11 février 2019 1 11 /02 /février /2019 10:49

(Till Eulenspiegels, page de couverture d’une version de 1949)


Ce geste qui consiste à placer la figure de l’imitateur devant la demeure de celui qui n’a : « jamais imité personne » m’apparaît opportun, car le proto/agoniste réunis - à lui seul - tous les aspects présents dans l’épigramme (porte, mimétique, autodérision), ou plus exactement ne possède aucune des qualités qui lui permettrait de passer le seuil de la porte et d’accéder au-dedans, car le singe mimétique incarne plus précisément le contre-modèle : « C'était le même fou que le peuple appelait « le singe de Zarathoustra » : car il imitait un peu les manières de Zarathoustra et la chute de sa phrase. Il aimait aussi à emprunter au trésor de sa sagesse »[1]. Les traits caractéristiques du picaro appartiennent au registre de la folie dans la littérature classique. Le Ainsi parlait Zarathoustra abonde de références aux comédies antiques et médiévales, la forme des diatribes pourrait trouver une origine dans l’Ane d’or d’Apulée, les traits distinctifs de la folie dans Roland le Furieux de l’Arioste. Le Zarathoustra est le plus souvent la réserve du lecteur qui aura pris la peine - sans s’épargner la joie - de lire l’ensemble de l’œuvre, car il s’agit de relier patiemment chaque passage aux aphorismes éparpillés (puzzle) un peu partout sur les murs (de l’asile). Sans la clef n°535 HH (la petite aiguille qui résidait dans la meule de foin), comment savoir que le singe grimpeur ainsi que le nain pied-bot correspondent - très spécifiquement - à sa propre imagination de l’inquiétude (ça fait peur) : « L’imagination de l’inquiétude est un méchant gnome à figure de singe qui saute encore sur le dos de l’homme, juste alors qu’il a déjà le plus à porter »[2] Si le Zarathoustra est « un livre écrit pour tous et pour personne », n’oublions pas que le vénérable Jacob Burckhardt en fut le principal destinataire à l’époque, comme en témoigne la lettre adressée en septembre 1886 suite à la publication du Par-delà Bien et Mal : « S'il vous plaît, lisez ce livre (s'il dit déjà les mêmes choses que mon Zarathoustra, mais différentes, très différentes) »[3]. Ce rapide survol - du chien caucasien - n’aurait pas pu atteindre sa destination, si les vents chauds de l’esprit méditerranéen ne l’avaient tout d’abord porté à appréhender la tournure parodique du récit à la maniera dello scrittore de la Renaissance, comme le Chandelier de Giordano Bruno [4], ou plus particulièrement dans ce passage l’éloge de la folie d’Erasme : « On t’appelle mon singe, fou écumant : mais je t’appelle mon porc grognant - ton grognement finira par me gâter mon éloge de la folie ». Ce chapitre fait également référence aux règles de conduites prodigués par Sénèque dans la Constance du Sage, le fait d’interpeller une personne dans la rue et de courir vers elle agitant les bras, ou encore avoir peur des ombres chinoises que l’on dessine avec nos vilaines mains (écriture) ; sont les traits distinctifs de l’enfant avant la puberté et les signes manifestes de l’idiotie à l’âge viril.

 

Problématique : qui veut la peau de Zarathoustra ?

 

