30 mai 2018 3 30 /05 /mai /2018 11:00

 

Jan Matejko, portrait de SZYMONA DAROWSKIEGO, 1858

 

Mais, cher Monsieur, quelle surprise ! Ou avez-vous trouvé le courage de vouloir parler en public d’un vir obscurissimus ! Vous imaginez-vous par hasard que je sois connu dans ma chère patrie ? On m’y traite comme si j’étais quelque chose de déviant et d’absurde, quelque chose qu’on n’a nul besoin de prendre au sérieux. De toute évidence, ils sentent que moi non plus je ne les prends pas au sérieux, et comment le pourrais-je donc au jour où nous sommes, ou les mots « esprit » et « allemand » sont devenus une contradiction en soi !

 

Ci-joint un petit curriculum vitae, le premier que j’aie rédigé :

 

Vita. Je suis né le 15 octobre 1844, sur le champ de bataille de Lützen. Le premier nom que j’entendis prononcer fut celui de Gustave Adolphe. Mes ancêtres étaient des aristocrates polonais (Niëzky) ; il semble que le type physique se soit bien conservé, malgré trois « mères » allemande. A l’étranger, on me considère en général comme un Polonais ; cet hiver encore, on m’a consigné comme Polonais sur la liste des étrangers de Nice. On me dit que ma tête figure sur des peintures de Matejko. Ma grand-mère appartenait à Weimar aux cercles de Willm et Goethe ; son frère fut le successeur de Herder au poste de surintendant général de Weimar. J’eus la chance d’être élève de la vénérable Ecole de Pforta, dont sont issus tant d’esprits considérables (Klopstock, Fitchte, Shlegel, Ranke, etc., etc) de la littérature allemande. Nous avions des professeurs qui auraient (ou ont) fait l’honneur de toute université. J’ai fait mes études à Bonn, plus tard à Leipzig ; le vieux Ritschl, à cette époque le premier philologue d’Allemagne, m’a distingué presque dès le début. A 22 ans, je fus collaborateur de la Literarische Zentralblatt (Zarncke). C’est à moi que l’on doit la fondation de l’Association des études philologiques de Leipzig, qui existe encore aujourd’hui. L’université de Bâle me proposa à l’hiver 1868-1869 une chaire de professeur, alors que je n’avais pas même encore obtenu mon doctorat. L’université de Leipzig m’a décerné après coup le titre de Docteur de l’Université, de manière très honorable, sans examen d’aucune sorte, sans même de thèse. Je restai à Bâle de Pâques 1869 à Pâques 1879. Il me fallut abandonner ma nationalité allemande, car j’aurais été autrement trop souvent appelé comme officier (artilleur de cavalerie) et dérangé dans mes fonctions académiques. Je m’y connais néanmoins au maniement des deux armes : le sabre et les canons - et peut-être encore d’une troisième... Tous se passa fort bien à Bâle, malgré mon jeune âge. Il arriva, lors de soutenance de thèses notamment, que le candidat fût plus âgé que le membre du jury. J’eus le grand privilège de voir se nouer entre Jackob Burkhardt et moi-même des liens cordiaux, phénomène inhabituel chez ce penseur très solitaire et vivant à l’écart. Encore plus grand fut le privilège de pouvoir, dès le début de ma vie à Bâle côtoyer dans une intimité indescriptible Richard et Cosima Wagner, qui vivaient à l’époque dans leur propriété de Triebschen comme sur une île, ayant rompu avec toutes leurs relations antérieures. Nous avons pendant quelques années partagé tous les petits et les grands évènements de la vie, il y avait entre nous une confiance sans limite ([...]). Cette relation m’a fait faire la connaissance d’un grand nombre de personnes (des deux sexes) intéressantes, grosso modo tout ce qui compte entre Paris et Saint-Pétersbourg. Aux alentours de 1876, ma santé se dégrada. Je passai à cette époque un hiver à Sorrente, avec la baronne Meysenbug (Mémoires d’une idéaliste), une amie de longue date, et le sympathique Dr Rée. Mon état ne s’améliora cependant pas. Une migraine extrêmement douloureuse et aiguë se déclara, épuisant toutes mes forces. Elle ne fit qu’augmenter au cours de longues années, jusqu’à culminer dans un état de souffrance quasi-permanente, si bien qu’une année comptait pour moi à l’époque 200 jours de douleur. Le mal a dû avoir des origines tout à fait locales, sans qu’on puisse lui trouver aucun fondement d’ordre neuropathologique. Je n’ai jamais eu le moindre symptôme de dérangement mental ; pas même de fièvre, pas d’évanouissements. Mon pouls était à l’époque aussi lent que celui de Napoléon Ier (=60). Supporter cette douleur extrême crue, verte, avec une parfait lucidité, pendant deux, voire trois jours d’affilé, ainsi que d’incessants vomissements, devint une de mes spécialités. On a fait courir le bruit que j’aurai été à l’asile (et même que j’y serais mort). Il n’y a pas de plus grande erreur. C’est même seulement à cette époque terrible que mon esprit parvint à maturité. La preuve en est Aurore, que j’écrivis lors d’un hiver incroyable dénuement à Gênes, à l’écart des médecins, des amis et des proches. Ce livre est une sorte de dynamomètre pour moi : je l’ai composé avec un minimum de force et de santé. A partir de 1885, très lentement bien sûr, je remontai la pente : la crise sembla surmontée (- mon père est mort très jeune, exactement à l’âge où je me trouvais pour ma part le plus proche de la mort). Il me faut encore aujourd’hui garder une extrême prudence : certaines conditions d’ordre climatique et météorologique sont indispensables. Ce n’est pas par choix, mais par nécessité, que je passe mes hivers sur la Côte d’Azur. En définitive, la maladie m’a été du plus grand profit : elle m’a libéré, elle m’a redonné le courage d’être moi-même... Il est vrai que je suis, par instinct, un animal vaillant et même militaire. La longue résistance à un peu exaspéré ma fierté. Suis-je un philosophe ? - Mais qu’importe !... [1]

