18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 12:04

(Herbert James Draper, Ulysse et les sirènes,1909)

Ulysse

MUSIQUE ET MALADIE. — Le danger de la musique nouvelle, c’est qu’elle nous présente la coupe des délices et du sublime avec un geste si captivant et avec une telle apparence d’extase morale que le plus modéré et le plus noble finit toujours par en absorber quelques gouttes de trop. Mais cette minime débauche, répétée à l’infini, peut amener finalement une altération de la santé intellectuelle plus profonde que celle qui résulterait des excès les plus grossiers : en sorte qu’un jour il ne restera plus autre chose à faire qu’à fuir la grotte des nymphes, pour retourner, à travers les flots et les dangers, vers l’ivresse d’Ithaque et les baisers de l’épouse, plus simple et plus humaine —bref de retourner au foyer… (Opinions et Sentences Mêlées, 159)

IDÉAL GREC. — Qu’est-ce que les Grecs admirent en Ulysse ? Avant tout la faculté de mentir et de répondre par des représailles rusées et terribles ; puis d’être à la hauteur des circonstances ; paraître, si cela est nécessaire, plus noble que le plus noble ; savoir être tout ce que l’on veut ; l’opiniâtreté héroïque ; mettre tous les moyens à son service ; avoir de l’esprit — l’esprit d’Ulysse fait l’admiration des dieux, ils sourient en y songeant : — tout cela est de l’idéal grec ! Ce qu’il y a de curieux dans tout cela, c’est que l’on ne sent pas du tout la contradiction entre être et paraître et que par conséquent on n’y attache aucune valeur morale. Y eut-il jamais des comédiens aussi accomplis ? (Aurore, § 306)

Que l’on considère les procédés de tous les princes, des églises, des sectes, des partis, des corporations : n’emploie-t-on pas toujours l’innocent comme amorce désignée, dans les cas les plus difficiles et les plus décriés ? — comme Ulysse se servit de cet innocent Néoptolémos pour dérober son arc et ses flèches au vieil ermite malade de Lemnos. (Aurore, § 321)


LES SÉDENTAIRES ET LES HOMMES LIBRES. — Ce n’est que dans les enfers que l’on nous montre quelque chose du fond sombre qu’il y a derrière cette béatitude d’aventuriers qui enveloppe Ulysse et ses semblables, comme d’une éternelle luminosité, — de ce fond que l’on ne peut plus oublier alors : la mère d’Ulysse est morte de chagrin et du désir de son enfant ! L’un est poussé de lieu en lieu, et c’est là ce qui brise le cœur de l’autre, de l’être tendre et sédentaire ! L’affliction brise le cœur de ceux qui voient celui qu’ils aiment le plus, abandonner les idées et la foi du passé, — tout cela appartient à la tragédie que créent les esprits libres — cette tragédie dont ceux-ci ont quelquefois connaissance ! Alors il leur arrivera d’être forcés de descendre parmi les morts pour leur enlever leur chagrin et pour tranquilliser leur tendresse. (Aurore, § 562)

