11 février 2019 1 11 /02 /février /2019 10:47

 

(Till Eulenspiegel, page de couverture de la version 2017)

 

Le disciple qui répond oui, mais...  Alors que le singe mimétique est suspendu par le pied tout en haut de son mat de cocagne (mime), le funambule termine quant à lui sa course dans le tronc de l’arbre à l’abris des loups (épouvantail). Comme indiqué à la conclusion du prologue, le funambule (chien mort) est le premier disciple de Zarathoustra : « celui qui se sacrifie à la terre » (hécatombe). Pour le formuler à la manière de Girard contre Girard, le chien mort incarne le pharmakos au sein du récit, alors que le bouffon de la tour est le persécuteur au centre du cercle victimaire (la foule). La figure du récit comportent des traits caractéristiques que nous qualifions volontiers de signes victimaires, le funambule à le sentiment d’être maudit, le récit le présente hésitant à mi-chemin sur le fil, sans oublier le trait le plus caractéristique : le funambule est le boiteux (nain). Avant d’aborder la parabole, amorçons notre commentaire par la diatribe entre le funambule et Zarathoustra : « que fais tu là ?, dit-il enfin, je savais depuis longtemps que le diable me mettrait le pied en travers. Maintenant il me traîne en enfer : veux-tu l'en empêcher ? - sur mon honneur, ami, répondit Zarathoustra, tout ce dont tu parles n'existe pas : il n'y a ni diable, ni enfer. Ton âme sera morte, plus vite encore que ton corps : ne crains donc plus rien !...». La diatribe se présente sous la forme d’un monologue déguisé avec sa propre imagination de l'inquiétude. Cette dernière comporte une formulation proprement inversée des dernières paroles de Socrate prononcées dans le Phédon, ou encore du pari pascalien au sein des PenséesCe qui nous permet de retrouver les deux pistes de lecture que nous allons explorer parallèlement, le platonisme inversé et le christianisme parodié. Au lieu de nous empresser de lui affubler le qualificatif de « bouc émissaire », hâtons-nous de rappeler sans plus attendre que la tragédie signifie étymologiquement le chant du bouc, ou que l’hécatombe est le première étape du symposium, ou que la libation constitue une offrande sacrificielle pour les entités souterraines dans la tradition grecque archaïque. Ce qualificatif de « bouc émissaire » étant chargé d’une signification spécifique, nous lui préférons dans notre cas le terme de pharmakos conformément au vocable de Platon dans le Phèdre. Rappelons également que la présence du nain boiteux et du chien - hurlant à la mort - intervient également à la fin du chant intitulé de la vision et l'énigme, le hurlement du chien constituant le signe annonciateur du danger à la destination du berger. Poursuivons notre description des figures du récit, par une présentation détaillée de la figure du bouffon de la tour.

 

Un bouffon sans qualité bouffonne. A-t-il oublier son bonnet d’âne et perdu sa marotte dans l’escalier ? Le trait qui met en évidence le caractère atypique du bouffon de la tour est précisément sa méchanceté. Au lieu de divertir le(s) roi(s) et les gentilshommes de la cours, le bouffon du peuple rassasie plutôt l'appétit persécuteur de la foule et fait régner la terreur sur la place publique. Ce bouffon est une figure des plus atypiques, le trait qui met en évidence le caractère insolite de cette figure, réside tout simplement dans le fait que ce bouffon ne fait rire personne. Un bouffon dépourvu de toute qualité bouffonne, un agitateur sans marotte ni grelots, puisque le seul et unique attribut que le récit lui concède est son étrange accoutrement : « un gars bariolé qui avait l’air d’un bouffon »[1] Du chiasme dialogique résulte un jeu des mutuelles apparences, voir un renversement des postures, puisque nous avons d'un côté un « bouffon » qui ne fait rire personne avec ses gestes et de l'autre un « prophète » qui fait rire tout le monde avec ses paroles, ils se retrouvent tous deux dans l'imposture. Même si la tenue qu’il porte lui donne l’apparence du bouffon (Arlequin), il ne compte pas parmi ceux qui font rire (gelotopoioi). Ce n’est donc pas l’arrivée en scène de ce sinistre bouffon qui provoque l’hilarité générale de la foule, ce n’est pas non plus le cri diabolique du persécuteur qui poursuit à grands pas ce funambule hésitant à mi-chemin sur le fil, encore moins le moment du bond meurtrier et de la chute tourbillonnante du funambule sans parapluie qui se brise sur le pavé. Ce qui libère le rire sarcastique et cinglant de la foule, ce sont les paroles de Zarathoustra qui sont venues chatouiller ses oreilles : « Ils me tiennent pour un cœur froid et pour un bouffon aux railleries sinistres. Et voilà qu’ils me regardent et qui rient : et tandis qu’ils rient ils me haïssent encore. Il y a de la glace dans leur rire ». Un curieux tour d’ironie est dès lors à saisir, car du point de vue de la foule et celui du bouffon même, c’est Zarathoustra qui apparaît alors comme un bouffon. Cette réciprocité contenue dans ce jeu des apparences mutuelles, entraîne alors une réversibilité des rôles, d’un côté nous avons un faux bouffon qui ne fait rire personne et qui fait fuir la foule avec ses farces morbides, de l’autre un faux prophète qui ne terrorise personne et qui fait rire la foule avec ses prédictions farfelues. Nous reconnaissons la figure parodique, car à l’inverse d’un bouffon qui s’efforce de divertir le roi et les gentilshommes de la cour, le bouffon de la tour auquel nous avons affaire rassasie plutôt l’appétit persécuteur de la foule en faisant régner la terreur sur la place publique, il incarne le bouffon du peuple.

