29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:32

(Jean Béraud, la salle de rédaction du Journal des Débats, 1889)

« À Erwin, mon ronchon. Courant le risque de t’indigner encore une fois par mon aveuglement à l’égard de M. Taine qui jadis a composé le Véda, j’ose te transférer chez les dieux et la plus adorable déesse à tes côtés… Dionysos » (Lettre à Erwin Rohde du 4 janvier 1889)

Jean Bourdeau se situe à l’endroit précis où Taine avait lui-même a commencé sa carrière d’écrivain, en tant que correspondant pour les sociétés savantes. Taine ne lui recommande aucunement l’un de ses confrères, encore moins le rédacteur en chef du journal des débats, mais plutôt, disons-le, un bon « tailleur de costard » (Sartor Resartus) qui lui concédera plus tard toute une série d’articles « cousus main ». Les correspondances avec Bourdeau ainsi que les articles qui seront publiés plus tard, témoignent de la reconnaissance qui lui sera accordée par la suite. Le portrait esquissé par Bourdeau sera celui d’un anarchiste, un « socialiste malgré lui », sa pensée « jouit d’une réputation pernicieuse » et suscite « l’inquiétude des bonnes âmes ». Ses « disciples » constituent selon lui une légion du contre-salut, ses partisans une ligue de la perdition, leur slogan « Rien n’est vrai, tout est permis »[1]. J’ai également recherché du côté de la correspondance de Taine et me suis aperçu que ses échanges avec Bourdeau étaient proprement inexistants, ce qui nous permet d’affirmer que Bourdeau était un simple collaborateur. Si Taine avait recommander les ouvrages de l’écrivain allemand, ou si son patronyme aurait été mentionne de façon laudatives par la suite, ma petite hypothèse tombait entièrement à l’eau. Or, j’ai trouvé deux éléments qui laisseraient plutôt à penser que la caricature de Sainte-Beuve a également suscité son exaspération. Dans une lettre à Charles Ritter : « Sur le demi-oubli où est tombé Sainte-Beuve, je suis de votre avis, rien de plus injuste ; j’en fais le reproche à mes jeunes amis, il ne m’écoutent pas et ne le comprennent plus »[2]; ou encore dans une lettre au Vicomte Spœlberch de Lovenjoul : « la nouvelle génération est injuste en son endroit : des témoins imbéciles ont été particulièrement ingrats » [3]. Notre interprétation de la dernière lettre de Taine, nous conduit à nous éloigner radicalement des sentiers empruntés par les biographes qui se sont exprimés sur la réception française, à récuser la thèse selon laquelle Taine aurait été son « canal du Panama » vers la France. Devant un tel entrecroisement des regards sur les rives du Rhin, s’il ne faut pas d’un côté sous-estimer le fait que Taine a bien contribué - de près ou de loin - à le faire connaître auprès de son entourage, comme le « fait rapporté » Daniel Halévy ; il serait tout aussi malencontreux de surestimer sa « naturelle bienveillance » de l’autre. Pourtant, les lettres rédigées le mercredi 17 décembre semblent indiquer que la tournure ironique est demeurée inaperçue au premier abord, ou nullement prise en compte [4]

A l’exception de l’expression « honoré et - fait honte » que nous retrouvons dans sa réponse de remerciement :

 

M. Taine 23 rue Cassette

 

Cher Monsieur,

 

vous m’avez d’une manière indescriptible, honoré et - fait honte ; je n’ai pas oublié ce que, dans votre grande bonté, vous m’avez dit après l’envoi de Par-delà Bien et Mal ». Ce fut au fond la première voix que j’entendis. Car ma solitude a toujours été parfaite. Non que je m’en plaigne. Je crois que c’est la condition fondamentale pour atteindre ce degré de retour sur soi, qui constitue l’essence de ma philosophie. Même ma bonne humeur indique que tout cela était approprié : je n’ai jamais souffert de « l’isolement ».

En même temps que votre inestimable billet est arrivé le premier mot profond et courageux sur moi en provenance d’Allemagne ; étant donné que vous y êtes nommé, je prends la liberté de vous le soumettre.

Friedrich Nietzsche.

