25 mai 2018 5 25 /05 /mai /2018 14:56

(Leonid Osipovich Pasternak, The Passion of Creation, 1892)

« De tout ce qui est écrit, je n'aime que ce que l'on écrit avec son propre sang. Écris avec du sang et tu apprendras que le sang est esprit » (Ainsi parlait Zarathoustra, « lire et écrire »).

Les dix commandements de l’école du style. 

1. La première chose qui importe, c’est la vie : le style doit vivre.

2. Le style doit être approprié à ta personne, en fonction d’une personne tout à fait déterminée à qui tu cherches à communiquer ta pensée. (Loi de la double relation) 

3. Avant d’écrire, il faut savoir exactement ceci : « Voici comment j’exprimerais de vive voix ce que j’ai à dire ». Ecrire ne doit être qu’une imitation. 


4. Dès lors que celui qui écrit est dépourvu de beaucoup des moyens dont l’orateur dispose, il doit s’inspirer d’une forme de discours très expressive. Son reflet écrit sera de toute façon nécessairement beaucoup plus terne que son modèle. 

5. La richesse de vie se traduit se traduit par la richesse des gestes. Il faut apprendre à tout considérer comme des gestes : la longueur et la césure des phrases, la ponctuation, le choix des mots, les pauses, la succession des arguments. 

6. Gare à la période ! Seuls y ont droit ceux qui ont aussi un souffle très long en parlant. Chez la plupart, la période n’est qu’une affectation.

7. Le style doit prouver que l’on croit en ses pensées ; que l’on ne se contente pas de les penser, mais qu’on les ressent.

8. Plus est abstraite la vérité que l’on veut enseigner [sourire], et plus il importe de faire converger vers elle les sens du lecteur.

9. Le tact du bon prosateur dans le choix de ses moyens consiste à s’approcher de la poésie jusqu’à la frôler, mais sans jamais franchir la limite qui l’en sépare. 

10. Il n’est si sage, ni habile de priver le lecteur de ses objections les plus faciles. Il est très sage et très habile de lui laisser le soin de formuler par lui-même la quintessence ultime de notre sagesse.

(Les dix commandements de l’école du style, in Louise von Salomé, Nietzsche à travers ses oeuvres, 1894)


Apprendre à bien écrire. — Le temps où l’on parlait bien est passé, parce que l’époque de la civilisation des villes n’est plus. La dernière limite qu’Aristote traçait à une grande ville — le héraut devait pouvoir se faire entendre devant tous les citoyens assemblés, — cette limite nous est indifférente, de même que les communes urbaines, car nous voulons nous rendre intelligibles même au delà despeuples. C’est pourquoi chacun de ceux qui ont de bonnes idées européennes doit apprendre à écrire bien et de mieux en mieux : cela ne sert de rien qu’il soit né même en Allemagne, en Allemagne où l’on considère que c’est un privilège national de mal écrire. Mais mieux écrire signifie en même temps penser mieux ; découvrir des choses qui sont de plus en plus dignes d’être communiquées et savoir vraiment les communiquer ; être traduisible dans la langue des voisins ; se rendre accessible à la compréhension de ces étran-gers qui apprennent notre langue ; faire en sorte que tout ce qui est bien devienne universel et que tout devienne libre pour les hommes libres ; préparer enfin cet état de choses encore loin-tain où les bons Européens s’attelleront à leur tâche grandiose : la direction et la surveillance de la civilisation universelle sur la terre. — Celui qui prêche le contraire et qui ne se préoccupe pas de bien écrire et de bien lire — ces deux vertus grandissent et diminuent en même temps — celui-là indique en effet aux peuples la voie qui les fera devenir de plus en plus nationaux : il augmente la maladie de ce siècle et s’oppose en ennemi aux bons Européens, aux esprits libres. (Voyageur et son ombre, 87)

L’école du meilleur style. — L’école du style peut être, d’une part, l’école qui enseigne à trouver l’expression grâce à quoi l’on peut transporter tous les états d’âme sur les lecteurs et les auditeurs ; ensuite l’école qui enseigne à découvrir l’état d’âme que l’on désire le plus chez l’homme, dont on voudrait par conséquent la transmission : je veux dire l’état d’âme où se trouve l’homme profondément ému, l’homme d’esprit joyeux, lucide et droit qui a surmonté les passions. Ce sera là l’école du meilleur style : il correspond à l’homme bon. (Voyageur et son ombre, 88)

