29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:33

(Portrait photographique d'Hippolyte Taine, 1890)

« – O Taine ! que vous avez fait de chemin depuis nous ! Votre estomac est de force vraiment à digérer des pierres, et votre esprit ne s’en porte que mieux. » (Sainte-Beuve, « M. Charles Magnin ou Un érudit écrivain » ; Nouveaux lundis. Nouvelle édition revue. Paris, Calmann Lévy, 1884, tome cinquième, p. 445-446)

Début juillet 1887, Taine reçoit une lettre qui accompagne désormais Aurore et le Gai Savoir : « Cela me ferait une grande joie si je pouvais aussi compter parmi mes lecteurs le Français que je vénère le plus [...]. Puis-je vous prier de les recevoir avec bienveillance de mes mains ? Je suis et demeure, avec l’expression de ma profonde considération personnelle, votre très dévoué Friedrich Nietzsche. » [1]. Taine apprécie sans nul doute les éloges au sujet de son portrait sur Napoléon Bonaparte, car le vent de polémiques suscité par ce dernier a fait claquer les portes des salons parisiens. Le lecteur choisi se contente de souligner la sentence présente dans la lettre : « rien ne peut résumer plus exactement mon impression que les deux mots allemands dont vous vous servez : Unmensch und Uebermensch. »[2], mais s’abstient de s’impliquer davantage dans la conversation. La polémique sur le portrait de Napoléon intervenant au moment même de la controverse avec Rohde, il s’avère tout à fait probable qu’il s’agisse du casus belli, ou l’une de leurs nombreuses pommes de discorde qui s’accumulaient sur la table. Remarquons que Taine élude proprement la critique formulée à l’encontre du roman de Paul Bourget [3]. Sa remarque se révèle quelque peu déplacée, si l’on prend un tant soit peu en compte le lien presque « filial » qui unit Taine et Bourget [4]. Même si Taine s’engage à lire ses ouvrages à tête reposée, les remarques sur ces derniers se feront désormais attendre. Après un silence de dix-huit mois, au cours duquel s’opère le revirement au sein du récit, Taine reçoit le Crépuscule des Idoles ainsi que la lettre suivante [5].

 

Menton Lac d’Annecy haute Savoie.

Cher Monsieur

 

le livre que j’au l’audace de déposer entre vos mains, est peut-être le livre le plus radical qui fut écrit jusqu’ici - et, si l’on prend en compte ce qu’il prépare, presque un fragment de destin. Il serait pour moi d’une valeur inestimable qu’il puisse être lu en français : j’ai maintenant des lecteurs dans le monde entier, même en Russie au passage, je suis malheureux d’écrire en allemand, même si je l’écris sans doute mieux que n’importe quel Allemand a pu écrire jusqu’ici. Enfin, les français entendront sourdre de ce livre la profonde sympathie qu’il méritent ; j’ai, dans tous mes instincts, déclaré la guerre à l’Allemagne (-tout le chapitre « Ce qui manque au Allemand »)...

 

Une idée des personnes à qui je devrais peut-être envoyer des exemplaires ?... Une connaissance parfaite voire même une maîtrise absolue de l’allemand est la condition expresse pour traduire ce livre.

 

Avec l’expression de ma vieil admiration.

Quelques jours plus tard, Taine en accuse réception et lui adresse cette réponse  : « Vous m’avez fait beaucoup d’honneur en m’envoyant votre Götzen-Dämmerung ; j’y ai lu ces boutades, ces résumés humoristiques à la Carlyle, ces définitions spirituelles et à portée profonde que vous donnez des écrivains modernes. Mais vous avez raison de penser qu’un style allemand, si littéraire et si pittoresque, demande des lecteurs très versés dans la connaissance de l’allemand ; je ne sais pas assez bien la langue pour sentir du premier coup toutes vos audaces et vos finesses. Je n’ai guère lu en allemand que des philosophes ou des historiens.»[6]. Cet oiseau de proie ne manque pas d’humour et son « bec libertin » pince-sans-rire... Quelque chose se trame derrière les mots de M. Taine, la possibilité d’une tournure ironique laisserait à entendre qu’il n’aurait pas du tout apprécié les flâneries d’un inactuel, ou raids d’un intempestif, chapitre au sein duquel le philosophe artiste dessine à main levée toute une série de portraits d’intellectuels européens, indique ses impossibilités : « Zola ou la joie de puer » ; « Renan jésuite et confesseur » ; « Sainte-Beuve libertin efféminé » ; « Carlyle la farce involontaire » et pourquoi pas « la loucherie de Taine » ? Pour récapituler, Taine reçoit un ouvrage, au sein duquel il retrouve sa propre caricature, esquissé en filigrane derrière ce texte :

