11 février 2019 1 11 /02 /février /2019 10:43

(Stevenson, L'Étrange Cas du docteur Jekyll et de M. Hyde, 1885)

La baraque à poisons. Avant de présenter les métaphores architecturales, commençons par relever la curieuse anecdote, rapportée par Lou Andreas-Salomé dans son Nietzsche à travers ses œuvres, qui nous permet d'identifier la demeure du philosophe : « Nietzsche habitait une maison que la société bâloise surnomma « la baraque à poison » après la publication des Considérations inactuelles »[1]. Située au n°45 de la rue Schutzengraben (le fossé), la baraque à poisons abritait autrefois les réunions secrètes des philologues bâlois, en compagnie du vénérable Jacob Burckhardt. La rumeur colportée par Lou Andreas-Salomé semble comporter une imprécision, car le germaniste Charles Andler signale, que le cénacle de la tête d'or, ferait aussi référence au nom d'une brasserie : « Nietzsche fit entrer Overbeck au cénacle de la Tète d’or, où il prenait ses repas. Leur réunion s'appelait plaisamment l'usine aux poisons (Gifthütte), parce qu'on soupçonnait ces jeunes pessimistes d'y brasser de dangereux paradoxes »[2]. Si le biographe nous apporte de plus amples détails, notons qu'il s'efforce de noyer quelque peu le poisson, en disant que les jeunes schopenhaueriens étaient occupés à « brasser du paradoxe », à jouer la Sylvesternacht au piano, tout en prenant soin d'occulter quelques détails sans importance... Ainsi transfigurée par la rumeur propagée par les anciens amis, placée dans les brumes des biographes de l'époque, la demeure du philosophe prend soudain l'aspect d'un sombre laboratoire, au sein duquel le méchant sorcier (pharmakeus) concocte des drogues envoûtantes (pharmakon).

Le méchant sorcier. Ce cadre esthétique aurait le mérite d'ajouter une tonalité plus romantique à notre propos, mais gardons-nous de succomber aussi facilement au charme envoûteur de l'illusion biographique, résistons à la tentation de le dépeindre vulgairement sous les traits du docteur Jekyll[3], pour citer une figure de la littérature contemporaine. Nul besoin de brosser ici le portrait du philosophe maudit, puisqu'il suffit de dépoussiérer la biographie de Stefan Zweig, intitulée le combat contre le démon, pour replonger aussitôt dans les ténèbres du romantisme :

C’est en poussant ce cri enjoué de l’hybris, qu’une fois, par une joyeuse nuit, à la manière des étudiants, Nietzsche et ses amis philosophes évoquent les Puissances : à l’heure où rode les Esprits, ils versent par la fenêtre le rouge vin de leurs verres pleins dans la rue endormie de Bâle, - comme un libation aux Invisibles. Ce n’est là qu’une plaisanterie de l’imagination que taquine un pressentiment plus profond : mais les démons entendent cet appel et poursuivent celui qui les a défiés, jusqu’à ce que le jeu d’une nuit devienne la tragédie grandiose d’une destinée.[4]

C'est ainsi que l'anecdote sur les réunions du cénacle de la tête d'or, ressurgit quelques années plus tard sous la plume de Stefan Zweig. A titre de précaution d'usage, de manière à dissocier certaines déclinaisons du genre, nous instaurons préalablement une distinction entre l'essai de biographie intérieur de Lou Andrea-Salomé, la biographie historique du germaniste Charles Andler et la pratique de l'atomisme biographique de Stefan Zweig. Alors que Lou Andreas-Salomé esquisse la physionomie mentale du philosophe, en employant la conception tainienne de la faculté maîtresse ; le procédé de Stefan Zweig consiste à prélever un élément particulier de la vie de l'auteur, mais qui serait représentatif de l'ensemble. Le petit trou de serrure, au travers duquel nous le surprenons en train de retranscrire les paroles que le démon lui susurre à l'oreille, de s'administrer de puissants narcotiques pour obtenir quelques heures de sommeil artificiel, etc... Si le livre de Zweig figure toujours en dernière place dans les bibliographies, nous le retrouvons sur l'index de l'historiographie, en raison du caractère « anecdotique » de son contenu, nous le plaçons passablement parmi les approches littéraires. Son livre étant dépourvu de notes de bas pages, nous devons faire l'effort de retourner aux sources, de manière à discerner son cheminement, à retrouver la provenance de la mystérieuse anecdote.