 

Les généalogies personnelles. Contemporaine de la période de composition du Ecce Homo, la lettre de présentation adressée à Georg Brandes en avril 1888, sous la forme d’un curriculum vitae, comporte de multiples similitudes avec les premières sections du manuscrit. Au premier abord, nous sommes étonné de l’étroite proximité qui réside entre les sources, au point de considérer que la lettre à Brandes constitue une synthèse des premières sections. Ainsi, nous sommes en présence de deux sources autobiographiques qui comportent chacune une rétrospective de sa carrière ; ou pour le dire avec Bertram, deux versions de sa propre généalogie personnelle. Alors que le manuscrit autorisé s’adresse à tous et à personne, ce n’est pas le cas des lettres de présentation destinées à des lecteurs privilégiés (lettre à Bourdeau inclue). Sachant que le qualificatif d’hyperboréens désigne implicitement Georg Brandes et August Strindberg qui résident à Copenhague, le curriculum vitae perd alors sa qualité de source secondaire. Cela étant dit, non pour lui concéder une importance décisive, mais simplement pour lui restituer sa place, une place à part, une part entière. Jean Bourdeau « l’ambassadeur » est quant à lui son « porte-parole » auprès du public parisien, la lettre de présentation est destinée au cercle wagnérien (Catulle Mendès). Cette dernière est partiellement reproduite dans son article intitulé « le néo cynisme aristocratique »[2], le curriculum vitae adressé à Georg Brandes réside quant à lui au seuil de son essai Nietzsche et le radicalisme aristocratique.

 

