29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:28

(Muldoon et Miller, culturistes et pratiquants de la lutte gréco-romaine)

Le bookmaker. Il est parfois difficile d'estimer l'influence exercée par un auteur avec précision, de dresser l'inventaire des emprunts doctrinaux, de relever toutes les subreptices allusions présentes dans le récit, d'apprécier les goûts et les dégoûts du narrateur ; c'est pourtant là que réside tout l'enjeu d'une étude comparative entre les doctrines. Seulement, les bookmakers organisent le plus souvent des combats de Titans, qui échappent totalement au domaine des lectures réelles. Ce genre de confrontations hors du ring sont courantes et toutes plus hilarantes les unes que les autres. A défaut de pouvoir les évoquer toutes, contentons-nous de prélever un exemple éloquent. A l'affiche du colloque de Royaumont de 1964, lors de l'allocution de Michel Foucault devant tout le gratin, les maîtres du soupçon appartiennent désormais à la même catégorie de poids. Ce rapprochement avec Marx et Freud est sans doute le plus colossal de l'histoire de la réception, mais également le plus suspect d'entre tous : parmi les Studenten Wiens de la promotion 74, le nom de Sigmund Freud était jadis totalement éclipsé par celui de Siegfried Lipiner ; le génie abominable abhorre l'écriture de bureaucrate et place les mouvances socialistes dans le même sac à patates. Mise à part la lecture tardive de Sigmund Freud, mais qui n'a foncièrement aucune influence directe sur l'élaboration des topiques (Groddeck), les interrelations textuelles entre les auteurs sont rompues. A moins de considérer que la comparaison entre les doctrines, constitue une approche esthétique qui se dispense de toute relation entre les auteurs, nous délimitons le champ de notre investigation aux lectures réelles. Bref, les matchs de catch sont truqués, les bookmakers orduriers qui organisent des combats clandestins hors du ring, les approches externes qui ne prennent pas en compte les composantes internes, perpétuent ainsi la légende du génie précurseur et produisent des illusions rétrospectives.

La der des ders avec l'as des As... Par contre, les approches portant sur les correspondants, ou les penseurs contemporains présents sur les étagères de la bibliothèque de l'écrivain, se comptes résolument sur les doigts de la main. Mon rapprochement avec Taine n'est pas arbitraire, ou tributaire d'une quelconque affinité élective avec la pensée du philosophe français. Ce choix est justifié dans la mesure où Taine compte parmi les rares correspondants, dont les livres sont présents dans la bibliothèque de Weimar. De somme, l'approche comparative que nous proposons de mener repose sur les lectures mutuelles, entre deux philosophes placés à la confluence de trois courants de pensée, appartenant au même paradigme de la psychologie expérimentale de la seconde moitié du XIXe siècle : les philosophes-médecins. Sans instaurer une césure entre les deux volets complémentaires de notre recherche, nous dissocions ici l'analyse interne des sources primaires, visant à présenter en détail les divers emprunts doctrinaux ; de l'analyse externe des sources secondaires, qui porte sur les récits biographiques légués par les proches et les correspondants, ainsi que certains auteurs de la première réception française qui nous précèdent dans la comparaison. Prenons bien acte, que le rapprochement avec Taine est proprement initial dans l'histoire de la réception, en témoigne l'essai de biographie intérieure de Lou Salomé intitulé Nietzsche à travers ses œuvres, au sein duquel la jeune russe met en exergue la conception de la faculté maîtresse de monsieur Taine : « Les dons intellectuels de Nietzsche se manifestaient encore par deux qualités maîtresses, dont le philologue, comme plus tard le philosophe, devait tirer le plus grand profit... »[1], de manière à restituer les traits d'une physionomie mentale du philosophe, en accentuant la tendance prédominante : discerner le « filigrane des choses ». Dans la troisième partie de l'essai, rédigé plus tardivement, Lou Salomé mentionne également la seconde partie du portrait de Napoléon Bonaparte publié à la revue des deux mondes en 1887 : « Napoléon que Nietzsche considère sous le même angle que Taine, en est l'exemple. Nietzsche, lui aussi, attache la plus haute importance au fait que Napoléon ait été un descendant des génies tyranniques de la Renaissance, transplanté en Corse, et qui est pu conserver intact l'héritage de ses grands ancêtres grâces aux mœurs sauvages et primitive de cette île... »[2]. Constater que le sujet du casus belli avec Erwin Rhode, revient sous la plume de Lou Salomé est tout particulièrement intriguant ; d'autant plus que le récit est doté d'une portée rétrospective, au sujet de l'anecdote que son témoignage rapporte de manière indirecte, mais qui nous fournir possiblement la pièce manquante de notre puzzle ? Quelques pages plus loin, le témoignage de Lou Andreas-Salomé se fait l'écho d'anciennes conversations sur le positivisme avec Paul Rée, nous y reviendrons plus longuement, lorsque nous aborderons la généalogie des valeurs sous l'aspect d'une psychologie appliquée à l'Histoire.

