18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 12:55

(Photographie de Karl Jaspers, 1910)

Bien que le nom de Bertram n'est plus mentionné par la suite, Jaspers poursuit indûment sa critique du symbolisme poétique, au sein de son chapitre consacré à la mythologie : « A proprement parler, Nietzsche n’expose, ne renouvelle, ne fait sien aucun mythe, sauf exception apparente de Dionysos, mais d’un autre point de vue ce défaut est sa force. Nietzsche rejette les mythes, pour autant qu’ils sont seulement costumes, non essence »[1]. En soutenant la thèse selon laquelle le maître dans l'art du travestissement rejette les mythes, le philosophe sape le piédestal de la statue du héros érigée par le poète, à savoir l'élaboration d'une mythologie personnelle. Jaspers semble signaler à bon droit, que seule la Naissance de la Tragédie comporte des considérations sur la mythologie grecque ; preuve étant que le grand mystagogue délaisse foncièrement le muthos au profit du logos, la figure de Dionysos s'éclipse du récit pendant plus d'une décennie, pour réapparaître plus tardivement dans l'essai d'autocritique de la Naissance de la Tragédie en 1885, puis dans les derniers aphorismes du Par-delà Bien et Mal. Mathieu Kessler a depuis pleinement élucidé la question de la disparition de Dionysos, au seuil de la version publiée de sa thèse : « Il est à noter qu'on oublie souvent de souligner que ces deux figures disparaissent complètement pendant treize ou quatorze années, de janvier 1872 à avril-juin 1885. Plus exactement, il subsiste quelques rares occurrences au sujet d'Apollon. Cependant, sa figure reste pratiquement dans l'ombre de celle de Dionysos à partir de 1885 »[2]. En faisant de Dionysos une figure d'exception, Jaspers prends le risque de nous apporter un contre-argument. Si les symboles sont proprement insignifiants, si les figures mythologiques sont dépourvues d'importance, alors que faire du couple Apollon-Dionysos au sein de l'esthétique tragique, devons-nous négliger le fait que l'individuation dionysiaque résulte de l'imposition de la conception schopenhauerienne sur les mystères d’Éleusis ? Ces interrelations entre muthos et logos sont patentes, mais le philosophe s'efforce de circonscrire les considérations mythologiques à la période de la Naissance de la Tragédie. D'autres interprètes les replacent dans l'aspect philologique de son œuvre, ou les rangent hâtivement dans une période de composition qualifiée de romantique. Seulement, le philosophe omet de faire allusion à la leçon inaugurale sur Homère, ou les dernières leçons prodiguées en hiver 1876[3], de manière à délimiter plus nettement la dite période romantique. Au profit d'une interprétation naturaliste du mythe, Jaspers élude sensiblement le retour de Dionysos dans le récit, alors que le génie du cœur occupe à présent une place de majesté, au sein de la conception de l'introspection. Plus tardivement, dans le Ecce Homo, le dieu tentateur est désigné comme le psychologue par excellence. Plus encore, en disant : « Pour donner de moi une idée en tant que psychologue, je détache ici une page curieuse qui se trouve dans Par-delà le Bien et le Mal. Je ne permets du reste aucune supposition au sujet de celui que je décris dans ce passage »[4], l'indication semble préciser que le dévot de Dionysos est finalement un autoportrait, celui qui réside derrière tous les masques... c'est lui-même (ipséité). Si Karl Jaspers s'accorde à considérer que la figure de Dionysos n'est pas dépourvue d'une certaine portée philosophique, les considérations mythologiques sont - selon lui - totalement délaissées par la suite. Aussi, l'exception confirme la règle, puisque Dionysos serait la seule figure dotée d'une fonction symbolique déterminée. Or, nous verrons plus loin que ce n'est pas le cas, lorsque nous dresserons l'inventaire des figures mythologiques. En d'autres termes, lorsqu'un philosophe semble vouloir réfuter le symbolisme poétique, nous devons-lui demander deux choses, que faite vous de la figure de Dionysos et du Ainsi parlait Zarathoustra ?

Après avoir célébré la virtuosité du prosateur par de longues litanies, les exégètes de l'Antéchrist placent religieusement le cinquième évangile à l'index, en considérant par exemple que la tournure parodique du récit devient progressivement pathétique, en refoulant les considérations allégoriques hors de la discussion philosophique. A l'occasion d'une nouvelle retraduction en langue française, Arthur Goldshmidt déclare au terme de son labeur : « Le début est une merveille, mais à partir du deuxième livre, il commence à se répéter, et cela jusqu'à la fin. Il voulait tellement que la philosophie devienne gängig, courante, qu'il a adopté une posture non-philosophique. A mon avis, c'est son livre le moins bon »[5], notons simplement que l’œuvre majeure devient œuvre mineure selon le verdict du traducteur. Sa sentence m'apparaît particulièrement caractéristique de la posture éristique empruntée par l'iconoclaste. Cela étant dit, Jaspers n'ignore aucunement que le Ainsi parlait Zarathoustra est entièrement rédigé dans la langue des oiseaux : « Mais on ne doit pas s’illusionner du fait que, spécialement dans Zarathoustra, il utilise abondance de symboles. Ils ne sont pas du même genre que les symboles en qui l’on croit, mais un langage qui n’engage pas ; jamais il n’a envisagé rien d’autre. Souvent, dans sa jeunesse, comme philologue classique, Nietzsche parla des mythes. Plus tard le mot apparaît à peine ». Karl Jaspers semble marteler avec insistance que les considérations mythologiques sont évacuées du récit. Pourtant, les références à la mythologie grecque dans la perspective du platonisme inversé, ou les références à la Bible dans celle du christianisme parodié, sont proprement omniprésentes dans le Ainsi parlait Zarathoustra.

 

Antoine Michon 07/11/2019

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[1] Karl Jaspers, Nietzsche : introduction à sa philosophie, Paris, 1950, Gallimard, chapitre : les mythes de Nietzsche.

[2]Mathieu Kessler, L'esthétique de Nietzsche, Paris (1998), PUF, Première partie : les métamorphoses d’Apollon et de Dionysos, introduction, 1 : Modifications stratégiques de la joute artistique, p 1

[3]Le service divin des grecs comporte une définition du dithyrambe, ainsi que description de la fonction du masque et de la couronne de rose du prêtre d'Aphrodite.

[4]Ecce Homo, « pourquoi j'écris de si bons livres », 6.

[5]Entretien de George-Arthur Goldshmidt pour le magazine le point, in hors-série n°14 « Nietzsche le philosophe de l'anticonformisme », juin-juillet 2013.

 

 
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