Le Klingsor de tous les Klingsors ! Au risque de plonger l’esprit du lecteur dans un profond désarroi, commençons par relever l’allusion au peintre polonais Jan Matejko, qui figure en ouverture du curriculum vitae adressé à Georg Brandes : « On me dit que ma tête figure sur des peintures de Matejko ». Quoi de plus sur-réa-liste ! Que d’apercevoir pour la première fois, surgissant ainsi comme un diable en boite, le portrait du parfait sosie en la personne de Szymona Darowskiego... Croisant le regard de l’ubiquité maligne - l’œil exorbité - que le lecteur cherche désespérément à rattraper avec ses mains malhabiles, rebondit soudainement sur le portrait du bouffon Stańczyk. - Ah mais, ce serait quand même bien le diable ! que de reconnaître ainsi les traits du trouvère de langue d’oïl sur la figure tout à la fois lunatique et blafarde du bouffon mélancolique... De surprendre le maître dans l’art travestissement dans toute sa splendeur - la poitrine mise à nue - s’apprêtant à recevoir le coup fatal dans le drame intitulé La chute de la Pologne. Ah, le méchant sorcier... Outre sa façon peu coutumière de se dépeindre lui-même par l’entremise d’un portrait qui représente quelqu’un d’autre. Ce qui attise plus particulièrement la curiosité du Sycophante, ce n’est pas tant le fait que certains traits présents dans les autoportraits se révèlent inauthentiques, comme ses ascendances aristocratiques qui seront plus tardivement démenties par les confessions de sœur Elizabeth ; nul besoin d’observer ses menues exagérations à la loupe, puisqu’elles nous conduisent inexorablement vers d’excellentes boutades : « Je m’y connais néanmoins au maniement des deux armes : le sabre et les canons - et peut-être encore d’une troisième...[...]. Mon pouls était à l’époque aussi lent que celui de Napoléon Ier (=60) » ; empruntons plutôt les portes dérobées par lesquelles l’écrivain formule ses arrière-pensées, les « passages secrets » qui permettent de se faufiler dans les coulisses de son Théâtre des Représentations, de prendre en main les masques et les miroirs par lesquels le prestidigitateur accompli ses deux plus grands tours de magie : Fantômas et l’homme invisible ! Sa performance de mime et de ventriloque demeure inégalée depuis plus d’un siècle, car il faut bien reconnaître qu’il était de loin l’imitateur le plus innovant de sa génération. Le réalisme de sa carrière professionnelle en témoigne, car il dépasse de loin toutes les bornes de l’imagination stendhalienne. A l’instar de Julien Sorel dans le Rouge et le Noir, le parcours décrit dans le curriculum vitae est celui d’un subtil parvenu, les rencontres qui jalonnent la marche de son destin sont autant d’échelons de sa prestigieuse ascension sociale. A côté de lui, Julien Sorel n’était tout au plus qu’un personnage fiction, une caricature, un pitre... Certains y verrons peut-être une copie, quant à moi je le trouve plus conforme que l’original !

 

L’adhésion à Nietzsche se payer cher... J’observe chez les jeunes gens qui ont été exposés trop longtemps aux dangers de son empoisonnement. Un effet latent, mais qui à long terme devient incurable, est la perte progressive de la raison. Sa pensée émousse et empâte la bouche, agit comme un abus constant de narcotique. Action spécifique : abâtardissement du sens logique. Le « nietzschéen » finit par appeler logique ce que j’ai appelé moi, suivant le diction grec, « chercher le fil ». Bien plus dangereuse encore est la suppression systématique des critères de véracité. Le jeune homme devient somnambule - un « néo-romantique » - qui déambule sur le toit du monde : en cela, il se situe exactement au niveau de son maître.[3]

 

Les identités narratives. Ce qui nous donne l’occasion de reprendre la terminologie employée par Paul Ricœur dans son ouvrage Soi-même comme un Autre, car celui qui serait désireux d’éprouver l’exactitude des faits contenus dans la lettre à Brandes, s’efforcerait alors de distinguer l’identité personnelle qui relève de la réalité de l’écrivain, de ses multiples identités narratives qui révèlent la fantaisie de l’écriture. Afin de nous rendre maître des illusions dans lesquelles le dévot de Dionysos nous entraîne[4], commençons par dissocier l’illusion biographique de l’identité narrative. Inscrivez dans votre cahier à brouillon, une illusion biographique est un sortilège enchanteur qui permet de métamorphoser son objet d’étude en Jean Baptiste Grenouille :

 

Au XIXe siècle, vécu, non loin des rives de la Méditerranée idéale, un homme qui compta par les penseurs les plus géniaux et les plus abominables de cette époque qui portant ne manque de génies abominables. C’est son histoire qu’il s’agit de raconter ici. Il s’appelait Friedrich Nietzsche et si son nom, à la différence de ceux d’autres scélérats de génie, à l’exemple du tristement célèbre Adrian Sixte et son disciple Paul Bourget, Georg Brandes et August Strindberg etc... a aujourd’hui échappé de l’oubli, c’est assurément que Nietzsche fut plus bouffi d’orgueil, plus ennemi de l’humanité, plus immoral, en un mot plus impie que ces malfaisants un peu moins illustres, mais c’est que son génie et son unique ambition s’étendirent à un domaine qui laisse bien des traces dans l’histoire : la philosophie.[5].

