29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:33

(Jean-Léon Gérôme, Pygmalion et Galatée, 1890)

L’« humanité » de l’avenir. — Lorsque je regarde, avec les yeux d’une époque lointaine, vers celle-ci, je ne puis rien trouver de plus singulier chez l’homme actuel que sa vertu et sa maladie particulière que l’on appelle le « sens historique ». Il y a dans l’histoire l’amorce de quelque chose de tout neuf et d’étranger : que l’on donne à ce germe quelques siècles et davantage et il finira peut-être par en sortir une plante merveilleuse avec une odeur tout aussi merveilleuse, à cause de quoi notre vieille terre serait plus agréable à habiter qu’elle ne l’a été jusqu’à présent. C’est que, nous autres hommes modernes, nous commençons à former la chaîne d’un sentiment que l’avenir montrera très puissante, chaînon par chaînon, — nous savons à peine ce que nous faisons. Il nous semble presque qu’il ne s’agit pas d’un sentiment nouveau, mais seulement de la diminution de tous les sentiments anciens : — le sens historique est encore quelque chose de si pauvre et de si froid, et il y a des hommes qui en deviennent glacés et plus pauvres et plus froids encore. Pour d’autres, il est l’indice de la vieillesse qui vient et notre planète leur apparaît comme un mélancolique malade qui, pour oublier le présent, se met à écrire l’histoire de sa jeunesse. En effet, c’est là un des côtés de ce sentiment nouveau : celui qui sait considérer l’histoire de l’homme, dans son ensemble, comme son histoire, celui-là ressent, en une énorme généralisation, toute l’affliction du malade qui songe à la santé, du vieillard qui songe au rêve de sa jeunesse, de l’amoureux privé de sa bien-aimée, du martyr dont l’idéal est détruit, du héros le soir d’une bataille dont le sort a été indécis et dont il garde pourtant des blessures et le regret de la mort d’un ami. — Mais porter cette somme énorme de misères de toute espèce, pouvoir la porter, et être quand même le héros qui salue, au second jour de la bataille, la venue de l’aurore, la venue du bonheur, puisque l’on est l’homme qui a, devant et derrière lui, un horizon de mille années, étant l’héritier de toute noblesse, de tout esprit du passé, héritier engagé, le plus noble parmi toutes les vieilles noblesses, et, en même temps, le premier d’une noblesse nouvelle, dont aucun temps n’a jamais vu ni rêvé rien d’égal : prendre tout cela sur son âme, le plus ancien et le plus nouveau, les pertes, les espoirs, les conquêtes, les victoires de l’humanité et réunir enfin tout cela en une seule âme, le résumer en un seul sentiment — ceci, certainement, devrait avoir pour résultat un bonheur que l’homme n’a pas encore connu jusqu’ici, — le bonheur d’un dieu, plein de puissance et d’amour, plein de larmes et de rires, un bonheur qui, pareil au soleil le soir, donnerait sans cesse de sa richesse inépuisable pour la verser dans la mer, et qui, comme le soleil, ne se sentirait le plus riche que lorsque le plus pauvre pêcheur ramerait avec des rames d’or. Ce bonheur divin s’appellerait alors — humanité ! (Gai Savoir, § 337)

