9 février 2019 6 09 /02 /février /2019 10:43

(Till l'espiègle, page de couverture d'une version de 1953) 

Histoire du rire et de la dérision. Au cours de la préparation de ce propos, nous avons été attentif aux considérations suscitées par le « débat public » qui se déroule actuellement sur le thème du rire. Peut-être cherchons-nous en quelque sorte à allumer notre lanterne en plein jour, mais nous avons remarqué que les questionnements abordés par ce débat : Existe-t-il un rire contemporain ? Pourquoi rire ? ; peuvent prendre une tournure assez déroutante, si l’on s’accorde quelque peu à la description que George Minois nous donne de notre « société humoristique ». Dans son ouvrage Histoire du rire et de la dérision, l’auteur nous présente initialement dans sa description un curieux paradoxe qui se résout à l’issue en une sentence énoncée dans les dernières pages de son livre. Alors même que le rire nous paraît partout présent, notamment au sein et par le biais de l’horizon médiatique, il n’en a pas moins déserté les rues : « Il semble êtres partout, mais il n’est plus qu’un masque. Le virtuel se mêle au réel, et celui-ci n’est lui-même considéré que comme un décor. Rien n’est donc vraiment sérieux, ni vraiment comique ». Le XXe siècle est selon le diagnostic de l'auteur, l’époque d’un rire « dévitalisé » qui ne « montre plus des dents », celui d’un rire à l’agonie et même ajoutons peut-être proche de son glas. En reprenant la fameuse prospective de Malraux, l’historien achève son ouvrage ainsi : « Humour absolument indispensable au XXIe siècle, qui sera humoristique ou ne sera pas »[1]. De la même façon que Diogène en plein jour cherchait de sa lanterne en main un homme au milieu des hommes, nous recherchons désespérément le rire au milieu de ses mille éclats : il nous apparaît partout mais il n’est plus nulle part.

L’horizon qui se trouve ainsi tracé et présenté devant nous s’obscurcir sans doute encore davantage, lorsque George Minois en vient à comparer la société humoristique à l’allégorie du dernier homme[2]. La référence au Ainsi parlait Zarathoustra suscite plus particulièrement notre attention, le dernier homme étant lui aussi l’illustration d’une prospective négative, celle de la décadence engendrée par la modernité, la grande lassitude de l'esprit : le pessimisme. Aussi le rire dévitalisé trouve ainsi son écho dans l’expression de la grande lassitude. Pour autant, peut-on dire que la conception nietzschéenne du rire soit quand à elle une conception pessimiste ? A moins que le médecin de l'esprit des peuples considère au contraire que le rire est remède du pessimisme lui-même… Une première difficulté à laquelle se heurte l’historien dans sa lecture et son analyse des aphorismes nous dit Minois est que : «  L’œuvre de Nietzsche est parsemée d’aphorisme sur le rire. Voltigeant en tout sens, ils donnent le vertige, et semblent parfois se contredire »[3], nous pensons que loin de se contredire sur ce thème, le dévot de Dionysos dote plutôt le rire d’une ambivalence significative en le concevant sous un double aspect à la fois destructeur et créateur, l’excellence d’un rire en or étant conçut comme la réunion des aspects créateur et destructeur : Le rire dionysiaque de la joyeuse méchanceté.

L’itinéraire que nous proposons de suivre sera ponctué d’une suite de festivités et de célébrations auxquels le prêtre de Bacchus convie son lecteur. C’est en pénétrant dans le cadre festif, puis en prenant part à la danse et à l’ivresse que nous retrouverons un rire « dans tous ses états ». Le rire étant proprement omniprésent dans le Ainsi parlait Zarathoustra, nous chercherons à présenter la transition entre l’esthétique tragique et la portée parodique au sein de l’œuvre. Le démon de Dionysos propose un apprentissage du rire, se présente comme celui qui l’a sanctifié et fait de lui une marque de souveraineté sur les esprits. Mais avant de remettre en quelque sorte le caducée d’Asclépios dans la main de Zarathoustra, demandons-nous si le remède prescrit ne posséderait pas certaines contre-indications ou effets secondaires indésirables. Le rire ainsi conçu et saisi dans son ambivalence serait-il à la fois le remède de l’homme supérieur et le poison l’homme moderne ?

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[1]Georges Minois, Histoire du rire et de la dérision, « Conclusion », p 586.

[2]Georges Minois, Histoire du rire et de la dérision, « Le XX siècle, mort de rire », p 578.

[3]Georges Minois, Histoire du rire et de la dérision, Paris, Fayard, 2000, « Nietzsche et le rire du surhomme », p 477.

 

 

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