 

User de tels artifices littéraires en classe de philosophe est strictement interdit (ici on apprend plutôt les vieux tours de passe-passe comme « Socrate la marotte savante »), car cela revient tout bonnement à rédiger ses dissertations : « comme un romancier parisien »[6], à lui raser la moustache afin de mettre au jour son sourire de comprachicos [7] courant aussitôt le risque de confondre son Zarathoustra avec le comte de Monte-Cristo. Alors que l’identité narrative est le masque emprunté par le narrateur devant le miroir de la narration, l’illusion qu’il façonne de lui-même dans l’esprit du lecteur (ipséité). En d’autres termes, contemplant son propre reflet au travers de son masque, dans le miroir qu’il s’est tendu à lui-même, le philosophe artiste opère une transfiguration esthétique qui épouse le plus souvent la forme d’un masque mythologique.

 

Oedipe Ensphinxé [8]. Que l’orbite désobstruée de ton œil aérien contemple à présent l’énigme (rätzel) qui trône au sommet de la première section « pourquoi je suis si sage » : « Le bonheur de mon existence, ce qui en fait peut-être le caractère unique, est conditionné par la fatalité qui lui est inhérente : je suis, pour m’exprimer sous une forme énigmatique, déjà mort en tant que prolongement de mon père ; ce que je tiens de ma mère vit encore et vieillit. Cette double origine, tirée en quelque sorte de l’échelon supérieur et de l’échelon inférieur de la vie, procèdent à la fois du décadent et de quelque chose qui est à son commencement, explique, mieux que n’importe quoi, cette neutralité, cette indépendance de tout parti pris par rapport au problème général de la vie, qui est un de nos signes distinctifs. j’ai pour les symptômes d’une évolution ascendante ou d’une évolution descendante un flair plus subtil que n’importe qui. Dans ce domaine, je suis par excellence un maître. Je les connais toutes deux, je les incarne toutes deux. ». Prenons bien acte qu’il s’agit ici d’une idiosyncrasie qui se présente sous l’aspect d’une physionomie mentale esquissé d’après le modèle galtonien du criminel héréditaire (hélas..) Le généalogiste cherche en lui-même (Psychophysiologie) les symptômes de la décadence de l’esprit des peuples européens (Völkerpsychologie). De manière plus linéaire, la première phrase n’est qu’un simple « rappel » de sa conception tragique du destin (fatum/Adrastée) qui évacue la notion de libre-arbitre (Moires). La clef de l’énigme formulée par le Sphinx est Oedipe... Ainsi déployée en deux branches généalogiques, les symptômes de sa propre dégénérescence proviennent de la branche paternelle, morte, basse, décadente, pastorale, populaire, laide, de somme l’esprit allemand. La vision tournée vers l’extériorité trouve son équivalence au sein de son intériorité dans le « meurtre du père » ; la branche maternelle est quant à elle associée au type aristocratique, l’aspect géniteur, la vitalité, la beauté, le tout replacé dans le « mariage avec la mère ». Pour comprendre l’aspect incestueux attribué à la faculté génitrice, il suffit de rappeler que sa conception du dionysiaque se fonde sur la tradition orphique des mystères d’Eleusis (Nonnos), Dionysos est fils de Perséphone. Quelques pages plus loin, alors que la disposition intérieure demeure pour le moins inchangée, le masque du narrateur quant à lui est différent : « Cette dualité d'expériences, cette aisance à accéder dans des mondes en apparence opposés se retrouve dans tous les aspects de ma nature ; je suis mon propre sosie, j'ai une « seconde » vue pour doubler la première. Peut-être en ai-je aussi une troisième » [9] (Ici réside le Janus de Bertram et d’Eugen Fink). La figure Œdipienne nous ramène également à un fragment posthume intitulé : Œdipe soliloque du dernier philosophe : Un fragment de l’histoire de la postérité [10]. Ainsi le premier masque se retrouve intimement relier au dernier masque, l’arbre généalogique divisé en deux branches, trouve son équivalence dans les deux figures du soliloque : l’ombre ténébreuse du dernier homme est le déclin et l’ombre lumineuse de Zarathoustra le commencement. Rendons-lui à présent son identité narrative, le portrait qu’il nous a donné de lui-même en dessinant le portrait des autres : « On voit ce que j’ai méconnu, on voit aussi de quoi j’ai fait crédit à Wagner et à Schopenhauer – je leur ai fait crédit de moi-même ».[11]

