29 mai 2018 2 29 /05 /mai /2018 13:36

(Portrait photographique d'Hippolyte Taine)

« Je le suppliais un jour de ne pas défendre que l’on publiât après lui certaines notes de sa jeunesse qu’il m’avait laissé regardé, et qu’il détruisit peu de temps avant sa mort ; et comme j’arguais de l’intérêt d’un tel document pour l’histoire de son esprit, il eut cette ironie : - Et pourquoi n’exhumerait-on pas mon squelette pour l’exposer, sur un fil d’acier au musée d’Annecy » (André Chevrillon, Portrait de Taine : souvenirs, Paris, 1958)   

Silence dans la bibliothèque ! À partir des ouvrages présents dans la bibliothèque de Weimar et les correspondances échangées avec ses contemporains, il est possible de reconstituer quelque peu le contexte culturel de son époque (partiellement), de replacer sa pensée dans son champ de références (autant que possible), de retracer les étapes qui ponctuent ses pérégrinations tant physiques qu’intellectuelles. Privilégiant ainsi les auteurs qui apparaissent à la fois dans le registre de la bibliothèque et les échanges épistolaires, puis resserrant le champ de mon investigation aux correspondants français, le « cas Taine » émergeait lentement de la matérialité même des sources. Ces ouvrages réunis dans la bibliothèque, ainsi que les indications présentes dans les correspondances, nous permettent de discerner quelque peu l'étendue de ses lectures, de composer un réseau de référence à partir duquel nous pouvons amorcer une analyse externe. Au sein de ce dernier, nous retrouvons Hippolyte Taine à la croisée des chemins, en raison de ses échanges épistolaires avec de nombreux correspondants dont les noms figurent sur les étagères de la bibliothèque. Non loin de ses ouvrages, nous retrouvons ceux de ses confrères Théodule Ribot [1] et Paul Bourget, ou les livres de personnalités plus lointaines comme Charles Richet et les frères Goncourt. Outre-Manche, les livres de Francis Galton, Herbert Spencer et de John Stuart Mills se retrouvent crescendos placés en tête de liste. À bien des égards, celui qui se proclamait inactuel a été pris « au pied de la lettre », puisque sa pensée intempestive se retrouve le plus souvent déracinée de son champ de référence. Notons que ces auteurs - jadis très célèbres - sont passablement méconnus de nos jours, voir placés en marge de l’histoire de la philosophie. (24/12/2017)

Au lieu d’esquisser toute une série de portraits biographiques en quelques lignes, je préfère me référer directement à leurs témoignages mutuels [Annexe 1]. Ces sources secondaires pourraient s'avérer propices pour restituer le contexte des échanges épistolaires avec Taine, Brandes et Bourdeau.  C’est pourquoi nous réservons une large place à l’Essai sur le radicalisme aristocratique de Georg Brandes, composé sur la base de ses leçons prodiguées à Copenhague et finalisé seulement quelques semaines après l’épisode de Turin. Au lendemain du décès de monsieur Taine, le philosophe danois n'hésitera pas à revêtir les gants de Thomas Graindorge pour rédiger son éloge funèbre : « Un médecin n’assume pas volontiers la responsabilité de soigner ses proches. Par des motifs analogues, l’écrivain préfère garder le silence devant un décès qui le touche de très près. On n’écrit qu’à contrecœur quand on vient d’apprendre la mort de l’homme à qui on doit le plus [...]. Avec Taine, l’Europe actuelle perd son plus grand historien, son plus grand critique, et peut-être même son plus grand prosateur tout court. Il meurt à un moment où, faute de contact avec le grand public de sa patrie, il avait cessé d’être aimé » [2] Compilés dans l’ouvrage Les maîtres de la pensée contemporaine, les articles de Jean Bourdeau comportent des anecdotes saisissantes sur les derniers moments de cette correspondance.

Si Hippolyte Taine retient toute notre attention, c’est en raison de la présence de divers éléments provenant de sa correspondance parsemés dans les dernières sections du Ecce Homo... Sorte d’alter-ego outre-Rhin, qualifié de « plus grand historien vivant » [3], mais également corrompu par l’hégélianisme : « Je préfère même cette génération-là, entre nous soit dit, à ses grand maîtres, qui ont tous été corrompu par la philosophie allemande : M. Taine l’a été par exemple par Hegel, à qui il doit avoir commis tant de contresens sur de grands hommes et de grandes époques »[4], le « cas Taine » est l'histoire d'un « parricide manqué », mais constitue également le casus belli avec Erwin Rohde.

Les lettres fantômes. La récente publication de « lettres inédites » [6], nous amène à revenir sur les circonstances de son effondrement à Turin, nous conduit à formuler une hypothèse qui repose non seulement sur les témoignages et les anecdotes rapportées par le docteur Podach, mais s’abreuve à présent d’une résurgence de sources archivistiques. A côté des billets de la folie, constitués de lettres échappées au feu et de télégrammes restitués par leurs destinataires, réside depuis peu des « lettres inédites » issues d’une retranscription de ses esquisses et de ses brouillons : les lettres fantômes.

