18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 11:08

(José de Ribera, Ixion, 1632)

Le poids le plus lourd. — Que serait-ce si, de jour ou de nuit, un démon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes solitudes et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l’as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois ; et il n’y aura en elle rien de nouveau, au contraire ! il faut que chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l’infiniment grand et l’infiniment petit de ta vie reviennent pour toi, et tout cela dans la même suite et le même ordre — et aussi cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence sera retourné toujours à nouveau — et toi avec lui, poussière des poussières ! » — Ne te jetterais-tu pas contre terre en grinçant des dents et ne maudirais-tu pas le démon qui parlerait ainsi ? Ou bien as-tu déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais : « Tu es un dieu, et jamais je n’ai entendu chose plus divine ! » Si cette pensée prenait de la force sur toi, tel que tu es, elle te transformerait peut-être, mais peut-être t’anéantirait-elle aussi ; la question « veux-tu cela encore une fois et une quantité innombrable de fois », cette question, en tout et pour tout, pèserait sur toutes tes actions d’un poids formidable ! Ou alors combien il te faudrait aimer la vie, que tu t’aimes toi-même pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ! — (Gai Savoir, § 341)

(Tiziano, Sísifo, 1548-1549)

Le visage obscurci, j'ai traversé dernièrement le blême crépuscule,— le visage obscurci et dur, et les lèvres serrées. Plus d'un soleil s'était couché pour moi. Un sentier qui montait avec insolence à travers les éboulis, un sentier méchant et solitaire qui ne voulait plus ni des herbes ni des buissons, un sentier de montagne criait sous le défi de mes pas. Marchant, muet, sur le crissement moqueur des cailloux, écrasant la pierre qui le faisait glisser, mon pas se contraignait à monter. Plus haut:—quoiqu'il fût assis sur moi, l'esprit de lourdeur, moitié nain, moitié taupe, paralysé, paralysant, versant du plomb dans mon oreille, versant dans mon cerveau, goutte à goutte, des pensées de plomb.

« O Zarathoustra, me chuchotait-il, syllabe par syllabe, d'un ton moqueur, pierre de la sagesse! tu t'es lancé en l'air, mais tout pierre jetée doit - retomber ! Zarathoustra, pierre de la sagesse, pierre lancée, destructeur d'étoiles! c'est toi−même que tu as lancé si haut, - mais toute pierre jetée doit - retomber! Condamné à toi−même et à ta propre lapidation: ô Zarathoustra, tu as jeté bien loin la pierre, - mais elle retombera sur toi ! »

Alors le nain se tut ; et son silence dura longtemps, en sorte que j'en fus oppressé; ainsi lorsqu'on est deux, on est en vérité plus solitaire que lorsque l'on est seul ! Je montai, je montai davantage, en rêvant et en pensant, - mais tout m'oppressait. Je ressemblais à un malade que fatigue l'âpreté de sa souffrance, et qu'un cauchemar réveille de son premier sommeil. Mais il y a quelque chose en moi que j'appelle courage : c'est ce qui a fait faire jusqu'à présent en moi tout mouvement d'humeur. Ce courage me fit enfin m'arrêter et dire: “Nain! L'un de nous deux doit disparaître, toi, ou bien moi!”— Car le courage est le meilleur meurtrier, - le courage qui attaque: car dans toute attaque il y a une fanfare. L'homme cependant est la bête la plus courageuse, c'est ainsi qu'il a vaincu toutes les bêtes. Au son de la fanfare, il a surmonté toutes les douleurs; mais la douleur humaine est la plus profonde douleur. Le courage tue aussi le vertige au bord des abîmes: et où l'homme ne serait-il pas au bord des abîmes ? Ne suffit- il pas de regarder - pour regarder des abîmes ? Le courage est le meilleur des meurtriers: le courage tue aussi la pitié. Et la pitié est l'abîme le plus profond : l'homme voit au fond de la souffrance, aussi profondément qu'il voit au fond de la vie. Le courage cependant est le meilleur des meurtriers, le courage qui attaque: il finira par tuer la mort, car il dit: « Comment ? était-ce là la vie ? Allons ! Recommençons encore une fois ! » Dans une telle maxime, il y a beaucoup de fanfare. Que celui qui a des oreilles entende.—

