18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 12:05

(Bernardino Pinturicchio,Argus,1492-1495)

Le voyageur aux yeux d'Argus.

OÙ IL FAUT PARTIR EN VOYAGE. — L’observation directe de soi est loin de suffire pour apprendre à se connaître : nous avons besoin de l’histoire, car le passé répand en nous ses mille vagues ; nous-mêmes nous ne sommes pas autre chose que ce que nous ressentons à chaque moment de cette continuité. Là aussi, lorsque nous voulons descendre dans le fleuve de ce que notre nature possède en apparence de plus original et de plus personnel, il faut nous rappeler l’axiome d’Héraclite : on ne descend pas deux fois dans le même fleuve. — C’est là une vérité qui, quoique relâchée, est demeurée aussi vivante et féconde que jadis, de même que cette autre vérité que, pour comprendre l’histoire, il faut rechercher les vestiges vivants d’époques historiques — c’est-à-dire qu’il faut voyager, comme voyageait le vieil Hérodote et s’en aller chez les nations — car celles-ci ne sont que des échelons fixes de cultures anciennes sur lesquels on peut se placer ; — il faut se rendre surtout auprès des peuplades dites sauvages et demi sauvages, où l’homme a enlevé l’habit d’Europe ou ne l’a pas encore endossé. Mais il y a un art de voyager plus subtil encore, qui n’exige pas toujours que l’on erre de lieu en lieu et que l’on parcoure des milliers de kilomètres. Il est très probable que nous pouvons trouver encore, dans notre voisinage, les trois derniers siècles de la civilisation avec toutes leurs nuances et toutes leurs facettes : il s’agit seulement de les découvrir. Dans certaines familles et même dans certains individus les couches se superposent exactement : ailleurs il y a dans les roches des fractures et des failles. Dans les contrées reculées, les vallées peu accessibles des contrées montagneuses, au milieu de communes encaissées, des exemples vénérables de sentiments très anciens ont certainement pu se conserver ; il s’agit de retrouver leurs traces. Par contre, il est peu probable qu’à Berlin par exemple, où l’homme arrive au monde exsudé et lessivé de tout sentiment, on puisse faire de pareilles découvertes. Celui qui, après un long apprentissage dans cet art de voyager, a fini par devenir un argus aux cent yeux, finira par pouvoir accompagner partout son Iot — je veux dire son ego — et trouver en Égypte et en Grèce, à Byzance et à Rome, en France et en Allemagne, à l’époque des peuples nomades et des peuples sédentaires, durant la Renaissance ou la Réforme, dans sa patrie et à l’étranger, et même au fond de la mer, dans la forêt, les plantes et les montagnes, les aventures de cet ego qui naît, évolue et se transforme. C’est ainsi que la connaissance de soi devient connaissance universelle, par rapport à tout ce qui est du passé : de même que, selon un enchaînement d’idées que je ne puis qu’indiquer ici, la détermination et l’éducation de soi, telles qu’elles existent dans les esprits les plus libres, au regard le plus vaste, pourraient devenir un jour détermination universelle, par rapport à toute l’humanité future. (Opinions et Sentences Mêlées, 223)

(Alexandre Cabanel, Echos, 1874)

DANS LA SOLITUDE. — Lorsque l’on vit seul, on ne parle pas trop haut, on n’écrit pas non plus trop haut : car on craint la résonance creuse — la critique de la nymphe Écho. — Et toutes les voix ont un autre timbre dans la solitude ! (Gai Savoir, § 182)
 

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