Prendre garde a l’allure. — L’allure des phrases indique si l’auteur est fatigué ; chaque expression peut encore séparément être forte et bonne, parce qu’elle fut trouvée autrefois : alors que l’idée prit naissance chez l’auteur. Il en est très souvent ainsi chez Goethe qui dicta trop souvent lorsqu’il était fatigué. (Voyageur et son ombre, 89)

Allemand original. — La prose allemande, ne s’étant pas formée selon un modèle, peut être considérée comme une production originale du goût allemand, et pourrait servir d’indication aux zélés promoteurs d’une culture originale allemande dans l’avenir, pour leur apprendre, par exemple, quel aspect aurait, sans imitation de modèles, un véritable costume allemand, une société allemande, une installation d’appartement allemande, un dîner allemand. — Quelqu’un qui avait longtemps réfléchi à ces perspectives finit par s’écrier plein de terreur : « Mais, au nom du ciel ! peut-être possédons-nous déjà cette culture originale, — on n’aime seulement pas à en parler ! » (Voyageur et son ombre, 91)

Livres interdits. — Ne jamais rien lire de ce qu’écrivent ces arrogants polymathes et esprits brouillons qui possèdent le plus horrible travers, celui du paradoxe logique : ils emploient les formes logiques justement aux endroits où tout est impertinemment improvisé et échafaudé dans le néant. (« Donc » veut dire chez eux « imbécile de lecteur, pour toi il n’y a pas de « donc », — mais seulement pour moi » — à quoi il faut répondre : « imbécile d’écrivain, pourquoi écris-tu donc ? ») (Voyageur et son ombre, 92)

Montrer de l’esprit. — Chacun de ceux qui veulent montrer de l’esprit laisse entendre qu’il est aussi richement pourvu du contraire. Ce travers de certains Français spirituels, qui consiste à ajouter à leurs meilleures saillies un trait de dédain, a son origine dans le désir de se faire passer pour plus riches qu’ils ne sont : ils veulent prodiguer avec nonchalance, fatigués en quelque sorte des continuelles offrandes, puisées dans les greniers trop pleins. (Voyageur et son ombre, 93)

Littérature allemande et française. — Le malheur des littératures allemandes et françaises, des cent dernières années, vient de ce que les Allemands sont sortis trop tôt de l’école des Français — tandis que plus tard les Français sont allés trop tôt à l’école des Allemands. (Voyageur et son ombre, 94)

Notre prose. — Aucun des peuples civilisés actuels n’a une aussi mauvaise prose que le peuple allemand ; et, si des Français spirituels et délicats disent : il n’y a pas de prose allemande, il ne faudrait en somme pas s’en formaliser, vu que cela est dit avec des intentions plus aimables que nous ne le méritons. Si l’on cherche une raison à cela on finit par faire la découverte étrange que l’Allemand ne connaît que la prose improvisée et qu’il ne se doute pas qu’il en existe une autre. Il trouve presque incompréhensible qu’un Italien puisse dire que la prose est plus difficile que le vers, dans la même mesure où la représentation de la beauté nue est plus difficile, pour le sculpteur, que celle de la beauté vêtue. Le vers, le tableau, le rythme et la rime demandent un effort honnête — c’est ce que l’Allemand comprend lui aussi, et il n’est pas tenté d’attribuer à l’improvisation une valeur particulièrement supérieure. Mais travailler à une page de prose comme à une statue ? — Il a l’impression d’entendre raconter quelque chose qui se passe dans un pays fabuleux. (Voyageur et son ombre, 95)

Le grand style. — Le grand style naît lorsque le beau remporte la victoire sur l’énorme. (Voyageur et son ombre, 96)

Eviter. — On ne sait pas en quoi consiste, chez les esprits distingués, la délicatesse de l’expression et du tour de phrase, avant de pouvoir dire sur quel mot tout écrivain médiocre serait tombé inévitablement, s’il avait voulu exprimer la même chose. Tous les grands artistes s’entendent à éviter, à se faufiler en conduisant leur char, — mais ils ne vont jamais jusqu’à verser. (Voyageur et son ombre, 97)