Comme déjà souligné (acte 3), Rohde interrompt sa lecture suite à la publication du Par-delà Bien et Mal, puis éprouve le besoin de s’en justifier - de manière interposée - auprès du seul témoin oculaire de l’échange épistolaire, son ami Franz Overbeck : « En somme, pour parler clair, ce livre m’a singulièrement exaspéré, et plus que tout la gigantesque vanité de son auteur. On la perçoit moins dans le fait qu’il se prenne lui-même pour le modèle du messie attendu, avec toutes ses caractéristiques personnelles, que parce qu’il n’est plus capable de comprendre comme humaine et en quelque sorte appréciable aucune autre orientation voire aucune autre occupation que celle qui, à un moment donné, lui plaît... »[1] Même si la « lettre confidentielle » ne comporte pas le nom de Taine, nous entrapercevons désormais une partie du vir obscurissimus qui résidait - selon lui - dans la pomme de discorde. Notons que les passages concernés par sa critique sont les exhortations qui figurent à la fin du livre II et le postlude du Par-delà Bien et Mal. On peut voir à présent que l’argument de Rohde constitue une attaque ad hominen, puisque sa critique touche d’abord un trait de la personnalité de l’écrivain, avant de porter le discrédit sur l’ensemble de son œuvre. A l’entendre, celui qui fait figure de Pygmalion aurait sculpté une statue à sa propre effigie, puis supplié les générations futures de lui donner vie. Tel Gorgias, portant sa propre statue d’or en offrande au temple de Delphes qui abrite l’omphalos ; le profanateur des idoles aurait quant à lui ériger la statue du héros dans les décombres de la civilisation. Son Zarathoustra ?  la « neue moral » d’une éventuelle humanité postmoderne. Les esprits serfs ? Autant des têtes de singes savamment accrochées à un culte de la personnalité, vénérant la statue de celui qui a briser toutes les idoles de la vénération humaine. Le sophiste de l’avenir ? Un Pinocchio qui se détourne dangereusement du chemin de l’école, un simple duplicata de lui-même : « Et peut-être serez-vous un peu semblable à nous, vous que je vois venir de loin, vous, les nouveaux philosophes ». Au lieu d’y creuser profondément son nid, Rohde est effrayé par l’aspect repoussant de l’épouvantail ! Ce qui revient à ne point le comprendre, car Zarathoustra n’a de cesse d’inciter son lecteur à la méfiance, donner des coups de bâton les têtes creuses qui auraient l’imprudence de singer les singeries du singe de Dieu...

Overbeck s’y accorde, mais demeure nettement plus circonspect, pour ne pas dire plus nuancer dans sa réponse : « En ce qui concerne personnellement l’auteur, vous parlez d’une gigantesque vanité. Pour ma part, je ne suis guère en mesure de vous contredire, et pourtant cette vanité est d’un genre bien particulier. Même dans ce livre et même pour le lecteur qui ne connait l’auteur qu’à travers cette œuvre, il me semble qu’à la vanité se mêle un sentiment complètement différent »[2]. Ce dernier prend en compte un facteur pour le moins important, mais que « l’impatience » qui caractérisait - selon lui - Rohde l’empêchait pleinement d’appréhender : la réception de l’œuvre. On accuse souvent les anciens amis d’avoir mésestimé son inestimable grandeur. Pourtant, il suffit de prendre la lanterne d’Overbeck, puis de se laisser guider par ses éclaircissements, pour comprendre qu’une certaine opacité du contexte biographique serait profitable pour mettre à jour sa véritable grandeur, ou que le pathos de la distance jouerait résolument en sa faveur. Sous cette optique, sa grandeur serait pareille à une ombre qui s’accroît à mesure que l’on s’éloigne de la source de lumière, l’ombre de lui-même. Reste donc à extraire l’ombilic des limbes du nez d’Overbeck, en comparant la critique présente dans sa lettre avec la dernière page de son témoignage [3].

Nietzsche s’est considéré comme l’homme d’un lointain avenir. C’est en cela précisément que les Archives qui portent son nom et qui ont été érigés sur sa tombe bien avant qu’elle ne soit refermée, me paraissent mériter leur dénomination. Elles semblent en effet avoir été fondées pour confirmer cette opinion de Nietzsche sur lui-même. On ne doit pas oublier qu’en homme de l’avenir, il a voulu créer avec Zarathoustra une figure qui ne soit pas de notre monde et à laquelle personne ne puisse se sentir lié, pour l’heure, de manière intime. C’est une figure imaginée et rêvée, et nous n’avons pas de norme pour apprécier le contenu réel qui sera peut-être un jour le sien. Il en va de même pour la doctrine de l’éternel retour, si extravagante et si extraordinairement composite soit-elle, si nombreux que soit les éléments de la pensée de Nietzsche qu’elle contredit. Il est tant de choses qui sont parvenues à exercer une influence exemplaire sur le monde du seul fait de la personnalité puissante qui fédéra nombre d’idées sujette à caution, et de la demande accueillante propre à une communauté de disciples !

