11 février 2019 1 11 /02 /février /2019 10:46

Caspar David Friedrich, Deux hommes contemplant la lune, 1819

On amena un jeune homme chez un homme sage à qui l'on dit : « Regarde, voici quelqu'un qui est en train de se laisser corrompre par les femmes ! ». L'homme sage secoua la tête et se mit à sourire ! « ce sont les hommes, s'écria-t-il, qui corrompent les femmes : et tout ce qui manque aux femme doit être payé par les hommes et corrigé sur eux – car c'est l'homme qui se crée l'image de la femme, et la femme se forme d'après cette image.» - « Tu marques trop de bienveillance envers les femme, dit un de ceux qui se trouvaient là, tu ne les connais pas ! » Le sage répondit : « le caractère de l'homme, c'est la volonté, celui de la femme la soumission, - ceci est la loi des sexes, en vérité ! Une dure loi pour la femme. Tous les êtres humains sont innocents de leur existence, mais la femme est innocente au second degré : qui donc saurait avoir pour elle assez d'huile et de douceur ? » - « qu'importe l'huile ! Qu'importe la douceur ! Répondit quelqu'un dans la foule : il faut mieux éduquer les femmes ! » - « Il faut mieux éduquer les hommes », fut la réponse de l'homme sage, et il fit signe au jeune homme de la suivre. - Cependant le jeune homme ne le suivit point.[1]

Le vieux de la montagne. Autre diatribe présente dans le Gai Savoir, le micro-dialogue entre la foule en colère et le vieux de la montagne. Au sein des premières traductions françaises, l'aphorisme était trompeusement intitulé la volonté de puissance. Ce titre portait à confusion, car la période de composition de l'aphorisme est antérieure à l'élaboration de la conception de la volonté de de puissance. Sans pour autant instaurer une coupure entre les termes, nous devons faire l'effort de présenter les multiples déclinaisons du mot puissance, afin de dissocier la critique de la conception schopenhauerienne de volonté, la doctrine du sentiment de puissance et la conception de la volonté de puissance. C'est pourquoi les traductions plus récentes scindent la synonymie entre les termes Macht et Vorherrschaft, en intitulant le diatribe volonté de domination. Mais comme le terme de domination est lui aussi fortement connoté, nous lui préférons le titre plus charmeur de volonté de séduction. Ce micro-dialogue est polyphonique, telle une hydre dotée de plusieurs têtes, la parole du peuple est constituée d'une pluralité de voix. Ainsi traîné par une foule en colère devant le sage, tout le monde prend la parole autour lui, seulement le jeune homme garde le silence lors de son propre procès, rien n'indique qu'il prend la parole pour exprimer son refus, pas le moindre hochement de tête.... Alors que du point de vue de la foule le jeune homme est corrompu par les femmes, de celui du sage, le jeune séducteur corrompt son entourage. Au point que ce dernier se retrouve disculper par ses propres accusateurs, puisque ce sont les femmes qui sont coupables au premier degré du point de vue de la foule, alors que de celui du sage la faute revient en premier lieu au jeune homme. Aussi, le diatribe prend résolument une tournure comique, lorsque l'on constate que le jeune séducteur parvient à se faire disculper par ses propres accusateurs ; ou quand l'on s'aperçoit que le vieux de la montagne ne prend aucunement la défense du jeune homme, mais dénonce justement la puissance de séduction qu'il exerce sur son entourage. Sur la piste de la parodie biblique, de même que le roi Salomon dans le premier testament, le sage est consulté par la foule pour délibérer sur une décision de justice. Sur la piste du platonisme inversé, tel Socrate arrachant Alcibiade des bras d'Aspasie, le vieux de la montagne demande au jeune homme de le suivre. Alors que depuis Prodicos, le sage est celui qui fait le choix d'Hercule, en repoussant la vie voluptueuse, au profit d'une destinée héroïque jonchée de tourments et d'épreuves ; Alcibiade préfère rester dans les bras d'Aspasie, le jeune homme refuse de suivre le chemin du sage. Ce satyre (pharmakos), que tous les cornus du village amènent devant le sage à grand coup de sabot, nous le retrouvons dans un diatribe du Ainsi parlait Zarathoustra intitulé de l'arbre sur la montagne.

