4 mai 2018 5 04 /05 /mai /2018 14:23

(Peter Paul Rubens, The Fall of the Damned, 1620)

Qu’est-ce qui peut seul être notre doctrine ? — Que personne ne donne à l’homme ses qualités, ni Dieu, ni la société, ni ses parents et ses ancêtres, ni lui-même (— le non-sens de l’« idée », réfuté en dernier lieu, a été enseigné, sous le nom de « liberté intelligible », par Kant et peut-être déjà par Platon). Personne n’est responsable du fait que l’homme existe, qu’il est conformé de telle ou telle façon, qu’il se trouve dans telles conditions, dans tel milieu. La fatalité de son être n’est pas à séparer de la fatalité de tout ce qui fut et de tout ce qui sera. L’homme n’est pas la conséquence d’une intention propre, d’une volonté, d’un but ; avec lui on ne fait pas d’essai pour atteindre un « idéal d’humanité », un « idéal de bonheur », ou bien un « idéal de moralité », — il est absurde de vouloir faire dévier son être vers un but quelconque. Nous avons inventé l’idée de « but » : dans la réalité le « but » manque… On est nécessaire, on est un morceau de destinée, on fait partie du tout, on est dans le tout, — il n’y a rien qui pourrait juger, mesurer, comparer, condamner notre existence, car ce serait là juger, mesurer, comparer et condamner le tout… Mais il n’y a rien en dehors du tout ! — Personne ne peut plus être rendu responsable, les catégories de l’être ne peuvent plus être ramenées à une cause première, le monde n’est plus une unité, ni comme monde sensible, ni comme « esprit » : cela seul est la grande délivrance, — par là l’innocence du devenir est rétablie… L’idée de « Dieu » fut jusqu’à présent la plus grande objection contre l’existence… Nous nions Dieu, nous nions la responsabilité en Dieu : par là seulement nous sauvons le monde. (Crépuscule des idoles, « les quatre grandes erreurs », § 8)

A l’aide, gens secourable et de bonne volonté, une tache vous attend : aidez à éloigner du monde l’idée de punition qui partout est devenue envahissante ! Il n’y a pas mauvaise herbe plus dangereuse ! On a introduit cette idée, non seulement dans les conséquences de notre façon d’agir — et qu’y a-t-il de plus néfaste et de plus déraisonnable que d’interpréter la cause et l’effet comme cause et comme punition ! — Mais on a fait pis que cela encore, on a privé les événements purement fortuits de leur innocence en se servant de ce maudit art d’interprétation par l’idée de punition. — On a même poussé la folie jusqu’à inviter à voir dans l’existence elle-même une punition. — On dirait que c’est l’imagination extravagante des geôliers et des bourreaux qui a dirigé jusqu’à présent l’éducation de l’humanité ! (Aurore, "pour l'éducation nouvelle du genre humain", § 13)

