18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 11:04

(Heinrich Fuger, la création de l'homme par Prométhée, 1790)

PRÉLUDE DE LA SCIENCE. — Croyez-vous donc que les sciences se seraient formées et seraient devenues grandes si les magiciens, les alchimistes, les astrologues et les sorciers ne les avaient pas précédées, eux qui durent créer tout d’abord, par leurs promesses et leurs engagements trompeurs, la soif, la faim et le goût des puissances cachées et défendues ? Si l’on n’avait pas dû promettre infiniment plus qu’on ne pourra jamais tenir pour que quelque chose puisse s’accomplir dans le domaine de la connaissance ? — Peut-être que de la même façon dont nous apparaissent ici les préludes et les premiers exercices de la science qui n’ont jamais été exécutés et considérés comme tels, nous apparaîtront, en un temps lointain, toutes espèces de religions, c’est-à-dire comme des exercices et des préludes : peut-être pourraient-elles être le moyen singulier qui permettra à quelques hommes de goûter toute la suffisance d’un dieu et toute la force de son salut personnel. Et l’on pourrait se demander si vraiment, sans cette école et cette préparation religieuse, l’homme aurait appris à avoir faim et soif de son propre moi, à se rassasier et à se fortifier de lui-même. Fallut-il que Prométhée crût d’abord avoir volé la lumière et qu’il en pâtît — pour qu’il découvrît enfin qu’il avait l u i créé la lumière, en désirant la lumière, et que non seulement l’homme, mais encore le dieu, avait été l’oeuvre de ses mains, de l’argile dans ses mains ? Ne sont-ce là que des images de l’imagier ? — Tout comme la folie, le vol, le Caucase, l’aigle et toute la tragique prométheia de tous ceux qui cherchent la connaissance ? (Gai Savoir, § 300)

(Peter Paul Rubens, Promethée enchainé, 1611-1612)

 

Celui qui voudra descendre ici,
rapidement,
les profondeurs l'absorberont !
-- Mais toi, Zarathoustra,
tu aimes aussi l'abîme,
semblable au pin ! --

Le pin agrippe ses racines,
là où le rocher lui-même
regarde dans les profondeurs en frémissant --,
il hésite au bord des abîmes,
où tout autour de lui
tend à descendre :
auprès de l'impatience
des sauvages cailloux, des torrents impétueux
il est patient, tolérant, dur, silencieux,
solitaire...

Solitaire !
Qui oserait aussi
être hôte ici,
être ton hôte ?...

Un oiseau de proie peut-être,
qui d'aventure s'accroche,
joyeusement dans la chevelure
du martyr endurant,

avec un rire égaré,
un rire d'oiseau de proie...

Pourquoi tant d'endurance ?
-- se moque-t-il cruellement :
il faut avoir des ailes, quand on aime l'abîme...
il ne faut pas se cramponner,
comme tu le fais, pendu ! --

Ô Zarathoustra,
toi le plus cruel des Nemrods !
naguère chasseur de Dieu,
filet où se prenaient toutes les vertus,
flèche du mal ! --
Aujourd'hui --
harcelé par toi-même,
ta propre proie,
blessé par ta propre flèche...

Aujourd'hui --
solitaire avec toi-même,
en désaccord avec ton propre savoir,
au milieu de cent miroirs
faux devant toi-même,
incertain
parmi cent souvenirs,
souffrant de toutes les blessures,
refroidi par toutes les gelées,
étranglé par tes propres lacs,
connaisseur de toi-même !
bourreau de toi-même !

 

(Titian, The Punishment of Tythus, 1575)



Pourquoi t'es-tu lié
avec la corde de la sagesse ?
Pourquoi t'es-tu attiré
dans le paradis du vieux serpent ?
Pourquoi t'es-tu glissé 
dans toi-même -- dans toi-même ?...

Un malade maintenant
que le venin du serpent a rendu malade ;
un prisonnier maintenant,
qui a tiré le sort le plus dur :
travaillant courbé
dans son propre puit de mine,
creusé en toi-même,

t'attaquant à toi-même à coups de pioche,
inhabile,
rigide,
un cadavre --,
accablé de cent fardeaux,
accumulés par toi,
toi qui sais !
connaisseur de toi-même !
toi, le sage Zarathoustra !...
Tu cherchas le plus lourd fardeau :
alors tu te trouvas toi-même --,
tu ne sais plus te débarrasser de toi...

A l'affût,
accroupi,
tu es quelqu'un qui ne sait plus se tenir droit !
Tu finiras par t'incruster dans ta tombe,
esprit difforme !...

Naguère encore tu étais si fier,
sur toutes les échasses de ta fierté !
Naguère encore tu étais le solitaire sans Dieu,
le solitaire à deux, avec le diable,
le prince écarlate de toutes les insolences !...

Aujourd'hui --
comprimé
entre deux néants,
un point d'interrogation,
une énigme fatiguée --
une énigme pour les oiseaux de proie...
-- ils finiront bien par te " résoudre ",
ils sont affamés de ta " solution ",
ils voltigent déjà autour de toi, leur énigme,
autour de toi, pendu !...
Ô Zarathoustra !
Connaisseur de toi-même !...
bourreau de toi-même !...

 


(Nietzsche, Dithyrambes à Dionysos, parmi les oiseaux de proies, automne 1888) 



À une branche torse, me voici suspendu,
Et je balance ma fatigue.
C’est d’un oiseau dont je suis l’hôte,
Je repose dans un nid d’oiseau.
Où suis-je donc ? Loin ! Hélas, loin !
La blanche mer est assoupie,
À sa surface une voile pourpre.
Une rocher, un figuier, la tour et le port,
Des idylles à l’entour, des bêlements de moutons,
Innocence du Midi accueille-moi !
Aller au pas — quelle existence !
Cette allure-là rend allemand et pesant.
J’ai dit au vent de m’emmener,
L’oiseau m’a appris à planer.
Vers le midi, j’ai survolé la mer.
Raison ! Attristantes affaires !
Nous étions alors trop près du but.
J’ai compris, en vol, ce qui me bernait.
Je sens la sève qui monte et le courage
Pour une vie nouvelle et un jeu nouveau…
Penser seul c’est la sagesse,
Chanter seul serait stupide !
Voici un chant en votre honneur,
Asseyez-vous autour de moi,
En silence, méchants oiseaux !
Si jeune, si faux, si vagabonds,
Vous semblez être faits pour aimer,
Et pour tous les jolis passe-temps ?
Dans le nord, — j’hésite à l’avouer, —
J’ai aimé une femme, vieille à pleurer :
Elle s’appelait « Vérité » 
 [Sorcière]

 

(Gai Savoir, appendice de 1886, dans le midi)

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