28 mai 2018 1 28 /05 /mai /2018 21:54

(Portrait de Paul Bourget) 

 

Tout le système philosophique de M. Taine était dressé dans son esprit dès ses premiers livres. On en trouvera un résumé d’une clarté supérieure dans les deux chapitres qui terminent les Philosophes classiques du XIXe siècle, — chapitres composés, nous dit la préface, ainsi que le reste de l’ouvrage, exactement en 1852, et sous l’influence des libres causeries avec quelques jeunes gens très distingués de cette époque. A lire la préface de l’Intelligence, où l’auteur a ramassé, près de vingt ans plus tard, et comme en un corps de doctrine, ses certitudes et ses hypothèses sur la pensée et sur la nature, il est aisé de constater que le système, pareil à quelque édifice d’une savante et forte architecture, n’a pas bougé. Considéré dans ce qu’il a d’essentiel, ce système se ramène à concevoir le moi comme constitué par une série de petits faits qui sont des phénomènes de conscience, et la nature comme formée par une série parallèle de petits faits qui sont des phénomènes de mouvement Le philosophe est catégorique sur ces deux points : « Il n’y a rien de réel dans le moi, » dit-il, « sauf la file de ses événements. » En d’autres termes, pas plus dans le moi que dans les corps, M. Taine n’admet une substance permanente et cachée qui soutienne les qualités et qui survive, identique et durable, aux événements accidentels et passagers. Des fusées de phénomènes caducs, qui montent quelques minutes ou quelques heures, puis s’abîment irréparablement, — tel est pour lui le monde. C’est, comme on voit, une réapparition de l’antique hypothèse d’Héraclite sur l’écoulement universel. Pour nous représenter ce moi et cette nature, ce sont donc de petits faits qu’il faut connaître et qu’il faut classer. La méthode se trouve être la même dans les sciences dites morales et dans les sciences dites naturelles. Dans les unes comme dans les autres, c’est par une analyse qu’on doit commencer. Je suppose que j’aie à étudier la personnalité d’un écrivain ou d’un général ; je ne procéderai pas autrement qu’un chimiste placé devant un gaz, ou qu’un physiologiste en train d’examiner un organisme. Je dresserai par voie d’observation une liste des petits faits qui constituent cet écrivain ou ce général. Cette liste une fois dressée, je déterminerai, par voie d’induction, les faits dominateurs, ceux qui commandent les autres, comme dans un arbre les plus grosses branches commandent les moindres. Il est ainsi des phénomènes initiaux, des génératrices, c’est le terme même de M. Taine, de qui les autres dérivent. Transformez-les, une transformation totale suit. Comprenez-les, vous comprendrez tous les phénomènes secondaires. Dans un animal, la nutrition, par exemple, est une de ces génératrices. Dans un écrivain, comme dans un général, ce sera le genre d’imagination.[1]

 

-------------------

 

[1] Paul Bourget M. Taine : Essai de psychologie contemporaine : Baudelaire, M. Renan, Flaubert, M. Taine, Stendhal, Paris, Plon, 1889, le milieu).

Partager cet article
Repost0

commentaires

Présentation

  • : La Caverne de Zarathoustra
  • : Lecture de Nietzsche : Le carnet de voyage de l'Argonaute. (lectures et sources audio-vidéo).
  • Contact

Catégories