29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:26

 

Ces années d’un labeur continu dans cet ermitage de la rue Guy-de-la-Brosse avaient produit, outre cette Anatomie de la volonté, une Théorie des passions, en trois volumes, dont la publication aurait été plus scandaleuse encore que celle de la Psychologie de Dieu, si l’extrême liberté de la presse et du livre depuis tantôt dix ans n’avait habitué les lecteurs à des audaces de description que la tranquille férocité technique d’un savant ne saurait égaler. Dans ces deux livres se trouvait précisée la doctrine de M. Sixte, qu’il est indispensable de résumer ici, en quelques traits généraux, pour l’intelligence du drame auquel cette courte biographie sert de prologue, Avec l’école critique issue de Kant, l’auteur de ces trois traités admet que l’esprit est impuissant à connaître des causes et des substances, et qu’il doit seulement coordonner des phénomènes. Avec les psychologues anglais, il admet qu’un groupe parmi ces phénomènes, celui qui est cliqueté sous le nom d’âme, peut être l’objet d’une connaissance scientifique, à la condition d’être étudié d’après une méthode scientifique. Jusqu’ici, comme on voit, il n’y a rien dans ces théories qui les distingue de celles que MM. Taine, Ribot et leurs disciples ont développées dans leurs principaux travaux. Les deux caractères originaux des recherches de M. Sixte sont ailleurs. Le premier réside dans une analyse négative de ce qu’Herbert Spencer appelle l’Inconnaissable. On sait que le grand penseur anglais admet que toute réalité repose sur un arrière-fonds qu’il est impossible de pénétrer ; par suite, il faut, pour employer la formule de Fichte, comprendre cet arrière-fonds comme incompréhensible. Mais, comme l’atteste fortement le début des Premiers Principes, pour M. Spencer cet Inconnaissable est réel. Il vit, puisque nous vivons de lui. De là il n’y a qu’un pas à concevoir que cet arrière-fonds de toute réalité enveloppe une pensée, puisque notre pensée en sort ; un cœur, puisque notre cœur en dérive. Beaucoup d’excellents esprits entrevoient dès aujourd’hui une réconciliation probable de la Science et de la Religion sur ce terrain de l’Inconnaissable. Pour M. Sixte, c’est là une dernière forme de l’illusion métaphysique et qu’il s’est acharné à détruire avec une énergie d’argumentation que l’on n’avait pas admirée à ce degré depuis Kant. [1]

La redingote du professeur. Adrian Sixte était assurément un penseur anti-matérialiste et Robert Greslou un immoraliste notoire, mais en réalité monsieur Taine n'était pas le personnage de fiction que nous retrouvons dans le récit... Si la publication du roman de Paul Bourget intervient quelques mois plus tard, la période de composition coïncide quant à elle pleinement avec le contexte en présence au moment des faits (septembre 1888 - mai 1889). Résidant à la Irren Heil und Pflege Ansalt depuis le 18 janvier 1889, le criminel honnête n'a pas eu la chance de lire le roman psychologique de son écrivain français préféré, dans lequel réside une singulière physionomie mentale. Au sein du récit, Adrian Sixte fait surtout figure d'Herbert Spencer français, un lecteur de Taine et de Ribot (psychopathologie) et de l'école associationniste anglaise (physiologie-physionomie) : « Jusqu'ici, comme on le voit, il n'y a rien dans ces théories qui les distingue de celle que M. Taine, Ribot et leurs disciples ont développées dans leurs principaux travaux. Les deux caractères originaux des recherches de M. Sixte sont ailleurs. Le premier réside dans une analyse négative de ce qu'Herbert Spencer appelle l'inconnaissable... »[2]. Parmi les traits caractéristiques du philosophe positiviste, notons que Adrian Sixte est un philosophe-médecin, dont la doctrine a la particularité d'abolir la morale, en la réduisant à une sorte de chimie des sentiments moraux ; son fervent disciple Robert Greslou, qui lui avait jadis adressé un manuscrit intitulé contribution à l'étude de la multiplicité du moi, vient de commettre un assassinat qui fait scandale dans la presse.