En interprétant les termes « - fait honte » de façon littérale, nous serions presque tenté de prendre la formule au sens propre. Ce simple tiret serait alors le lieu du renversement ironique, l’instant où le sentiment d’honneur cède brusquement sa place à la honte, l’espace où s’opère un basculement soudain entre deux termes antinomiques qui expriment ici des émotions contraires. Quelle que soit la fonction sémiotique que nous lui accordons, ce tiret est trop étroit pour porter le poids de notre hypothèse à lui tout seul. Au sens figuré, la formule ne serait que synonyme de « rougir. La proposition suivante est révélatrice de l’importance qui fut concédée à la toute première réponse. À mesure que la « voix » de Taine s’éloignait de l’anachorète, la trappe de la chambre obscure se refermait lentement sur lui. La dernière lettre adressée à Brandes contient également une référence implicite à cet aphorisme du Crépuscule des Idoles : « Soit dit en passant : les Goncourt ont recours à la formule « document humain » dans chacun de leurs avant-propos. Toutefois, M Taine serait également susceptible d’en être le véritable auteur ».[5] La lettre de présentation envoyée à Jean Bourdeau, comporte un élément qui nous permet de montrer que le revirement de Taine à son égard a bien été perçu comme tel : « Par-delà bien et Mal : pour cette œuvre également, M. Taine m’avait en son temps, fait preuve de son extraordinaire intérêt » [6] La transcription du brouillon comportant plusieurs césures, il est probable que des allusions au sujet de Taine et de Bourget soient absentes, ou bien encore que l’autoportrait que nous apercevons au sein du premier paragraphe soit incomplet.

J’ose dire que mes ancêtres quatre génération plus tôt était des nobles polonais ; que mon arrière grand mère et ma grand-mère du côté paternel faisaient partie du milieu weimarien au temps de Goethe [...]. Par chance, nommé à vingt-quatre ans professeur d’université à Bâle, je n’ai pas eu besoin de mener d’incessante guerres et de me gaspiller dans des polémiques futiles. A Bâle, je trouvai le vénérable Jacob Burckhardt, qui fut dès le départ profondément bienveillant envers moi, - j’avais, avec Richard Wagner et sa femme qui vivaient alors à Tribschen près de Lucerne, une intimité comme je n’aurais pu en imaginer de plus précieuse. Au fond, je suis peut-être un vieux musicien. Plus tard, la maladie m’a détaché de ces dernières relations et m’a plongé dans un état de profond retour sur moi-même, qui fut sans doute très rarement atteint. Et comme dans ma nature, il n’y a rien de morbide et d’arbitraire, je n’ai quasiment pas ressenti cette solitude comme une pression, mais plutôt comme une distinction inestimable, et pour ainsi dire comme une pureté. Aussi, personne ne s’est plaint de me voir arborer une mine sombre, moi-même pas une seule fois : j’ai peut-être fait la connaissance de monde de pensée plus terribles et plus problématiques que n’importe qui, m’est seulement parce que c’est dans ma nature d’aimer l’aventure. Je compte la gaieté d’esprit parmi les preuves de ma philosophie...  [7]

