18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 12:08

(Jean-Auguste-Dominique Ingres : Œdipe explique l'énigme du sphinx, 1808)

Le premier Œdipe 

Œdipe Soliloque du dernier philosophe : Un fragment de l’histoire de la postérité. 

Le dernier philosophe, c’est ainsi que je me nomme, car je suis le dernier homme. Personne ne me parle que moi seul et ma voix me parvient comme celle d’un mourant ! Avec toi, voix aimée, avec toi, dernier souffle du souvenir de tout bonheur humain, laisse-moi encore ce commerce d’une seule heure ; grâce à toi je donne le change à ma solitude et je pénètre dans le mensonge d’une multitude et d’un amour, car mon cœur répugne à croire que l’amour est mort, il ne supporte pas le frisson de la plus solitaire des solitudes et il m’oblige à parler comme si j’étais deux.

(Fragment posthume, les "études théorétiques" regroupées sous le titre de livre du philosophe, aphorisme 87)

La volonté du vrai, qui nous égarera encore dans bien des aventures, cette fameuse véracité dont jusqu’à présent tous les philosophes ont parlé avec vénération, que de problèmes cette volonté du vrai n’a-t-elle pas déjà soulevés pour nous ? Que de problèmes singuliers, graves et dignes d’être posés ! C’est toute une histoire — et, malgré sa longueur il semble qu’elle vient seulement de commencer. Quoi d’étonnant, si nous finissons par devenir méfiants, si nous perdons patience, si nous nous retournons impatients ? Si ce Sphinx nous a appris à poser des questions, à nous aussi ? Qui est-ce au juste qui vient ici nous questionner ? Quelle partie de nous-mêmes tend « à la vérité » ? — De fait, nous nous sommes longtemps arrêtés devant cette question : la raison de cette volonté, — jusqu’à ce que nous ayons fini par demeurer en suspens devant une question plus fondamentale encore. Nous nous sommes alors demandé quelle était la valeur de cette volonté. En admettant que nous désirions la vérité : pourquoi ne préférerions-nous pas la non-vérité ? Et l’incertitude ? Et même l’ignorance ? — Le problème de la valeur du vrai s’est présenté à nous, — ou bien est-ce nous qui nous sommes présentés à ce problème ? Qui de nous ici est Œdipe ? Qui le Sphinx ? C’est, comme il semble, un véritable rendez-vous de problèmes et de questions. — Et, le croirait-on ? il me semble, en fin de compte, que le problème n’a jamais été posé jusqu’ici, que nous avons été les premiers à l’apercevoir, à l’envisager, à avoir le courage de le traiter. Car il y a des risques à courir, et peut-être n’en est-il pas de plus grands. (Par-delà Bien et Mal, section 1, 1)

Lorsqu’un philosophe affirme aujourd’hui qu’il n’est pas un sceptique — j’espère qu’on a tiré cette conclusion de la description de l’esprit objectif, donnée ci-dessus — tout le monde entend cela avec déplaisir ; on l’examine avec une certaine appréhension, on voudrait l’interroger au sujet de tant de choses… [ironie] En outre, parmi les auditeurs craintifs qui abondent aujourd’hui, il passe dès lors pour un être dangereux. Il leur semble que cette répudiation du scepticisme provoque au loin une rumeur menaçante et de mauvais augure, comme si quelque part on expérimentait une nouvelle matière explosive, une dynamite de l’esprit, une nihiline russe inconnue jusqu’ici, un pessimisme bonoe voluntatis qui non seulement nie, exige un « non », mais qui — chose horrible à penser — met la négation en pratique. Contre cette espèce de « bonne volonté » — volonté de la négation réelle et effective de la vie — il n’y a pas aujourd’hui, on le sait, de meilleur calmant, de mielleux soporifique que le scepticisme ; ce doux pavot qui provoque des torpeurs bienfaisantes, et les médecins de notre temps prescrivent même la lecture d’Hamlet contre l’esprit et ses agitations souterraines. « N’a-t-on pas déjà les oreilles pleines de mauvais bruits ? dit le sceptique, ami du repos, sorte d’agent de la sûreté : cette négation souterraine est terrible ! Taisez-vous donc enfin, taupes pessimistes ! » En effet, le sceptique, cet être délicat, est très prompt à s’effrayer ; sa conscience est prête à tressaillir à un non, et même à un oui résolu et dur, prête à sentir quelque chose comme une morsure. Oui et non ! — cela lui paraît immoral ; il aime, au contraire, à faire fête à sa vertu par une noble continence, en disant avec Montaigne : « que sais-je ? » ou avec Socrate : « je sais que je ne sais rien » ; ou : « je me défie de moi, aucune porte ne m’est ouverte ici » ; ou : « à supposer qu’elle fût ouverte, pourquoi faudrait-il entrer » ? ou : « à quoi servent des hypothèses hâtives ? S’abstenir des hypothèses pourrait être une preuve de bon goût. Vous faut-il donc absolument redresser quelque chose qui n’est pas droit ? boucher toutes les ouvertures avec une étoupe quelconque ? N’y a t-il pas le temps pour cela ? Le temps n’a-t-il pas bien le temps ? Ô gent diabolique, ne pouvez-vous attendre ? L’incertain même a son charme, le Sphinx même est une Circé, et Circé même était une philosophe. » [...] (Par-delà Bien et Mal, § 208)