Robert Greslou allias Henri Chambige ? Même si Paul Bourget dément la plupart des interrelations directes entre la fiction et la réalité, force est de reconnaître que le récit s'inspire de certains « faits divers », qui figuraient en première page de tous les journaux de l'époque. En premier lieu, un crime passionnel qui a fait couler beaucoup d'encre, l'assassinat de Magdeleine Grille par un certain Henri Chambige. Au moment des faits, Paul Bourget passait pour le maître de Henri Chambige auprès de l'opinion public, puisque le criminel honnête avait eu la gentillesse de lui adresser son tout premier manuscrit. Comme le dossier est trop volumineux pour restituer tous les détails de l'affaire, nous reconduisons préalablement notre lecteur à l'investigation menée par les historiens des sciences[3], de manière à éviter le plus possible les redites. Nul besoin de revenir sur les multiples analogies entre la description du meurtre dans le récit et celui perpétré dans la villa Sidi-Mabrouk située à proximité de Constantine le 25 janvier 1888, la transposition entre Henri Chambige et Robert Greslou semble aussi tenace qu'une tâche de sang. Seulement, nous devons signaler que la transposition n'est pas exclusive, d'autres affaires viennent alimenter le roman psychologique de Paul Bourget. Alors que le procès Chambige suscite la polémique au cours du mois de novembre, ce sont les péripéties du procès Prado qui ponctuent le mois de décembre. Somme toute, dans les deux cas, nous retrouvons à la barre du tribunal le criminel honnête justifiant son acte meurtrier devant ses juges, ou apportant la preuve de sa propre culpabilité, comme les confessions de Chambige, ou les plaidoyers de Prado. Malgré les multiples analogies entre faits et fiction, Robert Greslou n'est pas directement Henri Chambige, puisque la figure du récit correspond davantage une physionomie mentale qui assimile plusieurs meurtriers, qui appartiennent tous à la période de composition du roman. Or, c'est précisément là que réside une curieuse coïncidence, pour reprendre le terme de la correspondance à Strindberg au sujet des plaidoyers de Prado[4], puisque ce sont les mêmes protagonistes que nous retrouvons au sein des dernières paroles adressées à Jacob Burckhardt : « Ne prenez pas l’affaire Prado trop au sérieux. Je suis Prado, je suis aussi le père de Prado, j’ose ajouter que je suis aussi Lesseps… Je voulais donner à mes Parisiens, que j’aime, une nouvelle idée - celle du criminel honnête. Je suis aussi Chambige - un autre criminel honnête »[5]. Autrement dit, le romancier esquisse une physionomie mentale à partir des criminels honnêtes, auxquels le philosophe s'était lui-même personnellement identifié au sein de sa dernière lettre, Robert Greslou étant la représentation qu'il voulait donner de lui-même au public parisien... Ce n'est plus une simple coïncidence, mais une congruence entre les sources qui s'explique notamment par le contexte en présence, les fameux « faits divers » qui figuraient dans les colonnes du Figaro. Considérer que nos auteurs s'abreuvent dans une même source d'inspiration n'a proprement rien de déconcertant. Sauf à considérer que Paul Bourget était jadis aux premières loges, pour assister au spectacle de la seconde crucifixion, puisqu'il était l'ami de Gabriel Monod et résidait à proximité de Malwida von Meysenbug au cours du mois d'octobre 1888, plus exactement au moment où s'amorce les démarches pour la traduction du Cas Wagner. Il y a donc connivence entre les correspondants, puisque Paul Bourget rencontre Malwida intervient au moment culminant de la dispute au sujet de Wagner. Au lieu d'obtenir les inestimables conseils qu'il avait escompté, le philosophe méconnu à désormais l'assurance que l'on saupoudre du sucre sur son dos. Autre élément qui nous permet de montrer l'entente entre les correspondants, le fait que Bourdeau avait déjà reçu la « brochure sur Wagner », avant même de recevoir la lettre de présentation. Ayant par ailleurs promis à Gabriel Monod, de lui consacrer une colonne dans le journal des débats au sujet du Cas Wagner... Sans affirmer que Paul Bourget avait eu vent de la dernière lettre, notons qu'il était tout de même bien placé pour avoir connaissance des circonstances de l'effondrement.