Nietzsche s’est considéré comme l’homme d’un lointain avenir. Autant dire que la réserve formulée par Overbeck s’applique sur un aspect très particulier de sa doctrine, la prétention du philosophe à tracer du devoir-être : « Je ne nie pas la possibilité générale que l’on puisse aussi vivre de ce qui est posthume. C’est en effet la condition sine qua non de toute civilisation humaine ». Ce simple pas de recul, lui permet alors d’anticiper prospectivement l’éventualité que « le pari avec l’avenir » pourrait être gagnant. Qui aurait pu se douter que la bouteille toute emplie d’hameçons dorés, ainsi lancée dans le flot héraclitéen du devenir, parviendrait à atteindre le rivage de cosmopolis ? Que le sortilège romantique emprunté à Stendhal du « pari avec l’avenir » se révèlerait finalement opérant ? Si Rohde, Deussen et Burckhardt semblent persuadés du contraire, ce n’est pas le cas d’Overbeck et de Köselitz qui sont les premiers à œuvrer pour sa mémoire ; encore moins sœur Elizabeth qui vient tout juste d’ériger la tour de silence, autour de laquelle gravite le cercle des bons européens, la nuée de vautours constituée de théosophes-pangermanistes pro-wagnériens.

Les Archives qui portent son nom et qui ont été érigés sur sa tombe. Au premier abord, on comprend mal pourquoi l’exécuteur testamentaire qui œuvrait en silence pour la postérité de son ami défunt, éprouve soudainement le besoin de prendre la plume, de la tremper dans la bile, afin de rédiger un témoignage assassin. C’est précisément là que l’on saisit l’importance de la sentence, la célébrité acquise après l’effondrement dépasse toutes les bornes de son anticipation prospective. Overbeck est rattrapé par l’ampleur du désastre et perd quelque peu son « sang froid » devant le spectacle la procession zoroastrienne. Salomé et Overbeck s'hérissent contre le culte du héros, cherchent à enrayer les rouages de la machinerie idéologique que Rudolf Steiner met en place. La sentence suivante : « [les archives] semblent en effet avoir été fondées pour confirmer l’opinion de Nietzsche sur lui-même », fait implicitement référence à l’ouvrage Nietzsche un homme en lutte contre son temps publié en 1895. Comme la préface de l’ouvrage le précise, le Nietzsche à travers ses œuvres - publié quelques mois plus tôt -  s’était abattu sur la tour de silence comme un coup de foudre : « Le but de l’activité de Nietzsche est la description du type « surhomme ». J’ai considéré la caractérisation de ce type comme la principale tâche de mon livre. Mon portrait du surhomme est exactement à l’opposé de la caricature qui en est esquissé dans le livre sur Nietzsche le plus rependu à l’heure actuelle, celui de Madame Lou Andréas Salomé »[4]. Par là se trouve mis en évidence que l’homme de l’ombre est le principal artisan du culte du héros. Steiner avait un libre accès aux archives, dressait le catalogue de la bibliothèque et s’apprêtait même à engendrer le surhomme, quand soudain l’essai de biographie intérieure apparaît sur sa table, le fait est notable. Ces quelques repères visent simplement à montrer que les anciens amis étaient loin d’être unanimes sur son compte.