La bonne nouvelle se répand comme une trainée de poudre. La lettre de Taine est mentionné une première fois dans le post-scriptum de la lettre à Helen Zimmern [8]. : « Taine m’a écrit sur le Crépuscule des Idoles une lettre inestimable, pleine d’émerveillement devant « toutes mes audaces et mes finesses ». Je suis en pleine négociation avec l’excellent rédacteur en chef du Journal des Débats et de la revue des deux Mondes, M Bourdeau, sur le conseil de M. Taine, qui me l’a présenté comme le plus intelligent et le plus influent des Français : ce dernier devait [devrait ?] entreprendre des démarches pour traduire l’ouvrage » [9] Cette lettre comporte quelques patentes exagérations. Notamment le fait que Bourdeau soit présenté comme rédacteur « en chef » de ces journaux savants [10], alors qu’il n’est qu’un « collaborateur intermittent »[11] La simple mention du nom de Taine, lui permet de métamorphoser son traducteur potentiel, en l’homme le plus influent de France qui « prends des mesures » pour la traduction de ses livres. [la possibilité d’une faute de transcription dans le mot dev(r)ait, nous empêche d’indiquer que les négociations sont présentées comme étant actuellement en cours (L.2) et les démarches pour la traduction (« devait » à l’imparfait) étaient déjà accomplies et non simplement amorcées]. Il en va de même pour la lettre à August Strindberg [12] : « En même temps que votre lettre, est arrivé une lettre de Paris, de M. Taine, remplie des plus hauts égards pour le Crépuscule des Idoles, en raison de ses audaces et finesses, avec une très sérieuse invitation à remettre toute la question de me faire connaître en France, y compris des moyens à employer à cet effet, entre les mains de son ami, le rédacteur en chef du Journal du débat et de la Revue des deux mondes, dont il n’a su suffisamment me louer l’intelligence profonde et libre, même en ce qui concerne la forme, la connaissance des Allemands et de la civilisation allemande. Au bout du compte, je ne lis plus depuis des années que le Journal des Débats - En vue de mon ouverture de mon Canal de Panama vers la France ». Comme ces lettres rédigées les 17 et 18 décembre en témoignes, la bonne nouvelle a commencé à se diffuser dans son entourage, avant même que la lettre de présentation ne soit envoyée à Bourdeau, puisque cette dernière est également rédigée le même jour...

Rembobinons quelque peu le fil de notre propos. Du 17 décembre, jusqu’à l’arrivée de la première réponse de Jean Bourdeau dix jours plus tard, l’auteur du Ainsi parlait Zarathoustra proclame la bonne nouvelle aux quatre vents. Il suffit de mesurer les intervalles de temps entre les différentes réponses, pour se rendre compte de son empressement. La dernière lettre de Taine datant du 14 décembre, nous obtenons un intervalle de quatre jours suite à l’envoi, sans tenir compte du temps d’acheminement du courrier postal. Ce qui revient à dire qu’il a répondu à Taine le jour de sa réception, mais également ajouté un post-scriptum à la lettre à Zimmern, pour s’atteler ensuite à la rédaction d’une lettre de présentation à Jean Bourdeau. La lettre à Zimmern comporte quelques détails inquiétants, ses négociations avec « l’ambassadeur des français » sont présentées comme étant déjà engagées, alors que la lettre de présentation à Bourdeau est encore présente sur sa table. De plus, la bonne nouvelle se diffuse, alors qu’il n’a pas reçu la moindre confirmation de sa part. Ce n’est plus une bonne nouvelle, mais une contre rumeur qu’il s’efforce de répandre au plus vite. Ce ne sont plus des exagérations, mais des mensonges visant à précipiter la traduction de ses ouvrages et assurer le peu de notoriété qui lui reste. Un vent de panique souffle sur Turin, sa plume qui pèse pourtant 11000 marks risque de s’envoler à tout moment. A-t-il les moyens de racheter son nom avec la pension versée par l’université de Bâle  ? Sa situation financière explique son empressement auprès des traducteurs, car cette pension de 3000 francs suisses que l’ancien professeur de philologie reçoit depuis 1879, se retrouve abaissée de 1000 marks en janvier 1889, suite à une modification dans le règlement de l’université [13]. Rappelons qu’il avait refusé la donation du « privat-docent », sous prétexte que son œuvre commençait à dégager de « gros bénéfice », hélas... S’il souhaite réellement racheter ses droits, alors pourquoi autoriser la publication de ses manuscrits en toute hâte ? Le 27 décembre, la réponse de Bourdeau arrive enfin. Lettre élégante, cordiale, seulement le bénéfice est loin d’être celui escompté, la parution prochaine d’un compte rendu de sa « brochure sur Wagner » dans le journal de débat [14] Silence éloquent, pas une ligne, pas un mot, au sujet d’une éventuelle traduction de ses ouvrages, seulement : « Dès que j’aurai lu ces livres, je me propose d’en causer avec vous ». Autrement dit, rien ne presse... Seul point intéressant, la lettre de Bourdeau nous apprend que Gabriel Monod compte parmi ses lecteurs. Par ailleurs, cette « brochure », rédigée par la main de Koselitz, au sein de laquelle Taine est présenté comme un admirateur d’un écrivain qui n’est même pas propriétaire de sa plume. Serait-ce celle envoyée à Taine, qu’il remet ensuite dans les mains de Monod, pour se retrouver sur la bordure du bureau de Bourdeau ? Catulle Mendès et tous les germanophiles pros-wagnérien, seront sans doute enchantés d’avoir un aperçu de ses audaces et de ses finesses, alors qu’il a précisé dans sa lettre de présentation : « j’avais, avec Richard Wagner et sa femme qui vivait alors à Tribschen près de Lucerne, une intimité comme je n’aurais pu en imaginer de plus précieuse » [15] C’est Monod qui fait promettre à Bourdeau de lui tailler une « veste sur mesure ». Un vrai traquenard ! Ce qui explique sans nul doute la brièveté de sa réponse : « Finalement, cher Monsieur, je ne me dissimule pas, en tant que vieux lecteur du Journal des débats, que vous n’aurez à l’heure actuelle que très peu de temps pour moi. Veuillez agréer que je suis très satisfait de m’être présenté à vous, - que je peux attendre... » [16]. Le même jour (et non deux jours plus tard), une seconde lettre à l’adresse de Bourdeau qui s’amorce sur une allusion à la correspondance avec Taine : « Afin de ne pas vous cacher mes arrière-pensées, je vous envoie une lettre que j’ai écrite hier pour mon maestro, Monsieur Pietro Gasti - et qui peut encore attendre quelques jours... Je vous offre cette lettre pour que vous en fassiez l’usage qui vous semblera opportun [...]». [17] La lettre à Koselitz ici mentionné, comporte l’exagération contenue dans la lettre à Zimmern : « j’ai nommé mon excellent M Bourdeau, rédacteur en chef du journal des débats et de la revue des deux mondes, ambassadeur à ma cour » [18]