 

Un psychologue pourrait encore ajouter que ce que, dans mes jeunes années, j’avais entendu dans la musique de Wagner, n’a strictement rien à voir avec Wagner ; que, lorsque je décrivais la musique dionysienne, je décrivais ce que j’étais seul à avoir entendu, et que, d’instinct j’étais obligé de transposer et de transfigurer dans l’esprit nouveau que je portais en moi. La preuve – aussi forte que preuve peut l’être – en est mon texte intitulé « Wagner à Bayreuth » : dans tous les passages d’une importance psychologique capitale, il n’est question que de moi – on peut sans hésiter mettre mon nom ou celui de Zarathoustra partout où le texte indique « Wagner ». Tout le portrait de l’artiste dithyrambique est le portrait du poète latent de Zarathoustra, dessiné avec un relief vertigineux, et sans jamais effleurer seulement la réalité wagnérienne. Wagner lui-même s’en rendit bien compte : il ne se reconnut pas dans ces pages.[12]

 

Ce passage du Ecce Homo, nous donne « la preuve » que le portrait de Wagner à Bayreuth esquissé par Nietzsche le jeune était - selon la rétrospective de Nietzsche l’ancien – une transposition de son propre portrait. Il en va de même pour le portrait de Schopenhauer entouré de la mort et du diable dans la Naissance de la Tragédie. Autrement dit, nous venons de retourner cette pièce de monnaie frappée à l’effigie de Wagner et découvrons avec stupeur que le profil du dévot de Dionysos est gravé sur le revers de la médaille. C’est donc par ce geste presque enfantin de la mise en abîme que nous restituons la caution, car en lui redonnant l’image qu’il avait donné à Wagner, nous payons le faussaire en lui rendant sa fausse monnaie. Cela étant dit pour séparer l’identité narrative de l’identité personnelle, conformément à la sentence inscrite à la fin du manuscrit : « Ce que j’écris est une chose, ce que je suis en est une autre »

 

Problématique : La puissance illusionniste se dénonce-t-elle ici comme subterfuge ?

 

L’affaire Prado. Rapportons un élément du contexte, les péripéties du procès de Louis Frédéric Stanislas Linska dit Prado faisaient les gros titres de tous les quotidiens de l’époque (Figaro). Commentant les actualités de son temps, le criminologue esquisse en quelque traits la physionomie mentale de l’assassin de Marie Aguétant, le désignant comme un cas de dégénérescence héréditaire : « - Le criminel héréditaire décadent, voire idiot - sans doute ! Mais l'histoire des familles criminelles, pour laquelle l'Anglais Galton ("le génie héréditaire") a réuni le plus grand matériel, nous ramène toujours à une personnalité trop forte pour un certain rang social. Prado, dans la dernière grande affaire criminelle parisienne, était du type classique : Prado était supérieur à ses juges et à son avocat lui-même par sa retenue, son esprit et son exubérance; néanmoins, la pression de l'accusation l'avait déjà tellement abattu physiologiquement que certains témoins ne l'ont reconnu qu’à partir de vieux portraits »[13]. Ce profil psychologique, ainsi que la référence à Francis Galton, nous renvoient à des considérations antérieures comme les soins donnés à la santé [14] ou sa morale pour médecin [15]. Au fond, serait-ce une coïncidence s’il demande à l’auteur du Plaidoyer pour un fou de lui traduire son Ecce Homo tout en précisant qu’il s’agit d’un livre « écrit à la Prado » ?  Les titres des sections qui jalonnent le Ecce Homo annoncent des plaidoyers formulés à la manière de Prado, comporte une physionomie mentale esquissée d’après le modèle galtonien du criminel héréditaire : « vous n’êtes pas une coïncidence ». Mais qui est Prado ? : « L’information n’a pu déchirer le voile qui enveloppe le passé de l’accusé Prado. Prado, Linska de Castillon, Mendoza, Haro, Grasset, que sais-je ? Tous les noms que son esprit inventif a pu imaginer, l’accusé se les est attribués pour dissimuler son identité. [...] Accusé Prado, qui donc êtes vous ? Mais ne cherchons pas plus longtemps. Votre nom, l’accusation vous le donne : vous êtes l’assassin de Marie Aguétant » [16]. Ainsi la lettre à August Strindberg comporte un élément tout aussi déroutant que l’apparition du sosie dans les peintures de Jan Matejko : l’identité de Prado était inconnue de ses juges au moment du procès. Seulement, ce n’est plus l’aspect physique dont il est question ici mais désormais le patronyme. Un tel indice nous permet de saisir à pleine main le sens de la première plaisanterie présente dans la lettre à Jacob Burckhardt : « Ne jugez pas trop sévèrement le cas Prado. Je suis Prado, je suis aussi le père de Prado, j’ose dire que je suis aussi Lesseps… Je voudrais donner à mes Parisiens que j’affectionne un nouveau concept – celui d’un criminel honnête. Je suis aussi Chambige – un criminel honnête lui aussi »[17]. L’apparence physique n’était finalement qu’une peau : « le diable n’est qu’une peau » et le patronyme une simple identité civile, mais à l’intérieur réside un cogital -  le vir obscurissimus - qui est doté de la même physionomie mentale que la série de criminels héréditaires qui se trouvent désignés dans la lettre. Ce diable résidait bel et bien dans les détails... Voilà l’homme ! Le malin génie...