S'il m'est permis de les présenter ainsi, nous dissocions - sans pour autant les hiérarchiser - les récits biographiques, en fonction de leur proximité avec l'auteur ; nous qualifions de sources secondaires, les « confessions » de sœur Elizabeth, les témoignages légués par Salomé, Deussen et Overbeck pour les citer dans l'ordre de parution. Autres sources secondaires, les monographies produites par les correspondants comme Georg Brandes et Jean Bourdeau. Bien que l'essai sur le radicalisme aristocratique est publié plus tardivement, l'ouvrage compile les leçons prodiguées à Copenhague et comporte des lettres inédites pour l'époque, notamment le curriculum vitae adressé au philosophe danois. Bien que l'ouvrage est achevé l'année même de l'effondrement en 1889, Georg Brandes attendra plusieurs années avec de publier la moindre ligne sur le criminel honnête. Alors que Jean Bourdeau, par l'entremise de l'historien Gabriel Monod, devait lui consacrer une colonne au sujet de son Cas Wagner, le rédacteur intérimaire attendra également de nombreuses années avant de publier ses articles, compilés dans l'ouvrage les maîtres de la pensée contemporaine. De plus, les articles de Jean Bourdeau contiennent quelques indications sur des sources aujourd'hui disparues, comme la conclusion de la proclamation adressée au journal des débats le premier janvier 1889, ou le billet de la folie signé le crucifié que le rédacteur à reçu à la suite de la proclamation. Bien que Paul Bourget n'a jamais répondu à l'envoi du Par-delà Bien et Mal, nous concédons au portrait de Taine présent dans les essais de psychologie contemporaine une place importante, car nous avons l'assurance que le criminel honnête l'avait dans les mains, lors de son séjour à Nice en 1885. Le portrait de monsieur Taine esquissé par Paul Bourget constitue une représentation tout à fait in situ pour notre approche microhistorique. Ce qui nous importe plus particulièrement de restituer, ce n'est pas tant le souvenir fantomatique de monsieur Taine, ou la critique historiographique à l'égard de sa doctrine, mais le regard que le criminel honnête porte sur Adrian Sixte...

