18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 12:59

(Pieter Brueghel l'Ancien, La Chute d'Icare, 1558)

De toutes ces énigmes, personne jusqu’ici ne possédait la clef. Ces précisions chronologiques nous permettent d'indiquer que les figures mythologiques n'étaient pas mentionnées dans le poème de la quatrième partie. Au moment de la composition du Ecce Homo, seuls les destinataires du manuscrit inachevé étaient en mesure de reconnaître l'allusion à Ariane dans la chanson volée à la jeune fille. Quelques semaines plus tard, après avoir jeté la clef de l'énigme en pâture à ses brebis noires les plus égarées, ainsi qu'à la multitude de vaches promises à la grande hécatombe : « (je fus le dernier, à ce qu’il me semble, qui lui ait offert quelque chose : car je n’ai trouvé personne qui comprît ce que je fis alors) »[1], le dévot de Dionysos remet ses dithyrambes dans les mains du satyre parisien Catulle Mendès : « C’est pour faire un bien infini à l’humanité que je lui offre mes dithyrambes. Je les remets entre les mains du poète d’Isoline, le plus grand et le premier satyre vivant aujourd’hui - et pas seulement aujourd’hui… Dionysos »[2]. A partir du 1 janvier 1889, la figure mythologique fait son apparition dans le titre du poème, la chanson volée à la jeune fille devient ainsi la plainte d'Ariane. Dans les jours qui suivent, une rumeur se propage au sein de son entourage : « On me raconte qu’un certain bouffon divin aurait achevé ces jours-ci les Dithyrambes de Dionysos »[3], le postier tapote du doigt pour retranscrire l'information sur le fil télégraphique : « Tu dois publier ce bréviaire pour l’humanité, à partir de Bayreuth, avec l’inscription : La bonne nouvelle »[4]. En guise de lettre de vœux, Cosima Wagner vient de recevoir les télégrammes qui annoncent la venue des Dithyrambes à Dionysos, seulement « la bonne nouvelle » prend une tournure pour le moins déroutante. A présent, la figure mythologique n'apparaît plus seulement dans le titre, mais également dans la dernière strophe du poème. A ce stade de notre investigation, notre explication aboutie à la formulation de trois propositions : Ariane est la clef de l'énigme de la chanson volée à la jeune fille dans la quatrième (1885), la solution apparaît plus tardivement dans le titre et la dernière strophe de la plainte d'Ariane (1889), la figure mythologique nous indique la signification implicite du poème symboliste (1885-1889). Afin de nous assurer du bien-fondé de ces explications, nous relevons les autres énigmes parsemées dans les Dithyrambes à Dionysos.

Le chant de la mélancolie. Or, il suffit d'observer les neufs poèmes compilés sous le titre Dionysos Dithyramben, pour se rendre compte qu'ils appartiennent à des périodes de composition différentes. Alors que la plainte d'Ariane, bouffon seulement, poète seulement et parmi les filles du désert proviennent du manuscrit de la quatrième partie (1885) ; les six autres appartiennent à la même période de composition que le Ecce Homo (automne-hiver 1888). C'est pourquoi nous abordons les dithyrambes extraits de la quatrième partie, avant de reporter notre analyse sur les derniers poèmes. Commençons par souligner les subtils glissements entre les titres, si la chanson volée à la jeune fille est un qualificatif parodique, le titre de la plainte est quant à lui doté d'une tonalité plus tragique. A l'inverse, le chant de la mélancolie porte une connotation tragique, mais le titre bouffon seulement, poète seulement comporte une tournure parodique. Seul le dithyrambe parmi les filles du désert conserve son appellation initiale. Ce trait constitue l'une des principales caractéristiques de son style poétique, au revers des dithyrambes du rhapsode (tragique) réside également les lieds du trouvère (parodique), selon que l'on se positionne du côté de l'origine grecque ou de l'origine allemande de la poésie. En ce sens, le poète érige en style novateur la résurgence des formes les plus archaïques, ce qui lui donne licence de dire : « je suis l'inventeur du dithyrambe » (Archiloque). Nous reviendrons plus amplement sur le sens de la sentence et les considérations sur le grand style : « Il est très sage et très habile de lui laisser le soin de formuler par lui-même la quintessence ultime de notre sagesse »[5], abordons sans plus tarder l'énigme présente dans le chant de la mélancolie. Poursuivre notre investigation par l'examen de ce poème m'apparaît naturel, car il s'agit justement du second chant de l'enchanteur dans le récit. Que le lecteur me pardonne d'arpenter en zigzag les chemins les plus étroits, seulement ce poème comporte une énigme similaire à celle que nous venons d'élucider, puisqu'elle réside précisément dans la chute du poème :