NOUS SOMMES PLUS NOBLES. — La fidélité, la générosité, la pudeur de la bonne réputation : ces trois choses réunies en un seul sentiment — c’est ce que nous appelons noble, distingué, et par là nous dépassons les Grecs. À aucun prix nous ne voudrions y renoncer, sous prétexte que les objets anciens de ces vertus sont tombés dans l’estime (et cela avec raison), mais nous voudrions substituer, avec précaution, des objets nouveaux à cet héritage, le plus précieux de tous. Pour comprendre que les sentiments des Grecs les plus nobles, au milieu de notre noblesse toujours chevaleresque et féodale, devraient passer pour médiocres et à peine convenables, il faut se souvenir de ces paroles de consolation qui sortent de la bouche d’Ulysse dans les situations les plus ignominieuses : « Supporte cela, cher coeur ! tu en as supporté bien d’autres, plus détestables encore ! » On peut mettre en parallèle, comme mise en pratique du modèle mythique, l’histoire de cet officier athénien qui, devant l’état-major tout entier, menacé de la canne par un autre officier, secoua la honte avec ces paroles : « Bats-moi ! mais écoute-moi aussi ! » (C’est ce que fit Thémistocle, ce très habile Ulysse de la période classique, qui était bien l’homme à adresser à « son cher cœur », dans ce moment ignominieux, ces vers de consolation et de détresse). Les Grecs étaient bien loin de prendre à la légère la vie et la mort à cause d’un outrage, comme nous faisons sous l’influence d’un esprit d’aventure, chevaleresque et héréditaire, et d’un certain besoin de sacrifice ; bien loin aussi de chercher des occasions où l’on pouvait risquer honorablement la vie et la mort comme dans les duels ; ou bien d’estimer la conservation d’un nom sans tache (honneur) plus que le mauvais renom, quand celui-ci est compatible avec la gloire et le sentiment de puissance ; ou encore d’être fidèle aux préjugés et aux articles de foi d’une caste, lorsqu’ils pourraient empêcher la venue d’un tyran. Car ceci est le secret peu noble de tout bon aristocrate grec : une profonde jalousie lui fait traiter au pied de l’égalité chacun des membres de sa caste, mais il est prêt, à chaque instant, à fondre comme un tigre sur sa proie — le despotisme : que lui importe alors le mensonge, le crime, la trahison, la perte volontaire de sa ville natale ! La justice était extrêmement difficile aux yeux de cette espèce d’ hommes , elle passait presque pour quelque chose d’incroyable ; « le juste », ce mot sonnait aux oreilles des Grecs, comme « le saint » aux oreilles des chrétiens. Mais lorsque Socrate se hasardait à dire : « L’homme vertueux est le plus heureux », on n’en croyait pas ses oreilles, on pensait avoir entendu quelque chose de fou. Car, en voyant l’image de l’homme le plus heureux, chaque citoyen d’extraction noble songeait au plus complet manque d’égard, au diabolisme du tyran qui sacrifiait tout et tous, à son orgueil et à son plaisir. Parmi les hommes dont l’imagination s’agitait en secret à la poursuite sauvage d’un pareil bonheur, la vénération de l’État ne pouvait pas être implantée assez profondément, — mais je veux dire : que pour les hommes dont le désir de puissance n’est plus aussi aveugle que celui de ces nobles Grecs, cette idolâtrie de la conception de l’État, au moyen de quoi ce désir fut jadis tenu en bride, n’est plus aussi nécessaire. (Aurore, § 199)

LA DESCENTE AUX ENFERS. — Moi aussi, j’ai été aux enfers comme Ulysse et j’y serai souvent encore ; et pour pouvoir parler à quelques morts, j’ai non seulement sacrifié des béliers, je n’ai pas non plus ménagé mon propre sang. Quatre couples d’hommes ne se sont pas refusés à moi qui sacrifiais : Épicure et Montaigne, Goethe et Spinoza, Platon et Rousseau, Pascal et Schopenhauer. C’est avec eux qu’il faut que je m’explique, lorsque j’ai longtemps cheminé solitaire, c’est par eux que je veux me faire donner tort et raison, et je les écouterai, lorsque, devant moi, ils se donneront tort et raison les uns aux autres. Quoique je dise, quoi que je décide, quoi que j’imagine pour moi et les autres : c’est sur ces huit que je fixe mes yeux et je vois les leurs fixés sur moi. — Que les vivants me pardonnent s’ils m’apparaissent parfois comme des ombres, tellement ils sont pâles et attristés, inquiets, et, hélas ! tellement avides de vivre : tandis que ceux-là m’apparaissent alors si vivants, comme si , après être morts, ils ne pouvaient plus jamais devenir fatigués de la vie. Mais c’est l’éternelle vivacité qui importe : que nous fait la « vie éternelle », et, en général, la vie ! (Opinions et Sentences Mêlées, 408)

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