18 décembre 2018 2 18 /12 /décembre /2018 13:01

(Lou Andreas-Salomé, Paul Rée und Friedrich Nietzsche. Photographie de Jules Bonnet, Luzern. 1882)

Sur l’île de Naxos. Sans pour autant contester la pertinence de son geste qui consiste à démasquer certaines figures du récit, la solution avancée par Köselitz pour résoudre l’énigme d’Ariane est proprement bio/graphique. Sa démarche est également rétrospective, car la liaison « Cosima-Ariane » contenue dans le télégramme se retrouve transposée sur des écrits antérieurs. Ces sources sont d’ailleurs dotées de natures très diverses (archive, autobiographie, poèmes) et n’appartiennent pas à l’œuvre publiée (correspondance, manuscrits autorisés, fragment posthume). La conséquence est plutôt fâcheuse, car la solution de l’énigme se retrouve placée à la périphérie du récit, tout au bout de sa langue de Sphinx. Au lieu de commenter le passage du Ecce Homo, le compositeur se contente de restituer l’arrière-plan biographique de la plainte d’Ariane, en soulevant le masque de l’enchanteur. Afin d’éprouver quelque peu la solution de Köselitz, nous opérerons une tout autre distribution des rôles : Est-ce à dire. Louise von Salomé-Ariane, Paul Rée-Thésée, Nietzsche-Dionysos ?

NAXOS.

(Extraits des conversations avec Dionysos, Thésée et Ariane.)

« Thésée devient absurde, dit Ariane, Thésée devient vertueux ! » (le héros s’admirant lui-même, devenant absurde). Thésée est jaloux du rêve d’Ariane. Dionysos sans jalousie : « Ce que j’aime en toi, comment un Thésée pourrait-il l’aimer ? On n’est pas jaloux lorsqu’on est dieu, ou alors ce ne serait que d’autres dieux ».

Ariane, dit Dionysos, tu es un labyrinthe : Thésée s’est égaré en toi, il n’a plus de fil. À quoi lui sert-il maintenant de ne pas avoir été dévoré par le Minotaure ? Ce qui le dévore est pire qu’un Minotaure. – Tu me flattes, répondit Ariane, mais je ne veux pas m’apitoyer quand j’aime ; je suis lasse de ma pitié. Tous les héros doivent périr par moi. Tel est mon ultime amour pour Thésée : je le fais périr ».

Dernier acte. Mariage de Dionysos et d’Ariane. [1]

Difficile d’accoster ce rivage, sans succomber aussitôt à l’insidieuse mélodie des flûtes enchanteresses. Ce dialogue entre Dionysos et Ariane se présente au lecteur comme le prélude d’un cinquième acte. Même si la source secondaire appartient à la période de composition de la quatrième partie du Ainsi parlait Zarathoustra, il me semble difficile de replacer le dialogue dans la continuité du récit. Mais alors de quelle tragédie s’agit-il ? Peut-être la sienne ? Ce fragment posthume étant postérieur à la mort du compositeur, reporter la liaison contenue dans le télégramme reviendrait à commettre un anachronisme. En effet, on se représente mal comment le rêve de « Cosima-Ariane » ferait périr « Wagner-Thésée » d’une jalousie dévorante... Comme Deleuze nous l’indique dans sa courte monographie, les composantes de ce schème affectif appartiennent initialement au couple Wagner : « Ses amis, l’appelle parfois Ariane, et suggèrent les égalités Bülow-Thésée, Wagner Dionysos, Cosima-Ariane » [2] Que l’auteur adopte la référence au mythe, pour ensuite l’adapter à sa propre casuistique personnelle, m’apparait à la fois plus probable, plus probant, plus plausible. Alors que la liaison « Wagner-Thésée » présuppose que l’on transpose encore une fois le contenu du télégramme, le rapprochement « Thésée-Rée » s’inscrit dans la période de composition du fragment.