 

Le troubadour du langue d’oc. 03/02/19

 

Un matin cependant, réveillé avant l'aurore, il se mit à réfléchir longtemps, étendu sur sa couche, et finit par dire à son cœur :

 

“Pourquoi me suis-je tant effrayé dans mon rêve et par quoi ai-je été réveillé ? Un enfant qui portait un miroir ne s'est-il pas approché de moi ?

 

“O Zarathoustra me disait l'enfant regarde toi dans la glace !”

 

Mais lorsque j'ai regardé dans le miroir, j'ai poussé un cri et mon cœur s'est ébranlé: car ce n'était pas moi que j'y avais vu, mais la face grimaçante et le rire sarcastique d'un démon.

 

En vérité, je comprends trop bien le sens et l'avertissement du rêve: ma doctrine est en danger, l'ivraie veut s'appeler froment.

 

Mes ennemis sont devenus puissants et ils ont défiguré l'image de ma doctrine, en sorte que mes préférés ont eu honte des présents que je leur ai faits.

 

J'ai perdu mes amis; l'heure est venue de chercher ceux que j'ai perdus !”

 

(Ainsi parlait Zarathoustra, « l’enfant au Miroir »)

 

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En vérité, tu les as rêvés eux-mêmes, tes ennemis: ce fut ton rêve le plus pénible ! Mais comme tu t'est réveillé d'eux et que tu es revenu à toi-même, ainsi ils doivent se réveiller d'eux-mêmes et venir à toi !”—

 

(Ainsi parlait Zarathoustra, « le devin »)

 

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[1].Lettre à Georg Brandes du 10 avril 1888, traduction Harder

[2]. Jean Bourdeau, Les maîtres de la pensée contemporaine, « le néo cynisme aristocratique », seconde partie, 119.

[3]. Imitation parodique d’une sentence du Cas Wagner.

[4]. Je reprends une sentence présente dans l’introduction de Jaspers, in « appropriation de Nietzsche ».

[5] . Adapté de l’ouverture du Parfum de Süskind

[6]. Sentence du vénérable maître Ritschl. 

[7]. Arthur Rimbaud, Lettre du Voyant, à Paul Demeny, 15 mai 1871

[8]. Dithyrambes pour Dionysos, « Parmi les filles du désert ». 

[9]. Ecce Homo, « pourquoi je suis si sage ». 3.1.

[10]. Fragment posthume extrait des « études théorétiques » dit Le livre du philosophe, 1872, aphorisme 87. 

[11]. Nietzsche contre Wagner, « nous autres antipodes », 2.

[12]. Ecce Homo, « la naissance de la tragédie », 4.

[13]. Lettre à August Strindberg du 8 décembre 1888.

[14]. Aurore, § 202

[15]. Crépuscule des Idoles, « Raids d’un intempestif », § 36

[16].Réquisitoire prononcés à la cours d’assise de la seine : l’affaire Prado, première section, Paris, 1889

[17]. Lettre à Jacob Burckhardt datée du 6 janvier 1888, ou 28 décembre date de l’exécution de Prado ?

 


 

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