L’« OUTRE-TOMBE ». — Le christianisme trouva la conception des peines infernales dans tout l’Empire romain : les nombreux cultes mystiques avaient couvé cette idée avec une complaisance toute particulière, comme si c’était là l’oeuf le plus fécond de leur puissance. Épicure ne croyait rien pouvoir faire de plus grand pour ses semblables que d’extirper cette croyance jusque dans ses racines : son triomphe a trouvé son plus bel écho dans la bouche d’un disciple de sa doctrine, disciple sombre, mais venu à la clarté, le Romain Lucrèce. Hélas ! son triomphe vint trop tôt, — le christianisme prit sous sa protection particulière la croyance aux épouvantes du Styx, qui se flétrissait déjà, et il fit bien ! Comment, sans ce coup d’audace en plein paganisme, aurait-il pu remporter la victoire sur la popularité des cultes de Mitra et d’Isis ? C’est ainsi qu’il mit les gens craintifs de son côté, — les adhérents les plus enthousiastes d’une foi nouvelle ! Les juifs, étant un peuple qui tenait et tient à la vie, comme les Grecs et plus encore que les Grecs, avaient peu cultivé cette idée. La mort définitive, comme châtiment du pécheur, la mort sans résurrection, comme menace extrême, — voilà qui impressionnait suffisamment ces hommes singuliers qui ne voulaient pas se débarrasser de leur corps, mais qui, dans leur égypticisme raffiné, espéraient se sauver pour toute éternité. (Un martyr juif dont il est question au deuxième livre des Macchabées, ne songe pas à renoncer aux entrailles qui lui ont été arrachées ; il tient à les avoir lorsque ressusciteront les morts — cela est bien juif !) Les premiers chrétiens étaient bien loin de l’idée des peines éternelles, ils pensaient être délivrés « de la mort » et ils attendaient, de jour en jour, une métamorphose et non plus une mort. (Quelle étrange impression a dû produire le premier décès parmi ces gens qui étaient dans l’attente ! Quel mélange d’étonnement, d’allégresse, de doute, de pudeur et de passion ! — c’est là vraiment un sujet digne du génie d’un grand artiste !). Saint Paul ne sut rien dire de mieux à la louange de son Sauveur si ce n’est qu’il avait ouvert à chacun les portes de l’immortalité, — il ne croyait pas encore à la résurrection de ceux qui n’étaient pas sauvés ; bien plus, en raison de sa doctrine de la loi inaccomplissable et de la mort considérée comme conséquence du péché, il soupçonnait même que personne en somme n’était jusqu’alors devenu immortel (sauf un petit nombre, un petit nombre d’élus, par la grâce et sans mérite) ; ce n’est que maintenant que l’immortalité commence à ouvrir ses portes, — et peu d’élus y ont accès : l’orgueil de celui qui est élu ne peut pas manquer d’ajouter cette restriction. Ailleurs, lorsque l’instinct de vie n’était pas aussi grand que parmi les juifs et les juifs chrétiens, et lorsque la perspective de l’immortalité ne paraissait pas, simplement, plus précieuse que la perspective d’une mort définitive, l’adjonction, païenne il est vrai, mais point totalement antijudaïque de l’enfer devint un instrument propice aux mains des missionnaires : alors naquit cette nouvelle doctrine que le pécheur et le non-sauvé sont, eux aussi, immortels, la doctrine de la damnation éternelle, et cette doctrine fut plus puissante que l’idée de la mort définitive qui se mit à pâlir dès lors. C’est la science qui a dû refaire la conquête de cette idée, en repoussant en même temps toute autre représentation de la mort et toute espèce de vie dans l’au- delà. Nous sommes devenus plus pauvres d’une chose intéressante : la vie « après la mort » ne nous regarde plus ! — c’est là un indicible bienfait qui est encore trop récent pour être considéré comme tel dans le monde entier. — Et voici qu’Épicure triomphe de nouveau ! (Aurore, § 72)

DE L’ORIGINE DES RELIGIONS. — Comment quelqu’un peut-il considérer comme une révélation sa propre opinion sur les choses ? C’est là le problème de la formation des religions : un homme entrait chaque fois en jeu chez qui ce phénomène était possible. La condition première c’était qu’il crût déjà précédemment aux révélations. Soudain, une nouvelle idée lui vient un jour, son idée, et ce qu’il y a d’enivrant dans une grande hypothèse personnelle qui embrasse l’existence et le monde tout entier, pénètre avec tant de puissance dans sa conscience, qu’il n’ose pas se croire le créateur d’une telle béatitude, et qu’il en attribue la cause, et aussi la cause qui occasionne cette pensée nouvelle, à son Dieu : en tant que révélation de ce Dieu. Comment un homme pourrait-il être l’auteur d’un si grand bonheur ? — interroge son doute pessimiste. Mais il y a en plus d’autres leviers qui agissent en secret : on fortifie par exemple une opinion devant soi-même en la considérant comme une révélation, on lui enlève ainsi ce qu’elle a d’hypothétique, on la soustrait à la critique et même au doute, on la rend sacrée. Il est vrai que l’on s’abaisse de la sorte au rôle d’organe, mais notre pensée finit par être victorieuse sous le nom de pensée divine, — ce sentiment de demeurer vainqueur avec elle en fin de compte, ce sentiment se met à prédominer sur le sentiment d’abaissement. Un autre sentiment s’agite encore à l’arrière-plan : lorsque l’on élève son produit au-dessus de soi, faisant, en apparence, abstraction de sa propre valeur, on garde pourtant une espèce d’allégresse de l’amour paternel et de la fierté paternelle qui efface tout, qui fait encore plus qu’effacer.(Aurore, § 62)