Morale pour psychologues. — Ne point faire de psychologie de pacotille ! Ne jamais observer pour observer ! C’est ce qui donne une fausse optique, « un tiquage » [une loucherie], quelque chose de forcé qui exagère volontiers. Vivre quelque chose pour vouloir le vivre — cela ne réussit pas. Il n’est pas permis, pendant l’événement, de regarder de son propre côté, tout coup d’œil se change alors en « mauvais œil ». Un psychologue de naissance se garde par instinct de regarder pour voir : il en est de même pour le peintre de naissance. Il ne travaille jamais « d’après la nature », — il s’en remet à son instinct, à sa chambre obscure pour tamiser, pour exprimer le « cas », la « nature », la « chose vécue »… Il n’a conscience que de la généralité, de la conclusion, de la résultante : il ne connaît pas ces déductions arbitraires du cas particulier. Quel résultat obtient-on lorsqu’on s’y prend autrement ? Par exemple lorsque, à la façon des romanciers parisiens, on fait de la grande et de la petite psychologie de pacotille ? On épie en quelque sorte la réalité, on rapporte tous les soirs une poignée de curiosités… Mais regardez donc ce qui en résulte — un amas de pâtés, une mosaïque tout au plus, et en tous les cas quelque chose de surajouté, de mobile, de criard. Ce sont les Goncourt qui atteignent ce qu’il y a de pire dans le genre. Ils ne mettent pas trois phrases l’une à côté de l’autre qui ne fassent mal à l’œil du psychologue. — La nature, évaluée au point de vue artistique, n’est pas un modèle. Elle exagère, elle déforme, elle laisse des trous. La nature, c’est le hasard. L’étude « d’après la nature » me semble être un mauvais signe : elle trahit la soumission, la faiblesse, le fatalisme, — cette prosternation devant les petits faits est indigne d’un artiste complet. Voir ce qui est — cela fait partie d’une autre catégorie d’esprits, les esprits antiartistiques, concrets. Il faut savoir qui l’on est…  [7]