Zarathoustra s’était aperçu qu’un jeune homme l’évitait. Et comme il allait un soir seul par la montagne qui domine la ville appelée « la Vache multicolore » : voilà qu’il trouva dans sa promenade ce jeune homme, appuyé contre un arbre et jetant sur la vallée un regard fatigué. Zarathoustra mit son bras autour de l’arbre contre lequel le jeune homme était assis et il parla ainsi... [2]

Un tel rapprochement entre les sources est permis, dans la mesure où la figure du jeune homme est reconnaissable par la posture adoptée : « Zarathoustra s'était aperçu qu'un jeune homme l'évitait ». C'est parce qu'il refuse catégoriquement de suivre le chemin de quelqu'un d'autre, que le précepteur de l'indépendance s'intéresse tout particulièrement à lui. Autres traits caractéristiques, la mélancolie du jeune homme : « appuyé contre un arbre et jetant sur la vallée un regard fatigué », ainsi que la solitude de celui qui parvient à gravir le sommet de la montagne. Ce dernier contemple la « vache multicolore » en contre-bas de la vallée, une vue plongeante sur la ville qui n'a de cesse de croître tout au long du récit, la métaphore de la société animale. Le rapport dialogique instauré entre le maître et le disciple est le paradoxe de l'imitateur, si le maître n'est plus un modèle à suivre, alors le disciple n'est pas non plus une copie, en refusant de reproduite inlassablement les mêmes gestes comme un mime, de répéter incessamment les mêmes paroles comme un ventriloque, le disciple imite résolument le maître qui n'a jamais imité personne. Problématique : la rivalité mimétique (Girard) parvient-elle à rompre le cycle de la répétition universelle (Tarde) ? En faisant du singe mimétique le contre-modèle, en intégrant la rivalité mimétique au sein même du rapport dialogique (agôn) ; loin de parvenir à la réprouver ou à l'abolir, le pathos de la distance accentue la tentation mimétique. Sans vouloir forcer le trait, le diatribe est la parfaite mise en scène d'un dialogue entre le maître ignorant et le spectateur émancipé, pour reprendre les termes de Jacques Rancière. Ainsi, le précepteur de l'indépendance n'enseigne pas une doctrine, mais recherche un certain tempérament, un certain trait de personnalité : « Intrépide, impétueux, railleurs, ainsi nous veut la sagesse »[3]. Au lieu de nous asservir à sa propre doctrine, le précepteur de l'indépendance nous libère de l'emprise de toute doctrine, tel un remède purgatif qui s'expulse de lui-même, les leçons professées à l'école du soupçon constituent une contre-idéologie. Sur le plan interne, les diatribes que nous rencontrons se placent en continuité de certains aphorismes du Gai Savoir, ou trouverons plus tardivement leur équivalent dans ceux du Par-delà Bien et Mal. Pour interpréter le Ainsi parlait Zarathoustra, nous devons relier les métaphores poétiques aux concepts philosophiques. Aussi, le diatribe du vieux de la montagne n'est pas dépourvu d'une certaine parenté thématique avec une exhortation intitulée les hommes qui préparent : « Le secret pour moissonner l’existence la plus féconde et la plus grande jouissance de la vie, c’est de vivre dangereusement ! Construisez vos villes près du Vésuve ! Envoyez vos vaisseaux dans les mers inexplorées ! Vivez en guerre avec vos semblables et avec vous-mêmes ! Soyez brigands et conquérants, tant que vous ne pouvez pas être dominateurs et possesseurs, vous qui cherchez la connaissance ! »[4]. En ce sens, les esprits libres, les guerriers de la connaissance, les aéronautes de l'esprit, les argonautes de l'idéal, résident précisément à l'antipode de l'antique prétendant à la sagesse. Le sage n'est plus le vieux de la montagne qui aspire à la tranquillité de l'âme, ou qui mène une vie contemplative à l'écart du monde, mais tout au contraire celui qui se risque à tous les dangers, qui s'expose à toutes