2. « Arrête-toi ! nain ! dis-je. Moi ou bien toi! Mais moi je suis le plus fort de nous deux—: tu ne connais pas ma pensée la plus profonde ! Celle−là tu ne saurais la porter! »— Alors arriva ce qui me rendit plus léger: le nain sauta de mes épaules, l'indiscret! Il s'accroupit sur une pierre devant moi. Mais à l'endroit où nous nous arrêtions se trouvait comme par hasard un portique. “Vois ce portique! nain! repris-je: il a deux visages. Deux chemins se réunissent ici: personne encore ne les a suivis jusqu'au bout. Cette longue rue qui descend, cette rue se prolonge durant une éternité et cette longue rue qui monte—c'est une autre éternité. Ces chemins se contredisent, ils se butent l'un contre l'autre: - et c'est ici, à ce portique, qu'ils se rencontrent. Le nom du portique se trouve inscrit à un fronton, il s'appelle « instant ». Mais si quelqu'un suivait l'un de ces chemins - en allant toujours plus loin: crois-tu nain, que ces chemins seraient en contradiction ! »— « Tout ce qui est droit ment, murmura le nain avec mépris. Toute vérité est courbée, te temps lui−même est un cercle. » « Esprit de la lourdeur! dis-je avec colère, ne prends pas la chose trop à la légère! Ou bien je te laisse là, pied−bot—et n'oublie pas que c'est moi qui t'ai porté là−haut ! Considère cet instant! repris−je. De ce portique du moment une longue et éternelle rue retourne en arrière: derrière nous il y a une éternité. Toute chose qui sait courir ne doit-elle pas avoir parcouru cette rue ? Toute chose qui peut arriver ne doit-elle pas être déjà arrivée, accomplie, passée ? Et si tout ce qui est a déjà été: que penses-tu, nain, de cet instant? Ce portique lui aussi ne doit-il pas déjà - avoir été ? Et toutes choses ne sont-elles pas enchevêtrées de telle sorte que cet instant tire après lui toutes les choses de l'avenir ? Donc - aussi lui−même ? Car toute chose qui sait courir ne doit-elle pas suivre une seconde fois cette longue route qui monte ! Et cette lente araignée qui rampe au clair de lune, et ce clair de lune lui−même, et moi et toi, réunis sous ce portique, chuchotant des choses éternelles, ne faut−il pas que nous ayons tous déjà été ici ? Ne devons-nous pas revenir et courir de nouveau dans cette autre rue qui monte devant nous, dans cette longue rue lugubre - ne faut - il pas qu'éternellement nous revenions? » Ainsi parlais-je et d'une voix toujours plus basse, car j'avais peur de mes propres pensées et de mes arrière−pensées. Alors soudain j'entendis un chien hurler tout près de nous. Ai-je jamais entendu un chien hurler ainsi? Mes pensées essayaient de se souvenir en retournant en arrière. Oui ! Lorsque j'étais enfant, dans ma plus lointaine enfance: c'est alors que j'entendis un chien hurler ainsi. Et je le vis aussi, le poil hérissé, le cour tendu, tremblant, au milieu de la nuit la plus silencieuse, où les chiens eux−mêmes croient aux fantômes:— en sorte que j'eus pitié de lui. Car, tout à l'heure, la pleine lune s'est levée au−dessus de la maison, avec un silence de mort; tout à l'heure elle s'est arrêtée, disque enflammé, - sur le toit plat, comme sur un bien étranger : C'est ce qui exaspéra le chien: car les chiens croient aux voleurs et aux fantômes. Et lorsque j'entendis de nouveau hurler ainsi, je fus de nouveau prit de pitié. Où donc avaient passé maintenant le nain, le portique, l'araignée et tous les chuchotements? Avais-je donc rêvé? M'étais-je éveillé? Je me trouvai soudain parmi de sauvages rochers, seul, abandonné au clair de lune solitaire. Mais un homme gisait là ! Et voici ! le chien bondissant, hérissé, gémissant,- maintenant qu'il me voyait venir - se mit à hurler, à crier:—ai-je jamais entendu un chien crier ainsi au secours ? Et, en vérité, je n'ai jamais rien vu de semblable à ce que je vis là. Je vis un jeune berger, qui se tordait, râlant et convulsé, le visage décomposé, et un lourd serpent noir pendant hors de sa bouche. Ai-je jamais vu tant de dégoût et de pâle épouvante sur un visage ! Il dormait peut−être lorsque le serpent lui est entré dans le gosier - il s'y est attaché. Ma main se mit à tirer le serpent, mais je tirais en vain! elle n'arrivait pas à arracher le serpent du gosier. Alors quelque chose se mit à crier en moi: “Mords! Mords toujours!” Arrache−lui la tête! Mords toujours!”—C'est ainsi que quelque chose se mit à crier en moi; mon épouvante, ma haine, mon dégoût, ma pitié, tout mon bien et mon mal, se mirent à crier en moi d'un seul cri.— Braves, qui m'entourez, chercheurs hardis et aventureux, et qui que vous soyez, vous qui vous êtes embarqués avec des voiles astucieuses sur les mers inexplorées! vous qui êtes heureux des énigmes !