Quelque chose comme du pain. — Le pain neutralise le goût des autres aliments, il l’efface ; c’est pourquoi il fait partie de tous les repas. Dans toutes les œuvres d’art il faut qu’il y ait quelque chose comme du pain, pour que celles-ci puissent réunir des effets différents : des effets qui, s’ils se succédaient immédiatement sans un de ces repos et arrêts momentanés, épuiseraient rapidement et provoqueraient de la répugnance : ce qui rendrait un long repas de l’art impossible. (Voyageur et son ombre, 98)

Savoir aussi goûter le contraste. — Pour goûter une œuvre du passé comme la sentaient les contemporains de celle-ci, il faut avoir sur la langue le goût qui régnait alors, un goût dont elle se différenciait. (Voyageur et son ombre, 100)

Auteurs a l’esprit de vin. — Certains écrivains ne sont ni esprit ni vin, mais esprit de vin : ils peuvent s’enflammer et donnent de la chaleur. (Voyageur et son ombre, 101)

Le sens médiateur. — Le sens du goût qui est le véritable sens médiateur a souvent décidé les autres sens à partager ses opinions sur les choses et leur a inspiré ses lois et ses habitudes. On peut s’éclairer à table sur les plus subtils secrets des arts : il suffit d’observer ce qui a du goût, à quel moment on sent ce goût, quel goût cela est et si on le sent longtemps. (Voyageur et son ombre, 102)

Lecteurs que l’on ne désire pas. — Combien un auteur est tourmenté par ces braves gens à l’âme épaisse et maladroite qui, chaque fois qu’ils se heurtent quelque part, ne manquent pas de tomber et de se faire mal. (Voyageur et son ombre, 104)

Idées de poètes. — Les idées véritables chez les vrais poètes sont toujours voilées, comme les Egyptiennes : seul l’oeil profond de la pensée regarde librement par-dessus le voile. — Les idées de poètes ne valent pas autant, en moyenne, qu’elles en ont l’air : c’est qu’il faut payer aussi le voile et sa propre curiosité. (Voyageur et son ombre, 105)

Ecrivez simplement et utilement. — Les transitions, les détails, la variété des couleurs dans les passions — tout cela nous en faisons grâce à l’auteur, parce que nous l’apportons avec nous et que nous l’en faisons profiter, pour peu qu’il nous dédommage de quelque façon que ce soit. (Voyageur et son ombre, 106)

Fêtes rares. — De la concision solide, du calme et de la maturité, — quand tu trouveras ces qualités réunies chez un auteur, arrête-toi et célèbre une grande fête au milieu du désert : il se passera du temps avant que tu n’éprouves de nouveau un aussi grand plaisir. (Voyageur et son ombre, 108)

Style écrit et style parlé. — L’art d’écrire demande avant tout des équivalents pour les moyens d’expression qui sont seuls à la portée de celui qui parle : donc pour les gestes, l’accent, le ton, le regard. C’est pourquoi le style écrit est tout autre chose que le style parlé et quelque chose de bien plus difficile : — il veut, avec des moyens moindres, se rendre aussi expressif que celui-ci. Démosthène tint ses discours autrement que nous ne les lisons : il les a refaits pour qu’ils puissent être lus. — Dans le même but, les discours de Cicéron devraient d’abord être démosthénisés : maintenant on y trouve encore beaucoup plus de vestiges du forum romain que le lecteur ne peut en supporter. (Voyageur et son ombre, 110)

Citer avec prudence. — Les jeunes auteurs ne savent pas que les bonnes expressions et les bonnes idées ne se présentent bien que parmi leurs semblables et qu’une excellente citation peut anéantir des pages entières et même tout un livre, lorsque l’on avertit le lecteur en ayant l’air de lui dire : « Prends garde, je suis la pierre précieuse et autour de moi il y a du plomb, du plomb gris et misérable. » Chaque mot, chaque pensée ne veut vivre que dans sa société : ceci est la morale du style choisi. (Voyageur et son ombre, 111)

Comment doit-on dire les erreurs ? — On peut discuter pour savoir s’il est plus nuisible de mal exprimer les erreurs, ou de les exprimer aussi bien que les meilleures vérités. Il est cer-tain que dans le premier cas elles nuisent au cerveau d’une double manière et qu’il est plus difficile de les en extirper ; mais il est certain qu’elles agissent avec moins de certitude que dans le second cas : elles sont moins contagieuses. (Voyageur et son ombre, 112)