Celui qui - deux années plus tôt - résidait sur la cime de son estime avec Jacob Burckhardt, se retrouve qualifié de psychologue de pacotille, son De l’Intelligence un amas de barbouillages, une mosaïque tout au plus. Crime prémédité, puisque le génie abominable a trouvé préférable de dissimuler le patronyme de sa victime. Son revirement à l’égard de Taine est antérieur, car nous retrouvons les termes « fatalisme » et « petits faits » dans la troisième dissertation de la Généalogie de la Morale : « devant le factum brutum, ce fatalisme des « petits faits » (ce petit faitalisme, comme je le nomme) où la science française cherche maintenant une sorte de prééminence morale sur la science allemande, ce renoncement à toute interprétation (à tout ce qui est violence, ajustage, abréviation, omission, remplissage, amplification, bref à tout ce qui appartient en propre à l’interprétation) — tout cela, pris en bloc, est aussi bien l’expression de l’ascétisme par vertu que n’importe quelle négation de la sensualité (ce n’est là, au fond, qu’un cas particulier de cette négation). »[8]. Ce sont les termes de « petits faits » qui permettent de relever ici l’allusion à la préface du De l’intelligence : « « la psychologie devient une science des faits, car ce sont des faits que nos connaissances ; on peut parler avec précision et détails d’une sensation, d’une idée, d’un souvenir, d’une prévision, aussi bien que d’une vibration, d’un mouvement physique ; dans l’un comme dans l’autre cas, c’est un fait qui surgit ; on peut le reproduire, l’observer, le décrire, il a ses précédents, ses accompagnements, ses suites. De tout petits faits bien choisi importants significatifs, amplement circonstanciés et minutieusement notés ». Hélas, sa tentative de trahison est alors mise au jour. Que cela ne tienne, ce que l’on nomme l’As des As a l’habitude de glisser ses cartes sous le tapis, l’as de pique étant justement sa carte maîtresse. À son tour de placer ses petites « pensées de derrière », de bluffer sont interlocuteur en mettant à l’épreuve sa maitrise de la langue française. La tournure ironique de son éloge empoisonnée est perceptible en divers endroits. Boutades, résumés humoristiques, définitions spirituelles, tous ces mots s’échappent volontiers des grillages du vocabulaire laudatif. Les noms associés indiquent implicitement les passages du Crépuscule des Idoles qui suscitent l’exaspération de Monsieur Taine. Après la découverte de sa propre caricature et la lecture des différents portraits attribués à ses amis, pensez-vous que Taine aurait salué toutes ses « audaces » et ses « finesses », sans la moindre petite touche d’ironie ? Impossible que Taine pardonne de telles impossibilités ! À la demande de son correspondant, Taine lui fournit l’adresse du journaliste Jean Bourdeau : « Puisque vous souhaitez un lecteur compétent, je crois pouvoir vous indiquer le nom de M. J. Bourdeau, rédacteur du Journal des Débats et de la Revue des Deux-Mondes ; c’est un esprit cultivé, très libre, au courant de toute la littérature contemporaine ; il a voyagé en Allemagne, il en étudie soigneusement l’histoire et la littérature depuis 1815, et il a autant de goût que d’instruction. Mais je ne sais pas s’il est de loisir en ce moment. Il habite à Paris, rue Marignan, 18. ». Demande qui pourrait s’avérer quelque peu discourtoise, si l’on considère que Taine avait bien précisé que sa maîtrise de la langue allemande laissait quelque peu à désirer...  À mon sens, ce n’est pas en raison de ses difficultés à le lire que le germanophile se déclare incompétent, mais plutôt parce que le Crépuscule des Idoles échappe à ses domaines de prédilection. En disant : « Je n’ai guère lu en allemand que des philosophes ou des historiens », l’ouvrage se retrouve proprement rabaissé à un rang profane, celui de la littérature contemporaine. Il importe de souligner que seul l’envoi du Par-delà Bien et Mal avait suscité quelques notes de lectures, les différentes lettres demeurent quant à elles muettes au sujet d’Aurore ou du Gai Savoir. En insistant plus particulièrement sur le fait que Bourdeau est « un esprit cultivé et libre qui possède autant d’instruction que de goût », il y a fort à parier que Taine pense précisément tout le contraire. Alors âgé d’une quarantaine d’années, Bourdeau aurait donc commencé son étude de la littérature allemande, pas moins de trente-trois ans avant sa propre naissance...

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[1] Lettre à Taine du 4 juillet 1887 ; (BVN-1887,872)

[2] Nous retrouvons la formule au sein de la première dissertation de la Généalogie de la Morale, 16 ; trad. Heim (GM-I-16)

[3]Paul Bourget, André Cornelis, Paris, 1887.

[4]Avant de supprimer le « père symbolique », il s’est efforcer de substitué à son « fils adoptif ».

[5]Lettre à Taine du 8 décembre 1888 ; (BVN-1888,1179)

[6]Lettre de Taine à Nietzsche du 14 décembre 1888.

[7]Crépuscule des Idoles, «  raid d’un intempestif : mes intolérances », § 7 ; trad. Heim (GD-Streifzuege-7)

[8] Généalogie de la morale, troisième dissertation : « Quel est le sens de tout idéal ascétique », § 24 ; trad. Heim (GM-III-24)

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