DE L’ORIGINE DES RELIGIONS. — Le besoin métaphysique n’est pas la source des religions, comme le prétend Schopenhauer, il n’en est que le rejet. Sous l’empire des idées religieuses on s’est habitué à la représentation d’un « autre monde » (d’un « arrière-monde », d’un « sur-monde » ou d’un « sous-monde ») et la destruction des illusions religieuses vous laisse l’impression d’un vide inquiétant et d’une privation. — Alors renaît, de ce sentiment, un « autre monde », mais loin d’être un monde religieux, ce n’est plus qu’un monde métaphysique. Ce qui dans les temps primitifs a conduit à admettre un « autre monde » ne fut cependant pas un instinct et un besoin, mais une erreur d’interprétation de certains phénomènes de la nature, un embarras de l’intelligence. (Gai Savoir,§ 151)

DE L’ORIGINE DES RELIGIONS. — Les véritables inventions des fondateurs de religion sont, d’une part : d’avoir fixé une façon de vivre déterminée, des mœurs de tous les jours, qui agissent comme une discipline de la volonté et suppriment en même temps l’ennui ; et d’autre part : d’avoir donné justement à cette vie une interprétation au moyen de quoi elle semble enveloppée de l’auréole d’une valeur supérieure, en sorte qu’elle devient maintenant un bien pour lequel on lutte et sacrifie parfois sa vie. En réalité, de ces deux inventions, la seconde est la plus importante ; la première, la façon de vivre, existait généralement déjà, mais à côté d’autres façons de vivre et sans qu’elle se rende compte de la valeur qu’elle avait. L’importance, l’originalité du fondateur de religion se manifeste généralement par le fait qu’il voit la façon de vivre, qu’il la choisit, que, pour la première fois, il devine à quoi elle peut servir, comment on peut l’interpréter. Jésus (ou saint Paul) par exemple, trouva autour de lui la vie des petites gens des provinces romaines : il l’interpréta, il y mit un sens supérieur — et par là même le courage de mépriser tout autre genre de vie, le tranquille fanatisme que reprirent plus tard les frères moraves, la secrète et souterraine confiance en soi qui grandit sans cesse jusqu’à être prête à « surmonter le monde » (c’est-à-dire Rome et les classes supérieures de tout l’Empire). Bouddha de même trouva cette espèce d’hommes disséminée dans toutes les classes sociales de son peuple, cette espèce d’hommes qui, par paresse, est bonne et bienveillante (avant tout inoffensive) et qui, également par paresse, vit dans l’abstinence et presque sans besoins : il s’entendit à attirer inévitablement une telle espèce d’homme, avec toute la vis inertiæ, dans une foi qui promettait d’éviter le retour des misères terrestres (c’est-à-dire du travail et de l’action en général), — entendre cela fut son trait de génie. Pour être fondateur de religion il faut de l’infaillibilité psychologique dans la découverte d’une catégorie d’âmes, déterminées et moyennes, d’âmes qui n’ont pas encore reconnu qu’elles sont de même espèce. C’est le fondateur de religion qui les réunit, c’est pourquoi la fondation d’une religion devient toujours une longue fête de reconnaissance. — (Gai Savoir, § 353)