Mon vin doit-il encore couler ? Pour le délassement de l'esprit, nous proposons de ressortir le dossier du tiroir, afin de vérifier si l'épisode de la libation relève de la fiction ou de la réalité. Avant de ressurgir sous la plume de Stefan Zweig, nous retrouvons préalablement l'anecdote dans la biographie de Charles Andler : « Nietzsche proposa qu'à date fixe, pour se sentir unis en dépit de la distance, ils fissent une libation aux « génies » ; et c'est ainsi que, le 22 octobre, Nietzsche et Overbeck à Bâle, en présence de Burckhardt ; Rohde à Kiel et Gersdorff à Berlin, versèrent par les fenêtres, pour remercier les puissances démoniaques, chacun la moitié d'un verre de vin rouge, dont ils burent l'autre moitié »[5]. Ici encore, le biographe nous apporte de plus amples détails, mais omet de nous indiquer le provenance de la source, qui lui permet de restituer les circonstances de l’événement. Signalons que Zweig comptait parmi les bons européens qui avaient la permission de consulter les archives, alors que nous sommes en plein cœur de l'ère élisabéthaine, lors de sa visite en 1925 à Weimar. Son portrait est tout empli de subtiles allusions au récit, mais aussi de rumeurs qui circulaient de bouche à oreille autour de la table, que l'écrivain avait minutieusement ramassées comme des miettes de pain. Cela pour dire que Zweig avait la possibilité de « jeter un œil » sur la correspondance d'automne 1871.

Comme nous pouvons l'entrevoir dans la lettre à Erwin Rohde du 20 octobre 1871, la rumeur autour de l'anecdote de la libation est finalement avérée, puisque nous retrouvons l'indication suivante : « Le lundi soir à 10 heures, chacun de nous lèvera un verre de vin rouge foncé et en déversera la moitié dans la nuit noire avec les mots αίρετε δαίμονες, l'autre moitié, il en boit. Probatum est. Chante Samiel ! Ugh ! - Je fais passer le message à Gersdorff »[6]. Si nous prenons acte de la formule d'approbation en latin, nous pouvons suggérer que Rohde est le principal instigateur du rituel occulte. Les caractères de la formule incantatoire, pourrait nous reconduire à la tradition grecque archaïque, tel que les chants orphiques retranscrit par le poète Nonnos de Panopolis ; la couleur du vin évoque manifestement la libation sanguine.

Rédigée le même jour, la lettre à Carl Gersdorff est tout aussi évocatrice : « Par conséquent, nous voulons apporter à ces démons, qui ont fait un effort visible lors de notre rassemblement pour les plus bienveillants, une offrande de paix commune, dont je viens de faire rapport à Rohde. Le lundi soir à 10 heures, nous voulons que tout le monde lève un verre de vin rouge foncé et en verse la moitié dans la nuit noire avec les mots αίρετε δαίμονες, boit l'autre moitié »[7]. Gersdorff assoupis, ayant dernièrement oublié son Faust sur la banquette, lors de la dernière réunion dans la baraque à poison ; le génie abominable s'empresse de lui remettre le livre perdu, en disant qu'il s'agissait d'un « heureux » présage, en vue du rituel qu'ils allaient prochainement accomplir : « reçois le "heureux" Faust, que nous avons trouvé mercredi dans un endroit où tu t'étais reposé. Nous avons beaucoup ri à ce sujet et, en silence, j'ai pensé qu'il ne pouvait y avoir de faveur plus aimable envers les démons »[8]. Retrouver le Faust de Goethe au milieu de l'intrigue, nous permet de restituer l'élan romantique qui accompagne le geste que les philosophes bâlois s'apprêtent à perpétrer, le pacte avec le démon.