Thésée-Rée. En replaçant la source au sein de son contexte biographique, notre lecture prend alors une toute autre tournure. Outre l’instance de la chute dramatique, la mort de Thésée-Rée marquerait la rupture entre les deux intellectuels qui se partageaient la paternité de leurs livres, signerait l’acte d’un divorce qui serait déjà consommé depuis quelques temps. Ariane-Lou ne lui a pas donné assez de fil pour atteindre son cœur, Thésée-Rée a perdu son chemin dans le labyrinthe de son âme. Captif de son amour propre, le héros s’admirant lui-même cherche dans le regard de l’autre la reconnaissance de soi (dialogisme). Ariane-Lou - lasse de sa pitié pour le héros - lui porte finalement le coup fatal, en refusant d’être l’objet de son désir ainsi que son âme-sœur. Prisonnier de sa propre conception de l’amour, en proie à la bestialité du Minotaure, Thésée-Rée ne connaîtra pas la clarté aveuglante de l’ultime délivrance, cet état d’esseulement solaire dans la lumière procuré par la rêverie de la jeune apollinienne. Seul un Albatros, ou un drôle de moine, pourrait s’élever à la hauteur olympienne d’un mariage spirituel, une conception surhumaine qui élève l’homme au-dessus de la bête, l’innocence des sens : « L’un et l’autre ont prôné, au nom d’une humanité supérieure, une véritable sublimation de l’instinct sexuel »[3]. Dionysos n’est pas jaloux du rêve d’Ariane, le dieu tentateur apprécie son amour pour l’indépendance de cœur et sa liberté d’esprit.

La chanson de la jeune fille. Publié en 1885 dans son Im Kampf um Gott, le poème intitulé à la douleur de Louise von Salomé n’est pas dépourvu d’une certaine parenté avec le fragment posthume : « C’est le combat qui grandit les plus grands, le combat pour le but sur d’impraticables chemins » ainsi que la plainte d’Ariane : « Dût-il offrir sa poitrine dénudée à tes coups ». Quelques années auparavant, le poème accompagnait déjà les épreuves du Gai Savoir adressés à Köselitz : « Le poème intitulé « A la douleur » n’était pas de moi. Il fait partie de ces choses qui ont un pouvoir absolu sur moi ; je n’ai encore jamais pu le lire sans verser des larmes : il résonne comme une voix que j’attends sans cesse depuis mon enfance. Ce poème est de mon ami Lou, dont vous n'avez pas encore entendu parler. Lou est la fille d'un général russe et âgée de vingt ans. elle est astucieuse comme un aigle et courageuse comme un lion, et enfin une très petite fille, qui ne vivra peut-être pas longtemps.»[4] Comme la lettre en témoigne, tel l’enchanteur au sein du récit, le poète a volé la chanson de la jeune fille. Par ailleurs, la lettre comporte un autre détail intéressant, la voix tant attendue depuis son enfance et qui résonne alors si profondément en lui-même : n’est-elle pas celle du dieu inconnu ? Titre d’un poème rédigé lors de sa vingtième année ? Cela nous aide également à comprendre pourquoi le deus absconditus réapparait d’abord dans l’Essai d’autocritique pour remplacer le nom de l’Antéchrist (1884-1885), puis occupera plus tard une place magistrale dans l’aphorisme final du Par-delà Bien et Mal, sur lequel nous reviendrons plus longuement.

Mais peu importe de savoir qui est Ariane ! Une fois admis que l’enchanteur est un portrait satyrique de Richard Wagner, ou que le télégramme faisait référence à la fameuse anecdote autour du remariage de Cosima, ou encore que Lou Andréa Salomé aurait sans doute mieux incarné le rôle dans le dernier acte, sommes-nous pour autant plus avancé ? C’est pourquoi nous allons désormais rechercher la solution de l’énigme au sein du récit, en interrogeant la fonction de ces masques mythologiques.

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[1] Fragment posthume de 1885, cité par Podach, L’effondrement de Nietzsche, Paris, Gallimard, 1931, p 99.

[2] Gilles Deleuze, Nietzsche, PUF (1965), ouverture de la partie consacrée à la vie, p 7

[3] Dorian Astor, Nietzsche, Gallimard (2011), partie Midi et éternité (1882-1885), p 258

[4] Lettre à Heinrich Koselitz du 13 juillet 1882 

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