11 février 2019 1 11 /02 /février /2019 10:48

(Till Eulenspiegels, page de couverture d’une version de 1968) 

 

I/b) Ces fils illégitimes qui cherchent désespérément à ressembler au père[1], ces mauvais disciples qui répètent scrupuleusement les paroles prononcées jadis par le maître, ces mimes dégueulasses qui racontent des obscénités en revêtant des gants blancs, ces marottes qui remuent la bouche à la place du grand ventriloque, la vulgaire (porc) copie (singe), le vrai/semblable : le duplicata. Croyez-vous que le singe mimétique est un personnage de fiction ? Rien n’est moins sûr, car le stéréotype persévérant est reconnaissable par son braiment ((IA)) : moi, je suis nietzs-chien  Celui qui réside devant la porte et éprouve le besoin de marmonner ces mots qui se terminent en chi/isme, de s’autoproclamer « nietzs-chien » avec des airs de grand diadoque ! Celui-là n’a pas tout compris à sa petite affaire et je ne donne pas très cher de sa peau... Une cloche retentit soudain sur le parvis des gentils, on s’agenouille respectueusement au pied de l’archidiacre, avant de lui remettre son manteau de lumière, sans oublier sa couronne de rose du rieur, avant de le porter tous ensemble sur son trône au milieu de la fête des fous !  Et si la toison dorée du philosophe était une tunique de Nessos ? Et si la couronne de roses était toute emplie d’épines ? Et si ce sceptre que le pape des fous arbore et fait grelotter avec ses mains branlantes était la queue de l’âne du village ? (Et si mon frère, tu étais finalement un peu comme moi, dit le plus hideux des hommes...) Celui qui cherche à se glisser dans la peau de Zarathoustra, prend résolument le risque de perdre la sienne (ironie). Etre ou ne pas être (nietzs-chien), telle est la litanie que l’on ressasse en boucle depuis plus d’un siècle avec un crâne de Yorick dans les mains... Ceux qui s’affichent comme des King-Kong sur les planches du théAtre, se regroupent tous comme des porcs-épics pour réciter la même chose, la formulée collectivement de la même manière, de façon à porter tous ensemble un sarcophage plein de fantômes : nous sommes tous des porcs avides de nous goinfrer sur les restes du cadavre exquis !  Immoralité du travail de mémoire entreprit par la postérité : si les singes s’approprient la doctrine (figues véreuses), les porcs quant à eux récupèrent la rançon de sa gloire (confiture). Pauvre Yorick... C’est parce qu’ils sont tous accrochés têtes en bas, qu’ils me regardent un peu de haut... Au lieu de reconnaître l’élément débile - qui coulait pourtant comme une grosse goutte de sang - tout au bout de leurs nez, tous ces clowns se prennent secrètement pour des malins génies, alors que c’est précisément là que résidait l’idiot... Quel toupet...

 

Problématique : celui qui s’autoproclame « nietzs-chien » a-t-il compris la doctrine du loup solitaire (sophiste), ou bien apporte-t-il manifestement la preuve du contraire ?

 

Disciples que l’on ne souhaitait point. Que dois-je faire de ces deux jeunes gens, s’écria avec humeur un philosophe qui « corrompait » la jeunesse, comme Socrate l’avait corrompue autrefois. Ce sont des disciples qui m’arrivent mal à propos. Celui-ci ne sait pas dire « non » et cet autre répond à toutes choses « entre les deux » [oui, mais]. En admettant qu’ils saisissent ma doctrine [indépendance], le premier souffrirait trop, car mes idées exigent une âme guerrière, un désir de faire mal, un plaisir de la négation, une enveloppe dure il succomberait à ses plaies ouvertes et à ses plaies intérieures. Et l’autre, de toutes les causes qu’il défend, s’accommoderait une partie moyenne pour en faire quelque chose de médiocre, je souhaite un pareil disciple à mon ennemi.[2]

 

Les disciples du maître sans disciple. Au risque de vous percuter un peu frontalement par une abrupte entrée en matière. La marotte qui répond oui et hoche verticalement la tête en signe d’acquiescement (le singe), la marotte qui répond oui, mais... et dont la tête vacille d’un côté à l’autre en signe d’hésitation (le nain), puis la vilaine marotte qui tourne latéralement la tête pour répondre par la négative (le kobold). Ces trois modalités dialogiques se présentent ainsi sous l’aspect de postures intellectuelles, ou plus précisément de perspectives portées sur la doctrine. C’est précisément là que réside le subtil croisement agonistique (entente-duale) qui s’inscrit au sein même de la double relation instaurée avec le lecteur (dialogisme). Tels des couteaux sans lames et sans manches, les propositions s’annihilent à mesure qu’elles s’énoncent, les postures prescrites sont autant de proscriptions, les perspectives lancées sont renvoyées directement dans l’œil de l’observateur (miroir). Au sens littéral, les membres des pantins se désarticulent à mesure que nous tirons sur les fils de narration, à l’issue de quelques acrobaties la tournure paradoxale aboutie en dernier ressort à une sourde ironie du sort : en recommandant le disciple qui répond « oui » et celui qui répond « oui mais » à son ennemi (qui répond « non »), le disciple d’Héraclite se retrouve finalement sans disciple... Second tour d'ironie, seul le disciple au masque de loup qui trahit le maître (l’ennemi), lui est résolument fidèle... Immoralité de l’histoire : ce serait être nietzs-chien jusqu'au bout que de ne l'être plus du tout...  Ou pour le dire de manière plus formelle, en employant la formule bi-conditionnelle : ou bien, tu es  complètement d’accord avec moi, dans ce cas je ne suis plus du tout d’accord avec toi (Si a, alors non a). Ou bien, tu es partiellement d’accord avec moi, dans ce cas je suis toujours en complet désaccord avec toi (Si b, alors non b). A chaque fois, dans les deux cas, nous obtenons le même résultat (a+b=0). Ce qui revient somme toute à instaurer délibérément un rapport dialogique qui ruine progressivement toutes les composantes du dialogisme, afin de laisser transparaître au final un mono/logisme total.[3]. Ce trait est conforté par la nature même de l’aphorisme, puisqu’il s’agit d’un dialogue sans interlocuteur (soliloque) au sujet de dialogues potentiels avec des interlocuteurs fictifs (diatribes). Ah, le méchant sorcier !

 

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[1]Définition du pharmakon comme « fils légitime » dans le Phèdre.

[2]Gai Savoir, aphorisme 32.

[3]Terminologie de Mikhaïl Bakhtine, in La poétique de Dostoïevski : le roman polyphonique.   

 

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