Après plusieurs semaines de silence, le génie abominable revient à plusieurs reprises sur les circonstances du rituel. D'abord, la lettre à Richard Wagner rédigée en novembre 1871 : « Je sais ce que je dois à mes démons : à qui j'ai récemment offert une offrande de remerciement, avec un don de vin rouge et les mots αίρετε δαίμονες: une célébration qui a également eu lieu à Bâle, Berlin et Kiel et à la fin duquel probablement chacun de nous a également pensé à vous : car que demande-t-on aux démons, pourquoi les remercions-nous, qu'est-ce qui n'a pas de rapport avec le plus proche et le plus près de vous ? »[9]. La lettre comporte un détail particulièrement intriguant, le fait que la libation aux démons se retrouve en quelque sorte dédiée à Wagner, le dévot attend une bénédiction de la part du patriarche. Comme la libation a eu le 22 octobre, comme le précise Charles Andler, nous sommes en mesure de suggérer que l'hommage s'adresse tout particulièrement à Cosima Wagner, puisque la libation aux démons est perpétrée le jour de l'anniversaire du père de Cosima, le compositeur Franz Liszt. Ensuite, une lettre adressée à Rohde qui détail les circonstances de la libation : « En compagnie de Burckhardt, j'ai célébré la libation aux démons ; il s'était associé au sacrifice et, à 10 heures, nous avons versé dans la nuit deux verres de sombre vin rouge. Le lendemain j'avais un démoniaque mal aux cheveux ! »[10]. Alors que Charles Andler avait pris soin de spécifier que le vénérable Jacob Burckhardt n'était qu'un spectateur de la scène, ou que Wagner restait de marbre devant les : « procession de jeux rustiques et cloche de minuit, ou des staccati savant décrivant les étoiles. Peut-être fut-il imprudent de la reproduire un jour à Tribschen, chez Wagner, qui en sourit »[11], voici que les correspondances nous indique l'implication de Jacob Burckhardt dans le rituel occulte, ou que l'offrande sacrificielle se retrouve finalement dédiée au projet wagnérien.

Le post-scriptum de la réponse de Rohde, pourrait contenir le fin mot de l'histoire, puisqu'il lui demande la faveur suivante : « Je te prie de me recommander auprès de Jacob Burckhardt ; je le remercie pour sa participation à mes petites études pythagoriciennes »[12]. Reproduite à partir de manuscrits antiques, l'épisode de la libation pourrait constituer une expérimentation d'un rituel orphique ou pythagoricien.

A moins de considérer que le rituel païen a une quelconque incidence sur la vie ou la pensée du philosophe... Stefan Zweig succombe au charme de l'illusion biographique, malgré le fait que l'anecdote s'avère exacte ; ou disons plutôt que le biographe prend un malin plaisir présenter les multiples identités narratives de l'écrivain, tel que le double portrait qui instaure une distinction entre la représentation du héros tragique dans le récit et la tragédie vivante de la destinée. En ce sens, le cosmopolite restitue l'illusion dans laquelle le dévot de Dionysos nous entraîne, démasque la figure du Don Juan de la connaissance, contemple l'envol des aéronautes de l'esprit dans Aurore... Autrement dit, l'imagerie romantique que le narrateur donne de lui-même à son propre lectorat « mihi ipsi scripsi »[13]

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[1]Lou Andréa Salomé, Nietzsche à travers ses œuvres.

[2]Charles Andler, Nietzsche sa vie et sa pensée, 1920, tome 2, livre 2.

[3]Robert Louis Stevenson, L'étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, IX : la narration du Dr Lanyon

[4]Zweig Stefan, Nietzsche : le combat avec le démon, Paris, 1930

[5]Charles Adler, Nietzsche sa vie et sa pensée, 1920, tome 2, livre 2.

[6]Lettre à Rohde du 20 octobre 1871.

[7]Lettre à Gersdorff du 20 octobre 1871

[8]Idem cit.

[9]Lettre à Richard Wagner du 18 novembre 1871

[10]Lettre à Rohde du 23 novembre 1871.

[11]Charles Adler, Nietzsche sa vie et sa pensée, 1920, tome 2, livre 2.

[12]Lettre de Rhode du 9 janvier 1872.

[13] Référence à la formule présente dans la correspondance avec Lou Andreas Salomé, in Nietzsche à travers ses œuvres (transition).

 

 
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