Restreindre et agrandir. — Homère a réduit et amoindri l’étendue du sujet, mais il a amplifié et fait sortir d’elles-mêmes les différentes scènes — et c’est ainsi que, plus tard, procédèrent toujours à nouveau les poètes tragiques : chacun saisit le sujet dans des fragments encore plus petits que son prédécesseur, mais chacun aboutit à une floraison plus riche encore, dans les limites strictes de ces paisibles haies de jardin. (Voyageur et son ombre, 113)

La littérature et la morale s’expliquent. — On peut montrer, à l’exemple de la littérature grecque, quelles sont les forces qui font s’épanouir l’esprit grec, comment il entra dans différen-tes voies et ce qui finit par le rendre faible. Tout cela donne une image de ce qui s’est en somme passé avec la moralité grecque et de ce qui se passera avec toute autre morale : comment elle commença par être une contrainte, montrant d’abord de la du-reté, puis devenant peu à peu plus douce, comment se forma enfin le plaisir que procurent certaines actions, certaines conventions et certaines formes, et, sortant de là, encore un penchant à l’exercice exclusif et la possession unique de celles-ci : comment la voie s’emplit et se comble de compétiteurs, comment arrive la satiété, comment on recherche de nouveaux objets de lutte et d’ambition, comment on en éveille d’anciens à la vie, comment le spectacle se répète, comment les spectateurs se fatiguent du spectacle, parce que dès lors tout le cercle semble être parcouru — et alors survient un repos, un arrêt dans la respiration : les rivières se perdent dans le sable. C’est la fin, ou du moins une fin. (Voyageur et son ombre, 114)

Quelles sont les contrées qui réjouissent d’une façon durable. — Cette contrée possède des traits significatifs pour un tableau, mais je ne puis saisir la formule pour l’exprimer ; comme ensemble elle est insaisissable pour moi. Je remarque que tous les paysages qui me plaisent d’une façon durable contiennent, sous leur diversité, une simple figure de lignes géométriques. Sans un pareil substratum mathématique, aucune contrée ne devient pour l’oeil un régal artistique. Et peut-être cette règle permet-elle une application symbolique à l’homme. (Voyageur et son ombre, 115)

Lire a haute voix. — Pour faire la lecture il faut savoir déclamer : on doit partout appliquer des couleurs pâles, mais il faut déterminer le degré de pâleur conformément à un tableau fondamental aux couleurs pleines et profondes qui toujours flotte devant vos yeux et vous dirige, c’est-à-dire d’après la façon dont on déclamerait les mêmes passages : il faut donc être à même de le faire. (Voyageur et son ombre, 116)

Le sens dramatique. — Celui qui ne possède pas les quatre sens de l’art cherche à comprendre toute chose avec le cinquième sens, qui est le plus grossier : c’est le sens dramatique. (Voyageur et son ombre, 117)

Odeur des mots. — Chaque mot a son odeur : il y a une harmonie et une dissonance des parfums, donc aussi des mots. (Voyageur et son ombre, 119)

Le style cherché. — Le style trouvé est une offense pour l’ami du style cherché. (Voyageur et son ombre, 120)

Promesse solennelle. — Je ne veux plus lire un auteur chez qui l’on remarque qu’il a voulu faire un livre. Je ne lirai plus que ceux dont les idées devinrent inopinément un livre. (Voyageur et son ombre, 121) 

Intéressant, mais point beau. — Cette contrée cache sa si-gnification, mais elle en a une que l’on aimerait deviner : par-tout où je regarde, je lis des mots et des indications de mots, mais je ne sais pas où commence la phrase qui résout l’énigme de toutes ces indications, et je gagne un torticolis à essayer vai-nement de lire, en commençant par tel côté ou par tel autre. (Voyageur et son ombre, 126)

Contre les novateurs du langage. — Faire des néologismes ou des archaïsmes dans le langage, préférer le rare et l’étrange, viser à la richesse des expressions plutôt qu’à la restriction, c’est toujours le signe d’un goût qui n’a pas encore atteint sa maturité ou qui est déjà corrompu. Une noble pauvreté, mais, dans un domaine sans apparence, une liberté de maître, c’est ce qui dis-tingue, en Grèce, les artistes du discours : ils veulent posséder moins que ne possède le peuple, — car c’est le peuple qui est leplus riche en choses anciennes et nouvelles — mais ce peu, ils veulent le posséder mieux. On en a vite fini d’énumérer leurs archaïsmes et leurs étrangetés, mais l’admiration est sans borne si l’on a de bons yeux pour voir la façon légère et douce dont ils approchent ce qu’il y a de quotidien et de très usé en apparence, dans les mots et les tours de phrase. (Voyageur et son ombre, 127)

