19 décembre 2018 3 19 /12 /décembre /2018 02:43

(Franz Von Lenbac, Cosima Wagner, 1879)

« Est-ce à dire : Wagner Thésée, Cosima Ariane, Nietzsche Dionysos ? »[1] .

Afin d’éviter que nos avirons se métamorphosent immédiatement en serpents, ne remplaçons pas trop vite ce curieux point d’interrogation que Gilles Deleuze place à la suite de cette sourde exclamation. Soyons vigilants, car cette question ainsi posée laisse tout d’abord présupposer que l’enjeu de notre activité consisterait à déjouer le « je » de la transposition ; à venir débusquer l’élément autobiographique tapis au sein même de la narration ; à démasquer tour à tour les différentes figures du récit, afin de mettre au jour des personnalités réelles... Mais avant de se jeter à corps perdu dans ces eaux troubles, commençons par sonder la profondeur des différentes sources que nous allons explorer : l’annonce de l’énigme qui figure dans le Ecce Homo : « Quelle langue un esprit parle-t-il lorsqu’il se parle à soi seul ? La langue du dithyrambe. Je suis l’inventeur du dithyrambe… Rien d’approchant n’a jamais été composé, jamais senti, jamais souffert : seul un dieu, un Dionysos, souffre ainsi. La réponse à un tel dithyrambe de l’esseulement solaire dans la lumière serait… Ariane… Qui à part moi, sait ce qu’est Ariane ! De toutes ces énigmes, personne jusqu’ici ne possédait la clef, et je doute même que personne y ait seulement jamais vu d’énigmes »[2], les télégrammes contenant les dernières paroles adressées à Cosima Wagner : « Ariane je t’aime. Dionysos »[3], un fragment posthume de 1885 intitulé Naxos et la plainte d’Ariane qui réside à la fois dans la quatrième partie du Ainsi parlait Zarathoustra et les Dithyrambes à Dionysos.

L’interprétation - attribuée à Koselitz - qui consiste à reporter le contenu du télégramme sur le chant de l’enchanteur, n’a pas été rédigée par la main du compositeur. Il s’agit d’une anecdote rapportée par le docteur Podach dans son ouvrage l’effondrement de Nietzsche, une discussion avec Elizabeth Foster qui aurait eu lieu suite à la restitution des télégrammes :

C’est surtout le fait que primitivement la plainte d’Ariane, comme on le voit dans le Zarathoustra, était mise dans la bouche du magicien, qui donna lieu à toutes sortes d’essais d’interprétations. Même Peter Gast croyait encore en 1890, quand il s’occupa de la première édition complète du Zarathoustra, que la clef de ce poème devait uniquement être déclenchée dans les rapports de Nietzsche avec Wagner. D’après lui, le sens en aurait été celui-ci : lorsque Nietzsche n’était qu’un héros (Thésée) il se sépara d’Ariane ; puis lorsqu’il devint plus qu’un héros, un dieu, Dionysos, il se rapprocha d’elle (c’est à dire Wagner) ; sans animosité, sans pitié l’avertit simplement : Tu périras par moi, je suis ton labyrinthe. Cependant Gast se laissa vite persuader lorsqu’il apprit l’envoi de la « lettre Dionysos » à Mme Cosima Wagner. Celle-ci en avait communiqué le texte, lors d’une rencontre à Berlin, été 1890, à la sœur de Nietzsche, revenue du Paraguay. Pour Gast, cette déclaration d’amour de Dionysos rend plus compréhensible la transformation du chant du magicien en plainte d’Ariane. Il comprend maintenant qu’Ariane ne désigne pas Wagner, mais Cosima : - Wagner est Thésée, et Nietzsche est Dionysos [4].

Il faut bien reconnaître que la solution avancée par Koselitz pour résoudre l’énigme d’Ariane a quelque chose de problématique : La clef de l’énigme réside-t-elle dans les dernières paroles adressées à Cosima Wagner ? La main du compositeur n’a pas hésité à venir soulever le masque narratif qui recouvre la figure du vieil enchanteur, afin de débusquer Richard Wagner en personne. Que cette figure du récit soit un portrait satyrique du rapsode dithyrambique de jadis, cela m’apparait difficilement contestable.

