22 avril 2018 7 22 /04 /avril /2018 12:49

(Rocher pyramidal sur la bordure du lac Silvaplana)

La conception fondamentale de l'œuvre, la pensée de l'éternel retour, cette formule suprême de l'affirmation, la plus haute qui se puisse concevoir, - date du mois d’août de 1881. Elle est jetée sur un feuillet de papier avec cette inscription: "6000 pieds au-dessus de l'homme et du temps". Ce jour-là, j'allais à travers bois, le long du lac de Silvaplana; près d'un formidable bloc de rochers qui se dressait en pyramide, non loin de Surlei, je fis halte. C'est alors que me vint cette pensée... (Ecce Homo, « Ainsi parlait Zarathoustra »)

Cette Engadine est le lieu natal de mon Zarathoustra. J'ai retrouvé à l'instant la première ébauche des pensées qui y sont contenues. À la fin est inscrit : « Sils Maria, début août 1881, 6000 pieds au-dessus de la mer et bien plus au-dessus de toutes les choses humaines ! ». (Lettre à Heinrich Koselitz du 3 septembre 1883)

 

(José de Ribera, Ixion, 1632)

Le poids le plus lourd. — Que serait-ce si, de jour ou de nuit, un démon te suivait une fois dans la plus solitaire de tes solitudes et te disait : « Cette vie, telle que tu la vis actuellement, telle que tu l’as vécue, il faudra que tu la revives encore une fois, et une quantité innombrable de fois ; et il n’y aura en elle rien de nouveau, au contraire ! il faut que chaque douleur et chaque joie, chaque pensée et chaque soupir, tout l’infiniment grand et l’infiniment petit de ta vie reviennent pour toi, et tout cela dans la même suite et le même ordre — et aussi cette araignée et ce clair de lune entre les arbres, et aussi cet instant et moi-même. L’éternel sablier de l’existence sera retourné toujours à nouveau — et toi avec lui, poussière des poussières ! » — Ne te jetterais-tu pas contre terre en grinçant des dents et ne maudirais-tu pas le démon qui parlerait ainsi ? Ou bien as-tu déjà vécu un instant prodigieux où tu lui répondrais : « Tu es un dieu, et jamais je n’ai entendu chose plus divine ! » Si cette pensée prenait de la force sur toi, tel que tu es, elle te transformerait peut-être, mais peut-être t’anéantirait-elle aussi ; la question « veux-tu cela encore une fois et une quantité innombrable de fois », cette question, en tout et pour tout, pèserait sur toutes tes actions d’un poids formidable ! Ou alors combien il te faudrait aimer la vie, que tu t’aimes toi-même pour ne plus désirer autre chose que cette suprême et éternelle confirmation ! — (Gai Savoir, § 341)

[A propos de Schopenhauer] Écoutons par exemple un des passages les plus expressifs, parmi quantité d’autres, qu’il a écrits en l’honneur de la condition esthétique (le Monde comme Volonté et comme Représentation, I, 231), écoutons l’accent de douleur, de bonheur, de reconnaissance qu’il met à prononcer de telles paroles. « C’est l’ataraxie qu’Épicure proclamait le souverain bien et dont il fait le partage des dieux ; pendant le moment que dure cette condition nous sommes délivrés de l’odieuse contrainte du vouloir, nous célébrons le sabbat du bagne de la volonté, la roue d’Ixion s’arrête »… Quelle véhémence dans ces paroles ! Quelles images de souffrance et d’immense dégoût ! Quelle opposition des temps d’une intensité presque maladive entre le seul « moment » et le reste : « la roue d’Ixion », « le bagne de la volonté », « l’odieuse contrainte du vouloir » ! — Mais, à supposer que Schopenhauer eût cent fois raison pour lui-même, quel progrès aurions-nous fait pour comprendre l’essence du beau ? (Généalogie de la morale, troisième dissertation, 6)

(Tiziano, Sísifo, 1548-1549)

Le visage obscurci, j'ai traversé dernièrement le blême crépuscule,— le visage obscurci et dur, et les lèvres serrées. Plus d'un soleil s'était couché pour moi. Un sentier qui montait avec insolence à travers les éboulis, un sentier méchant et solitaire qui ne voulait plus ni des herbes ni des buissons, un sentier de montagne criait sous le défi de mes pas. Marchant, muet, sur le crissement moqueur des cailloux, écrasant la pierre qui le faisait glisser, mon pas se contraignait à monter. Plus haut:—quoiqu'il fût assis sur moi, l'esprit de lourdeur, moitié nain, moitié taupe, paralysé, paralysant, versant du plomb dans mon oreille, versant dans mon cerveau, goutte à goutte, des pensées de plomb.

