28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 21:50

(Page de couverture du roman, lors de la réédition de 1921) 

Robert Greslou ? — M. Sixte avait lu ce nom pour la première fois, voici deux ans, au bas d’un billet qui accompagnait un manuscrit. Ce manuscrit portait comme titre : Contribution à l'étude de la multiplicité du moi, et le billet énonçait modestement le désir que le célèbre écrivain voulût bien jeter un coup d’œil sur ce premier essai d’un tout jeune homme. L’auteur avait ajouté à sa signature : « élève-vétéran de philosophie au lycée de Clermont-Ferrand. » Ce travail d’environ soixante pages révélait une intelligence si prématurément subtile, une connaissance si exacte des théories les plus récentes de la psychologie contemporaine, enfin une telle ingéniosité d’analyse, que M. Sixte avait cru devoir répondre par une longue lettre. Un mot de remerciement était venu aussitôt, dans lequel le jeune homme annonçait qu’obligé d’aller à Paris pour ses examens oraux de l’École normale, il aurait l’honneur de se présenter chez le Maitre. Ce dernier avait donc vu entrer un après-midi un garçon d’environ vingt ans, avec de beaux yeux noirs vifs et mobiles qui éclairaient un visage un peu trop pâle. C’était le seul détail de physionomie qui fût demeuré dans la mémoire du philosophe. Semblable sur ce point à tous les spéculatifs, il ne recevait du monde visible qu’une impression flottante et n’en gardait qu’une réminiscence vague comme cette impression. Mais sa mémoire des idées était surprenante, et il se rappelait jusqu’au moindre détail son entretien avec ce Robert Greslou. Parmi les jeunes gens que sa renommée attirait chez lui, aucun ne l’avait étonné davantage par la précocité vraiment extraordinaire de l’érudition et du raisonnement. Sans doute il flottait dans l’esprit de cet adolescent bien de l’à-peu-près, l’effervescence d’une pensée qui s’est assimilé, trop vite, trop de connaissances diverses ; mais quelle merveilleuse facilité de déduction ! Quelle éloquence naturelle, et aussi quelle visible sincérité d’enthousiasme ! Le savant le revoyait, au cours de cette conversation, gesticulant un peu et lui disant : « Non, monsieur, vous ne savez pas ce que vous êtes pour nous, ni ce que nous éprouvons à lire vos livres... Vous êtes celui qui accepte toute la vérité, celui en qui on peut croire... Tenez, dans votre Théorie des passions, l’analyse de l’amour, mais c’est notre bréviaire à tous... Au lycée, on défend le livre. Je l’avais chez moi, et deux de mes camarades venaient copier ces chapitres, à la maison, les jours de sortie... » Et comme il se cache une vanité d’auteur dans l’âme de tout homme qui a fait imprimer de sa prose, fût-il aussi absolument sincère que M. Adrien Sixte, ce culte d’un groupe d’écoliers, naïvement exprimé par l’un d’eux, avait flatté particulièrement le philosophe.[1]

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[1] Paul Bourget, Le disciple, Paris, Plon, 1889, I.

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