Taine l'esprit libre. À la fin du mois de septembre 1886, le génie abominable adresse son Par-delà Bien et Mal à Hippolyte Taine et Georg Brandes [5]. Ce dernier entretien également une correspondance amicale avec l'intellectuel français et lui fait parvenir ses livres. Cette interrelation entre les différents correspondants nous permet de regrouper et de recroiser tour à tour les divers éléments que ces lettres renferment. Le volume adressé à Hippolyte Taine est précédé d’une lettre-dédicace, dans laquelle le prélude à une philosophie de l’avenir est présenté en ces termes : « L’ouvrage expédié est difficilement compréhensible, plein d’arrière-pensées, un art de penser étranger qui dissimule peut-être encore plus qu’il ne révèle. Quels lecteurs peuvent légitimement être exigés par un tel livre ? En tous cas, le plus petit nombre, les réels déchiffreurs d’énigmes, ceux qui savent interpréter les « signes » historiques ». [7] Ayant seulement un exemplaire du Par-delà le Bien et le Mal entre ses mains, Taine ne peut se rendre compte de tout l’honneur qui lui est concédé, encore moins deviner toutes les « arrière-pensées » inscrites à l’encre de citron. La « médaille » octroyée à Taine, constitue une très singulière marque de distinction, car le qualificatif de déchiffreurs d’énigmes intervient au sein du récit, pour désigner les navigateurs qui ramènent Zarathoustra à la suite de son séjour sur les îles bienheureuses...

À vous, chercheurs hardis et aventureux [les impavides tenteurs et tentateurs], qui que vous soyez, vous qui vous êtes embarqués avec des voiles pleines d’astuce [rusées], sur des mers épouvantables, à vous qui êtes ivres d’énigmes, heureux du demi-jour [allègres crépusculaires], vous dont l’âme se laisse attirer par le son des flûtes [enjôleuse] dans tous les remous trompeurs [gouffres trompeurs] : - car vous ne voulez pas tâtonner d’une main peureuse [lâche ou tremblante] le long du fil conducteur ; et partout où vous pouvez deviner, vous détestez conclure [déduire par raison] – c’est à vous seuls que je raconte l’énigme que j’ai vue, - la vision du plus solitaire ». (Ainsi parlait Zarathoustra, livre III, « La vision et l’énigme »)

L’usage de la métaphore nautique constitue un « signe » qui nous permet de relier successivement ce passage aux exhortations qui figurent le plus souvent en postlude de ses ouvrages. Ce qualificatif intervient plus tardivement dans le Ecce Homo, lorsque l’auteur - par l’entremise d’une auto-référence - esquisse la physionomie mentale du lecteur parfait : « Quand j’essaie de m’imaginer le portrait du lecteur parfait, cela donne toujours un monstre de courage et de curiosité, et en outre quelque chose de souple, de rusé, de prudent, un aventurier et un explorateur-né » [8] Est-ce une bouteille jetée à la mer ? Ou bien un hameçon doré ? Quoiqu’il en soit, la lettre-dédicace le prouve, celui qui se proclamait posthume a une nouvelle fois été pris au mot, car ses ouvrages comptent néanmoins quelques destinataires privilégiés parmi les bons européens de son époque : « Puis-je mettre dans les mains de l’un des plus hardis et des plus indépendants de mes contemporains un livre dans lequel on ose quelque chose qui n’a jusqu’ici pas eu d’équivalent ? Un grand mystère presse comme une grande responsabilité - et exiges des oreilles ». Ce mot « hardi » adressé à Taine, constitue ici - l’indice - qui nous permet de relier la première lettre au postlude d’Aurore : « Tous ces oiseaux hardis qui s’envolent vers des espaces lointains, toujours plus lointains... ».

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[1] Le catalogue de la bibliothèque ne comporte pas d’ouvrage de Théodule Ribot, toutefois Marcel Gaucher dans son article « Nietzsche ou la métaphysique de la psychophysiologie », in L’inconscient cérébral, pp. 127-152, Editions du Seuil, 1992, et Ignace Haaz dans son mémoire intitulé, les conceptions du corps chez Ribot et Nietzsche, l’Harmattan, 2002, présentent en détail les lectures nietzschéennes de Ribot par l’intermédiaire des périodiques publiés par les sociétés savantes de son temps.  

[2] Georg Brandes. Essais choisis : Renan, TaineNietzsche, Heine, Kielland, Ibsen. Traduits par S. Garling, préface de Henri Albert, Paris, Mercure de France, 1914

[3]  Par-delà Bien et Mal, huitième section,  § 254 ; trad. Heim (JGB-254)

[4] Ecce Homo, « pourquoi je suis avisé », 3 ; trad. Heim (EH-Klug-3)

[5] Daniel Halévy, la vie de Friedrich Nietzsche, Paris, 1909, Calmann-Lévy, cinquième édition, partie VII : la dernière solitude, chapitre II : la volonté de puissance, p 331.

[6] Dernière lettres (1887-1889) : De la volonté de puissance à l’Antichrist, traduction, présentation et annotation de Yannick Souladié.

[7] Lettre à Taine du 20 septembre 1886 ; (BVN-1886,753)

[8] Ecce Homo, « pourquoi j’écris de si bons livre», § 4 ; trad. Heim (EH-B%C3%BCcher-4)

[9] Lettre à Taine du 20 septembre 1886 ;  (BVN-1886,753)

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