« O Zarathoustra, me chuchotait-il, syllabe par syllabe, d'un ton moqueur, pierre de la sagesse! tu t'es lancé en l'air, mais tout pierre jetée doit - retomber ! Zarathoustra, pierre de la sagesse, pierre lancée, destructeur d'étoiles! c'est toi−même que tu as lancé si haut, - mais toute pierre jetée doit - retomber! Condamné à toi−même et à ta propre lapidation: ô Zarathoustra, tu as jeté bien loin la pierre, - mais elle retombera sur toi ! »

Alors le nain se tut ; et son silence dura longtemps, en sorte que j'en fus oppressé; ainsi lorsqu'on est deux, on est en vérité plus solitaire que lorsque l'on est seul ! Je montai, je montai davantage, en rêvant et en pensant, - mais tout m'oppressait. Je ressemblais à un malade que fatigue l'âpreté de sa souffrance, et qu'un cauchemar réveille de son premier sommeil. Mais il y a quelque chose en moi que j'appelle courage : c'est ce qui a fait faire jusqu'à présent en moi tout mouvement d'humeur. Ce courage me fit enfin m'arrêter et dire: “Nain! L'un de nous deux doit disparaître, toi, ou bien moi!”— Car le courage est le meilleur meurtrier, - le courage qui attaque: car dans toute attaque il y a une fanfare. L'homme cependant est la bête la plus courageuse, c'est ainsi qu'il a vaincu toutes les bêtes. Au son de la fanfare, il a surmonté toutes les douleurs; mais la douleur humaine est la plus profonde douleur. Le courage tue aussi le vertige au bord des abîmes: et où l'homme ne serait-il pas au bord des abîmes ? Ne suffit- il pas de regarder - pour regarder des abîmes ? Le courage est le meilleur des meurtriers: le courage tue aussi la pitié. Et la pitié est l'abîme le plus profond : l'homme voit au fond de la souffrance, aussi profondément qu'il voit au fond de la vie. Le courage cependant est le meilleur des meurtriers, le courage qui attaque: il finira par tuer la mort, car il dit: « Comment ? était-ce là la vie ? Allons ! Recommençons encore une fois ! » Dans une telle maxime, il y a beaucoup de fanfare. Que celui qui a des oreilles entende.—