les tentations de l'existence, qui explore les horizons inconnus à la recherche d'une terra incognita de l'esprit : « Et s’il vous arrive aujourd’hui d’entendre louer quelqu’un de ce qu’il mène une vie « sage », une « vie de philosophe », cela ne veut guère dire autre chose que ceci, qu’il est « prudent » et qu’il vit a à l’écart ». Sagesse, c’est pour la foule une sorte de fuite prudente, un moyen habile de « tirer son épingle du jeu ». Mais le vrai philosophe — n’est-ce pas notre avis, mes amis ? — le vrai philosophe vit d’une façon « non-philosophique », « non-sage », et, avant tout, déraisonnable. Il sent le poids et le devoir de mille tentatives et tentations de la vie. Il se risque constamment, il joue gros jeu… »[5]. Alors que le Sénèque employait jadis la figure du voyageur pour désigner l'inconstance, ou celle de l'enfant pour signifier l'intempérance, la représentation que nous obtenons résulte du renversement de l'idéal ascétique. Sur la piste du platonisme inversé, le guerrier de la connaissance ne serait pas dépourvu d'une certaine équivalence avec la figure du sage cynique Antisthène. Seulement, le jeune homme constitue davantage l'anti-Phèdre par excellence, l'antipode du jeune homme efféminé qui fuit les gymnases. La mise en scène du diatribe entre Zarathoustra et le jeune homme est analogue au dialogue du Phèdre. En effet, dans les deux cas les jeunes hommes cherchent à éviter le sage, dans les deux cas le dialogue a lieu hors de l'enceinte de la ville, mais alors que Phèdre et Socrate converse sur la bordure de l'eau pour guérir Phèdre du feu de l'éroticos-logos, le diatribe a lieu sur la cime de la montagne. Sur le plan interne, nous relions le diatribe du Ainsi parlait Zarathoustra à la thématique de l'indépendance : « C’est affaire d’une toute petite minorité que d’être indépendant, et c’est le privilège des forts. Celui qui s’y essaye, même à bon droit, mais sans y être obligé, prouve par là qu’il est non seulement fort, mais encore audacieux jusqu’à la témérité. Il s’aventure dans un labyrinthe, il multiplie à l’infini les dangers que la vie apporte déjà par elle-même...»[6]. Celui qui cherche à rompre le cycle de la répétition universelle, en préférant la douce compagnie de la solitude, en refusant catégoriquement de « faire comme les autres », prend résolument le risque de liguer son entourage contre lui. A l'instar du Bartleby de Melville, exemple de Gilles Deleuze dans son cours de 1984, le jeune homme désobéissant qui refuse systématiquement de faire ce que lui demande, en déclinant les ordres qu'il reçoit par la formule : « I would prefer not to », meurt finalement de faim. Celui qui décide de ne pas faire comme les autres - au point d'ériger ce principe en impératif catégorique - se retrouve rapidement exclus de la société, celui qui ne respecte pas les règles du jeu est un tricheur, celui qui ne respecte pas la loi est un criminel, celui qui rompt le cycle de la répétition universelle risque de devenir le bouc émissaire. Sauf qu'il s'agit également de la condition sine qua none de faculté créatrice, seul celui qui parvient a « faire mieux que les autres » modifie un tant soit peu les règles du jeu. Ainsi, le précepteur de l'indépendance, livrant son disciple à lui-même (agogé), le place dans la disposition du génie créateur, le guerrier de la connaissance menant une lutte héroïque contre l'esprit de son temps « seul contre tous ».

(suite : la métaphore de l'arbre)

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[1]Gai Savoir, volonté de domination, § 68

[2]Ainsi parlait Zarathoustra, livre I, de l'arbre sur la montagne.

[3]La devise martelée sur le fronton du gymnase.

[4]Gai Savoir, les hommes qui préparent, § 283

[5]Par-delà Bien et Mal, § 205

[6]Par-delà Bien et Mal, § 30

 

 
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