Les auteurs tristes et les auteurs graves. — Celui qui cou-che sur le papier ce qu’il souffre devient un auteur triste : mais il devient un auteur grave s’il nous dit ce qu’il a souffert et pour-quoi il se repose maintenant dans la joie. (Voyageur et son ombre, 128)

Résolution. — Ne plus lire un livre qui, aussitôt qu’il est né, a été baptisé (avec de l’encre). (Voyageur et son ombre, 130)

Corriger la pensée. — Corriger le style — c’est corriger la pensée et rien de plus ! — Celui qui n’en convient as du premier coup ne pourra jamais en être persuadé. (Voyageur et son ombre, 131)

Livres classiques. — Le côté le plus faible de tout livre clas-sique c’est qu’il est trop écrit, dans la langue maternelle de son auteur. (Voyageur et son ombre, 132)

Mauvais livres. — Le livre doit crier après la plume, l’encre et la table de travail : mais généralement c’est la plume, l’encre et la table de travail qui crient après le livre. C’est pourquoi de nos jours les livres sont si peu de chose. (Voyageur et son ombre, 133)

Présence des sens. — Le public, en réfléchissant à des ta-bleaux, devient poète, mais quand il réfléchit à des poèmes, il devient observateur. Au moment où l’artiste fait appel au public il manque généralement du sens véritable, donc non point de présence d’esprit, mais de présence des sens. (Voyageur et son ombre, 134)

Idées choisies. — Le style choisi d’une époque prééminente trie non seulement les mots, mais encore les idées, — et il cher-che, tant les mots que les idées, dans ce qui est usuel et domi-nant : les idées risquées et trop neuves répugnent tout autant au goût mûr que les images et les expressions neuves et audacieu-ses. Plus tard ces deux choses — l’idée choisie et le mot choisi — sentent facilement la médiocrité, parce que l’odeur particulière s’y perd vite et qu’on n’y sent plus que le banal et le quotidien.( Voyageur et son ombre, 135)

Cause principale de la corruption du style. — Vouloir montrer plus de sentiment pour une chose qu’on n’en possède réellement détruit le style, dans la langue et dans les arts. Tout grand art possède plutôt le penchant contraire : pareil à tout homme d’une réelle valeur morale, il voudra arrêter le senti-ment en route et ne pas le laisser aller tout à fait jusqu’au bout. Cette pudeur de la demi-visibilité du sentiment est, par exem-ple, le plus admirablement observée chez Sophocle ; et elle sem-ble transfigurer les traits du sentiment, lorsque celui-ci se mon-tre lui-même plus sobre qu’il ne l’est.( Voyageur et son ombre, 136)

Pour excuser les stylistes lourds. — Ce qui est dit légère-ment tombe rarement dans l’oreille avec son poids véritable, — mais c’est la faute à l’oreille mal disciplinée, qui, éduquée par ce que l’on a appelé jusqu’à présent la musique, a dû négliger l’école des harmonies supérieures, c’est-à-dire du discours. .( Voyageur et son ombre, 137)

Perspective a vol d’oiseau. — Voici des torrents qui se pré-cipitent de plusieurs côtés dans un gouffre : leur mouvement est si impétueux et entraîne l’oeil avec tant de force que les versant de la montagne, nus ou boisés, ne semblent pas s’incliner, mais couler dans les profondeurs. Devant ce spectacle, on éprouve les angoisses de l’attente, comme si derrière tout cela se cachait quelque chose d’hostile qui pousserait à la fuite et dont l’abîme seul pourrait nous protéger. Il n’est pas possible de peindre cette contrée, à moins que l’on ne plane au-dessus d’elle, dans l’air libre, comme un oiseau. Ce que l’on appelle la perspective à vol d’oiseau n’est donc pas ici le bon plaisir de l’artiste, mais le seul procédé possible. (Voyageur et son ombre, 138)