Adrian Sixte allias monsieur Taine ? Au lieu de cautériser par avance toutes les plaies que son livre pourrait occasionner, Hippolyte Taine reçoit le livre par simple envoi de l'éditeur, puis se reconnaît malencontreusement lui-même sous la redingote du professeur Sixte... Il faut dire que le vitriol et le sucre laissent des traces particulièrement tenace, monsieur Taine à la triste impression de retrouver le portrait du philosophe matérialiste, immoraliste et athée qui lui collait désespérément à la peau. Geste d'autant plus maladroit, que Bourget revient à la charge, afin de briser la muraille de silence dans laquelle Taine avait pris refuge. La réponse extorquée est poignante : « pourquoi faire de la peine, et inutilement, à un homme qu'on estime, à un esprit que l'on aime ? »[6]. L'éducateur de tous les esprits sérieux en France est immanquablement touché par une flèche empoisonnée qui ne lui était pas personnellement destinée. Ce qui donne lieu à un quiproquo particulièrement déroutant, puisque Paul Bourget n'aura de cesse de démentir la transposition avec Hippolyte Taine par la suite. Ce dernier étant particulièrement bien placé pour apprécier sereinement la distance qui le sépare de la figure du récit, monsieur Taine ne manque pas de signaler à son tailleur de costard, qu'il se retrouve quelque peu à l'étroit dans la redingote du professeur Sixte : « avec cette ignorance colossale, il se permet de conclure sur le monde social et le moral, de réduire la notion du bien et du mal à une conviction utile et puérile ! ». Taine critique ici le manque de réalisme de la figure et n'a de cesse de la dissocier du véritable homme de science (lui-même). Si la redingote ne lui sied guère, ce n'est pas forcément le cas de l'obscur philosophe allemand, qui lui avait adressé un recueil d'aphorisme intitulé Par-delà le Bien et le Mal quelques années auparavant. On dit souvent que Paul Bourget n'a jamais pris le temps de lui répondre... Sauf à considérer que le romancier dénonce ici l'influence d'une philosophe destructrice de la Morale sur les jeunes esprits, celle que l'on désignait à l'époque sous le nom de philosophie négative. A qui appartient la redingote du professeur Sixte ? A bien y réfléchir, si Hippolyte Taine à la désagréable impression de se retrouver lui-même dans le récit, alors que dire de son doppelgänger ? A tous le moins, disons que le Par-delà Bien et Mal a manifestement servi de source d'inspiration pour l'élaboration de la doctrine du professeur Sixte. Ce trait m’apparaît d'autant plus pattant, que si l'on porte attention à toutes les dissemblances indiquées dans la réponse de Taine, nous discernons du même coup les principales divergences entre leurs doctrines respectives. Mais si d'un côté, nous considérons que Robert Greslou n'est pas directement Henri Chambige, mais correspond davantage à une physionomie mentale qui assimile plusieurs criminels, alors pourquoi revêtir de l'autre Taine de la redingote du professeur Sixte ? C'est parce que Taine s'est reconnu lui même, bien qu'il signale les multiples différences qui résident entre lui et le personnage ; c'est parce que le criminel honnête s'identifie personnellement à Chambige et Prado au sein de sa dernière lettre, ce qui nous permet d'indiquer que les deux criminologues esquissent simultanément la même physionomie mentale, fondée sur modèle galtonien du criminel héréditaire.