Ainsi suis-je tombé moi-même jadis de ma folie de vérité, de mes désirs du jour, fatigué du jour, malade de lumière, - je suis tombé plus bas, vers le couchant et l'ombre : par une vérité brûlé et assoiffé - t'en souviens-tu, t'en souviens-tu, cœur chaud, comme alors tu avais soif ? Que je sois banni de toute vérité ! Fou seulement ! Poète seulement ! [6]

Enivré par le lyrisme dithyrambique du « chant de la mélancolie » entonné par le vieil enchanteur, nous avons vu émerger de la matérialité du texte le reflet poétique de l’homme véridique sur le miroir du mythe, la volonté de vérité comme transfiguration de cette antique démesure, la chute d’Icare. Bien que la figure mythologique n’est pas mentionnée de manière littérale dans le poème, celle-ci se trouve pourtant suggérée par la métaphore finale et portée tout du long par la musicalité du lyrisme dithyrambique, jusqu’au point culminant de la chute tragique. Le lecteur qui « entend avec les yeux » surprend alors l’élément alcyonien qui émerge magistralement au terme de sa lecture. Nous retrouvons l’homme véridique dont désir, la volonté, la recherche et la vénération s’effondrent devant le soleil de la vérité. Le poème est ponctué par les différentes étapes de la chute, du ciel « Dans l'air clarifié » jusqu'à la terre : « Ainsi je suis tombé jadis ». De nouveau, le maître dans l'art du travestissement innove tout en rénovant un procédé antique : l'ekphrasis. Pour preuve, l'étroite correspondance entre l'imagerie poétique délivrée la métaphore finale et le tableau de La chute d'Icare de Pieter Bruegel (1558). C'est précisément le procédé de suggestion opéré par l'entremise de la métaphore, qui nous permet de replacer les dithyrambes du dévot de Dionysos dans la mouvance du symbolisme poétique. Après l'image dans l'image, regardons à présent le récit dans le récit, le poème comporte également une fable, la figure de l'oiseau de proie (kirkê-Circée) « Soudain, d'un trait droit...», renvoie à la métaphore de la conjuration des faibles (agneaux) contre les forts (aigles) que nous retrouvons au sein de la Généalogie de la Morale : « Que les agneaux aient l’horreur des grands oiseaux de proie, voilà qui n’étonnera personne mais ce n’est point une raison d’en vouloir aux grands oiseaux de proie de ce qu’ils ravissent les petits agneaux »[7]. Conformément à l'étymologie du dithyrambe, le poème porte un éloge à Dionysos et comporte une représentation de l'ivresse de la cruauté dans les vers suivants : « Tels sont, semblables à l'aigle et la panthère, les désirs du poète, tels sont tes désirs, entre mille masques, toi qui es fou, toi qui es poète ? ». Que la figure mythologique se limite à indiquer la signification implicite du poème m'apparaît contestable, car nous surprenons une équivalence : Icare est l'archétype de l'homme véridique. Durablement scellée par les iconoclastes les plus dévoués, nous déverrouillons les portes du symbolisme poétique, de façon à interroger la relation entre la métaphore poétique et le concept philosophique...

« Il suffit que le personnage de Nietzsche ait vécu, une fois sous cet aspect, devant des yeux humains, si seulement cette phase de sa lente maturation en image, il présente ce degrés de vérité qui n’interdit pour l’avenir aucun progrès de sa légende, aucun approfondissement actuel de son mythe » (Ernst Bertram, Nietzsche Essai de Mythologie, « introduction : la légende », 1918)

Antoine Michon, II, 2.23/08/2019

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[1] Par-delà Bien et Mal, § 295

[2]Lettre à Catulle Mendès du 1 janvier 1889.

[3]Télégramme à Cosima Wagner du 3 janvier 1889.

[4]Télégramme à Cosima Wagner du 3 janvier 1889.

[5]Les dix commandements de l’école du style, in Louise von Salomé, Nietzsche à travers ses œuvres, 1894

[6]Dithyrambes à Dionysos, bouffon seulement, poète seulement.

[7]Généalogie de la Morale, première dissertation, 14

 
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