Comparaisons hasardeuses. — Lorsque les comparaisons hasardeuses ne sont pas la preuve de la malice d’un écrivain, elles sont la preuve de son imagination épuisée. Mais dans tous les cas elles témoignent de son mauvais goût. (Voyageur et son ombre, 139)

Danser dans les chaînes. — En face de chaque artiste, poète ou écrivain grec il faut se demander : quelle est la nou-velle contrainte qu’il s’impose et qu’il rend séduisante aux yeux de ses contemporains (pour trouver ainsi des imitateurs) ? Car ce que l’on appelle « invention » (sur le domaine métrique par exemple) est toujours une de ces entraves que l’on se met à soi-même. » Danser dans les chaînes » : regarder les difficultés en face, puis étendre dessus l’illusion de la facilité, — c’est là le tour de force qu’ils veulent nous montrer. Chez Homère déjà on re-marque une série de formules transmises et de règles dans le récit épique, au milieu desquelles il lui fallut danser : et lui-même ajouta, de son propre chef, de nouvelles conventions pour ceux qui allaient venir. Ce fut là l’école éducatrice des poètes grecs : se laisser imposer d’abord, par les poètes précédents, une contrainte multiple ; puis ajouter l’invention d’une contrainte nouvelle, s’imposer cette contrainte et la vaincre avec grâce : afin que soient remarquées et admirées la contrainte et la victoire. (Voyageur et son ombre, 140)

Ampleur des écrivains. — La dernière chose qui vient à un bon écrivain, c’est l’ampleur ; celui qui l’apporte avec lui ne sera jamais un bon écrivain. Les plus nobles chevaux de course sont maigres, jusqu’à ce qu’ils puissent se reposer de leurs victoires. (Voyageur et son ombre, 141)

Héros essoufflés. — Les poètes et les artistes qui souffrent d’étroitesse dans les sentiments font haleter leurs héros le plus longtemps : ils ne s’entendent pas à respirer facilement. (Voyageur et son ombre, 142)

Les demi-aveugles. — Le demi-aveugle est l’ennemi né de tous les écrivains qui se laissent aller. Quelle colère le prend en fermant un livre où il s’est aperçu que l’auteur a besoin de cinquante pages pour faire part de cinq idées : il est furieux d’avoir mis en danger, presque sans récompense, ce qui lui reste d’yeux. — Un demi-aveugle disait un jour : Tous les auteurs se sont laissé aller. — « Le Saint-Esprit aussi ? » — Le Saint-Esprit aussi. Mais il en avait le droit ; il écrivait pour ceux qui étaient complètement aveugles. (Voyageur et son ombre, 143)

Le style de l’immortalité. — Thucydide tout aussi bien que Tacite — en élaborant leurs oeuvres, ont songé à l’immortalité : si on ne le savait pas d’une autre manière cela se devinerait déjà à leur style. L’un croyait donner de la durée à ses idées en les réduisant par l’ébullition, l’autre en y mettant du sel ; et tous deux, semble-t-il, ne se sont pas trompés. (Voyageur et son ombre, 144)

Contre les images et les symboles. — Avec les images et les symboles on persuade, mais on ne démontre pas. C’est pour-quoi, dans le domaine de la science, on a une telle terreur des images et des symboles ; car ici l’on ne veut précisément pas ce qui convainc et rend vraisemblable, on provoque, au contraire, la plus froide méfiance, rien que par la façon de s’exprimer et la nudité des murs, parce que la méfiance est la pierre de touche pour l’or de la certitude. (Voyageur et son ombre, 145)

Se garder. — En Allemagne, celui qui ne possède pas un savoir profond devra bien se garder d’écrire. Car le bon Alle-mand ne dit pas : « il est ignorant », mais « il est d’un caractère douteux ». — Cette conclusion hâtive fait d’ailleurs honneur aux Allemands. (Voyageur et son ombre, 146)

Squelettes tatoués. — Les squelettes tatoués, ce sont les au-teurs qui aimeraient remplacer ce qui leur manque de chair par des couleurs artificielles. (Voyageur et son ombre, 147)

Le style grandiloquent et ce qui lui est supérieur. — On apprend plus facilement à écrire avec grandiloquence ce qu’à écrire légèrement et simplement. Les raisons de cela se perdent dans le domaine moral. (Voyageur et son ombre, 148)