On entrevois à présent - à travers l’œil de vache - l’accueil chaleureux qui est réservé à celui qui aurait l’indigence de venir frapper à la porte avec une pierre (sa tête), ou chercherait à se glisser dans la peau de Zarathoustra, puisque le singe mimétique est précisément la victime d’un mauvais tour (beffa), incarne en quelque sorte « monsieur carnaval » un soir de mardi gras, le « dindon de la farce » qui arrive juste à point à l’auberge rouge, ou le « coq en patte » qui débarque dans un poulailler plein de renards enragés... Le précepteur de l’école du soupçon, prend un malin plaisir à déposer un - bonnet d’âne - sur la tête de quiconque entreprendrait de parler en son nom (professeurs), tenterait de reproduire les espiègleries du trouvère hors la loi (Till l’Espiègle), ou de répéter les tours de magie du prestidigitateur (Houdin). Zarathoustra étant le prophète muet au silence authentique[5], le petit cafardeur ferait mieux de clouer son clapet, d’apprendre à se taire et à se faire de plus en plus petit, afin de pouvoir passer par le petit trou de serrure qui seul lui permettra d’en réchapper vivant : « Plutôt marcher sur la pointe des pieds qu’à quatre pattes ! Plutôt au travers le trou de la serrure que par les portes ouvertes ».[6] Principes trop subtils peut-être, mais on n’est jamais trop prudent... Celui qui souhaite s’emparer de la couronne de roses du rieur en grimpant comme un singe au sommet du mat de cocagne, risque de se salir les mains sur un poteau badigeonné de graisse de porc (objet de la tentation mimétique). Les scientifiques sont décrits comme des consciencieux de l’esprit qui examine le vir obscurrissimus sur la bordure du marais, les spécialistes des bossus qui avancent dans le désert courbés par le poids de leurs savantes chimères, sans compter ces singes innombrables qui cherchent désespérément à atteindre le trône : « Voyez-les grimper, ces singes agiles ! Ils grimpent les un sur les autres et se poussent ainsi dans la boue et dans l'abîme. Ils veulent tous s'approcher du trône : c'est leur folie, comme si le bonheur était sur le trône ! Souvent la boue est sur le trône et souvent aussi le trône est dans la boue. Ils m'apparaissent tous comme des fous, des singes grimpeurs et impétueux. Leur idole sent mauvais, ce froid monstre: ils sentent tous mauvais, ces idolâtres »[7]. Pour celui qui célèbre les saturnales de son esprit[8], pour le rieur (gelotopoioi) qui regarde le monde tête en bas (cubistétère), ce sont les politiciens corrompus, les juges véreux, les prêtres défroqués et les souffleurs sous la scène qui sont les méchants bouffons et les idiots du village. Outre le sang qui descend lentement au cerveau : Regarder le monde tête en bas, cela ne revient-il pas à adopter un positionnement vulgaire sur le monde ? (gardons ça de côté) La posture du cubistétère, se retrouve dans la fresque de la villa des mystères à Pompéi. Cette dernière représente Dionysos dans les bras d’Ariane (tel un enfant apeuré), la stupéfaction de son regard témoigne de la confusion provoqué par le rite initiatique, le lacet qu’il porte à la cheville permet d’induire qu’il était suspendu tête en bas. Son corps étourdit orienté vers l’arrière et son visage effaré indiquent que la vision était bouleversante : celui qui regarde tête en bas perçoit le monde à l’endroit. On retrouve une casuistique similaire dans le « roman par lettres » du pseudo-Hippocrate, au sein duquel le peuple des abdéritains demande au médecin de la civilisation de venir soigner le sage mélancolique (à coup d’hellébore blanc), le récit nous présente un monde à l’envers : « tu ris de ce qui devrait faire pleurer et tu pleures de ce qui devrait te réjouir »[9] Mais ce n’est pas Démocrite qui est malade, mais le peuple des abdéritains et le médecin lui-même. Après ces considérations externes, replaçons la doctrine du généalogiste dans le schème : en incriminant l’homme théologique (Moïse) d’avoir présenté un monde à l’envers (métaphysique), l’homme théorique (Socrate) d’avoir contaminé l’occident d’un pessimisme mortel. La palinodie de Zarathoustra (premier moraliste) consiste replacer le monde à l’endroit, à guérir l’esprit des peuples européens par un retour à l’ethos originel : l’homme tragique (incipit tragédia). Immoralité : c’est quand même plus pratique de suspendre son lecteur par le pied que de parvenir à révolutionner le monde avec des formules magiques !

 