Devinez-moi donc l'énigme que je vis alors et expliquez-moi la vision du plus solitaire ! Car ce fut une vision et une prévision: - quel symbole était-ce que je vis alors? Et quel est celui qui doit venir! Qui est le berger à qui le serpent est entré dans le gosier ? Quel est l'homme dont le gosier subira ainsi l'atteinte de ce qu'il y a de plus noir et de terrible ? Le berger cependant se mit à mordre comme mon cri le lui conseillait, il mordit d'un bon coup de dent ! Il cracha loin de lui la tête du serpent—: et il bondit sur ses jambes. - Il n'était plus ni homme, ni berger, - il était transformé, rayonnant, il riait! Jamais encore je ne vis quelqu'un rire comme lui ! O mes frères, j'ai entendu un rire qui n'était pas le rire d'un homme,− et maintenant une soif me ronge, un désir qui sera toujours insatiable. Le désir de ce rire me ronge: oh! comment supporterais-je de mourir maintenant  !— Ainsi parlait Zarathoustra.
 (Ainsi parlait Zarathoustra, la vision et l'énigme)

(Guido Cagnacci, allégorie de la vie humaine (ou du temps), XVIIe)

1. Si je suis un devin et plein de cet esprit divinatoire qui chemine sur une haute crête entre deux mers,—qui chemine entre le passé et l'avenir, comme un lourd nuage,—ennemi de tous les étouffants bas−fonds, de tout ce qui est fatigué et qui ne peut ni mourir ni vivre: prêt à l'éclair dans le sein obscur, prêt au rayons de clarté rédempteur, gonflé d'éclairs affirmateurs! qui se rient de leur affirmation! prêt à des foudres divinatrices:—mais bienheureux celui qui est ainsi gonflé ! Et, en vérité, il faut qu'il soit longtemps suspendu au sommet, comme un lourd orage, celui qui doit un jour allumer la lumière de l'avenir! — O, comment ne serais−je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux,—l'anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n'ai trouvé la femme qe qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime : car je t'aime, ô éternité ! Car je t'aime, ô Éternité !

2. Si jamais ma colère a violé des tombes, reculé des bornes frontières et jeté de vieilles tables brisées dans des profondeurs à pic : Si jamais ma moquerie a éparpillé des paroles décrépites, si je suis venu comme un balai pour les araignées, et comme un vent purificateur pour les cavernes mortuaires, vieilles et moisies: Si je me suis jamais assis plein d'allégresse, à l'endroit où sont enterrés des dieux anciens, bénissant et aimant le monde, à côté des monuments d'anciens calomniateurs du monde:—car j'aimerai même les églises et les tombeaux des dieux, quand le ciel regardera d'un oeil clair à travers leurs voûtes brisées; j'aime à être assis sur les églises détruites, semblable à l'herbe et au rouge pavot— O comment ne serais−je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux—l'anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité ! Car je t'aime, ô Éternité !