SAVOIR TROUVER LA FIN. — Les maîtres de première qualité se reconnaissent en cela que, pour ce qui est grand comme pour ce qui est petit, ils savent trouver la fin d’une façon parfaite, que ce soit la fin d’une mélodie ou d’une pensée, que ce soit le cinquième acte d’une tragédie ou d’un acte de gouvernement. Les premiers du second degré s’énervent toujours vers la fin et ne s’inclinent pas vers la mer avec un rythme simple et tranquille comme par exemple la montagne près de Porto fino — là-bas où la baie de Gênes finit de chanter sa mélodie.(Gai Savoir, § 281)

EN REGARD D’UN LIVRE SAVANT. — Nous ne faisons pas partie de ceux qui n’ont de pensées que parmi les livres, sous l’impulsion des livres, — nous avons l’habitude de penser en plein air, en marchant, en sautant, en grimpant, en dansant, le plus volontiers sur les montagnes solitaires ou tout près de la mer, là-bas où les chemins même deviennent problématiques. Notre première question pour juger de la valeur d’un livre, d’un homme, d’un morceau de musique, c’est de savoir s’il y a là de la marche et, mieux encore, de la danse… Nous lisons rarement, nous n’en lisons pas plus mal, — oh ! combien nous devinons vite comment un auteur est arrivé à ses idées, si c’est assis devant son encrier, le ventre enfoncé, penché sur le papier : oh ! combien vite alors nous en avons fini de son livre ! Les intestins comprimés se devinent, on pourrait en mettre la main au feu, tout comme se devinent l’atmosphère renfermée de la chambre, le plafond de la chambre, l’étroitesse de la chambre.

Ce furent là mes pensées en fermant tout à l’heure un brave livre savant, j’étais reconnaissant, très reconnaissant, mais soulagé aussi… Dans le livre d’un savant il y a presque toujours quelque chose d’oppressé qui oppresse : le « spécialiste » s’affirme toujours en quelque endroit, son zèle, son sérieux, sa colère, sa présomption au sujet du recoin où il est assis à tisser sa toile, sa bosse, tout spécialiste a sa bosse.

Un livre savant reflète toujours aussi une âme qui se voûte : tout métier force son homme à se voûter. Que l’on revoie les amis avec qui on a été jeune après qu’ils ont pris possession de leur science : hélas ! c’est toujours le contraire qui a eu lieu, hélas ! c’est d’eux que, dès lors et pour toujours, la science a pris possession. Incrustés dans leur coin jusqu’à être méconnaissables, sans liberté, privés de leur équilibre, amaigris et anguleux partout, sauf à un seul endroit où ils sont excellemment ronds, — l’on est ému et l’on se tait lorsqu’on les retrouve. Tout métier, en admettant même qu’il soit une mine d’or, a au-dessus de lui un ciel de plomb qui oppresse l’âme, qui presse sur elle jusqu’à ce qu’elle soit bizarrement écrasée et voûtée. Il n’y a rien à changer à cela. Que l’on ne se figure surtout pas qu’il est possible d’éviter la déformation par quelque artifice de l’éducation. Toute espèce de maîtrise se paye cher sur la terre, où tout se paye peut-être trop cher. On est l’homme de sa branche au prix du sacrifice que l’on fait à sa branche. Mais vous voulez qu’il en soit autrement — vous voulez payer « moins cher », vous voulez que ce soit plus facile — n’est-ce pas, Messieurs mes contemporains ? Eh bien ! allez-y ! Mais alors de suite vous aurez autre chose, au lieu du métier et du maître vous aurez le littérateur, le littérateur habile et souple qui manque en effet de bosse — si l’on ne compte pas celle qu’il fait devant vous, comme garçon de magasin de l’esprit et comme « représentant » de la culture —, le littérateur qui au fond n’est rien, mais qui « représente » presque tout, qui joue et « remplace » le connaisseur, qui, en toute humilité, se charge aussi de se faire payer, vénérer et célébrer à sa place.