Dans la foi en quoi ? Dans l’amour, dans l’espérance de quoi ? — Ces faibles —, eux aussi, veulent être quelque jour les forts, il n’y a pas à en douter, leur « règne » doit aussi venir quelque jour — c’est ce qui chez eux, répétons-le, s’appelle tout simplement « le règne de Dieu » : ils sont si humbles en toutes choses ! Rien que pour voir cela, pour vivre cela, il est nécessaire de vivre longtemps, par delà la mort, — oui, il faut la vie éternelle, afin qu’on puisse se dédommager éternellement, dans le « règne de Dieu », de cette existence terrestre passée dans « la foi, l’espérance et la charité ». Se dédommager de quoi et par quoi ?  Dante s’est, à ce qu’il me semble, grossièrement mépris, lorsque, avec une ingénuité qui fait frissonner, il grava au-dessus de la porte de son enfer, cette inscription : « Moi aussi, l’amour éternel m’a créé. » — Au-dessus de la porte du paradis chrétien et de sa « béatitude éternelle », on pourrait écrire, en tous les cas à meilleur droit : « Moi aussi, la haine éternelle m’a créé » — en admettant qu’une vérité puisse briller au-dessus de la porte qui mène à un mensonge ! Car qu’est-ce donc que la béatitude de ce paradis ?…  Peut-être pourrions-nous déjà le deviner ; mais il vaut mieux donner la parole à une indiscutable autorité en telle matière, au grand maître saint Thomas d’Aquin. « Beati in regno coelesti » [Tous ceux qui jouiront des béatitudes du règne céleste], dit-il avec la douceur d’un agneau, videbunt poenas damnatorum, ut beatitudo illis magis complaceat. [contempleront les peines infernales réservées aux damnés depuis le royaume des cieux, afin que leur béatitude leur soit encore plus agréable] » Ou bien veut-on entendre quelque chose d’un ton plus violent, la parole d’un père de l’Église triomphant qui déconseillait à ses fidèles les voluptés cruelles des spectacles publics ? — et pourquoi ? « La foi, dit-il, De spectac. c. 29 ss. —, la foi nous offre bien davantage, quelque chose de beaucoup plus fort ; grâce au salut par le Christ nous avons à notre portée des joies bien supérieures ; en place des athlètes nous avons nos martyrs ; nous faut-il du sang, eh bien ! et celui du Christ ?… Mais qu’est tout cela à côté de ce qui nous attend le jour de son retour, le jour de son triomphe ? » — Et voilà ce visionnaire extatique qui continue : « At enim supersunt alia spectacula, ille ultimus et perpetuus judicii dies, ille nationibus inspiratus, ille derisus, cum tanta sæculi vetustas et tot ejus nativitates uno igne haurientur. Quæ tunc spectaculi latitudo ! Quid admirer ! Quid rideam ! Ubi gaudeam ! Ubi exultem, spectans tot et tantos reges, qui in cælum recepti nuntiabantur, cum ipso Jove et ipsi suis testibus in imis tenebris congemescentes ! Item præsides (les gouverneurs des provinces) persecutores dominici nominis sævioribus quam ipsi flammis sævierunt insultantibus contra Christianos liquescentes ! Quos præterea sapientes illos philosophos coram discipulis suis una conflagrantibus erubescentes, quibus nihil at deum pertinere suadebant, quibus animas aut nullas aut non in pristina corpora redituras affirmabant ! Etiam poëtas non ad Rhadamanti nec ad Minois, sed ad inopinati Christi tribunal palpitantes ! Tunc magis tragoedi audienti, magis scilicet vocales (mieux en voix, braillards encore plus terribles) in sua propria calamitate ; tunc histriones cognoscendi, solutiores multo per ignem ; tunc spectandus auriga in flammea rota tolus rubens, tunc xystici contemplandi non in gymnasiis, sed in igne jaculati, nisi quod ne tunc quidem illus velim vivos, ut qui malim ad eos potius conspectum insatiabilem conferre, qui in dominum desævierunt. Hic est ille, dicam, fabri aut quæstuariæ filius (à partir de cet endroit Tertullien entend parler des Juifs comme le prouve tout ce qui suit et en particulier cette désignation de la mère de Jésus, connue d’après le Talmud), sabbati destructor, Samarites et dæmonium habens. Hic est, quem a Juda redemistis, hic est ille arundine et colaphis diverberatus, spuntamentis dedecoratus, felle et aceto potatus. Hic est, quem clam discentes subripuerunt, ut resurrexisse dicatur vel hortulanus detraxit, ne lactucæ suæ frequentia commeantium læderentur. Ut talia spectes, ut talibus exultes, quis tibi prætor aut consul aut quæstor aut sacerdos de sua liberalitate præstabit ? Et tamen hæc jam habemus quodammodo per fidem spiritu imaginante representata. Ceterum qualia illa sunt, quæ nec oculus vidit nec auris audivit nec in cor hominis ascenderunt ? (I, Cor. II, 9.) Credo circo et utraque cavea (première et deuxième galerie, ou, selon d’autres, la scène comique et la scène tragique) et omni stadio gratiora. » — Per fidem : car ainsi il est écrit. (Généalogie de la Morale, première dissertation, 15)

