29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:31

(Profil d'Hippolyte Taine sur un timbre-poste)

Le « Cas Taine » serait la résultante d'une longue amnésie. Un cas de mémoire empêchée par les proches, puisque Erwin Rohde détruit la lettre qui contenait sa critique, la mère du philosophe la déclaration de guerre contre la dynastie Hohenzollern, Overbeck a trouvé préférable de taire le sujet de la querelle avec Rohde. Un cas de mémoire manipulée, car les biographes de l'époque ne pouvaient aucunement ignorer que Bourdeau n’était pas le rédacteur en chef du journal des débats et de la revue des deux mondes, puisqu'il faudra attendre la parution de l'édition critique pour retrouver le passage censuré. Patienter jusqu'en 2011, afin que les esquisses des dernières lettres fassent l'objet d'une transcription et d'une traduction. Un cas de mémoire commandée, puisque les historiens de la philosophie répugnent à considérer que la philosophie de l'entendement, devient progressivement une psychologie au tournant du XIXe siècle, ou les interprètes à appréhender sa pensée sous l'aspect d'une psychologie expérimentale. Les lecteurs de Taine étant peu nombreux, les éléments que les lettres renferment auraient pu demeurés inaperçus, de même pour les sources qui comportaient les preuves de son revirement final. C'est ainsi que l'historien se heurte au travail de deuil entrepris par les proches, au travail de mémoire accomplis par les biographes, en raison d'une résurgence de sources archivistiques...

Paradoxalement, les actes de destruction perpétrés par les proches, la censure du coup de poignard exercée dans la première traduction française du Ecce Homo, désignent les sources qu'il fallait impérativement faire disparaître. Un soupçon grandit, les lettres fantômes devaient contenir des éléments problématiques, pour résider au fond d'un tiroir des archives de Weimar pendant plus d'un siècle... Au cours de notre investigation, nous avons signalé l'implication de Taine dans les circonstances de l'effondrement. En premier lieu, la tournure ironique de la dernière lettre, qui désigne implicitement les portraits esquissés dans la section intitulée les raids d'un intempestif, parmi lesquels figure sa propre caricature dans l'aphorisme morale pour psychologue, ainsi qu'une critique de la conception du milieu dans l'aphorisme mon idée du génie. Comme les réponses à la « muflerie » de Erwin Rohde, comportent un portrait de Taine « éducateur de tous les esprits sérieux en France », le revirement était difficilement compréhensible. D'abord, une critique du positivisme au terme de la Généalogie de la morale ; ensuite, le portrait caricatural ainsi que la critique de la conception du milieu dans le Marteau des Idoles ; enfin, le coup de poignard présent dans le Ecce Homo. Autre élément factuel, l'envoi de la conclusion du « mémoire destiné aux cours européennes » au journal des débats le 1 janvier 1889. Indépendamment du contenu de la proclamation contre les prussiens, que nous entrevoyons à travers les fragments posthumes d'hiver 1888-1889, nous savons que Taine « ambassadeur » avait lui-même rédigé une proclamation aux prussiens, dans le cadre d'une mission diplomatique pour la France. Même si Taine n'était pas le rédacteur en chef des revues savantes, notons qu'il était l'un des principaux contributeur du journal des débats et de la revue des deux mondes, au sein desquels le philosophe français a publié la majeure partie de ses articles. Pour récapituler, la conclusion de la proclamation est rédigée à la manière de Taine, adressée au rédacteur recommandé par Taine, envoyée dans le journal de Taine...

Rappelons que Jean Bourdeau n'avait pas encore répondu à la lettre de présentation, au moment de la réception de la conclusion de la proclamation, ainsi que la lettre à Köselitz qui contenait le qualificatif de « rédacteur en chef » et le titre honorifique « d'ambassadeur des français ». Bien qu'il n'avait reçu aucune confirmation de la part du rédacteur, la bonne nouvelle se propage dans son entourage : « mon canal de panama pour la France est ouvert ! ». Seulement, les démarches entreprises au cours du mois de décembre n'aboutissent aucunement : Le Cas Wagner brise son amitié avec Malwida von Meysenbug, August Strindberg lui demande une forte somme d'argent en contrepartie de la traduction du Ecce Homo, Hippolyte Taine reçoit sa propre caricature dans le Marteau des Idoles. Comme toutes les écluses du « canal de Panama » reste résolument fermée, la formule pourrait signifier l'avènement d'un moment opportun (kairos), l'occasion de faire naître un scandale digne de l'affaire du Panama en France, de prononcer un plaidoyer aussi retentissant que Louis Frédéric Stanislas Linska dit Prado, de susciter selon ses propres termes « un éclat de rire historico-mondial » ! Sa tentative de faire scandale serait préméditée depuis plusieurs jours, si l'on prend en compte la lettre à Köselitz, au sein de laquelle Jean Bourdeau est qualifié « d'ambassadeur des français » ; depuis plusieurs semaines, si l'on prend en considération la lettre à Strindberg, ou que l'on constate que toutes les démarches pour la traduction sont entreprises du 4 au 28 décembre, entre le jour de l'ouverture du procès Prado et celui de l'exécution publique du criminel honnête ; depuis plusieurs mois, si l'on prend acte que le curriculum vitae adressé à Georg Brandes en avril 1888, comporte l'autoportrait du criminel honnête, ainsi que la fausse rumeur au sujet de son séjour à l'asile : « On a fait courir le bruit que j'aurai été à l'asile (et même que j'y serais mort). Il n'y a pas de plus grande erreur ». C'est parce qu'il se vante publiquement de son assassinat que le criminel est résolument honnête (Prado), en adjoignant la lettre à Köselitz avec la proclamation, le génie abominable cherche des oreilles complices. Bien que la teneur en nitroglycérine demeure inconnue, la proclamation contre les prussiens était le bâton de dynamite, adressée au journal des débats dans l'intention de provoquer un scandale. Soyez dur, mais surtout de la feuille, Jean Bourdeau s'empresse de préciser qu'il n'est pas celui qu'il croit être (rédacteur en chef), décline la proposition de la publication de la proclamation, en remettant la question de la traduction à plus tard. Alors que ce dernier devait lui consacrer une colonne au sujet de son Cas Wagner, Jean Bourdeau et Georg Brandes attendront plusieurs années, avant de publier la moindre ligne au sujet du criminel honnête... Si la rédaction de la proclamation était dirigée par l'intention de provoquer un scandale, un traité machiavélique rédigé dans un élan aristophanesque à l'adresse d'un... César Borgia, alors une question demeure, jusque où était-il prêt à aller pour accomplir son dessein ?