Non, mes amis savants ! Je vous bénis, même à cause de votre bosse. Et aussi parce que vous méprisez, comme moi, les littérateurs et les parasites de la culture ! Et de ce que vous ne savez pas faire marché de votre esprit ! Et de ce que vous n’avez que des opinions qui ne peuvent s’exprimer en valeur d’argent ! Et de ce que vous ne représentez pas ce que vous n’êtes pas ! Parce que vous n’avez pas d’autre volonté que de devenir maîtres dans votre métier, en respect de toute espèce de maîtrise et d’excellence, et en aversion radicale de tout ce qui n’est qu’apparence, demi-vérité, clinquant, virtuosité, façons de démagogues et de comédiens in litteris et artibus — de tout ce qui ne peut pas se présenter devant vous avec une probité absolue dans sa préparation et ses moyens ! (Le génie lui-même n’aide pas à passer sur de pareilles lacunes, bien qu’il s’entende à les faire oublier avec une habile tromperie : on comprendra cela lorsque l’on aura regardé de près nos peintres et nos musiciens les plus doués — ils savent tous, presque sans exception, par l’habile invention de manières et d’accessoires et même de principes, se donner, artificiellement et après coup, l’apparence de cette probité, de cette solidité d’école et de culture, sans réussir, il est vrai, à se tromper eux-mêmes, sans imposer définitivement silence à leur propre mauvaise conscience. Car, vous le savez bien ? tous les grands artistes modernes souffrent de leur mauvaise conscience…) (Gai Savoir, § 366)

UNE SEULE CHOSE EST NÉCESSAIRE. — « Donner du style » à son caractère — c’est là un art considérable qui se rencontre rarement ! Celui-là l’exerce qui aperçoit dans son ensemble tout ce que sa nature offre de forces et de faiblesses pour l’adapter ensuite à un plan artistique, jusqu’à ce que chaque chose apparaisse dans son art et sa raison et que les faiblesses même ravissent l’oeil. Ici une grande masse de seconde nature a été ajoutée, là un morceau de nature première a été supprimé : — dans les deux cas cela s’est fait avec une lente préparation et un travail quotidien. Ici le laid qui ne pouvait pas être éloigné a été masqué, là-bas il a été transformé en sublime. Beaucoup de choses vagues qui s’opposaient à prendre forme ont été réservées et utilisées pour les choses lointaines : — elles doivent faire de l’effet à distance, dans le lointain, dans l’incommensurable. Enfin, lorsque l’oeuvre est terminée, on reconnaîtra comment ce fut la contrainte d’un même goût qui, en grand et en petit, a dominé et façonné : la qualité du goût, s’il a été bon ou mauvais, importe beaucoup moins qu’on ne croit, — l’essentiel c’est que le goût soit un. Ce sont les natures fortes et dominatrices qui trouveront en une pareille contrainte, en un tel assujettissement et une telle perfection, sous une loi propre, leur joie la plus subtile ; la passion de leur volonté puissante s’allège à l’aspect de toute nature stylée, de toute nature vaincue et assouvie ; même lorsqu’elles ont des palais à construire et des jardins à planter elles répugnent à libérer la nature. — Par contre, ce sont les caractères faibles, incapables de se dominer soi-même qui haïssent l’assujettissement du style : ils sentent que si cette amère contrainte leur était imposée, sous elle ils deviendraient nécessairement vulgaires : ils se changent en esclaves dès qu’ils servent, ils haïssent l’asservissement. De pareils esprits — et ce peuvent être des esprits de premier ordre — s’appliquent toujours à se donner à eux-mêmes et à prêter à leur entourage la forme de nature libres — sauvages, arbitraires, fantasques, mal ordonnées, surprenantes — et à s’interpréter comme telles : et ils ont raison, car ce n’est qu’ainsi qu’ils se font du bien à eux-mêmes ! Car une seule chose est nécessaire : que l’homme atteigne le contentement avec lui-même — quel que soit le poème ou l’oeuvre d’art dont il se serve : car alors seulement l’aspect de l’homme sera supportable ! Celui qui est mécontent de soi-même est continuellement prêt à s’en venger : nous autres, nous serons ses victimes, ne fût-ce que par le fait que nous aurons toujours à supporter son aspect répugnant ! Car l’aspect de la laideur rend mauvais et sombre.(Gai Savoir, § 290)

Mais le sang est le plus mauvais témoin de la vérité ; le sang empoisonne la doctrine la plus pure, pour créer la présomption et la haine des cœurs.Et quand quelqu’un traverse le feu pour sa doctrine, — qu’est ce que cela prouve ? C’est bien davantage, vraiment, quand du propre incendie naît la propre doctrine. (Antéchrist, § 53)

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