En admettant que l’on ait compris ce qu’il y a de sacrilège dans un pareil soulèvement contre la vie, tel qu’il est devenu presque sacro-saint dans la morale chrétienne, on aura, par cela même et heureusement, compris autre chose encore : ce qu’il y a d’inutile, de factice, d’absurde, de mensonger dans un pareil soulèvement. Une condamnation de la vie de la part du vivant n’est finalement que le symptôme d’une espèce de vie déterminée : sans qu’on se demande en aucune façon si c’est à tort ou à raison. Il faudrait prendre position en dehors de la vie et la connaître d’autre part tout aussi bien que quelqu’un qui l’a traversée, que plusieurs et même tous ceux qui y ont passé, pour ne pouvoir que toucher au problème de la valeur de la vie : ce sont là des raisons suffisantes pour comprendre que ce problème est en dehors de notre portée. Si nous parlons de la valeur, nous parlons sous l’inspiration, sous l’optique de la vie : la vie elle-même nous force à déterminer des valeurs, la vie elle-même évalue par notre entremise lorsque nous déterminons des valeurs… Il s’ensuit que toute morale contre nature qui considère Dieu comme l’idée contraire, comme la condamnation de la vie, n’est en réalité qu’une évaluation de la vie, — de quelle vie ? de quelle espèce de vie ? Mais j’ai déjà donné ma réponse : de la vie descendante, affaiblie, fatiguée, condamnée. La morale, telle qu’on l’a entendue jusqu’à maintenant — telle qu’elle a été formulée en dernier lieu par Schopenhauer, comme « négation de la volonté de vivre » — cette morale est l’instinct de décadence même, qui se transforme en impératif : elle dit : « va à ta perte ! » — elle est le jugement de ceux qui sont déjà jugés…(Crépuscule des idoles, « la morale comme contre-nature », § 5)

LE PRÉJUGÉ DE L’ « ESPRIT PUR ». — Partout où a régné la doctrine de la spiritualité pure, elle a détruit par ses excès la force nerveuse : elle enseignait à mépriser le corps, à le négliger ou à le tourmenter, à tourmenter et à mépriser l’homme lui-même, à cause de tous ses instincts ; elle produisait des âmes assombries, raidies et oppressées, — qui en outre, croyaient connaître la cause de leur sentiment de misère et espéraient pouvoir supprimer cette cause. « Il faut qu’elle se trouve dans le corps ! il est toujours encore trop florissant ! » — ainsi concluaient-ils, tandis qu’en réalité le corps, par ses douleurs, ne cessait de s’élever contre le continuel mépris qu’on lui témoignait. Une extrême nervosité devenue générale et chronique, finissait par être l’apanage de ces vertueux esprits purs : ils n’apprenaient plus à connaître la joie que sous la forme de l’extase et autres prodromes de la folie — et leur système atteignait son apogée lorsqu’ils considéraient l’extase comme point culminant de la vie et comme étalon pour condamner tout ce qui est terrestre.(Aurore, § 39)

AUTRE CRAINTE, AUTRE CERTITUDE. — Le christianisme avait fait planer sur la vie une menace illimitée et toute nouvelle, et créé, de même, des certitudes, des jouissances, des récréations toutes nouvelles et de nouvelles évaluations des choses. Notre siècle nie l’existence de cette menace, et en bonne conscience : et pourtant il traîne encore après lui les vieilles habitudes de la certitude chrétienne, de la jouissance, de la récréation, de l’évaluation chrétiennes ! Et jusque dans ses arts et ses philosophies les plus nobles ! Comme tout cela doit paraître faible et usé, boiteux et gauche, arbitrairement fanatique et, avant tout, combien incertain tout cela doit paraître, maintenant que le terrible contraste de tout cela s’est perdu : l’omniprésente crainte du chrétien pour son salut éternel ! (Aurore, § 57)