 

Le chien mort. Ce funeste sobriquet est tristement employé par le bouffon de la tour pour désigner le cadavre du funambule que Zarathoustra endosse en sortant de la ville.[2] Ce passage nous apprend donc que Zarathoustra à réchapper de justesse à l’appétit persécuteur et vengeur de la foule que le chien mort à rassasier pour un temps. Le bouffon a un rôle très particulier dans la mécanique de persécution, puisqu’il est à la fois celui qui persécute le funambule sur le fil et celui qui vient ensuite avertir Zarathoustra de la persécution : « Va-t’en de cette ville, ô Zarathoustra, dit-il, il y a trop de gens qui te haïssent. Les bons et les justes te haïssent et ils t’appellent leur ennemi et leur contempteur ; les fidèles de la vraie croyance te haïssent et ils t’appellent un danger pour la foule ». Ce passage nous apprend que le chien mort à rassasier à l’appétit persécuteur de la foule, ayant réchappé de justesse en s’abaissant à la besogne des fossoyeurs qu’il l’accuse aussitôt de voler sa pâture au diable. Ce dernier doit quitter la ville au plus vite et ne plus jamais revenir, sinon il prendra la place du chien mort (pharmakos). Ce qui constitue la structure tragique du récit, en quelque sorte son « fatum ex-machina »(course du destin), le récit inachevé se termine au moment où la grande journée (Poétique d’Aristote), ou la passion de Zarathoustra commence.  

 

La parabole. Le funambule cherche à ternir l’équilibre (Protagoras) entre deux néants (bête-homme-surhumain), acculé par le bouffon de la tour (hybris) qui se précipite sur lui en poussant au cri démoniaque :

 

« En avant [dit le singe], boiteux [le nain], cria son horrible voix [cri inhumain], en avant paresseux [apathie], sournois [métis], visage blême [mélancolique]. Que je ne chatouille pas de mon talon ! [volonté] Que fais-tu là entre ces tours ? [cherche la mesure des choses], tu devais être enfermé [dit-il au sage], tu barres la route à un meilleur que toi ! [vantardise : hic Rhodus, hic salta] ». Le saut du bouffon (singe-âne-folie) au dessus du funambule (nain-lion-sage), désigne - très spécifiquement - le dépassement de la raison par la volonté comme cause de l’erreur pour Descartes.[3]

 

Oui, mais...

 

Ce schème traditionnel constitue l’exacte inversion de l'ordre des existence, tel qu’il était conçu dans la Grèce archaïque, sous la forme d’une verticalité ascendante (animal/homme/divin). C’est pourquoi la sentence « l'homme est mesure de toutes choses » (anthropomorphisme), que nous attribuons communément au philosophe Protagoras, restitue le sens ésotérique du delphikon grammata attribué à son tour à Chilon de Sparte : « gnothi seauton ». Avant de lui concéder une quelconque signification introspective ; nous devons appréhender cet épigramme comme un avertissement adressé au profane devant le temple : homme prend garde, apprend à rester à ta place sur l'échelle des existences. A l’instar du chasseur Actéon qui est transformer en bouc/loup/cochon sauvage et dévoré par ses propres chiens, pour avoir eu l’audace de contempler Artémis-Diane-Séléné se baigner nue dans son bain (écliptique) ; ou encore Circée l’enchanteresse qui abreuve les membres de l’équipage d’Ulysse du pharmakon empoisonné, pour avoir profaner son dedans et enfreint les règles de l’hospitalité : toute tension vers l'animalité est punie par la métamorphose. A l’instar des Titans réduits en cendres après avoir démembré le Zagreus (Dionysos-enfant), ou Bellérophon qui chevauchant le pégase en direction du mont Olympe :  toute tension vers le divin est punie par le foudroiement. Afin de récapituler, disons que toute tension vers l’animalité est punie par la métamorphose et toute élévation vers la cime de l’Olympe par la foudre divin, la métamorphose et le foudroiement constituent tous deux les punitions de la démesure humaine (hybris), la métamorphose touche celui qui se comporte comme un animal et le foudroiement celui qui se prend pour un dieu incarné (King-Kong). Ce sont ces antiques paroles de la sobriété et de la mesure que Zarathoustra transmute en paroles d’ivresses et de démesure. Ah, le méchant sorcier...