L’enchanteur. De toutes les figures qui jalonnent le quatrième livre, Deleuze se focalise plus particulièrement sur ce personnage : « Arrête-toi ! lui cria-t-il, avec un rire courroucé, arrête-toi, histrion ! Faux monnayeur ! Menteur incarné ! Je te connais bien ! Je veux te mettre le feu aux jambes, sinistre enchanteur, je sais trop bien en faire cuire à ceux de ton espèce ! ».[5] L’enchanteur se présente tout d’abord sous l’aspect du poète mélancolique, écrasé par le poids de la grande lassitude. Accablé par la vue de ses propres misères, l’enchanteur désenchanté se désavoue lui-même par ses propres aveux. Le bec débordant de bile, l’oiseau déplumé crève alors ses yeux d’Argos : « Ô Zarathoustra, chez moi tout est mensonge : mais que je me brise cela est vrai chez moi ».[6] C’est par l’expression de sa propre douleur que l’enchanteur se rend semblable à l’expiateur de l’esprit et prétend énoncer une vérité tragique. Deleuze qualifie l’enchanteur de faussaire, car le dramaturge se présente à la fois sous l’aspect du poète qui : « vole la chanson de la jeune fille » et de l’acteur qui : « farde la maladie devant son médecin ».

Les Maîtres de Vérité. Dans son cours, « Vérité et temps, les puissances du faux », Gilles Deleuze place tous les hommes supérieurs dans le même sac, en les qualifiants de « faussaires à la solde des puissances du faux ». Alors que dans son Nietzsche et la philosophie, au chapitre « théorie de l’homme supérieur », la désignation des hommes supérieurs comme série de faussaires est absente, seul l’enchanteur est désigné comme « faux monnayeur » et « faux tragique » de cette histoire. Deleuze attribue alors aux hommes supérieurs un double aspect à la fois négatif et rétroactif mais aussi actif et créateur : « Nous avons fait comme si l’homme supérieur se divisait en deux espèces. Mais en vérité, c’est chaque personnages de l’homme supérieur qui à deux aspects suivant une proportion variable, à la fois représentants des forces réactives et de leur triomphe, représentant l’activité générique et de son produit ».[7] Notons que cette fonction créatrice attribuée à l’homme supérieur, est par la suite dûment remise en cause dans son cours de 84 et son article de 93 : « L’homme supérieur est plusieurs : le devin, les deux rois, l’homme à la sangsue, l’enchanteur, le dernier pape, le plus hideux des hommes, le mendiant volontaire et l’ombre. Ils forment une théorie, une série, une farandole, C’est parce qu’ils se distinguent d’après la place qu’ils occupent le long du fil, d’après la forme de l’idéal, d’après leur poids spécifique de réactif et leur tonalité de négatif. Mais ils reviennent au même : ce sont les puissances du faux. Même l’homme véridique est un faussaire parce qu’il cache ses motifs de vouloir le vrai, sa sombre passion de condamner la vie »[8]. De toutes ces figures de l’homme supérieurs, l’enchanteur est le seul personnage du récit auquel nous pouvons associer à une personnalité réelle. Attribuons-lui ce rôle d’exception, car il me semble difficile d’identifier d’autres figures du récit en procédant de la même manière. Méfiance, car Wagner à quand même la fâcheuse tendance à cumuler les rôles, puisque le rapsode qui nous raconte la légende (l’enchanteur), interprète également le héros (Thésée) et le monstre du labyrinthe : « Ah, ce vieux brigand ! Il nous ravit nos jeunes gens, il nous ravit même nos femmes et les traîne dans sa caverne… Ah ! Ce vieux Minotaure ! Qu’il nous a coûté cher ! »[9]. Wagner enchanteur ! Wagner Thésée ? Wagner Minotaure…. 

-------------------------

[1]. Gilles Deleuze, « Le Mystère d’Ariane », in Critique et Clinique, Paris, édition de Minuit, 1993, chapitre XII, p 126.

[2] . Ecce Homo, « Ainsi parlait Zarathoustra », 7 et 8.

[3] . Télégramme à Cosima Wagner du 4 janvier 1889.

[4] . Dr Podach, l’effondrement de Nietzsche, Paris, Gallimard, 1931, chapitre : l’effondrement, p 100-101

[5]. Ainsi parlait Zarathoustra, « l’enchanteur »,2.

[6]. Ainsi parlait Zarathoustra, « l’enchanteur ».

[7] . Gilles Deleuze, Nietzsche et la Philosophie, Paris PUF, 1973 (1962), « théorie de l’homme supérieur ».

[8] . Gille Deleuze, « Le Mystère d’Ariane », in Critique et Clinique, Paris, édition de Minuit, 1993, chapitre XII.

[9] . Cas Wagner, second post-scriptum.

 
Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : La Caverne de Zarathoustra
  • : Lecture de Nietzsche : Le carnet de voyage de l'Argonaute. (lectures et sources audio-vidéo).
  • Contact

Catégories