Sa désillusion à l'égard de monsieur Bourget. Certains interprètes considèrent que le roman de Paul Bourget est le lieu d'un revirement soudain à l'égard de la philosophie de monsieur Taine et marque également son retour dans le giron du christianisme. A tous le moins, la conclusion de la lettre nous permet de l'appréhender comme tel : « Je ne conclus qu'une chose, c'est que le goût à changer, que ma génération est finie, et je me renfonce dans mon trou de Savoie. Peut-être la voie que vous prenez, votre idée de l'inconnaissable, d'un au-delà, d'un noumène, vous conduira-t-elle vers un port mystique, vers une forme de christianisme. Si vous y trouvez le repos et la santé de l'âme, je vous y saluerai non moins amicalement qu'aujourd'hui »[7]. Taine est désormais persuadé que son « neveu » le place délibérément parmi les penseurs pessimistes ; ou pour mieux dire, le fatalisme de monsieur Taine constitue une transition entre le pessimisme schopenhauerien et le nihilisme. Ce qui suscite immédiatement notre étonnement, puisque le philosophe français n'a eu de cesse d'aller à l'encontre des idées reçues, de nettoyer patiemment les traces de vitriol et de sucre qui entachaient sa redingote depuis fort longtemps. A force de lessiver, les badauds retiennent les slogans tapageurs, tandis que les lorettes s'indignent à l'écoute des formules les plus excessives. C'est pourtant là que réside le comble, retrouver l'imagerie vulgaire colportée par les lavandières, au sein du roman que lui adresse son disciple préféré. Que Paul Bourget prenne ainsi la licence de venir frotter le ventre de Thomas Graindorge, tout en l’attrapant par le bouton de sa redingote pour lui demander s'il est toujours un philosophe immoraliste et un athée, m'apparaît foncièrement peu probable. Par contre, que monsieur Taine disposait de toutes les cartes en main, pour se rendre compte qu'il s'agissait d'un quiproquo me semble plus probant. En tout cas, le romancier était curieux de connaître la réaction de monsieur Taine, puisqu'il a relancé ce dernier sans lui fournir la moindre explication au sujet de la figure d'Adrian Sixte. De l'autre côté, malgré le fait que nous ne disposons d'aucune source, nous permettant d'affirmer que le génie abominable avait connaissance du roman de Paul Bourget, nous présumons qu'il aurait été ravi de constater que son idée du criminel honnête est finalement parvenu à ses amis parisiens ; de retrouver ainsi sa propre philosophie mise en scène par son auteur français préféré ; au point de s'admirer lui-même sous la redingote du professeur Sixte ; qui avouons-le lui sied vraiment à ravir... Qui d'autre que lui pourrait la revêtir aussi aisément... Surtout que le roman de Paul Bourget illustre parfaitement le rapport dialogique présent dans les diatribes du Gai Savoir, ainsi que la critique du libre arbitre dans l'aphorisme 21 du Par-delà Bien et Mal, ou encore la thèse sur le sentiment de culpabilité et de faute, au sein de la seconde dissertation de la Généalogie de la Morale. Après plus d'un siècle de ronflement, notre rapprochement n'a proprement jamais effleurée personne, alors qu'il y a tout à la fois coïncidence vis à vis du contexte, congruence entre les sources et connivence entre les correspondants. Bref, l'occasion pour nous de replacer notre propos au sein de l'esthétique du roman de Paul Bourget...

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[1]Paul Bourget, le disciple, extrait du premier chapitre.

[2]Extrait du portrait d'Adrian Sixte, in Le disciple de Paul Bourget, chapitre I.

[3]Jacqueline Carroy, Marc Renneville. « Le crime de Chambige (1888) : entre psychologie et littérature. Littérature, histoire, psychologie : la psychologie fin de siècle », Jacqueline Carroy, Nicole Edelman et Jean-Louis Cabanes (Paris 10 Nanterre et EHESS), Nov 2006, Nanterre, France. pp.193-208. ffhalshs01390361f

[4]Lettre à Strindberg du 8 décembre 1888.

[5]Lettre à Jacob Burckhardt du 6 janvier 1889. La datation n'est qu'une estimation, la rédaction de la lettre pourrait être antérieure.

[6]Lettre de Hippolyte Taine adressée à Paul Bourget le 29 septembre 1889

[7]Lettre de Hippolyte Taine à Paul Bourget du 29 septembre.

 
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