2. « Arrête-toi ! nain ! dis-je. Moi ou bien toi! Mais moi je suis le plus fort de nous deux—: tu ne connais pas ma pensée la plus profonde ! Celle−là tu ne saurais la porter! »— Alors arriva ce qui me rendit plus léger: le nain sauta de mes épaules, l'indiscret! Il s'accroupit sur une pierre devant moi. Mais à l'endroit où nous nous arrêtions se trouvait comme par hasard un portique. “Vois ce portique! nain! repris-je: il a deux visages. Deux chemins se réunissent ici: personne encore ne les a suivis jusqu'au bout. Cette longue rue qui descend, cette rue se prolonge durant une éternité et cette longue rue qui monte—c'est une autre éternité. Ces chemins se contredisent, ils se butent l'un contre l'autre: - et c'est ici, à ce portique, qu'ils se rencontrent. Le nom du portique se trouve inscrit à un fronton, il s'appelle « instant ». Mais si quelqu'un suivait l'un de ces chemins - en allant toujours plus loin: crois-tu nain, que ces chemins seraient en contradiction ! »— « Tout ce qui est droit ment, murmura le nain avec mépris. Toute vérité est courbée, te temps lui−même est un cercle. » « Esprit de la lourdeur! dis-je avec colère, ne prends pas la chose trop à la légère! Ou bien je te laisse là, pied−bot—et n'oublie pas que c'est moi qui t'ai porté là−haut ! Considère cet instant! repris−je. De ce portique du moment une longue et éternelle rue retourne en arrière: derrière nous il y a une éternité. Toute chose qui sait courir ne doit-elle pas avoir parcouru cette rue ? Toute chose qui peut arriver ne doit-elle pas être déjà arrivée, accomplie, passée ? Et si tout ce qui est a déjà été: que penses-tu, nain, de cet instant? Ce portique lui aussi ne doit-il pas déjà - avoir été ? Et toutes choses ne sont-elles pas enchevêtrées de telle sorte que cet instant tire après lui toutes les choses de l'avenir ? Donc - aussi lui−même ? Car toute chose qui sait courir ne doit-elle pas suivre une seconde fois cette longue route qui monte ! Et cette lente araignée qui rampe au clair de lune, et ce clair de lune lui−même, et moi et toi, réunis sous ce portique, chuchotant des choses éternelles, ne faut−il pas que nous ayons tous déjà été ici ? Ne devons-nous pas revenir et courir de nouveau dans cette autre rue qui monte devant nous, dans cette longue rue lugubre - ne faut - il pas qu'éternellement nous revenions? » Ainsi parlais-je et d'une voix toujours plus basse, car j'avais peur de mes propres pensées et de mes arrière−pensées. Alors soudain j'entendis un chien hurler tout près de nous. Ai-je jamais entendu un chien hurler ainsi? Mes pensées essayaient de se souvenir en retournant en arrière. Oui ! Lorsque j'étais enfant, dans ma plus lointaine enfance: c'est alors que j'entendis un chien hurler ainsi. Et je le vis aussi, le poil hérissé, le cour tendu, tremblant, au milieu de la nuit la plus silencieuse, où les chiens eux−mêmes croient aux fantômes:— en sorte que j'eus pitié de lui. Car, tout à l'heure, la pleine lune s'est levée au−dessus de la maison, avec un silence de mort; tout à l'heure elle s'est arrêtée, disque enflammé, - sur le toit plat, comme sur un bien étranger : C'est ce qui exaspéra le chien: car les chiens croient aux voleurs et aux fantômes. Et lorsque j'entendis de nouveau hurler ainsi, je fus de nouveau prit de pitié. Où donc avaient passé maintenant le nain, le portique, l'araignée et tous les chuchotements? Avais-je donc rêvé? M'étais-je éveillé? Je me trouvai soudain parmi de sauvages rochers, seul, abandonné au clair de lune solitaire. Mais un homme gisait là ! Et voici ! le chien bondissant, hérissé, gémissant,- maintenant qu'il me voyait venir - se mit à hurler, à crier:—ai-je jamais entendu un chien crier ainsi au secours ? Et, en vérité, je n'ai jamais rien vu de semblable à ce que je vis là. Je vis un jeune berger, qui se tordait, râlant et convulsé, le visage décomposé, et un lourd serpent noir pendant hors de sa bouche. Ai-je jamais vu tant de dégoût et de pâle épouvante sur un visage ! Il dormait peut−être lorsque le serpent lui est entré dans le gosier - il s'y est attaché. Ma main se mit à tirer le serpent, mais je tirais en vain! elle n'arrivait pas à arracher le serpent du gosier. Alors quelque chose se mit à crier en moi: “Mords! Mords toujours!” Arrache−lui la tête! Mords toujours!”—C'est ainsi que quelque chose se mit à crier en moi; mon épouvante, ma haine, mon dégoût, ma pitié, tout mon bien et mon mal, se mirent à crier en moi d'un seul cri.— Braves, qui m'entourez, chercheurs hardis et aventureux, et qui que vous soyez, vous qui vous êtes embarqués avec des voiles astucieuses sur les mers inexplorées! vous qui êtes heureux des énigmes !

