18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 11:10

(Paul Rubens, la chute de Phaéton, 1605)

Vent mistral, chasseur de nuages,
Tueur de mélancolie, balayeur du ciel,
Toi qui mugis, comme je t’aime !
Ne sommes-nous pas tous deux les prémices
D’une même origine, au même sort
Éternellement prédestinés ?
Là, sur les glissants chemins de rochers,
J’accours en dansant à ta rencontre,
Dansant, selon que tu siffles et chantes :
Toi qui sans vaisseau et sans rames,
Libre frère de liberté,
T’élances sur les mers sauvages.
À peine éveillé, j’ai entendu ton appel,
J’ai accouru vers les falaises,
Vers les jaunes rochers au bord de la mer.
Salut ! Déjà comme les clairs flots
D’un torrent diamantin, tu descendais
Victorieusement de la montagne.
Sous les airs unis du ciel,
J’ai vu galoper tes chevaux,
J’ai vu le carrosse qui te porte.
J’ai même vu le geste de la main
Qui, sur le dos des coursiers,
Comme l’éclair abat son fouet, —
Je t’ai vu descendre du char,
Afin d’accélérer ta course,

Je t’ai vu courir comme une flèche
Pousser droit dans la vallée, —
Comme un rayon d’or traverse
Les roses de la première aurore.
Danse maintenant sur mille dos,
Sur le dos des lames, des lames perfides —
Salut à qui crée des danses nouvelles !
Dansons donc de mille manières,
Que notre art soit nommé — libre !
Qu’on appelle gai — notre savoir !
Arrachons à chaque plante
Une fleur à notre gloire,
Et deux feuilles pour une couronne !
Dansons comme des troubadours
Parmi les saints et putains,
La danse entre Dieu et le monde !
Celui qui, avec le vent,
Ne sait pas danser, qui s’enveloppe
De foulards, tel un vieillard,
Celui qui est hypocrite,
Glorieux et faux vertueux,
Qu’il quitte notre paradis.
Chassons la poussière des routes,
Au nez de tous les malades,
Épouvantons les débiles,
Purifions toute la côte
De l’haleine des poitrines sèches
Et des yeux sans courage !
Chassons qui trouble le ciel,
Noircit le monde, attire les nuages !
Éclairons le royaume des cieux !
Mugissons… toi le plus libre
De tous les esprits libres, avec toi
Mon bonheur mugit comme la tempête. —
Et prends, pour que le souvenir
De ce bonheur soit éternel,
Prends l’héritage de cette couronne !
Jette-la là-haut, jette-la plus loin,
À l’assaut de l’échelle céleste,
Accroche-la — aux étoiles !



(Gai Savoir, appendice de 1886, Pour le Mistral. chanson à danser) 

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