Le disciple qui répond oui. Telle une marotte qui hoche verticalement la tête en signe d’acquiescement et ouvre son clapet au moindre mouvement de sa main, le singe mimétique reproduit inlassablement les mêmes gestes, le porc vulgarisateur répète incessamment les mêmes paroles... Le Singe de Zarathoustra est celui qui succombe à la tentation mimétique, celui qui vénère la statue du héros qui a ruiné l’idole de la vénération humaine (Christ), celui qui singe toutes les singeries du Singe de Dieu... Ce qualificatif correspond à la fresque de Signorelli représentant les sermons et les actes de l’Antéchrist (1499). Cette dernière comporte la représentation de la marotte du diable, le Singe de Dieu qui reproduit les gestes contraires et répète les paroles inverses à celles du Sauveur. Ses yeux écarquillés, la bouche béante, son visage ahurie, ces traits conviennent parfaitement pour identifier l’idiot au sein du récit, le singe mimétique est la marotte de Zarathoustra, mais Zarathoustra est lui-même la marotte de... (diallèle). Au stade le plus primitif, l’homo erectus scande les mêmes slogans : « deviens ce que tu es » (Pindare), « ce qui ne me tue pas me rend plus fort » (Milton), « Dieu est mort » (Hegel). Le néandertalien partage les mêmes affinités électives en matière de goûts et de couleurs (élitisme), ressent le même mépris pour les milliards de pucerons qui sautillent partout autour de lui (antihumanisme). Sa misérable existence de « caricature vivante » est ponctuée d’effroyables migraines, de gazouillements gastriques, de crampes mentales qui surviennent à chaque fois qu’une idée résonne dans le creux de sa tête. On pourrait se moquer sans discontinuer, sans ressentir une quelconque lassitude de l’esprit : « Rire, c’est se réjouir du malheur d’autrui avec bonne conscience »[10]. Seulement, cela reviendrait à ricaner comme des singes : « Au-dessous de l’animal. – Quand l’homme éclate de rire, il surpasse tous les animaux en vulgarité »[11]. Le rire sardonique est de loin le plus ignoble, car il porte en dérision les privations d’autrui, la difformité du corps, les troubles de la parole, la maladie. Afin de lui attribuer une définition, disons qu’il est précisément l’esprit de lourdeur (le nain pied bot antipode du singe grimpeur). Ce rire grossier qui montre les dents au grotesque : « regarde un peu ta tête de singe », suscité par les figures du théâtre populaire (Pierrot-Arlequin) ou les spectacles de marionnettes (Guignol), nous permet de reconnaître la présence du singe en l’homme (mime) : « Qu’est le singe pour l’homme ? Une dérision ou une honte douloureuse. Et c’est ce que doit être l’homme pour le surhumain : une dérision ou une honte douloureuse »[12]. Celui qui se bidonne sur le compte du « monstre difforme » (regarde ça) est dépourvu de gentillesse, le mal ne réside pas seulement dans la privation (Descartes-Spinoza), mais aussi dans l’œil du moqueur qui l’apprécie comme tel. Après tout, le singe mimétique est « un méchant comme les autres » (Bias), le petit écolier fait ses devoirs, apprends ses poésies par cœur, arrive toujours à l’heure à l’école, ne commet jamais la moindre bêtise en classe, comme un petit laquais... Sa faculté innée de l’adaptation, sa bonhomie naturelle, sons sens inégalé du conformisme, ou sa manière de charmer les souffleurs avec des petits pains chauds, comme un lèche-botte... En accomplissant les corvées qu’on lui demande, le singe mimétique à toujours l’impression de progresser et de pouvoir mieux faire, comme un pigeon... L’idéal personnel s’oriente sur la norme collective (contre-idéal), le singe mimétique veut absolument être comme les autres ! C’est parce qu’il manque cruellement de personnalité [13], que le singe (de Zarathoustra) éprouve le besoin de se réfugier dans les livres et de se glisser dans la peau d’une personnalité historique[14], d’incarner en quelque sorte le « porte parole » de la doctrine (marotte), de parler à la place de son maître (ventriloquie). Comme les souffleurs (morts) qui murmurent à l’acteur (vivant), le texte (lois) qu’il doit prononcer au public (peuple). 

 

Interlude. Quel réconfort d’avoir neutraliser sa subjectivité pour atteindre les cimes de l’objectivité savante ! Chapeau très haut, mesdames les marottes, les pantins et autres guignols qui brassent de l’air sur le grand théAtre de nos représentations.

 

b) le cri... 

[1]. Ainsi parlait Zarathoustra, « en passant ».

[2]. Humain trop Humain, § 535.

[3]. Lettre du 22 septembre 1886

[4]. Par-delà Bien et Mal, § 25 : « Soyez prudents, philosophes et amis de la connaissance, et gardez-vous du martyre ! [...]. Qu’ils s’appellent Spinoza ou Giordano Bruno — finissent tous par devenir, ne fût-ce que dans une mascarade intellectuelle, et peut-être à leur insu, des empoisonneurs raffinés et avides de vengeance »

[5]. Le chant des roses, fragment posthume de la période de composition du Zarathoustra.

[6]. Gai Savoir, plaisanteries, ruses et vengeance, § 42. « principes des trop subtils » (jamais trop prudent)

[7] . Ainsi parlait Zarathoustra, « de la nouvelle idole »

[8] . Gai Savoir, préface de la seconde édition.

[9]. Pseudo Hippocrate, lettre XVII, Hippocrate à Damagète.

[10]. Gai Savoir, Livre 3, aphorisme 200.

[11]. Humain trop humain, « l’homme avec lui-même », aphorisme 553.

[12]. Ainsi parlait Zarathoustra, « prologue », 3

[13]Gai Savoir, § 345 : « la morale en tant que problème »

[14]Comme le St Barthélémy tenant la peau et le couteau dans chaque mains, dans la fresque du jugement dernier de Michel Ange.

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