Autre élément factuel, tout aussi intriguant que les précédents, la provenance du sobriquet employé pour désigner Jean Bourdeau. Ce qualificatif nous ramène à la querelle autour de la Naissance de la Tragédie, le sobriquet de « gouverneur de province » était employé par Rohde pour désigner le vieux maître Ritschl[1]. Un tel rapprochement entre les deux parricides manqués est permis, dans la mesure où le nom de Ritschl réside désormais à côté de celui de Taine dans le Ecce Homo : « Mon vieux maître Ritschl prétendait même que je concevais mes dissertations philologiques comme un romancier parisien — d’une façon captivante jusqu’à l’absurdité. À Paris même on est étonné de « toutes mes audaces et finesses » l’expression est de M. Taine »[2]. Outre le fait que la référence à la dernière lettre de Taine, nous permet de prolonger la période de composition de plusieurs semaines, notons que la formule du philosophe français est placée à la suite d'une autre remarque ironique. La querelle avec Erwin Rohde au sujet de Taine, ravive le souvenir de l'ancienne querelle autour de la Naissance de la Tragédie, bien que la disposition à l'égard de Rohde est proprement inverse. Ce sobriquet attribué à Bourdeau, pourrait être doté d'une autre origine, puisque nous retrouvons le terme « d'ambassadeur », ainsi que celui de « laquais », au sein d'un livre de monsieur Taine intitulé Vie et Opinions de M. Frédéric-Thomas Graindorge :

J'ai vu des ambassadeurs et des ministres; les laquais sont mieux ; la belle prestance est une portion de leur état ; leur gravité n'a pas d'égale. Mais surtout, ils ont l'organe essentiel, aristocratique, le mollet ; des mollets complets valent en plus cent francs de gages : ce mollet blanc au-dessus d'un soulier à boucle reporte l'esprit aux plus beaux jours de Marly et de Versailles. Hélas ! si nous relevions notre pantalon, combien d'entre nous, bourgeois desséchés, enflés, déformés, seraient dignes d'être des laquais ![3]

Bien que la référence a mystérieusement disparu du catalogue de la bibliothèque, le livre est cité dans un fragment posthume de 1884[4], puis recommandé à sœur Elizabeth dans la correspondance de 1885[5]. Aucune source n'atteste que le génie abominable avait précisément le livre de Taine à l'esprit, au moment de la rédaction de la lettre Köselitz le 25 décembre 1888, au sein de laquelle Jean Bourdeau porte le sobriquet « d'ambassadeur des français ». Toutefois, le diagnostic du docteur Bingswanger, restitue des paroles orales placées entre deux guillemets : « Il parle de ses secrétaires d'ambassade et de ses laquais ». Précisons que la formule ne nous renseigne aucunement sur les causes physiologiques ou psychologiques, d'une maladie qui l'aurait inéluctablement entraîné vers l'effondrement, mais nous indique plus précisément l'objet du délire : l'envoi de la proclamation aux prussiens au journal des débats. Au lieu de dresser l'inventaire des diagnostics médicaux, nous proposons une explication proprement circonstancielle de la crise de Turin.

Antoine Michon, 15/10/2019

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[1]Lettre de Rohde à Nietzsche du 9 janvier 1872

[2]Ecce Homo, « pourquoi j'écris de si bons livres », 2.

[3]Hippolyte Taine, vie et opinions de Frédéric-Thomas Graindorge, Hachette, 1867, p. 195

[4]Fragments posthumes de 1884, 26 [458]

[5] Lettre à Elizabeth de mars 1888.

 

 
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