Devinez-moi donc l'énigme que je vis alors et expliquez-moi la vision du plus solitaire ! Car ce fut une vision et une prévision: - quel symbole était-ce que je vis alors? Et quel est celui qui doit venir! Qui est le berger à qui le serpent est entré dans le gosier ? Quel est l'homme dont le gosier subira ainsi l'atteinte de ce qu'il y a de plus noir et de terrible ? Le berger cependant se mit à mordre comme mon cri le lui conseillait, il mordit d'un bon coup de dent ! Il cracha loin de lui la tête du serpent—: et il bondit sur ses jambes. - Il n'était plus ni homme, ni berger, - il était transformé, rayonnant, il riait! Jamais encore je ne vis quelqu'un rire comme lui ! O mes frères, j'ai entendu un rire qui n'était pas le rire d'un homme,− et maintenant une soif me ronge, un désir qui sera toujours insatiable. Le désir de ce rire me ronge: oh! comment supporterais-je de mourir maintenant !— Ainsi parlait Zarathoustra.

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Moi Zarathoustra, l'affirmateur de la vie, l'affirmateur de la douleur, l'affirmateur du cercle éternel—c'est toi que j'appelle, toi la plus profonde de mes pensées ! [...]. « O Zarathoustra , dirent alors les animaux, pour ceux qui pensent comme nous, ce sont les choses elles−mêmes qui dansent: tout vient et se tend la main, et rit, et s'enfuit-et revient. Tout va, tout revient, la roue de l'existence tourne éternellement. Tout meurt, tout refleurit, le cycle de l'existence se poursuit éternellement. Tout se brise, tout s'assemble à nouveau; éternellement se bâtit le même édifice de l'existence. Tout se sépare, tout se salue de nouveau; l'anneau de l'existence se reste éternellement fidèle à lui−même. A chaque moment commence l'existence; autour de chaque ici se déploie la sphère là−bas. Le centre est partout. Le sentier de l'éternité est tortueux. » « O espiègles que vous êtes, ô serinettes! Répondit Zarathoustra en souriant de nouveau, comme vous saviez bien ce qui devait s'accomplir en sept jours: - et comme ce monstre s'est glissé au fond de ma gorge pour m'étouffer ! Mais d'un coup de dent je lui ai coupé la tête et je l'ai crachée loin de moi. Et vous, - vous en avez déjà fait une rengaine! Mais maintenant je suis couché là, fatigué d'avoir mordu et d'avoir craché, malade encore de ma propre délivrance. [...] Car tes animaux savent bien qui tu es, Zarathoustra, et ce que tu dois devenir: voici, tu es le prophète de l'éternel retour des choses, - ceci est maintenant ta destinée ! Qu'il faille que tu enseignes le premier cette doctrine, - comment cette grande destinée ne serait-elle pas aussi ton plus grand danger et ta pire maladie ! Vois, nous savons ce que tu enseignes : que toutes les choses reviennent éternellement et que nous revenons nous−mêmes avec elles, que nous avons déjà été là une infinité de fois et que toutes choses ont été avec nous. Tu enseignes qu'il y a une grande année du devenir, un monstre de grande année: il faut que, semblable à un sablier, elle se retourne sans cesse à nouveau, pour s'écouler et se vider à nouveau: - en sorte que toutes ces années se ressemblent entre elles, en grand et aussi en petit, -en sorte que nous sommes nous−mêmes semblables à nous−mêmes, dans cette grande année, en grand et aussi en petit. [...]Mais un jour reviendra le réseau des causes où je suis enserré, - il me recréera! Je fais moi−même partie des causes de l'éternel retour des choses. Je reviendrai avec ce soleil, avec cette terre, avec cet aigle, avec ce serpent— non pas pour une vie nouvelle, ni pour une vie meilleure ou semblable :—je reviendrai éternellement pour cette même vie, identiquement pareille, en grand et aussi en petit, afin d'enseigner de nouveau l'éternel retour de toutes choses, - afin de proclamer à nouveau la parole du grand Midi de la terre et des hommes, afin d'enseigner de nouveau aux hommes le venue du Surhumain. J'ai dit ma parole, ma parole me brise: ainsi le veut ma destinée éternelle, - je disparais en annonciateur! L'heure est venue maintenant, l'heure où celui qui disparaît se bénit lui−même. Ainsi— finit le déclin de Zarathoustra. » (Ainsi parlait Zarathoustra, le convalescent)

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  • : La Caverne de Zarathoustra
  • : Lecture de Nietzsche : Le carnet de voyage de l'Argonaute. (lectures et sources audio-vidéo).
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