Lectures tainiennes. Au cours de notre lecture des lettres fantômes, nous avons indiqué que l'acquisition de l'œuvre de Taine était facilitée par le fait que les Essais de critique et d'histoire, les Origines de la France contemporaine, ainsi que l'Histoire de la littérature anglaise sont traduits et publiés à Leipzig par E. J. Günther en 1878. Autrement dit, les deux philosophes appartiennent à la même maison d'édition, l'année de la publication de Humain trop Humain. Certains interprètes, en déduisent un peu trop hâtivement que les lectures tainiennes s'amorcent au cours de l'année 1878, en prenant appui sur les courriers adressés à son éditeur Ernst Schmeitzner. Toutefois, le catalogue de la bibliothèque de Weimar mentionne également une édition de la philosophie de l'art datant de 1866, une compilation des leçons prodiguées par Taine à l'école des beaux-arts de Paris. Ce livre nous permet de supposer que la découverte de l’œuvre serait antérieure à la période qualifiée de positiviste, mais aussi de suggérer que sa lecture s'amorce avec la philosophie de l'art, puisque le criminel honnête se présente comme un admirateur de longue date au sein de sa première lettre, puis associe à plusieurs reprises le nom de Taine à celui de Burckhardt au sein de la correspondance. Burckhardt parlant de la philosophie de l'art de monsieur Taine, au cours de la période bâloise est une possibilité que nous ne devons pas éluder. D'autant plus que Taine signale dans sa première réponse, qu'il est le premier lecteur français à avoir parlé de la Civilisation de la Renaissance en Italie, alors qu'il était encore un rédacteur intérimaire pour la revue germanique, au commencement de sa carrière de critique d'art et de lettres. Nous tenons pour significatif, le fait que le criminel honnête omet de lui adresser son Humain trop Humain, alors que l'ouvrage s'amorce justement par un aphorisme qui porte pour titre : chimie des idées et des sentiments moraux. En d'autres termes, celui qui jadis avait eu l'audace de prononcer la formule : « le vice et la vertu sont des produits comme le vitriol ou le sucre »[3], intervient de la manière la plus patente dès le premier aphorisme du livre. A la différence de tant d'interprètes qui l'emprisonnent dans un découpage chronologique, de manière à appréhender les différents mouvances de sa pensée de manière diachronique, en considérant que la Naissance de la Tragédie, ainsi que les Considérations Inactuelles appartiennent à la période romantique, que seul Humain trop Humain appartient en propre à la période dite positiviste ; nous considérons que le médecin de l'esprit des peuples formule son premier diagnostic dès la Naissance de la Tragédie, en accusant l'antique médecin de l'âme d'avoir propagé une maladie aussi noire que la peste, la grande lassitude de l'esprit : le pessimisme. Seul point sombre de notre approche comparative, l'absence ou la disparition présumée des Philosophes classiques en France, ainsi que l’œuvre majeure sur l'Intelligence de monsieur Taine. On pourrait facilement objecter que l'aspect philosophique et psychologique de la pensée de Taine n'apparaît aucunement sur le catalogue, ruinant du même coup mon réseau de référence. Sauf que les premiers emprunts doctrinaux interviennent de façon claire et distincte dans les fragments posthumes de l'année 1873, notamment dans la lettre cachée sous le manteau du philosophe, le texte vérité et mensonge au sens extra-moral. Autrement dit, l'influence de la conception de l'hallucination vraie, présente dans le premier volume du De l'intelligence, intervient au sein même de la genèse conceptuelle... Comme la notion d'influence est passablement floue, nous lui préférons employer les termes plus spécifiques d'emprunts doctrinaux... Cela étant dit, non pas pour étendre la dite période positiviste, mais pour présenter une ligne de lecture qui demeure ininterrompue jusqu'au Crépuscule des Idoles... Sans Taine et l'apport de la psycho-pathologie française, pas de parricide schopenhauerien, pas de glissement entre le pessimisme et le nihilisme... nous allons mesurer avec une cruelle exactitude le poids sur la balance, ainsi que la tension exercée sur le dynamomètre...

Le bookmaker se frotte les mains... 11/11/2019

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[1] Lou Andreas-Salomé, Nietzsche à travers ses œuvres, première partie : sa personnalité, p 87

[2] Idem cit, troisième partie : le système Nietzsche, p 177.

[2] Hippolyte Taine, « Introduction à l’histoire de la littérature anglaise », in Revue germanique et française, 1 décembre 1863, vol.27, p 632

 
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