Enfin, la lettre contenant la proclamation contre les Prussiens, pose un problème de datation [19]: « je vous envoie par la présente la conclusion de ma proclamation [...]. Je tiens sincèrement pour possible d’arranger la situation absurde de l’Europe par une sorte d’éclat de rire historico mondial, sans même avoir besoin de faire couler une seule goutte de sang » [20] Seul cette dernière nous renseigne quelque peu sur le contenu de la proclamation : « J’ai écrit dans un élan aristophanien, une proclamation aux cours européennes en vue de l’anéantissement de la maison, cette race d’idiots écarlates et de criminels à qui l’on a depuis plus de cent ans confié le trône de France et aussi d’Alsace, en même temps, j’ai fait Kaiser Victor Bonaparte, le frère de la divine Laetitia » [21]. Même si cette proclamation est perdue, le fait que Taine a lui-même rédigé une proclamation aux Prussiens à la demande d’une délégation aux affaires étrangères en 1870 [22], ne me semble pas dénué d’importance. Bourdeau raconte l’anecdote de la réception de la proclamation dans l’un de ses article quelques années plus tard : « Nous nous trouvions en correspondance avec Nietzsche, au moment même où le mal vint fondre sur lui. Nous fûmes fort étonnés de recevoir un matin, une proclamation aux Hohenzollern, qu’il nous priait de faire insérer dans le journal des débats. Le lendemain, seconde lettre, où il nous confiait qu’il était le Christ en personne, le Christ crucifié. » [23] Notons que Bourdeau n’a pas trouvé « opportun » de mentionner le nom de Taine ou encore la lettre adressé à Koselitz. Les lettres envoyées à Hippolyte Taine et Jean Bourdeau étant contemporaines de la période de rédaction de l’Antéchrist et du Ecce Homo, certains éléments contenus dans les correspondances apparaissent au sein même des ouvrages. Ce n’est pas seulement pour charmer les « oreilles » de ses contemporains que le trouvère de langue d’oil prépare ses mélodies et compose ses lieds : « Ce livre est réservé au plus petit nombre. Peut-être même, de ce nombre, aucun n’est encore né [...]. Des oreilles neuves pour une musique nouvelle ; des yeux neuf pour les plus lointains horizons » [24] Le curriculum vitae adressé à Brandes, mais également la lettre de présentation envoyé à Bourdeau, comportent les prémices de sa généalogie personnelle qui figure en ouverture du Ecce Homo [25]En relevant au sein même du récit, les divers éléments provenant des correspondances, nous retrouvons quelques allusions directes à la correspondance avec Taine : « Mon vieux maître Ritschl prétendait même que je concevais mes dissertations philologiques comme un romancier parisien — d’une façon captivante jusqu’à l’absurdité. À Paris même on est étonné de « toutes mes audaces et finesses » l’expression est de M. Taine » [26] Que le nom de Ritschl s’allie ainsi à celui de Taine suscite notre curiosité, car le contexte épistolaire de dernières lettres n’est pas dépourvue de certaines analogies avec l’ancienne querelle autour de la  Naissance de la Tragédie. Gardons à l’esprit les mots jadis employés par Rohde : « Mais à part quelques Ritschl savants qui diront comme le gouverneur de province : « tu délires ! », il n’y a dans Alexandrie qu’une foule d’idiots et quelques solitaires assoiffés de profonde sagesse. Pour les idiots, ce sera comme du chinois ! » [27], ainsi que les remontrances que le « vieux Ritschl » : « Face à votre « profusion de considérations », il serait un peu déplacé de vouloir vous poser une question alexandrine sur les sources des Laertiana ou le Musée d’Alcidamas et sur d’autres frivolités du même genre : je laisse donc cela. Peut-être qu’un jour vous reviendriez vous-même là-dessus, ne serait-ce que pour vous divertir et vous reposer » [28]. L’expression du « vieux maître » Ritschl, au sujet des dissertations du jeune philologue, n’est sans doute pas dépourvue d’une petite pointe d’ironie. La lettre à Overbeck, rédigée le jour de noël, contient des éléments présents dans le Ecce Homo, ce qui nous permet de démontrer que la section « pourquoi j’écris de si bons livres » a été composé au moment même de son effondrement : « mais, où que j’aille, ici à Turin, par exemple, tous les visages s’éclairent et s’adoucissent en me voyant » [29]C’est également à partir du 25 décembre que s’amorce la rédaction d’un : « mémoire destiné aux cours européennes, ayant pour fin une ligue anti-allemande ».