Le dernier Œdipe

Le bonheur de mon existence, ce qui en fait peut-être le caractère unique, est conditionné par la fatalité qui lui est inhérente : je suis, pour m’exprimer sous une forme énigmatique, déjà mort en tant que prolongement de mon père ; ce que je tiens de ma mère vit encore et vieillit. Cette double origine, tirée en quelque sorte de l’échelon supérieur et de l’échelon inférieur de la vie, procèdent à la fois du décadent et de quelque chose qui est à son commencement, explique, mieux que n’importe quoi, cette neutralité, cette indépendance de tout parti pris par rapport au problème général de la vie, qui est un de nos signes distinctifs. j’ai pour les symptômes d’une évolution ascendante ou d’une évolution descendante un flair plus subtil que n’importe qui. Dans ce domaine, je suis par excellence un maître. Je les connais toutes deux, je les incarne toutes deux. Mon père est mort à l’âge de trente-six ans. Il était délicat, bienveillant et morbide, tel un être qui n’est prédestiné qu’à passer, — évoquant plutôt l’image d’un souvenir de la vie que la vie elle-même. Sa vie déclina à la même époque que la mienne : à trente-six ans je parvins au point inférieur de ma vitalité. Je vivais encore, mais sans être capable de voir à trois pas devant moi. À ce moment — c’était en 1879 — j’abandonnai mon professorat à Bâle, je vécus comme une ombre à Saint-Moritz et l’hiver suivant, l’hiver le plus pauvre en soleil de ma vie tout entière, à Naumbourg. J’étais alors devenu véritablement une ombre. Ce fut là mon minimum. J’écrivis le Voyageur et son ombre , et, sans conteste, je m’entendais alors à parler d’ombres... L’hiver qui vint ensuite, mon premier hiver à Gênes, cette espèce d’adoucissement et de spiritualisation, qui est presque la conséquence d’une extrême pauvreté de sang et de muscles, donna naissance à Aurore. La complète clarté, la disposition sereine, je dirai même l’exubérance de l’esprit que reflète cet ouvrage, s’accorde chez moi, non seulement avec un excès de souffrance. Au milieu des tortures provoquées par des maux de tête de trois jours, accompagnés de vomissements laborieux, je possédais une lucidité de dialecticien par excellence et je réfléchissais très froidement à des choses qui, si ma santé eût été meilleure, m’auraient trouvé dépourvu de raffinement et de froideur, sans l’indispensable audace du grimpeur de rochers. Mes lecteurs savent peut-être jusqu’à quel point je considère la dialectique comme un symptôme de décadence, par exemple dans le cas le plus célèbre, le cas de Socrate. — Tous les troubles morbides de l’intellect, même cette demiléthargie accompagnée de fièvre, sont demeurés pour moi, jusqu’à présent, des choses parfaitement inconnues, sur la nature et la fréquence desquelles j’ai dû me renseigner dans des ouvrages savants. Mon sang coule lentement. Personne n’a jamais pu constater chez moi de la fièvre. Un médecin, qui me traita longtemps pour une maladie nerveuse, finit par dire : « Non, ce ne sont pas vos nerfs qui sont malades, c’est seulement moi qui suis nerveux. » Il y a décidément chez moi, sans qu’elle puisse être démontrée, quelque dégénérescence locale ; je n’ai pas de maladie d’estomac qui affecte mon organisme, bien que je souffre, par suite d’épuisement général, d’une extrême faiblesse du système gastrique. Mes maux d’yeux, qui risquent parfois de me mener jusqu’à la cécité, ne sont qu’un effet et non point une cause, en sorte que, chaque fois que ma force vitale a augmenté, mes facultés visuelles me sont revenues jusqu’à un certain point. Une longue, une trop longue série d’années équivaut chez moi à la guérison, elle signifie malheureusement aussi le retour en arrière, la décomposition, la périodicité d’une sorte de décadence. Ai-je besoin de dire, après tout cela, que j’ai de l’expérience dans toutes les questions qui touchent la décadence ? Je l’ai épelée dans tous les sens, en avant et en arrière. Cet art du filigrane lui-même, ce sens du toucher et de la compréhension, cet instinct des nuances, cette psychologie des détours, et tout ce qui m’est encore particulier, a été appris alors et constitue le véritable présent que m’a fait cette époque, où tout chez moi est devenu plus subtil, l’observation aussi bien que tous les organes de l’observation. Observer des conceptions et des va leurs plus saines, en se plaçant à un point de vue de malade, et, inversement, conscient de la plénitude et du sentiment de soi que possède la vie plus abondante, abaisser son regard vers le laboratoire secret des instincts de décadence — ce fut là la pratique à quoi je me suis le plus longuement exercé, c’est en cela que je possède une véritable expérience, et, si en quelque chose j’ai atteint la maîtrise, c’est bien en cela. Aujourd’hui je possède le tour de main, je connais la manière de déplacer les perspectives : première raison qui fait que pour moi seul peut-être une Transmutation des valeurs a été possible. (Ecce Homo, « pourquoi je suis si sage », 1)

Je considère que ce fut pour moi un privilège considérable d’avoir eu un pareil père ; il me semble même que par là s’explique tout ce que je possède de privilèges, — abstraction faite de la vie, de la grande affirmation de la vie. Je lui dois avant tout de n’avoir pas besoin d’une intention spéciale, mais seulement d’une certaine attente, pour entrer volontairement dans un monde de choses supérieures et délicates. C’est là que je me sens chez moi ; ma passion la plus intime s’y sent libérée. Que j’aie payé ce privilège presque avec ma vie, ce n’est là certes pas un marché de dupe. Pour pouvoir comprendre quelque chose à mon Zarathoustra, il faut peut-être se trouver dans une condition analogue à la mienne, avec un pied au delà de la vie... (Ecce Homo, « pourquoi je suis si sage », 3)

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