 

Le Grand Midi. Ces préalables étaient nécessaires pour comprendre la signification du milieu dans le récit, le point d’équilibre de l’homme entre l’animalité et le divin, constitue sous sa plume l’instance de la chute tragique : l’avènement du Grand Midi. Ce qui nous permet de discerner l’hésitation du funambule dans sa traversé vers le surhumain (épouvantail du père de la horde primitive). Alors que le sage (lion-funambule) était occupé à tenir le milieu entre l’animalité et le divin, voici que le fou (singe-bouffon) arrive sur le fil de la destinée et bondit (singe) au-dessus de la tête du sage (nain-funambule). Les métamorphoses successives (chameau, lion) qui permettrait à l’homme de faire le pas de la démesure vers le surhumain. Relevons maintenant les équivalences sur le plan du mythologème, le surhomme est un coup de foudre sur le monde, la coupe débordante du poète qui déverse sa libation sacrificielle (deïponon-spermata). La figure du funambule désigne ici le sage (gardien) qui rattrapé par la démesure (hybris) perd soudain l’équilibre (air) et trouve ainsi son équivalence dans la « lourde goutte qui tombe » (eau) annonciatrice de l’éclair (feu) qui vient frapper le monde (terre). Cet avènement du Grand Midi constitue - l’équivalent parodique - du retour de la race de chronos dans la prophétie hésiodique (seconde inactuelle), le déluge de Phaéton si nous intégrons la grande année de Philolaos.

 

Le déclin de Zarathoustra. La métaphore du funambule (horizontalité) trouve dans le récit son équivalence dans les déclins de Zarathoustra présentés au seuil du prologue et dans le livre IV. Seulement, la posture médiane est désormais occupée par le saint dans le prologue et le dernier pape dans la quatrième partie. Que le saint trouve son équivalent dans le funambule (sage) est un détail qui apparait lorsque de retour à sa caverne, Zarathoustra remarque que la demeure (niche) du saint est désormais vacante (chien mort). L’annonce de l’avènement du grand midi intervient au seuil du quatrième livre, le bourdonnement lointain interprété par le devin et Zarathoustra de manière inverse trouve son - équivalent parodique - dans les trompettes annonciatrices du jugement dernier (réunion de tous les cris de lassitudes). Alors que le prologue découpe le déclin (de la cime à la ville) par une seule instance médiane (le saint), la stratification est plus détaillée dans le livre IV. Comme Deleuze le fait remarque dans son cours de 1984, les différentes figures de l’homme supérieur (Bourget) qui jalonnent la route de Zarathoustra constitue les étapes d’une généalogie de la vérité (puissances du faux), chaque figure incarnant un maître de Vérité (typologie : devin, roi, poète, prêtre...) à l’exception de l’ombre et du voyageur. Comme nous reviendrons plus en détail sur la cène de l’Antéchrist, au sein de laquelle les hommes supérieurs (puissance du faux) sont en procession autour de l’âne (Baphomet) ; nous présentons ici l’équivalence entre le funambule (chien mort) et le saint (taureau blanc). Ce dernier correspond à la figure de l’homme sublime, le mugissement (souhaité) du taureau blanc est présent dans le poème intitulé le vent de Mistral au sein de l’appendice du Gai Savoir (Phaéton). Conformément à la tradition archaïque, le prêtre de Bacchus caresse la nuque de l’animal en vue de le faire mugir. Ce mugissement est alors interprété comme l’acception du sacrifice (couteau dans le panier à fleur), mais en cas de silence persistant la bête de somme est alors sauvée. Sur le plan du mythologème, le taureau blanc est le père du Minotaure qui devait être sacrifié en offrande au dieu Poséidon...

 

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La formulation psychologique de l’allégorie in Descartes critique de l'ontologie (ici platonisme inversé et parodie chrétienne uniquement, la modernité à part). 

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[1]Ainsi parlait Zarathoustra, prologue, 6.

[2]. Ainsi Parlait Zarathoustra, « prologue », 8.

[2]. René Descartes, quatrième méditation métaphysique. 

 

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