Le diagnostic du docteur Bingswanger.  Le spectateur contemple à présent une tragédie qui n’a plus rien de poétique ou de romanesque. La question n’est pas de savoir si l’épisode du cheval de Turin a véritablement eu lieu, mais consiste davantage à présenter les raisons de sa soudaine déraison, par une lecture des lettres fantômes. A ce stade, il me semble préférable de replacer mon propos dans la continuité du « point de fuite » déssiné par Michel Foucault dans les dernières pages de son Histoire de la folie à l’âge classique : « Peu importe le jour exact de l’automne 1888 où Nietzsche est devenu définitivement fou, et à partir duquel ces textes relèvent non plus de la philosophie mais de la psychiatrie : tous y compris la carte postale à Strindberg, appartiennent à Nietzsche, et tous relèvent de la grande parenté de L’Origine de la tragédie. Mais cette continuité, il ne faut pas la penser au niveau d’un système, d’une thématique, ni même d’une existence : la folie de Nietzsche, c'est-à-dire l’effondrement de sa pensée, est ce par quoi cette pensée s’ouvre au monde moderne [...]. La folie où s’abîme l’œuvre c’est l’espace de notre travail, c’est l’infini chemin pour en venir à bout, c’est là notre vocation mêlée d’apôtre et d’exégète ». [30]

Ce n’est donc pas la curiosité malsaine du voyeur qui se courbe pour scruter à travers le trou de serrure, qu’il s’agit ici d’étancher. Ou l’appétit de l’animal domestique qui épie patiemment derrière la fenêtre entrouverte, qu’il s’agit de rassasier. Il s’agit de relever l’importance de ces lettres fantômes, pour expliquer les circonstances de la crise. Au fond, toutes ces petites « anecdotes orales » qui sont tombées dans l’oreille du docteur Podach, lors de son séjour dans le cercle des bons européens, ou au moment de son enquête à Turin, ne sont que des témoignages indirects, de simples rumeurs... Il en va tout autrement concernant le rapport médical du docteur Bingswanger, car ce témoignage est une source archivistique :