LE CHRISTIANISME ET LES PASSIONS. — On devine dans le christianisme une grande protestation populaire contre la philosophie : la raison des sages anciens avait déconseillé à l’homme les passions, le christianisme veut rendre les passions aux hommes. À cette fin, il dénie toute valeur morale à la vertu, telle que l’entendaient les philosophes, — comme une victoire de la raison sur la passion, — condamne d’une façon générale, toute espèce de bon sens et invite les passions à se manifester avec la plus grande mesure de force et de splendeur : comme amour de Dieu, crainte de Dieu, foi fanatique en Dieu, espoir aveugle en Dieu. (Aurore, § 58)

L’ERREUR COMME CORDIAL. — On dira ce que l’on voudra, mais il est certain que le christianisme a voulu délivrer l’homme du poids des engagements moraux en croyant montrer le chemin le plus court vers la perfection : tout comme quelques philosophes croyaient pouvoir se soustraire à la dialectique pénible et longue et à la récolte de faits sévèrement contrôlés, pour renvoyer à « un chemin royal qui mène à la vérité ». C’était une erreur dans les deux cas, — mais pourtant un grand cordial pour les désespérés mourant de fatigue dans le désert.(Aurore, § 59)

LE SACRIFICE NÉCESSAIRE. — Ces hommes sérieux, solides, loyaux, d’une sensibilité profonde qui sont maintenant encore chrétiens de cœur : ils se doivent à eux-mêmes d’essayer une fois, pendant un certain temps, de vivre sans christianisme ; ils doivent à leur foi d’élire ainsi domicile « dans le désert » — afin d’acquérir le droit d’être juges dans la question de savoir si le christianisme est nécessaire. En attendant, ils demeurent attachés à leur glèbe et de là ils insultent le monde qui se trouve par delà leur glèbe : ils s’irritent même lorsque quelqu’un donne à entendre que c’est justement par-delà que se trouve le monde entier, que le christianisme n’est, somme toute, qu’un recoin ! Non, votre témoignage n’aura de poids que lorsque vous aurez vécu pendant des années sans christianisme, avec un loyal désir de pouvoir, au contraire, exister sans christianisme : jusqu’à ce que vous vous soyez éloigné, bien, bien loin de lui. Ce n’est pas lorsque votre mal du pays vous ramène au bercail, mais lorsque c’est le jugement basé sur une comparaison sévère, que votre retour prend une signification ! — Les hommes de l’avenir agiront un jour ainsi avec tous les jugements des valeurs du passé ; il faut les revivre volontairement encore une fois, et de même leurs contraires, — pour avoir enfin le droit de les passer au crible.(Aurore, § 61)

FACULTÉ DE VISION. — À travers tout le moyen âge, le signe distinctif et véritable de l’humanité supérieure était la faculté d’avoir des visions — c’est-à-dire d’être possédé d’un profond trouble cérébral ! Et, au fond, les règles de vie, de toutes les natures supérieures du moyen âge (les natures religieuses) visent à rendre l’homme capable de visions. Quoi d’étonnant si l’estime exagérée où l’on tient les personnes à moitié dérangées, fantasques, fanatiques, soi disant géniales, ait persisté jusqu’à nos jours ? « Elles ont vu des choses que d’autres ne voient pas » — certainement, et cela devrait nous mettre en garde contre elles et nullement nous rendre crédules ! (Aurore, § 66)

LE PRIX DES CROYANTS. — Celui qui tient tellement à ce que l’on ait foi en lui qu’il garantit le ciel en récompense de cette croyance, qu’il le garantit à tout le monde, même au larron sur la croix, — celui-là a dû souffrir d’un doute épouvantable et apprendre à connaître les crucifiements de toute espèce : autrement il ne payerait pas ses croyants un prix aussi élevé.(Aurore, § 67)

INIMITABLE. — Il y a une énorme tension entre l’envie et l’amitié, entre le mépris de soi et la fierté : les Grecs vivaient dans la première, les chrétiens dans la seconde.(Aurore, § 69)

