attester de la dureté de la pierre, depuis que ses nerfs ont été sectionnés. La pierre est-elle assez dure « en-soi » indépendamment de la perception et de la représentation du sujet ? A la différence de monsieur Taine, le malin génie adopte une posture philosophique que nous prenons le risque de qualifier de solipsiste, nous y reviendrons plus avant. Admettons que l'évocation d'un nom suffit pour produire une image au sein de notre intellect (première métaphore), ou bien que notre perception sensible est déjà une interprétation du cerveau (seconde métaphore), alors comment vérifier que les représentations produites par notre intellect ne sont pas des simulacres trompeurs, de simples ombres qui s’agitent en tout sens sur la parois de la caverne ? Comment une hallucination pourrait finalement produire autre chose qu'une pure hallucination ? Comment en rendre compte, si nous récusons le principe d'identité et le critère d'adéquation entre la représentation et la chose ? De façon à nous empêcher de prononcer l'indicible vérité, la rétrospective nous indique que seul Arthur Schopenhauer était son éducateur, pourtant nous reconnaissons l'enfant du criminel honnête dans le dos de monsieur Taine. Qu'en serait-il de son revirement à l'égard de Schopenhauer, sans la critique tainienne du corps propre de Maine de Biran ?

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[1]. Charles Adler, Nietzsche sa vie et sa pensée, 1920, tome 2, livre 2

[2]. La notice précise que le cahier est entièrement rédigé par Gersdorff : http://www.nietzschesource.org/DFGA/U-II-2

[3]. Intervention de Paolo D'Iorio, lors du séminaire de l'ITEM de septembre 2019.

[4]. Humain trop Humain, préface de 1886, 1.

[5]. Vérité et Mensonge au sens extra-moral, 1873

[6]. Hippolyte Taine, De l'intelligence, tome 1, livre 2, chapitre 1 : nature et réducteur de l'image, I/V

[7]. L’origine de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque, Parménide, XI

 

 
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