Le malade se dirige vers la section en faisant beaucoup de salutations. D’un pas majestueux, et le regard tourné vers le plafond, il entre dans sa chambre et remercie pour « cet accueil magnifique ». Il ignore où il se trouve. Tantôt il croit être à Naumburg, tantôt à Turin. Il fournit des renseignements exacts sur son état civil. L’expression du visage dénote de la confiance en soi-même et la conscience de sa propre valeur, et souvent aussi de la suffisance et de l’affectation. Il gesticule et parle continuellement d’une voix affectée et faisant usage des mots grandiloquents, parfois en italien, parfois en français. A de nombreuse reprise, il essaie de serrer la main des médecins. Il est à remarqué que le malade, qui a pourtant séjourné assez longtemps en Italie, lorsqu’il parle en italien ignore les mots les plus simples de cette langue ou les emplois à tort. Sa conversation n’est qu’un enchevêtrement d’idées sans aucune cohésion. De temps à autre il parle de ses grandes compositions musicales et il chante des fragments. Il parle de ses « secrétaires d’ambassade et de ses laquais ». Fait constamment des grimaces en parlant. Dans la nuit, également, son bavardage incohérent continue presque sans interruption. Le malade à un gros appétit.  [31]

Le rapport du docteur Bingswanger mentionne le qualificatif employé plus avant pour désigner Jean Bourdeau : « Il parle de ses « secrétaires d’ambassade et de ses laquais ». A la place de l’anecdote sur le cheval de Turin, voici un sanglant morceau de réalité toute crue, le désespoir de l’écrivain ainsi surpris dans sa plus profonde détresse... Avoir eu le privilège du premier regard est la récompense de mon enquête. Mon intention était de vous faire partager cette étrange vision, de pointer du doigt l’horreur qu’il m’a été donné de voir, lors de la parution de ces lettres fantômes

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[1] Référence au passage de la Généalogie de la Morale, troisième dissertation, 24 ; trad. Heim (GM-III-24)[2] Lettre d’Hippolyte Taine à Charles Ritter du 1 décembre 1891. [3] Lettre d’Hippolyte Taine au Vicomte de Spœlberch de Lovenjoul du 14 mai 1892. [4]Lettre à Zimmern autour du 17décembre1888 ; (BVN-1888,1197) [5] Lettre à Georg Brande du 8 janvier 1888 ; (BVN-1888,974) [6] Lettre à Bourdeau du 17 décembre 1888 ; (BVN-1888,1196) [7] Idem cit. [8] Helen Zimmern est traductrice en langue anglaise et éditrice de la Gazette de Florence[9]Lettre à Helen Zimmern à Florence, autour du 17décembre1888 ; (BVN-1888,1197) [10] Taine l’ayant présenté quant à lui comme « rédacteur ». [11] Lettre de Bourdeau à Nietzsche du 4 janvier.  [12] August Strindberg est un écrivain suédois, auteur du roman La chambre rouge (1879) [13] Nous ne mentionnons pas - l’argument d’autorité - présent dans la lettre à Carl Spitteler, en raison d’un problème de datation. Placée parmi les lettres de fin décembre, les éléments qu’elle renferme nous autorisent à penser qu’elle est rédigée antérieurement.  [14] Podach, l’effondrement de Nietzsche, Paris, 1931, Gallimard, « Iéna », p 133. [15] La recherche de cet article rédigé par Bourdeau fut infructueuse.  [16] Lettre à Bourdeau du 17 décembre ; (BVN-1888,1196) [17] Lettre à Bourdeau du 29 décembre. (BVN-1888,1217 [18]Lettre à Bourdeau du 29 décembre et non du 31 (lundi). [19] Lettre à Koselitz du 28 décembre et non du 30 (dimanche) ; (BVN-1888,1227) [20] La lettre contenant la proclamation est datée « probablement » du 1 janvier 1889, ce qui nous autorise à supposer quelle plus tardive ; (BVN-1889,1232) (limites de caractères...) 

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