On ne doit pas oublier qu’en homme de l’avenir, il a voulu créer avec Zarathoustra... Overbeck a beau jeu de remplacer le surhomme par Zarathoustra (l’ombre lumineuse) tout en laissant le dernier homme (l’ombre ténébreuse) dans un coin du plafond. Les figures du soliloque sont complémentaires, le dernier homme (contre-modèle) est l’antipode de Zarathoustra (le modèle), d’un côté le solitaire de l’autre la masse, la grandeur et la petitesse, le sage et le profane, l’ascension et le déclin... Le masque de Janus présent dans les premières pages du Ecce Homo lui donne l’aspect suivant : « Cette dualité d'expériences, cette aisance à accéder dans des mondes en apparence opposés se retrouve dans tous les aspects de ma nature ; je suis mon propre sosie, j'ai une « seconde » vue pour doubler la première. Peut-être en ai-je aussi une troisième » [5] C’est seulement dans le soliloque de la Généalogie de la Morale que Zarathoustra se trouve assimilé au type rédempteur : « Mais qu’ai-je à parler ici ? Assez ! Assez ! En cet endroit, je n’ai qu’une chose à faire, à garder le silence : sinon j’empiéterais sur un terrain, où seul a accès quelqu’un de plus jeune que moi, quelqu’un de plus d’ « avenir », quelqu’un de plus fort que moi — je veux dire Zarathoustra, Zarathoustra l’impie »[6], dans le Crépuscule des Idoles que Zarathoustra devient l’homme du Grand Midi : « incipit Zarathoustra »[7], dans le Ecce Homo que figure l’autoportrait de l’homme providentiel : « Je connais ma destinée, un jour mon nom... »[8]

Overbeck le broyeur d’os. Dès la première ligne de son témoignage, la sentence de l’apôtre à la langue de feu claque comme un coup de fouet : « Nietzsche n’était pas à proprement parler un grand homme » (au sens de Carlyle). Mais la statue du héros est sacrément solide... Faut dire que son portrait de l’individu fragile à plutôt mauvaise mine à côté, on le disqualifie aisément sous prétexte qu’Overbeck était trop proche pour percevoir sa grandeur, ou en disant que son propos est trop emprunt de subjectivité, que les considérations abordées sont proprement anecdotiques... Overbeck pointe sévèrement du doigt le socle épistémologique sur lequel repose la statue du héros, en dressant l’inventaire de ses multiples emprunts de la manière suivante : «  Si l’on regarde en arrière où l’on considère les choses sous un angle historique, aucune des pensées qui sont apparues chez Nietzsche n’est totalement nouvelle et inédite ; de même la manière dont il s’approprie des pensées appartenant à l’héritage du temps présent n’a rien qui lui soit propre si on la mesure à ces emprunts ». Encore convient-il de rappeler que le contexte culturel de l’époque n’est pas transparent, ou que la majeure partie des « psychologues » présents dans bibliothèque de Weimar sont passés à la trappe, les plus chanceux ayant glissés dans le rayon de l’histoire des sciences. Qui sont ces auteurs ? Sinon les perdants du procès de mémoire ? Ce qui agrandi incommensurablement l’ombre de la statue ! puisque le socle est constitué de leurs... Une fois la besogne du broyeur d’os achevée, l’exécuteur testamentaire termine son propos en disant : « Son amitié à été trop chère à mon existence pour que l’envie me vienne de la ruiner par quelque exaltation posthume ». Cafardeur ! Hypocrite ! diront les méchants, car il est difficile de reconnaître en lui le « véritable ami », l’ami au sens aristotélicien du terme, la vérité en tant que principe éthique...

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[1] Franz Overbeck, Erwin Rohde, Briefwechsel, Berlin, 1990. Cité d’après Montinari p 109-110 , in Dorian Astor, Nietzsche, Gallimard (2011), partie pourquoi je suis un destin  p 313-314.

[2] Franz Overbeck, Erwin Rohde, Briefwechsel, Berlin, 1990. Cité d’après Montinari p 109-110 , in Dorian Astor, Nietzsche, Gallimard (2011), partie pourquoi je suis un destin  p 314-315.

[3]. Franz Overbeck, Souvenirs sur Friedrich Nietzsche, 1906.

[4]. Rudolf Steiner, Friedrich Nietzsche un homme en lutte contre son temps, Editions Anthroposophiques Romandes, 1982, p 10.

[5]. Ecce Homo, « pourquoi je suis si sage ». 3.1.

[6] . Généalogie de la Morale, Fin de la « seconde dissertation », § 24-25

[7]. Crépuscule des Idoles, « Comment le « monde vrai » devin une fable ».

[8]. Ecce Homo, « pourquoi je suis une fatalité ».

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