À QUOI SERT UNE INTELLIGENCE GROSSIÈRE. — L’église chrétienne est une encyclopédie des cultes d’autrefois, des conceptions d’origines multiples, et c’est pour cela qu’elle a tant de succès avec ses missions : elle pouvait aller jadis et elle peut encore maintenant aller où elle veut, elle se trouvait et elle se trouve toujours en présence de quelque chose qui lui ressemble, à quoi elle peut s’assimiler, et substituer peu à peu son sens propre. Ce n’est pas ce qu’elle a en elle de chrétien, mais ce qu’il y a d’universellement païen dans ses usages qui est cause du développement de cette religion universelle ; ses idées qui ont leurs racines en même temps dans l’esprit judaïque et dans l’esprit hellénique, ont su s’élever dès l’abord, tant au-dessus des séparations et des subtilités de races et de nations qu’au-dessus des préjugés. Bien que l’on ait le droit d’admirer cette force de marier les choses les plus différentes, il ne faut cependant pas oublier les qualités méprisables de cette force, — cette étonnante grossièreté, cette sobriété de son intellect, au moment où l’Église s’est formée, qui lui permettaient de s’accommoder ainsi de tous les régimes et de digérer les contradictions comme les cailloux.(Aurore, § 70)

POUR LA « VÉRITÉ » ! — « La vérité du christianisme était démontrée par la conduite vertueuse des chrétiens, leur fermeté dans la souffrance, leur foi inébranlable et avant tout par leur expansion et leur accroissement malgré toutes les misères. » — Vous parlez ainsi aujourd’hui encore ! C’est à faire pitié ! Apprenez donc que tout cela ne prouve rien, ni pour ni contre la vérité, qu’il faut démontrer la vérité autrement que la véracité, et que cette dernière n’est nullement un argument en faveur de la première.(Aurore, § 73)

ARRIÈRE-PENSÉE CHRÉTIENNE. — Les chrétiens des premiers siècles n’auraient-ils pas eu généralement cette arrière-pensée : « Il vaut mieux se persuader que l’on est coupable que de se persuader que l’on est innocent, car on ne sait jamais comment un juge aussi puissant pourra être disposé, — mais il est à craindre qu’il n’espère trouver que des coupables qui ont conscience de leur faute. Avec sa grande puissance il fera plutôt grâce à un coupable que d’avouer que celui-ci est dans son droit. » — C’était là le sentiment des pauvres gens de province devant le préteur romain : « Il est trop fier pour que nous osions être innocents. » Pourquoi ce sentiment n’aurait-il pas reparu lorsque les chrétiens voulurent se représenter le juge suprême !(Aurore, § 74)

NI EUROPÉEN NI NOBLE. — Il y a quelque chose d’oriental et quelque chose de féminin dans le christianisme : c’est ce que révèle, à propos de Dieu, la pensée « qui aime bien châtie bien » ; car les femmes en Orient considèrent le châtiment et la claustration sévère de leur personne, à l’écart du monde, comme un témoignage d’amour de la part de leur mari, et elles se plaignent lorsque ce témoignage fait défaut.(Aurore, § 75)

QU’EST-CE QUE LA VÉRITÉ ? — Qui ne se plaira à écouter les déductions que font volontiers les croyants : « La science ne peut pas être vraie, car elle nie Dieu. Donc elle ne vient pas de Dieu ; donc elle n’est pas vraie, car Dieu est la vérité. » Ce n’est pas la déduction, mais l’hypothèse première qui contient l’erreur. Comment, si Dieu n’était précisément pas la vérité, et si c’était cela qui est maintenant démontré ? S’il était la vanité, le désir de puissance, l’impatience, la crainte, la folie ravie et épouvantée des hommes ? (Aurore, § 93)

LA RÉFUTATION HISTORIQUE EST LA RÉFUTATION DÉFINITIVE. — Autrefois, on cherchait à démontrer qu’il n’y a point de Dieu, — aujourd’hui l’on montre comment cette foi en l’existence d’un Dieu a pu se former et par quoi cette foi a pris du poids et de l’importance : c’est ainsi que la contre-preuve qu’il n’y a point de Dieu devient inutile. — Autrefois, lorsque l’on avait réfuté les « preuves de l’existence de Dieu » que l’on vous avançait, un doute continuait encore à subsister, à savoir si l’on ne pourrait pas trouver des preuves meilleures que celles que l’on venait de réfuter : à cette époque-là les athées ne s’entendaient pas à faire table rase.(Aurore, § 95)

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