3. Si jamais un souffle est venu vers moi, un souffle de ce souffle créateur, de cette nécessité divine qui force même les hasards à danser les danses d'étoiles : Si jamais j'ai ri du rire de l'éclair créateur que suit en grondant, mais avec obéissance, le long tonnerre de l'action: Si jamais j'ai joué aux dés avec des dieux, à la table divine de la terre, en sorte que la terre tremblait et se brisait, soufflant en l'air des fleuves de flammes:—car la terre est une table divine, tremblante de nouvelles paroles créatrices et d'un bruit de dés divins: — O comment ne serais−je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité ! Car je t'aime, ô Éternité !

4. Si jamais j'ai bu d'un long trait à cette cruche écumante d'épices et de mixtures, où toutes choses sont bien mélangées: Si jamais ma main a mêlé le plus lointain au plus proche, le feu à l'esprit, la joie à la peine et les pires choses aux meilleures : Si je suis moi−même un grain de ce sable rédempteur, qui fait que toutes choses se mêlent bien dans la cruche des mixtures:—car il existe un sel qui lie le bien au mal; et le mal lui−même est digne de servir d'épice et de faire déborder l'écume de la cruche:— O comment ne serais−je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux,—l'anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité ! Car je t'aime, ô Éternité !

5. Si j'aime la mer et tout ce qui ressemble à la mer et le plus encore quand fougueuse elle me contredit: Si je porte en moi cette joie du chercheur, cette joie qui pousse la voile vers l'inconnu, s'il y a dans ma joie une joie de navigateur : Si jamais mon allégresse s'écria: “Les côtes ont disparu—maintenant ma dernière chaîne est tombée—l'immensité sans bornes bouillonne autour de moi, bien loin de moi scintillent le temps et l'espace, allons ! en route ! Vieux coeur !”— O comment ne serais−je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux,—l'anneau du devenir et du retour ? Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité ! Car je t'aime, ô Éternité!

6. Si ma vertu est une vertu de danseur, si souvent des deux pieds j'ai sauté dans des ravissements d'or et d'émeraude: Si ma méchanceté est une méchanceté riante qui se sent chez elle sous des branches de roses et des haies de lys:—car dans le rire tout ce qui est méchant se trouve ensemble, mais sanctifié et affranchi par sa propre béatitude: Et ceci est mon alpha et mon oméga, que tout ce qui est lourd devienne léger, que tout corps devienne danseur, tout esprit oiseau: et, en vérité, ceci est mon alpha et mon oméga!— O comment ne serais−je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour? Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité ! Car je t'aime, ô Éternité !

7. Si jamais j'ai déployé des ciels tranquilles au−dessus de moi, volant de mes propres ailes dans mon propre ciel : Si j'ai nagé en me jouant dans de profonds lointains de lumière, si la sagesse d'oiseau de ma liberté est venue:—car ainsi parle la sagesse de l'oiseau: “Voici il n'y a pas d'en haut, il n'y a pas d'en bas! Jette−toi çà et là, en avant, en arrière, toi qui es léger! Chante! ne parle plus!—“toutes les paroles ne sont−elles pas faites pour ceux qui sont lourds? Toutes les paroles ne mentent−elles pas à celui qui est léger? Chante! ne parle plus!”— O comment ne serais−je pas ardent de l'éternité, ardent du nuptial anneau des anneaux, l'anneau du devenir et du retour? Jamais encore je n'ai trouvé la femme de qui je voudrais avoir des enfants, si ce n'est cette femme que j'aime: car je t'aime, ô éternité ! Car je t'aime, ô Éternité !
 (Ainsi parlait Zarathoustra, les sept sceaux)

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